Chapitre II
Il est souvent parlé tant dans la Vie que dans la règle de saint Pacôme, des disputes ou conférences spirituelles. Le prieur de chaque famille faisait à ses religieux, la conférence trois fois la semaine, qu'ils écoutaient assis ou debout, placés toujours selon leur rang de profession.
Outre ces conférences des prieurs, le supérieur du monastère en faisait une tous les samedis et deux le dimanche, en un lieu destiné pour cela. Tous les religieux du monastère y assistaient, et chaque famille avait son rang marqué, comme chaque religieux tenait son rang de profession dans la famille dont il était ; de sorte que quelque nombreux qu'ils fussent, il n'y avait jamais de confusion. C'est ce qui frappa Ammon, dont nous avons si souvent cité la lettre dans la Vie de saint Théodore. Il avoue que la première fois qu'il se trouva dans l'assemblée des frères, il fut dans un merveilleux étonnement de voir le bel ordre qui y régnait. Saint Pacôme était en coutume de faire une conférence tous les soirs. 11 instruisait aussi fort souvent ses religieux après r office de la nuit.
Le temps de ces conférences était, le soir, sur les quatre ou cinq heures, après le travail et J<: repas, et avant l'office des* vêpres. Il y a apparence que saint Théodore les faisait plus tara; puisqu'il est dit dans sa Vie qu'il allait tous les soirs, de sonmo-
SOLITAIF.fcb DE LA THEBA1DE. — DISCIPLINE DE TABENNE. 319
nastère à celui de saint Pacôme pour l'y entendre, et qu'il revenait ensuite pour faire part à ses religieux de ce qu'il avait ouï.
La conférence finissait par la prière, afin d'obtenir de Dieu la grâce de bien mettre à profit sa sainte parole. Chacun se retirait ensuite en silence dans sa cellule pour y méditer, jusqu'à l'heure de vêpres, les vérités qu'il avait entendues, ce qui était une véritable méditation. Après les vêpres, les frères s'assemblaient de nouveau pour parler ensemble de la conférence. Le prieur leur demandait aussi à chacun ce qu'il en avait retenu.
Il est dit dans la règle que si un religieux étant assis durait la conférence se laisse aller au sommeil, le supérieur ou le prieur l'obligera à se tenir debout autant de temps qu'il le trouvera à propos. Il est marqué, de plus, que personne ne se dispensera d'y assister ; qu'on s'y rendra dès l'instant qu'on entendra le signe qui y appelle ; qu'on n'allumera point de feu pour se chauffer qu'après la conférence; et que si quelqu'un manque à ces choses, il sera puni comme celui qui s'y laisserait endormir.
Nous avons dit qu'il y avait un temps marqué où ils conféraient entre eux sur les instructions qu'ils avaient entendues. Hors ce temps des conférences, les religieux de Tabenne gardaient un rigoureux silence, et comme ce temps n'était pas long, aussi leur silence durait presque tout le jour. Ils le gardaient non-seulement durant le repas ; mais aussi en travaillant.
Il était défendu de rapporter dans un monastère ce qu'on avait appris dans un autre ; de dire dans une famille ce qu'on avait ouï dans une autre famille ; de répéter dans le monastère ce qu'on avait appris au champ, ou au champ ce qu'on avait su dans le monastère ; de parler de ce qu'on avait vu en voyage. La règle détaille tout ceci, et cette loi était sagement établie, non-seulement pour retrancher les entretiens inutiles, mais aussi pour réprimer dans les religieux la curiosité de savoir ce que faisaient les religieux d'une autre famille, ou d'un autre monastère; et afin qu'ils ne s occupassent que de ce qui les regardait eux-mêmes. i. 21
La fin de l'institution de Tabenne étant de porter les âmes a la perfection évangélique, tout y conspirait à les former dans les différentes vertus. Mais celles qu'on y recommandait avec plus d'instance comme servant davantage et à acquérir les autres et au soutien de la régularité, étaient l'obéissance et la pauvreté. C'est aussi à quoi Orsise s'arrête principalement clans sa doctrine spirituelle, et ce que la règle de saint Pacôme détaille davantage.
