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SAINTE EUPHRASIE

Outre les monastères des religieuses de l'Ordre de Tabenne, il y en eut plusieurs autres dans le reste de la Thébaïde. Nous avons dit ailleurs que le nombre des vierges consacrées à Jésus- Christ dans la seule ville d'Oxyrhynque allait à vingt mille. Il y a toute apparence que ces religieuses appartenaient à des communautés différentes et nombreuses. Pallade dit que, dans la ville d'Antinoé, il y avait douze monastères de filles, qui vivaient dans une exacte observance. Le même historien parle de la communauté que gouvernait sainte Talide, et parle de quelques-unes des servantes de Dieu qui s'y trouvaient. Ces détails n'offrant pas un intérêt particulier, le P. Marin les a résumés très-brièvement, et nous croyons inutile de nous y arrêter. Mais, à son exemple, nous parlerons assez longuement de sainte Euphrasie ou Euphraxie, si célèbre parmi les Grecs, et dont la vertu fit tant d'honneur à l'état monastique.

Les actes de la vie de sainte Euphrasie rapportés par les continuateurs de Bollandus, disent qu'il y avait à Gonstantinople, du temps de l'empereur Théodose, que nous croyons être l'Ancien plutôt que le Jeune 2, un seigneur nommé Antigone, de l'ordre

1 Les Bollandistes.

• Théodose I régna de 379 à 395. Théodose II de 408 à 450. Il n'avait que huit ans lorsqu'il succéda à son père Arcadius, fds de Théodose I.

Nous suivons l'avis qui place l'histoire de sainte Euphrasie à la fin du IV- Jtécle et qui donne l'année 412 pour date de sa mort.

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des sénateurs, gouverneur de Lycie, qui épousa une jeune fille appelée Euphrasie, d'une condition aussi distinguée que la sienne, puisqu'elleavaitl'honneurcommelui d'être parente de l'empereur.

Ce n'était pourtant là que de moindres titres auprès de leurs qualités personnelles ; car la prudence et la piété d'Antigone ne le rendaient pas moins cher au prince que les droits de l'alliance, ce qui faisait qu'il prenait volontiers ses conseils, et se servait utilement de lui dans le gouvernement de l'empire. Pour Euphrasie, elle avait la crainte et l'amour de Dieu si bien gravés dans le cœur, quelle faisait sa principale occupation de la prière, et s'appliquait tout entière aux bonnes œuvres, ce qui lui conciliait l'estime de l'empereur et de l'impératrice, et la faisait souverainement respecter à la cour et à la ville.

Dieu bénit leur mariage dès la première année, par la naissance de la fille dont nous parlons, à qui on donna au baptême le nom de sa pieuse mère. Ses parents, accoutumés à reconnaître avec dévotion les dons du ciel, se proposèrent de ne l'élever que pour la rendre digne d'en occuper un jour les premières places. Leur piété ne se borna pas là ; mais considérant le néant des richesses et des grandeurs du monde, ils résolurent d'un commun accord de s'en détacher toujours davanlfege, de fixer toute leur attention à l'éducation de leur fille, et de vivre comme s'ils avaient embrassé la vie religieuse.

A peine un an et quelques mois furent écoulés depuis leur résolution, qu'Antigone, déjà mûr pour l'éternité, quitta cette vie pour entrer dans une meilleure, et laissa son épouse veuve à la fleur de son âge. Toute la ville témoigna ses regrets de la perte de ce sénateur, dont la probité n'était pas aisée à remplacer, et dont les vertus l'avaient si fort édifiée. L'empereur et l'impératrice le pleurèrent comme leur parent et un des plus fermes appuis de l'empire, et n'oublièrent rien pour essuyer les larmes d' Euphrasie, dont la douleur les touchait d'autant plus, que la perte qu'elle avait faite était grande.

Zàk VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.

