LES RELIGIEUSES DE TABENNE
Saint Pacôme ayant établi sa congrégation de Tabenne pour les hommes, Dieu voulut qu'il fondât aussi un monastère pour des religieuses, afin d'ouvrir par ce moyen la voie de la perfection monastique aux personnes de l'autre sexe. Voici comment il lui en fournit l'occasion. Le saint patriarche avait laissé dans le monde une sœur que le bruit de sa réputation attira enfin à son monastère, soit pour avoir la satisfaction de le voir, soit pour s'assurer par elle-même des grandes merveilles qu'on lui avait dit que Dieu opérait par son ministère. Ainsi l'affection naturelle et la curiosité furent le motif qui l'attirèrent auprès de lui. Mais Dieu avait des desseins sur elle plus dignes de sa miséricorde, et saint Pacôme eut bientôt la consolation d'en voir les merveilleux effets. Comme il ne se conduisait pas selon les inclinations de la chair et du sang , et que d'ailleurs il ne parlait jamais aux femmes ; lorsque le portier vint lui dire que sa sœur demandait à lui parler, il refusa d'abord de la voir, et lui fit dire qu elle se contentât de savoir qu'il était en vie, et qu'elle s'en retournât sans s'affliger de ne l'avoir point vu des yeux du corps. Mais ne voulant pas absolument la priver d'un avis salutaire, il lui fit proposer que si elle voulait imiter son genre de vie, Dieu se servirait peut-être de son exemple pour attirer d'autres filles auprès d'elle, avec qui elle pourrait se sanctifier : que néanmoins elle pesât bien toutes choses avant que de rien entreprendre, et que si apri i une mûre réflexion elle s'y déterminait, il donnerait charge aux frères de lui bâtir un monastère. Sa sœur, qui ne s'attendait à rien moins qu'à une réception pareille, en pleura amèrement ; mais Dieu la touchant dans ce moment par l' onction de sa grâce,
elle se rendit au conseil que le portier lui donna de la part du Saint, et lui fit répondre qu'elle était résolue à le suivre.
Une si prompte détermination combla le Saint de joie. Il en rendit à Dieu des actions de grâces, et ordonna à quelques-uns des frères les plus recommandables par leur piété, de lui bâtir au plus tôt un monastère. Le lieu qu'on choisit pour cela s'appelait Men. 11 était un peu éloigné de celui de Tabenne, et le Nil était entre deux. Il ne faut pas le confondre avec un autre monastère d'hommes ou Tismen, que saint Pacôme fonda dans le diocèse de Panes.
Là cette nouvelle religieuse, vivant dans la crainte du Seigneur, devint en peu de temps, comme le Saint le lui avait fait espérer, mère d'un grand nombre de filles, qui vinrent se ranger sous sa conduite. Elle les instruisait autant par ses actions que par ses paroles, et leur montrait à détacher leur cœur de toutes les choses de la terre, pour le tenir élevé sans cesse vers les biens célestes et immortels.
Saint Pacôme leur donna la même règle à observer qu'à ses religieux, à l'exception du manteau de peau dont elles n'usaient point. Elles étaient rasées et avaient la tête couverte d'un capuce. Leur occupation manuelle était de faire, tant pour les religieux que pour leur propre usage, les étoffes de lin et de laine dont le grand économe de l'Ordre leur fournissait la matière, ainsi que tout ce qui était nécessaire pour leur subsistance.
Aucun religieux de l'Ordre ne pouvait les aller voir sans une permission expresse. Si quelqu'un d'entre eux y avait une sœur ou une parente qu'il désirât de voir, on l'y faisait accompagner par un ancien d'une vertu éprouvée. Il demandait d'abord la supérieure, laquelle faisait appeler la religieuse, qui venait accompagnée des plus anciennes, et en leur présence il lui parlait avec une grande retenue et sainteté. Il ne lui était permis de lui faire aucun présent, ni de rien recevoir ; les uns et les autres, dit l'historien, n'ayant rien en propre qu'ils pussent donner. Les
33fl VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.
nouvelles du monde étaient bannies de leur conversation ; ils ne la faisaient rouler que sur des matières de piété, et surtout ils s'entretenaient de l'espérance de jouir un jour de l'éternité bienheureuse.