Cassien parlant de l'obéissance des religieux de Tabenne dit «que cette docilité et cette obéissance est telle, que nous ne voyons personne dans nos monastères qui la puisse imiter seulement durant un an. »
Nous avons vu en parlant des novices, que ceux qui en avaient soin s'appliquaient surtout à les exercer dans le renoncement à leur propre volonté; « parce que, dit Cassien, on avait appris par plusieurs expériences que les religieux, surtout les plus jeunes, ne pouvaient bien résister à la concupiscence, s'ils n'avaient mortifié leur volonté par l'obéissance. Aussi assuraient-ils sans erainte, qu'un religieux ne parvient jamais à éteindre en soi le feu de la colère, ou de la tristesse, ou de l'impureté, ni même à acquérir une vraie humilité, ni ne pouvait vivre longtemps avec ses frères dans une paix ferme et durable, ni enfin persévérer dans le monastère, s'il n'avait appris auparavant à soumettre sa volonté à celle de ses supérieurs. »
Tels étaient, selon cet auteur, les motifs qui portaient les supérieurs de Tabenne à former leurs élèves dès le commencement à l'obéissance; ce qui doit servir de leçon à tous ceux qui dans les communautés religieuses sont établis pour élever les novices.
Cassien s'étend longuement encore sur la perfection de l'obéissance à Tabenne. Pour tout renfermer sur ce sujet en peu de mots, rapportons cette prescription de la règle : Personne ne soi*tira, ni ne parlera, ni ne restera à un endroit sans la permission du supérieur.
Les supérieurs employaient trois moyens pour corriger ceux
de leurs religieux qu'ils voyaient manquer à leurs devoirs. Le premier était la prière et la pénitence devant Dieu, s' humiliant en sa présence, jeûnant et macérant leur corps pour attirer sur la correction qu'ils devaient faire sa divine bénédiction, et la grâce d'une conversion parfaite dans les coupables. Le second était de les avertir et de les exhorter, ou avec douceur ou avec force en particulier et plusieurs fois, selon qu'il était nécessaire, se servant de tous les motifs que la foi et la piété inspirent pour les ramener à leurs devoirs. Le troisième était la réprimande et la pénitence proportionnée à la faute et à la qualité du religieux, mais surtout à l'âge ; car on compatissait plus aux jeunes gens, comme n'ayant pas le jugement assez solide et péchant plus par fragilité, qu'à ceux que leur âge plus avancé rendait moins excusables.
Il n'était pas permis à toute sorte de supérieur d'imposer des pénitences arbitraires. Les prieurs des familles veillaient sur leurs religieux ; mais, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, leurs droits étaient limités.
On trouve dans la règle que les anciens des monastères étaient préposés pour accommoder les différends qui s'élevaient entre les inférieurs et les supérieurs ou leurs vicaires, mais c'était dans des cas urgents en attendant qu'on pût avoir recours aux supérieurs qui avaient droit d'y remédier.
Si un supérieur d'un monastère manquait lui-même et abandonnait la vérité, comme parle la règle, ou par malice ou par négligence notable, on assemblait vingt religieux, ou dix, ou au moins cinq, tous recommandables par leur piété et reconnus généralement pour tels par tous les frères, et ceux-là lui faisaient son procès et le déposaient de sa charge si sa faute le méritait.
Quand les frères disaient leur coulpe, ils quittaient leur ceinture, ce qui était une marque d'humiliation, se prosternaient, écoutaient humblement la correction du supérieur, et promet-
taient de s'amender. Ils faisaient ensuite la pénitence qui leur était imposée, ou dans l'église, ou dans le réfectoire.