Quand la fille eut atteint l'âge de cinq ans, l'empereur, qui l'avait prise sous sa protection et s'était chargé de sa tutelle, conseilla à sa mère de l'accorder en mariage au fils d'un riche sénateur, dont le mérite justifiait le choix du prince. Euphrasie y consentit, et en reçut des gages pour sa fille, en attendant qu'elle fût nubile ; mais tandis qu'elle ne pensait qu'à fixer la destination de son enfant, elle se vit recherchée elle-même par un autre sénateur, qui fit agir, à l'insu de Théodose, plusieurs dames de la cour auprès de l'impératrice, afin qu'elle favorisât son dessein : ce que cette princesse entreprit sans en rien dire à l'empereur, de crainte qu'il n'y mît obstacle.

Euphrasie n'en entendit la proposition qu'avec une extrême surprise ; et bien loin d'y acquiescer, sa réponse fut un refus qui ôta toute espérance de l'y déterminer jamais. Théodose ne tarda pas d'en être informé; il fut fâché que l'impératrice eût pris sur elle de tenter cette affaire, et qu'elle lui en eût fait un mystère ; il lui en fit même des reproches, et lui montra avec quelque chagrin, que sachant qu' Euphrasie avait consacré à Dieu sa viduité, elle ne pouvait lui proposer de secondes noces sans manquer à la religion, à lui-même, et à la mémoire d'Antigone.

Cela causa quelque froideur entre eux, de sorte qu' Euphrasie voyant que la bonne intelligence était interrompue à son sujet dans la famille impériale, et craignant, d'ailleurs, que sa jeunesse, sa beauté et ses grands biens ne l'exposassent à d'autres propositions-pareilles, elle résolut de se retirer à petit bruit avec sa fille en Egypte, sous prétexte d'y voir par elle-même les riches possessions qu'elle y avait.

Elle y eut occasion de visiter les différents monastères d'hommes et de filles qui étaient en grand nombre dans cette province, et dont la bonne odeur s'était répandue jusqu'à Constantinople; elle y distribua les aumônes abondantes que sa piété lui inspirait, et dont son opulence lui fournissait les moyens.

Entre les monastères qu'elle y visita, il y en avait un dans la Thébaïde composé de plus de cent religieuses, qui vivaient dans une grande réputation de pénitence et de sainteté. Elles ne mangeaient d'aucun fruit; elles ne buvaient point de vin; elles n'usaient point d'huile; elles se nourrissaient seulement d'herbes et de légumes sans aucun assaisonnement.

Leur jeûne le moins rigoureux consistait à ne manger qu'une fois le jour sur le soir. Plusieurs étaient deux et trois jours sans rien prendre, et poussaient quelquefois plus loin l'abstinence. Elles ne lavaient point leurs pieds, ce qui était dans ce pays une rude mortification, et elles rejetaient l'usage des bains comme une mollesse indigne de leur profession, bien qu'ils fussent très-communs dans cette province, où les chaleurs sont extraordinaires.

Leur couche consistait en un cilice de poil de chèvre fort court et fort étroit, étendu simplement sur la terre. Leur habit était de la môme étoffe, et descendait jusqu'à l'extrémité des pieds. Elles gardaient exactement la clôture, et travaillaient chacune selon ses forces. Enfin lorsque Dieu les visitait par quelque malladie, elles lui en rendaient des actions de grâces, et se remettaient à sa providence du soin de leur guérison, s'il trouvait bon de leur conserver la vie, sans recourir pour cela à aucun secours de la médecine. Telle était l'austérité de vie de ces bonnes religieuses, qui édifiaient si bien toute la province, que chacun se confiant en leurs prières, plusieurs venaient s'y recommander pour obtenir de Dieu la guérison de leurs maux ou la délivrance des possédés.