Lorsque les religieuses avaient besoin de l'assistance des frères pour leurs bâtiments, ou quelque chose de semblable, ceux qu'on destinait pour leur prêter ce secours y étaient conduits par un religieux d'une vie très-exemplaire, et ils s'acquittaient de leur travail avec charité et crainte de Dieu. Il leur était défendu de boire ni de manger chez elles ; mais ils revenaient pour cela au monastère à l'heure ordinaire du repas.
Le prêtre et le diacre destinés pour desservir leur chapelle n'y allaient que le dimanche. Le premier religieux à qui saint Pacôme confia le soin de leur conduite spirituelle, était un religieux nommé Pierre, très-vénérable pour son grand âge, et encore plus pour la sainteté de sa vie ; car, au rapport de l'historien, il avait mortifié toutes ses passions. Son esprit et ses yeux étaient également chastes, et ses discours étaient assaisonnés du sel d'une sagesse angôlique.
Après sa mort, saint Théodore, qui se trouvait alors abbé de Tabenne, donna la conduite de ce monastère et de celui de Bechré qu'il fonda aussi pour des religieuses, à Eponiche, homme saint et extrêmement grave. Il est dit aussi dans la Vie de saint Pacôme que Tithoés, religieux d'une insigne piété, fut établi supérieur de ces religieuses. Il y a apparence qu'il succéda au vénérable Eponiche.
C'était à leur supérieur que le grand économe s'adressait pour leur faire remettre le lin et la laine dont elles faisaient les étoiles à l'usage de l'Ordre.
Les femmes étaient reçues dans ce monastère aussi bien que les filles, comme il paraît par la mère de saint Théodore qui se détermina à s'y faire religieuse, ensuite du refus que son fils lui lit de la voir, lorsqu'elle vint le demander au monastère.
Lorsqu'il mourait quelqu'une de ces religieuses, elles apportaient son corps au bord du Nil enchantant des psaumes, et alors les religieux de Tabenne, chantant aussi des psaumes et portant en leur main des rameaux de -palme et d'olivier, passaient le fleuve et prenaient le corps, qu'ils allaient ensevelir sur la montagne où était leur sépulture.
Falîade dit que de son temps le monastère de Men était composé d'environ quatre cents religieuses. Il raconte deux histoires Ven différentes, que nous rapporterons d'après lui. La première est des plus tragiques, et montre combien est grande la faiblesse humaine. L'autre fait voir dans une conduite plus admirable qu'fcnitable ce qu'a dit excellemment dans les siècles postérieurs un grand maître de la vie spirituelle, que l'amour de Dieu souvent ne se peut borne?; mais que son ardeur l'emporte au delà de toutes bornes.
Un homme, dont le métier était de faire des souliers, vint à passer devant le monastère de Tabenne, et dit à une jeune religieuse qu'il vit par hasard, si on n'aurait pas besoin de souliers dans sa communauté. Elle lui répondit tout simplement qu'elles avaient leurs cordonniers, et ne s'arrêta pas davantage. ^ Par malheur au moment qu'elle lui dit ceci, une autre religieuse l'aperçut, qui n'en dit rien pour lors; mais dans la suite du temps une contestation s' étant élevée entre elles d'eux, le démon delà colère suggéra à celle-ci de lui faire une supposition malicieuse auprès des autres sur ce qu'elle avait parlé à cet homme, à quoi quelques-unes, plus zélées que prudentes, ajoutèrent foi trop légèrement et en firent bruit. La jeune religieuse se voyant ainsi calomniée sur un point si délicat, fut si outrée de douleur, que se livrant à toute la sensibilité que lui causait une accusation si flétrissante, elle sortit secrètement et s'alla précipiter dans le fleuve.