Cassien rassemble en général dans un seul chapitre, les fautes pour lesquelles on était obligé de faire une pénitence publique* « Si un religieux, dit-il, casse par hasard un vase de terre, il ne peut réparer autrement sa faute qu'en faisant pénitence publiquement. Ainsi lorsque les frères sont assemblés à l'église, il demeure prosterné pour en demander pardon, jusqu'à ce q\ e l'office soit achevé, afin d'obtenir sa grâce, quand le supérieur lui commandera de se relever. >.
a La même pénitence est ordonnée pour celui qui se rend trop tard à l'ouvrage ou à l'office ; qui fait quelque légère faute en récitant un psaume ; qui fait quelque réponse inutile, ou un peu dure et hardie ; qui s'acquitte avec négligence de ce qui lui est enjoint, qui tombe dans un léger murmure ; qui préfère la lecture au travail ou à quel qu'autre chose qu'on lui aura commandée, et s'en acquitte par conséquent avec indifférence ; qui en sortant de l'office ne se retire pas promplement dans sa cellule ; qui s'arrête à parler même un seul instant avec un autre ; qui s'écarte dans quelque endroit caché ; qui prend un autre frère par la main ; qui ose s'entretenir avec un religieux qui ne demeure pas dans la même cellule que lui ; qui prie avec un frère interdit de la prière commune; qui voit quelqu'un de ses parents ou de ses amis, et lui parle sans être accompagné d'un ancien ; qui reçoit des lettres ou y répond sans la permission du supérieur. On se contente de punir ces fautes ou autres semblables, de la façon que nous venons de le marquer.
« Mais on punit plus sévèrement celles qui sont plus considérables, telles que sont les injures, les mépris manifestes, les contradictions avec orgueil, la liberté qu'on se donne d'aller où veut, la familiarité avec les femmes, les disputes, les qur hardiesse de faire quelque ouvrage pour soi en particulier, l'amour des richesses, la possession de quelque meuble superflu et
que les autres n'ont pas ; les repas faits en cachette et d'autres fautes de pareille conséquence ; on les punit, dis-je, non par la simple réprimande dont j'ai parlé, mais ou par quelque punition corporelle, ou en chassant du monastère ceux qui sont convaincus d'en être coupables. »
Après l'obéissance, saint Pacôme dans ses règles ne recommande rien tant que la pauvreté religieuse ; et c'est aussi à quoi Orsise s'attache davantage dans son Traité spirituel.
Le but de saint Pacôme en ceci était de dégager le cœur de ses religieux de toutes les affections des choses de la terre, de les exempter de la sollicitude des biens de ce monde, et de les affranchir entièrement de la servitude de l'avarice et de la cupidité ; afin que, n'ayant aucun embarras temporel, ils pussent s'élever à Dieu avec un cœur pur et libre des soins du siècle.
Ainsi il voulait que, d'une part, les religieux se remissent entièrement pour leurs besoins temporels à la sollicitude charitable des supérieurs et des officiers du monastère, et qu'ils ne s'embarrassassent ni d'avoir une robe, ni un outil, ni quelqu autre chose dont ils eussent besoin, les supérieurs ayant soin euxmêmes d'y pourvoir ; et d'autre part il voulait que les supérieurs et les économes fussent si fort attentifs à donner aux frères ce qui était ordonné par la règle, que s'ils venaient à y manquer, ils fussent punis comme coupables, non-seulement de négligence dans un devoir essentiel, mais encore d'avoir manqué à la charité et d'avoir scandalisé leurs frères.
Il n'était permis à aucun religieux de disposer de quoi que ce fût, quand même c'eût été d'une chose de très-petite conséquence. Ainsi il leur était défendu de rien prêter, ni rien recevoir, ni rien garder en dépôt, tant du dedans que du dehors du monastère sans une permission expresse.
Ils n'ont, dit saint Jérôme, dans leur cellule qu'une chaise ou siège à dos, qui leur sert de lit, deux lévitons, un manteau, deux capuces, un froç de peau d© sHvre, un scapulaire, une
paire c!e galoches et un bâton pour le voyage. Voilà tout leur équipage. Ils ne portaient rien avec eux lorsqu'ils passaient d'un monastère à l'autre.