Euphrasie, extrêmement touchée de leur sainteté, se faisait un sujet de consolation de les voir souvent, et menait toujours avec elle sa fille, qui pouvait avoir pour lors sept ans, ou environ. Elle leur donnait des parfums et des cierges pour leur oratoire, et leur aurait fait des présents bien plus considérables, s'il n'eût tenu qu'à sa libéralité; mais le détachement de ces religieuses était si

parfait, qu'un jour qu'elle voulut leur offrir une somme de vingt ou trente livres pesant d'or, la supérieure répondit au nom de toutes, qu'elles ne désiraient point d'argent, ayant renoncé à tous les biens et commodités du siècle, pour se rendre plus dignes des richesses et des délices de l'éternité; et qu'elles accepteraient seulement un peu d'huile pour la lampe de leur oratoire et quelques parfums pour brûler sur l'autel; ce qu'Euphrasie leur donna de bon cœur, se recommandant beaucoup à leurs prières avec sa 1111e- et Antigone.

La supérieure prenait quelquefois plaisir à s'entretenir avec la jeune Euphrasie, en qui elle reconnaissait des dispositions prématurées pour la piété, et voulant sonder par manière de récréation les sentiments de son cœur, elle lui demanda un jour si elle aimait son monastère et toutes les sœurs qui y étaient, à quoi elle répondit qu'oui, avec beaucoup de douceur et d'ingénuité. a Mais, lui dit la supérieure, si vous nous aimez, demeurez donc avec nous. » — «Assurément, répondit l'enfant, je le souhaiterais fort si cela ne faisait point de peine à ma mère. »

La supérieure ajouta : « Qui aimez-vous mieux, ou de nous, ou de l'époux auquel on vous a promise ?» — « Je ne le connais point, répondit-elle, et il ne me connaît pas non plus. Pour vous je vous connais et je vous aime. Et vous, poursuivit-elle, qui aimezvous davantage de mon fiancé ou de moi ?» — « Nous vous aimons beaucoup, répartit la supérieure, et Notre-Seigneur Jésus-Christ. » — a Et moi, répliqua l'enfant, je vous aime et Notre-Seigneur Jésus-Christ. ».

Ce dialogue se passait avec une sainte joie, et Euphrasie la mère, qui était présente, témoignait la sienne par de douces larmes. Mais la chose devint plus sérieuse lorsqu'il fallut sortir . v'ii monastère; car alors la jeune fille dit à sa mère qu'elle désirait d'y demeurer, et persista dans sa résolution, quelque difficulté qu'on lui fît pour l'en détourner.

Sa résistance paraissant plutôt un caprice d'enfant qu'une

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vocation réelle, on crut qu'en lui laissant passer la nuit dans le monastère, elle ne serait plus d'humeur le lendemain d'y rester, et dans cette espérance sa mère y consentit volontiers. Mais on éprouva le jour suivant que sa volonté n'avait point changé, quoiqu'on lui fît de nouvelles difficultés ; jusque-là que la supérieure lui ayant représenté que si elle voulait demeurer, il fallait qu'elle apprît le psautier par cœur, et qu'elle jeûnât comme les autres religieuses, elle consentit à tout, et pressa toujours afin qu'on acquiesçât à sa demande.

La supérieure reconnaissant quelque chose de surnaturel dans sa constance, dit à la mère : « Laissez, madame, votre fille avec nous; car c'est ici un coup de la grâce qui agit en elle. Votre piété, celle d'Antigone, les prières que vous avez faites tous les deux pour elle lui ont ouvert la voie de la vie éternelle. »

Euphrasie, dont la vertu était au-dessus de la tendresse, prît alors sa fille, la conduisit devant l'image de Notre-Seigneur, et étendant les mains vers le ciel, elle s'écria en pleurant : « Mon Seigneur Jésus-Christ, recevez cette enfant sous votre protection, puisqu'elle ne désire que vous, et se dévoue tout entière à votre service. » Et se tournant vers sa fille, elle ajouta : « Que le Seigneur, qui a établi les montagnes sur des fondements inébranlables, vous confirme toujours dans sa crainte salutaire. » Elle la remit en même temps à la supérieure ; mais bien que trèsrésignée à la volonté du Seigneur, la nature se réveillant à ce coup plus que jamais, et sentant plus vivement cette séparation, la pieuse mère éclata par un torrent de larmes, qui en fit couler abondamment des yeux de toutes les religieuses.