A peine on l'eut su dans le monastère que celle qui l'avait accusée, saisie d'horreur contre elle-même d'une si funeste mort,
se reprocha d'en avoir été la cause par sa malice, et ne pouvant plus soutenir les remords de sa conscience, elle perdit l'espérance du pardon, et s'étrangla de désespoir. Ce double accident, qui arriva en une même semaine dans une communauté si bien réglée, mit toutes les sœurs dans un excès de désolation, et ce fut clans cet état que le prêtre les trouva lorsqu'il vint le dimanche célébrer les saints mystères dans leur oratoire. Il défendit d'offrir le sacrifice pour les deux mortes ; et quant à celles qui par leur crédulité avaient participé à leur mort, il ordonna qu'elles demeureraient pendant sept ans séparées de la communauté par une espèce d'excommunication.
Mais si ce funeste événement fait voir qu'on n'est pas entièrement à couvert des plus énormes chutes, même dans les plus saintes congrégations, l'exemple que Pallade ajoute de sainte Isidore, religieuse du même monastère, montre qu'on y pratique également et bien plus fréquemment des vertus héroïques. Cette sainte vierge, dont les Grecs honorent la mémoire le premier jour de mai, pressée intérieurement d'un amour extrême des humiliations et des opprobres, voulut, afin de s'en procurer, pa pour folle et pour démoniaque dans l'esprit de ses sœurs, et feignit si bien de l'être, qu'elles le crurent effectivement.
Comme elle ne se proposait que d'être méprisée, ses extravagances apparentes n'avaient rien que d'innocent. Ainsi au lieu que les autres avaient un eapuce, étaient chaussées et mangeaient à table, celle-ci se couvrait la tête d'un vieux haillon, mai toujours nu-pieds, et au lieu de s'asseoir à table, elle se contt
;e nourrir des miettes de pain qu'elle ramassait à terre av< z une éponge, et cle la lavure des marmites.
Avec cela elle travaillait presque continuellement dans la cuisine aux plus bas et aux plus pénibles ministères, comme aurait pu faire une vile esclave; de sorte qu'on ne la voyait jamais oisive.
' Iques religieuses la maltraitaient en toute rencontre, la
regardant comme une véritable folle, et d'autres en avaient horreur la croyant possédée du démon ; mais l'humble Isidore souffrait toutes ces choses sans jamais se plaindre : au contraire, plus on l'humiliait et plus on la méprisait, plus aussi on la traitait à son gré, et elle témoignait du contentement.
Elle s'exerçait ainsi dans la sage folie de la croix, sa vertu n'étant connue que de Dieu seul, lorsque ce divin Maître, qui se plaît à exalter les humbles, même dans cette vie, voulut manifester son mérite héroïque et le révéla à un de ses serviteurs. C'était le grand Pityrion, celui qu'on croit avoir été disciple de saint Antoine.
Un ange lui apparut au désert de Porphirite où il demeurait, et lui dit qu'il ne devait pas avoir de la complaisance en luimême, ni se croire trop vertueux pour la retraite qu'il gardait et le bien qu'il faisait ; et que s'il voulait voir une âme beaucoup plus parfaite que lui, il allât au monastère des religieuses de Tabenne ; qu'il y trouverait une fille couronnée de vertus, et bien plus agréable à Dieu que lui, puisqu'elle était en butte à toutes les sœurs, qui la traitaient avec arrogance et un souverain mépris, sans qu'elle en témoignât la moindre impatience; ayant au contraire son cœur toujours uni à Dieu, et servant les autres avec une douceur et une exactitude merveilleuse : au lieu que lui, sans bouger de son désert, laissait quelquefois promener son imagination par toutes les villes.
Sur cet avis Pityrion se rendit au monastère de Tabenne, et pria les supérieurs qu'on lui permît d'aller voir les religieuses de l'Ordre. Gomme il était en grande estime parmi ces religieux à cause de sa vertu, et que d'ailleurs il avait vieilli dans l'exercice de la mortification, on le conduisit avec confiance au monastère des filles, où après qu'on eut fait la prière, il demanda à la su périeure de faire venir toute sa communauté.
Toutes les religieuses furent appelées et parurent devant lui, à l'exception de celle dont nous parlons, et Pityrion les ayant
considérées avec attention, et ne reconnaissant point celle que l'ange du Seigneur lui avait désignée, il demanda de nouveau qu'on fît venir toutes les religieuses. On lui répondit que toute 3a communauté était en sa présence. Mais Pityrion répliqua qu'assurément il en manquait quelqu'une, puisqu'il ne voyait point celle que Dieu lui avait révélée.