Par le même esprit de pauvreté, on exigeait d'eux qu'ils
prissent un grand soin des choses qu'on leur confiait, ou dont on
Loi. % s. leur permettait l'usage. Les officiers gardaient en bon ordre les
Pic i c* 5, n.
sa.' lévitons, les frocs, les couvertures, les livres, les outils pour
chaque métier, dans des chambres particulières où personne R,.« p. n'avait permission d'entrer qu'eux. On s'adressait à eux lorsqu'on avait besoin de quelqu'une de ces choses. Saint Pacôme s'y soumettait, tant par fidélité à la règle, que pour donner l'exemple aux autres; et on était si exact là-dessus, que l'article 39 de la règle défend de prendre, sans permission, seulement une feuille de palmier dont on faisait les corbeilles. Toute négligence était punie.
Un religieux qui prenait quelque chose qui était à l'usage d'un autre, portait sur les épaules ce qu'il avait pris, et faisait ainsi pénitence publique dans l'église et au réfectoire où il demeurait debout pendant le repas. Mais celui qui était découvert faisant un larcin, était puni bien plus sévèrement ; car on lui donnait trente-neuf coups de fouet, après quoi on le mettait dans un endroit séparé hors du monastère, où on ne lui donnait que du pain et de l'eau. De plus il était obligé d'assister à toutes les prières, faisant pénitence publique avec le cilice sur le corps et la cendre sur la tête. On imposait la même peine aux fugitifs.
Lorsqu'on trouvait quelque objet qu'un autre eût perdu, on le suspendait pendant trois jours à l'endroit où on faisait la collecte, afin que celui qui l'avait perdu pût le reprendre.
Il n'était pas permis à un religieux particulier d'allumer du feu pour se chauffer seul, mais ils se chauffaient tous ensemble dans chaque famille.
Voici l'ordre que gardaient les religieux lorsqu'ils allaient travailler hors du monastère. Dès qu'on faisait le signe pour cela,
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iis quittaient sur-le-champ toute autre occupation et sortaient de leurs cellules, sans qu'aucun pût s'en dispenser, à moins qu'il n'en eût la permission, ni qu'il osât porter son manteau. Ils se rangeaient ensuite selon leur rang de profession, et marchaient ainsi en bon ordre, gardant exactement le silence et la modestie, et ayant leur prieur à leur tête, qu'ils n'eussent osé devancer d'un pas. Ils ne pouvaient pas demander où on les conduisait, ni quel travail ils allaient faire. Il leur suffisait de suivre le prieur, et d'exécuter ensuite ses ordres. En marchant ils méditaient sur quelque passage de la sainte Ecriture. S'ils rencontraient dans le chemin quelqu'un qui voulût parler à un d'eux, le prieur répondait pour lui.
Ils continuaient durant le travail à s'entretenir intérieurement de quelque vérité de l'Écriture, ou tout au moins ils travaillaient en silence. C'eût été une grande faute de parler entre eux des choses du monde ; ils ne pouvaient s'asseoir sans permission durant le travail. Enfin, ils reportaient en revenant au monastère les instruments qui leur avaient servi. Tout ceci est détaillé dans le 33e article de la règle.
On réglait le soir ce qui concernait le travail ordinaire du lendemain, ou on leur en donnait la matière. Si quelque religieux arrivait de dehors après qu'on avait pris cet arrangement, on lui fournissait le matin ce qu'il fallait pour travailler. Lorsqu'on avait fini un ouvrage, on avertissait le prieur pour en avoir d'autres.
Il était défendu très -expressément aux supérieurs de surcharger les religieux. Ils devaient user de modération, réglant le travail selon les forces d'un chacun, afin que ceux-ci s'y portassent sans tristesse et sans murmurer. Les religieux ne devaient pas se plaindre sans sujet.
Si un religieux murmurait de ce qu'on le faisait trop travailler, on écoutait charitablement ses plaintes, et on y satisfaisait si elles étaient justes ; mais s'il avait tort et qu'on vît que ce n'é-
tait que par paresse, par fainéantise, par mauvaise humeur, ou défaut de vertu, on lui prouvait pendant cinq fois par des raisons sans réplique qu'il se plaignait injustement ; et si nonobstant cette condescendance il continuait à gronder, on le mettait à l'infirmerie, où on le nourrissait sans rien faire comme un malade, jusqu'à ce que la honte de se voir oisif parmi tant de religieux laborieux, le fît revenir à lui-même et le rendît plus docile.