Peu de jours après la supérieure introduisit la jeune Euphrasie dans l'oratoire, où elle la revêtit de l'habit religieux, en faisant sur elle cette prière au Seigneur : « O roi des siècles, achevez en cette enfant l'ouvrage de sanctification que vous avez commencé. Faites-lui la grâce de suivre en tout votre divine volonté, et de mettre en vous son appui et sa confiance. »

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Quand sa mère la vit revêtue de cet habit austère, elle lui demanda si elle en était contente, à quoi elle répondit qu'elle l'aimait beaucoup, parce qu'on lui avait dit qu'il était un gage que Jésus-Christ donnait à ses épouses. Sur quoi sa mère lui ajouta : a Je souhaite, ma chère enfant, que ce céleste époux à qui vous vous êtes vouée, vous rende digne de ses chastes embrassements. » Ensuite elle l'embrassa, et prenant congé de la supérieure, elle ne pensa plus qu'à répondre de son côté aux desseins de perfection que Dieu avait sur elle.

Non-seulement elle continua ses œuvres de charité, qui étaient très-considérables, mais entreprenant avec une ardeur merveilleuse les exercices laborieux de la pénitence, pour imiter celle que sa fille venait d'embrasser, elle s'abstint entièrement de l'usage du vin, de la chair et du poisson, et jeûna tous les jours jusqu'au soir, se contentant alors de manger des légumes ou quelques herbes.

Quoique sa piété eût été auparavant très-édifiante, elle éclata plus que jamais depuis ce temps-là. Le bruit en vint jusqu'aux oreilles de l'empereur et du sénat de Constantinople, où chacun ajouta à l'estime qu'on avait toujours eue pour elle, de nouveaux éloges et des témoignages d'une profonde vénération.

Elle vécut ainsi encore quelques années, jusqu'à ce que sa fin approchant, elle en fut avertie par la supérieure du monastère de sa fille, à qui Dieu l'avait révélée dans un songe, en lui faisant voir Àntigone dans une grande gloire, qui priait Notre-Seigneur d'associer son épouse Euphrasie au bonheur dont il jouissait.

Cette sainte religieuse la prit en particulier, lorsqu'elle vint au monastère pour voir sa fille et lui déclara ce que Dieu lui avait fait connaître. Elle n'eut pas besoin d'user de ménagement pour le lui communiquer, comme s'il eût été question de lui annoncer quelque fâcheuse nouvelle. Euphrasie avait fait un si merveilleux progrès dans la piété, qu'elle ne se regardait plus sur la terre que comme dans un lieu d'exil, cousidérant le ciel comme sa patrie,

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et y portant sans cesse les affections de son cœur. Ainsi lorsqu'elle apprit de la supérieure qu'elle devait bientôt mourir, elle en témoigna une grand joie comme d'une insigne faveur, ne désirant rien tant que d'être unie à Jésus-Christ dans l'éternité. Sa fille à qui elle fit part de la bonne nouvelle que la supérieure lui avait annoncée, et à qui elle recommanda de distribuer saintement les biens qu'elle allait lui laisser, ne marqua ni la même joie ni la même tranquillité d'esprit. Elle s'abandonna d'abord à la tendresse naturelle, et dans les premiers excès de sa douleur, elle s'écria, en versant beaucoup de larmes, quelle allait être orpheline ; mais sa pieuse mère la consola, et lui dit qu'elle n'avait rien à craindre, ayant pris Jésus-Christ pour père et pour époux, et que la supérieure lui tiendrait lieu de mère. Ensuite elle lui donna ses dernières instructions en ces termes : « Hâtez-vous, nia fille, d'accomplir ce que vous avez promis à Dieu. Craignez le Seigneur et honorez les sœurs. Ne dites jamais en vous-même qu'étant du sang de l'empereur, elles doivent vous servir. Au contraire, servez-les vous-même dans des sentiments d'une sincère humilité. Rendez-vous pauvre sur la terre, afin que vous participiez aux richesses du ciel. Vous voilà maîtresse de tous mes biens, faites-en part au monastère, et priez pour votre père et pour moi, afin que nous obtenions l'un et l'autre miséricorde auprès de Dieu. » Tels furent les derniers avis qu'elle lui donna. Elle mourut trois jours après, et fut ensevelie dans le monastère.