Nous en avons bien encore une, lui dirent-elles, qui sert à la cuisine ; mais elle est folle. Amenez-la, dit Pityrion, et permettezmoi de lui parler. Mais comme elle pressentait ce qui devait lui arriver, et peut-être même, dit l'historien, que Dieu le lui avait fait connaître, elle fit de la résistance, de sorte qu'on l'amena presque de force, en lui disant que c'était Pityrion qui la demandait, car il n'était pas moins en vénération parmi elles que chez les moines.
Lorsque le saint solitaire l'aperçut, il reconnut aussitôt en elle les marques auxquelles l'ange la lui avait désignée, et pénétré de respect pour son héroïque vertu, il se prosterna et la pria de lui donner sa bénédiction, en l'appelant Arrima, nom qu'on donnait aux mères spirituelles. Elle en fit autant de son côté, et le supplia de la bénir, le regardant comme son supérieur et son maître.
Toutes les religieuses, extrêmement étonnées de voir un si grand serviteur de Dieu s'humilier ainsi devant une fille qu'elles croyaient tout au moins insensée, crurent qu'il s'était trompé, et s'écrièrent : «Ah, mon père ! ne faites pas ce tort à votre réputation : ne voyez-vous pas que c'est une folle?» «C'est bien plutôt vous, répliqua Pityrion d'un ton de zèle. Celle-ci est meilleure que vous et que moi. Elle est une véritable Amma, et plût à Dieu qu'au jour du jugement je sois aussi chargé de mérites qu'elle.»
A cette réponse les religieuses reconnaissant l'éininente vertu de celle qu'elles avaient si fort méprisée, se prosternèrent aux pieds de Pityrion et lui déclarèrent les mauvais traitements qu'elles avaient exercés envers la servante de Dieu ; les unes s'ac-
casant de l'avoir souvent raillée à cause clu mauvais habit qu'elle portait; les autres de l'avoir chargée d'injures, sans qu'elle leur dît rien; d'autres encore de l'avoir frappée. Pityrion, après les avoir entendues, pria Dieu pouf elles. Il eut ensuite un long entretien avec l'humble Isidore, et se retira. Mais cette sainte religieuse se voyant depuis ce moment respectée extraordinairement de toutes, et qu'on l'observait dans toutes ses actions comme un modèle de sainteté, et ne pouvant plus supporter les excuses qu'on lui faisait à tout instant des mauvaises manières qu'on avait eues pour le passé, quitta secrètement le monastère, sans qu'on ait su depuis où elle se retira, ni quand elle mourut.
Cette histoire, rapportée par Pallade au huitième livre des Pères de la solitude, se trouve encore dans le cinquième livre, rapportée par Pelage diacre, comme ayant été racontée par saint Basile. Et si c'est celui de Césarée, elle doit être arrivée au plus tard environ l'an 375, selon la remarque de Tillemont.
Nous avons dit dans la Vie de saint Théodore, qu'il fonda un second monastère de religieuses à Bechré.
Saint Jérôme dit que sainte Marcelle ayant appris par des prêtres d'Alexandrie, ensuite par saint Athanase, et enfin par Pierre, son successeur, la manière de vivre des monastères de saint Pacôme, et des vierges et des veuves, n'eut point de honte de faire profession de ce qu'elle connut être agréable à Jésus- Christ, et que plusieurs années après elle fut imitée par Sophronie et par d'autres. Ainsi l'institution des religieuses de Tabenne fut connue à Piome, où ces saintes dames commencèrent à se former sur leur exemple, embrassant une vie régulière, et mettant en honneur parmi les femmes de condition la vie solitaire, qui était auparavant peu estimée, comme ce Père le remarque.
C'est principalement des religieuses de Tabenne qu'on peut entendre ce que dit saint Augustin dans son livre . s- de
l'Eglise catholique, lorsqu' après avoir loué la vertu des moines et
des cénobites, il dit des religieuses qui suivaient la même règle, qu'elles servaient Dieu avec une grande fidélité et une grande pureté.