Cassien, Rufin et Pallade, ne parlent des religieux deTabenne ■*•• que comme de personnes d'une rigoureuse abstinence ; mais ils ne la pratiquaient pas également. La règle de l'ange s'explique en ces termes : « Permettez à chacun selon ses forces de boire et de manger, et obligez-les de travailler à proportion de ce qu'ils mangeront, sans les empêcher de le faire avec modération, ni de jeûner ; imposant de plus grands travaux aux plus robustes, et à ceux qui mangeront raisonnablement, et de moindres travaux aux faibles et à ceux qui jeûneront. » 39. La règle générale du monastère était de manger à midi et le soir. Les tables étaient dressées dès les neuf heures du matin. Les infirmes y venaient à midi, d'autres à une heure, d'autres plus tard, chacun selon ses forces, ou la famille dont il était. On permettait à quelques-uns qui voulaient observer une plus rigoureuse abstinence, de manger dans leurs cellules, où ils n'avaient que du pain et de l'eau une fois le jour ou de deux jours l'un, et même quelques-uns passaient deux, trois ou quatre jours sans manger, surtout en carême.
Il n'y avait guère que les infirmes, les vieillards et les enfants qui fissent deux repas. La plus grande partie n'en faisait qu'un, à moins qu'ils ne fussent extrêmement fatigués par un pénible travail. Il y en avait qui, durant le carême, après avoir passé tout le jour assis à travailler, demeuraient debout en prière toute la nuit.
On servait à table du pain, des olives, du fromage, des herbes salées, ou hachées et préparées avec du vinaigre et de l'huile,
des figues et d'autres fruits selon la saison. C'était là leur nourriture ordinaire. On donnait aussi des légumes cuits avec de l'huile ; mais il n'y avait proprement que les enfants et les vieillards qui en mangeassent, bien que tous en pussent manger. En effet, saint Pacôme voulait qu'on en servît pour tous, laissant à chacun la liberté de s'en priver, afin que leur mortification ne fût pas forcée.
Il voulait même qu'on donnât aux frères au delà de ce qui était nécessaire, tant afin qu'ils se mortifiassent plus librement et avec plus de mérite devant Dieu, que parce qu'il est difficile de discerner précisément le besoin de chacun. Mais d'ailleurs il ne voulait pas qu'ils se portassent avec avidité aux mets qui leur étaient présentés, et les exhortait beaucoup à ne pas satisfaire leur appétit. Il leur en donnait l'exemple; car il ne se rassasiait jamais, non pas même d'eau, et dans un voyage qu'il faisait sur le Nil avec quelques frères, les voyant, le soir, manger de toutes les différentes choses qu'on leur avait préparées pour leur repas, il jeta quelques larmes, et comme ces religieux lui en demandèrent le sujet, il ne put s'empêcher de leur répondre que c'était de les voir si peu mortifiés, de quoi ils profitèrent.
Chacun se rendait à table à l'heure qui lui était marquée, à peine d'être mis en pénitence. Ils étaient assis selon leur rang de profession, et lorsque l'ancien les faisait passer d'une table à l'autre, ils obéissaient sans donner le moindre signe de résistance. Ils avaient en mangeant i>3 capuce abattu sur leur visage, en sorte qu'ils ne pouvaient rien voir au delà de la table, ni à leur côté ce que les autres mangeaient. On observait un si rigoureux silence, que bien qu'ils fussent en très-grand nombre, chacun était à table comme s'il eût mangé seul clans sa cellule, et pouvait se mortifier autant qu'il pouvait s'y porter par sa ferveur, sans craindre que les frères qui étaient auprès de lui s'en aperçussent, et par conséquent sans danger des pièges de la vanité. Aussi, disent Rufin et Pallade, il y en avait qui semblaient plutôt se
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mettre à table pour mieux , cacher leur abstinence que pour manger, prenant à peine deux ou trois bouchées de pain, et touchant seulement aux autres choses, afin qu'on ne pût pas dire, qu'ils n'avaient rien mangé du tout. Gassien fait la même remarque.