L'empereur ayant appris sa mort, en fit donner avis au fils du sénateur à qui la jeune Euphrasie avait été promise, lui faisant entendre en même temps qu'elle avait rompu ses engagements par l'état qu'elle avait embrassé. Il écrivit pourtant à notre Sainte de revenir à Constantinople pour accomplir son mariage, ce qu'il fit sans doute plutôt pour accorder quelque chose à la prière de ce jeune sénateur, que dans la vue qu'elle y acquiesçât. Euphrasie était trop bien affermie dans sa vocation pour penser à quitter le monastère ; elle lui répondit en cette sorte : « Vou-

driez-vous, ô empereur, porter votre servante à quitter Jésus- Christ pour un homme corruptible qui est aujourd'hui et ne sera plus demain, et qui deviendra un jour la pâture des vers ? Dieu préserve votre servante d'un si grand péché ! Je vous prie de persuader plutôt à cet homme de ne vous plus importuner là-dessus ; car j'ai pris Jésus-Christ pour époux, et il m'est impossible de rompre mon engagement. Je vous supplie aussi de vous souvenir de mes parents, et de disposer des biens qu'ils m'ont laissés, en faveur des pauvres, des orphelins et des églises. Je sais combien vous honoriez mon père de votre estime, puisque vous vouliez qu'il fût toujours auprès de vous. C'est en son nom et pour l'amour de ma mère aussi, que je vous conjure d'employer leurs biens en bonnes œuvres, de donner la liberté à tous leurs esclaves, et de remettre à leurs fermiers ce qu'ils devaient depuis la mort de mon père, afin que n'ayant plus de sollicitude pour les biens de la terre, je sois à Jésus-Christ sans aucun empêchement. Priez le Seigneur que votre servante lui soit fidèle. J'ose demander la même grâce à l'impératrice votre épouse. » Elle signa sa lettre et l'envoya par le même officier qui lui avait apporté celle de l'empereur.

Quand ce prince l'eut reçue, il entra avec l'impératrice dans son cabinet, où ils la lurent ensemble, et répandirent beaucoup de larmes l'un et l'autre. Le lendemain, il en fit faire la lecture en plein sénat, et fit avertir expressément le père du jeune sénateur à qui Euphrasie avait été promise.

Tous en furent merveilleusement édifiés ; et chacun applaudissant à la vertu de celle qui l'avait écrite, reconnut en elle avec admiration le noble courage et l'éminente piété d'Antigone et de son épouse. On n'osa plus parler de la rappeler pour accomplir son mariage, et l'empereur exécuta fidèlement ses intentions dans la distribution des biens qu'elle avait à Constantinople et aux environs.

Euphrasie n'avait pour lors que douze ans, et le progrès qu'elle

faisait dans les vertus religieuses était autant au-dessus de son âge, que la prudence et la générosité qu'elle avait fait paraître dans sa lettre. Ainsi dégagée de tous les soins de la terre par la pieuse distribution de ses biens, elle tourna toute son attention à se sanctifier toujours plus par un accroissement de ferveur.

Ce fut alors qu'elle commença d'entrer dans ces grands combats contre le démon et contre elle-même, qui font la principale matière de son éloge par les victoires qu'elle remporta, et les couronnes immortelles qu'elle y recueillit.