Lorsqu'on avait besoin de quelque chose, on frappait doucement pour appeler quelqu'un de ceux qui servaient, encore n'\ avait-il guère que les prieurs des familles qui le fissent. Si un religieux eût osé rire ou parler, il était réprimandé sur-le-champ et demeurait debout le reste du repas. Celui qui faisait le signe pour appeler les frères au réfectoire devait, en faisant cet office, s'entretenir intérieurement de quelque bonne pensée.
Il n'était pas permis de parler en sortant de table. On devait se rendre en silence à l' endroit où l'on devait aller. Ils jeûnaient le mercredi et le samedi hors le temps de Pâques. Dans la semaine sainte ils ne mangeaient que quand la nuit était tombée. Il n'était pas permis de manger hors du repas aux jours qu'on ne jeûnait point, non plus que de boire aux jours déjeune.
Lorsqu'ils faisaient la cueillette des fruits, ils n'en pouvaient manger aucun tant qu'ils les cueillaient sur l'arbre; mais, après le travail le prieur leur en distribuait quelque peu à chacun sur le lieu même où ils avaient fait la cueillette, et à leur retour au monastère ils en avaient encore une portion égale à celle qu'on donnait aux autres. Si étant dans le jardin ils trouvaient quelque fruit à terre, au lieu d'y mordre ils le mettaient tout doucement au pied de l'arbre. Ils ne pouvaient garder aucun fruit dans leur cellule. Il était défendu de prendre des herbes dans le jardin ; il fallait les recevoir des mains du jardinier. s II y avait des règles particulières pour les cuisiniers. Il leur était défendu de rien préparer pour eux-mêmes en particulier ; mais ils devaient se contenter de ce qu'ils préparaient pour les autres. Il est dit dans l'article 2*2° de la règle qu'on ne pernx qu'aux malades de boire du vin, et on voyait parmi ces saints
SOLITAIRES DE LA THEBAÏDE. — DISCJPLLNE DE TATvEXVE. ?*£
religieux des vieillards de soixante et dix ans qui lien avaient jamais bu ai en santé ni en maladie.
Lorsqu'un religieux tombait malade, le prieur de la famille dont il était le conduisait à l'infirmerie et le confiait au chef des infirmiers, sans qu'il eût plus aucune inspection sur lui, ni aucun droit de s'en mêler, et le malade passait sous la dépendance entière de l'infirmier, à qui il devait être soumis en tout, et des mains duquel il devait recevoir tout ce dont il avait besoin, tant pour les vêtements que pour la nourriture et les remèdes nécessaires. Cette loi était si générale que les infirmiers eux-mêmes y étaient soumis comme les autres frères ; en sorte que quand ils étaient malades, ils n'avaient plus la permission d'entrer dans la cuisine, ni dans la cellerie pour s'apprêter ce qu'ils avaient envie de manger.
On donnait aux malades tout ce dont ils avaient besoin, et on exerçait envers eux, pour les soulager et les consoler, la charité la plus scrupuleuse. Ce qui fait dire à saint Jérôme, que les ma- Hier. ePi«t lades étaient traités chez les solitaires avec tant de soin, qu'ils n'avaient à regretter ni les délices des villes, ni la tendresse de leurs mères.
Bien que les religieux de Tabenne ne mangeassent point de viande ; et qu'on ne fût pas en usage d'en donner aux malades, on ne leur en refusait pas quand ils en demandaient. Il arriva, Bou. v. s. du temps de saint Pacôme, qu'un de ses religieux en ayant dé- u°.' siré, et l'infirmier ayant refusé de lui en donner, dès que le saint patriarche le sut, il gémit beaucoup du zèle peu charitable de cet infirmier, et lorsqu'il fut à table, au lieu de manger ce qu'on lui présenta, il s'arrêta et appelant les infirmiers, il leur dit d'un ton sévère : « Parlez ici, vous qui faites acception de personnes ; comment avez-vous oublié le précepte qui ordonne d'aimer son prochain comme soi-même ? Vous voyez ce frère malade, si épuisé de forces et si pâle qu'il ressemble à un mort, et cependant au lieu de le prévenir dans le besoin qu'il avait de manger de la
viande, vous lui en avez refusé, lorsqu'il vous a témoigné le désir qu'il en avait. Vous voudrez peut-être vous excuser sur ce qu'on n'est pas en coutume d'en servir aux infirmes ; mais ne faut-il pas distinguer entre les maladies, et user de condescendance envers certains malades ? Ne savez-vous pas que tout est pur pour ceux qui sont purs? Si vous n'osiez juger par vousmêmes que cela fût convenable, pourquoi ne veniez-vous pas me demander ce que vous aviez à faire? » En disant ceci il ne put retenir ses larmes, et tous les frères en furent si touchés qu'on se hâta d'aller acheter la viande et de la préparer pour celui qui la désirait.
Saint Pacôme va dans sa règle au-devant de tout ce qui pouvait blesser la charité, ou l'altérer tant soit peu parmi les frères. Le silence rigoureux qu'on observait dans le monastère éloignait assez les occasions d'y manquer par parole ; mais comme il y avait des temps où ils pouvaient parler ensemble, il avait établi des peines contre les médisants, les murmurateurs, ceux qui se mettaient aisément en colère, ceux qui déguisaient la vérité, et ceux généralement qui pouvaient troubler la bonne harmonie dans le monastère. L'article 94e, qui regarde les religieux qui se laissaient trop aisément émouvoir de colère, mérite d'être rapporté tout au long. « Si quelqu'un, dit-il, d'une humeur bouillante, s'irrite facilement pour la moindre chose, on l'avertira charitablement pendant six fois de se modérer. A la septième, il perdra son rang de profession et prendra la dernière place où on continuera à l'exhorter à réprimer ses fougues, et s'il promet de se corriger, et que trois frères répondent de son amendement, il reprendra son premier rang, mais s'il ne se corrige, il le perdra pour toujours.
Enfin, l'article 100e renferme en peu de mots les règles de douceur et de charité que les frères devaient suivre et qui font des monastères, des demeures de paix et de piété très-consolantes et très-édifiantes, Lorsqu'elles sont bien observées. « Qu'ils
gardent, dit-il, entre eux l'union et la paix; se soumettent de bon cœur à ceux qui sont préposés pour les gouverner, et ï\m partout, soit qu'ils soient assis, ou debout, ou qu'ils marchent* ils ne contestent jamais que pour se céder les uns aux autres dans un esprit d'humilité. »
Il était ordonné aux frères de garder exactement partout la modestie religieuse, et de s'abstenir des marques d'une amitié trop sensible. Ils marchaient ordinairement le capuce baisse- sur les yeux. On ne voulait point qu'ils se prissent par la main soit en marchant, soit étant assis, et ils étaient toujours écartés d'un pas les uns des autres, lorsqu'ils se trouvaient ensemble. Les paroles de plaisanteries, les éclats de rire, les gestes ridicules et autres manières opposées à la gravité religieuse et à l'esprit de componction étaient absolument réprouvés dans Tabenne.
Il était défendu aux religieux d'aller de compagnie avec des femmes dans les voyages, soit par eau, soit par terre; et on n'en recevait point dans les bateaux de l'ordre qui portaient des marchandises pour les monastères sans une permission particulière.
Ils sortaient rarement du monastère pour faire des visites; jamais sans permission, toujours pour des raisons légitimes, et accompagnés d'un second. Lorsqu'on venait avertir à la porte que le parent d'un religieux était malade et demandait à le voir, le portier Fallait dire au supérieur qui parlait au prieur de la famille dont ce religieux était, et après avoir consulté ensemble, s'il était à propos de lui permettre d'aller voir son parent malade, on lui donnait pour l'accompagner un religieux d'une piété et d'une probité distinguée au-dessus des autres, et le prieur leur donnait ce qui était nécessaire pour faire le voyage.
S'ils étaient plus d'un jour dans leur voyage, ils ne logeaient pas chez leurs parents, mais ou dans un monastère de religieux orthodoxes, précaution que la règle prend à cause qu'il y avait alors des moines ariens et d'autres infectés des erreurs d'Origène ; ou bien ils logeaient dans des maisons appelées dominicum, ce
que: Gazaeus entend de quelque endroit consacré à Dieu; mais les continuateurs de Bollandus croient plutôt que ce pouvait bien être des hôtelleries où il convenait mieux aux moines de loger que dans des lieux appelés spirituales que la règle interdit aux frères, parce que c'étaient des demeures trop délicieuses et dont l'honnêteté et la récollection religieuse ne s'accommodaient pas.
Cependant il leur était permis de manger chez leurs parents, s'ils trouvaient en arrivant qu'ils leur avaient préparé quelque chose, pourvu qu'il n'y eût rien de ce que la règle leur défendait. De même ils pouvaient prendre les provisions qu'ils leur donnaient pour se nourrir en chemin en retournant au monastère ; mais si en arrivant il leur en restait encore, ils ne pouvaient le garder, et on le portait à l'infirmerie pour être distribué aux malades.
On observait dans Tabenne avec exactitude les règles de la charité la plus parfaite envers les hôtes. Si c'étaient des ecclésiastiques ou des moines, on les recevait avec vénération, on leur lavait les pieds et on les logeait dans un appartement destiné pour eux auprès de la porte du monastère.
C'étaient les portiers qui étaient chargés de ce soin. S'ils demandaient d'assister à l'office, le chef des portiers en donnait avis au supérieur, et on le leur permettait, à moins qu'ils ne fussent pas orthodoxes, ce qu'on observait scrupuleusement.
On ne leur permettait pas de manger au réfectoire avec les frères, et on leur accordait difficilement de voir l'intérieur du monastère.
On recevait les séculiers et même les femmes. Il y avait pour cela différents logements selon la qualité des personnes. On prenait dans la crainte de Dieu un soin plus particulier des femmes, comme plus infirmes. C'est toujours ainsi que la règle en parle. Elles étaient logées dans des appartements entièrement séparés de ceux des hommes. Ces différents logements étaient auprès de la porte du monastère, s'ils n'en étaient pas tout à fait
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séparés, en sorte qu'il n'y avait aucune communication entre les hôtes et les religieux. C'était une règle établie pour ceux-ci de ne point manger ni dormir avec les séculiers, même en voyage.
Les religieux assistaient quelquefois aux funérailles de leurs parents avec la permission du supérieur, et les parents assistaient également aux obsèques des religieux morts.
Nous avons vu dans la vie de saint Pacôme qu'il passa quinze ans à ne dormir que sur un siège au milieu de sa cellule sans s'appuyer. Il eut plusieurs disciples qui voulurent l'imiter dans ce genre de mortification. Mais leur couche ordinaire était un siège à dos un peu penché, sur lequel ils mettaient un léviton usé qui leur servait de matelas, et ils dormaient là-dessus avec leur froc qu'ils ne quittaient point, selon qu'il était porté par la règle de l'ange.
Comme ils étaient trois dans chaque cellule, la règle leur débit de parler lorsqu'ils s'étaient mis sur leur chaise pour re- ■r. S'ils s'éveillaient dans la nuit, ils devaient s'occuper de Heu, jusqu'à ce qu'ils se rendormissent. Les lits en forme n'é- : dent que pour les malades, encore y avait-il des religieux qui
allaient mourir sur leur siège ordinaire, portant la mortification jusqu'au dernier instant de la vie. ,
Lorsqu'un religieux était mort, les autres passaient la nuit en
prières auprès du corps, se succédant les uns aux autres. Ensuite
allaient ensevelir à la montagne, à un endroit destiné expres-
ent, en récitant des psaumes et d'autres prières. Tous les
frères assistaient au convoi funèbre.
Nous n'ajouterons rien de plus à ce détail de la discipline des religieux de Tabenne. On peut voir par ce que nous en avons dit, que leur règle était digne du Saint qui l'avait établie ; ou pour mieux dire on y reconnaît aisément partout l'Esprit de Dieu qui 11 lui avait donnée pour le salut de tant d'âmes.