L'amour de la pénitence la porta bientôt à rendre son jeûne plus austère. Au commencement elle ne mangeait qu'une fois le jour: ensuite elle ne le fit que de deux ou de trois jours l'un. Dans la suite elle ne mangea plus qu'une fois la semaine, ce qu'elle ne put soutenir que par un miracle sensible, comme on en jugera par la suite. Elle s'assujettit aux offices les plus bas du monastère, et se rendit volontairement servante de toutes les sœurs avec une humilité qu'on n'avait pas encore vue si profonde et si douce dans les autres. Elle ne faisait aucune attention sur la délicatesse de son corps, et ne savait pas mesurer la grandeur du travail sur ses forces ; mais toujours plus prompte à s'abaisser, et toujours plus laborieuse, rien de pénible ne l' étonnait, et il n'était rien de bas dans la maison qu'elle ne se réservât à faire, comme la fonction qui lui convenait mieux qu'à personne.

Cependant le démon, toujours attentif à traverser les progrès des saintes âmes, ne put voir les siens sans s'efforcer de les arrêter. 11 commença par la tentation dans l'esprit ; et ne pouvant réussir, il poursuivit bientôt en employant l'obsession et la force ouverte. Euphrasie se servait utilement contre lui d'un moyen qui était en usage parmi ces ferventes religieuses, et qui pouvaient d'autant mieux la soutenir, qu'il confondait l'orgueil du prince des superbes, en lui opposant l'obéissance et l'humilité.

C'était une règle établie parmi les sœurs de déclarer leurs tentations à la supérieure, qui leur donnait en conséquence les avis I. 23

nécessaires et des pratiques proportionnées à leur situation. Euphrasie fut d'abord étonnée aux premières attaques de l'ennemi, n'en ayant éprouvé jusqu'alors de pareilles. Elle s'aida beaucoup du conseil d'une sœur appelée Julie, qui avait été sa maîtresse ; et manifestant fidèlement par son avis son état à la supérieure toutes les fois que le démon renouvelait la tentation, elle en sortait toujours victorieuse, quelque violente qu'elle pût être.

Son grand zèle pour le bien, la haine et l'horreur qu'elle avait des malignes suggestions du démon, son humilité, sa mortification, son ardent amour pour Dieu, toutes les vertus dont le concert fait la parfaite religieuse, et une âme éminente en piété, parurent en elle avec éclat dans cette guerre spirituelle. Jamais elle ne se découragea ; jamais elle ne s'abandonna au trouble ; jamais elle ne se relâcha ; mais toujours vigilante, toujours plus courageuse et prête au combat, la tentation ne servit qu'à l'affermir davantage dans les vertus, et à la faire croître en mérite devant Dieu.

La supérieure, qui reconnaissait en elle des dispositions excellentes aux vertus héroïques, la secondait de son côté par la conduite qu'elle gardait à son égard; et trouvant dans sa volonté une docilité prête à tout, autant qu'elle la fortifiait en la consolant dans ses tentations, et en lui inspirant du courage, autant aussi elle l'éprouvait par des pratiques humiliantes, afin de la détacher toujours plus d'elle-même, et pour attirer sur son âme ces grâces plus particulières que Dieu accorde aux personnes humbles et fidèles à s'avancer dans la perfection.

Non-seulement cette supérieure éclairée priait et faisait prier les sœurs pour obtenir du ciel la force dont la jeune Euphrasie avait besoin dans les violents assauts que le démon lui livrait; mais aussi elle la conduisait comme pas à pas d'un exercice à l'autre, d'une pratique, d'un acte de vertu à l'autre ; et Euphrasie, soumise à l'aveugle, ne savait agir que par ses ordres et par ses conseils.

Ce n'était pas dans ceux qui étaient d'une facile exécution, qu'elle se soumettait par une obéissance exacte : c'était dans ceux dont le sens humain est choqué, lorsqu'il ne consulte que F amour-propre. Euphrasie ne connaissait rien d'impossible lorsqu'il s'agissait d'obéir. L'obéissance aplanissait dans son esprit toutes sortes de difficultés.

Un jour la supérieure, voulant mettre sa soumission à l'épreuve, lui ordonna de transporter d'un lieu à un autre un tas de pierres, dont il y en avait que deux sœurs eussent eu bien de la peine à remuer. Bien loin qu' Euphrasie pensât seulement que le fardeau était au-dessus de ses forces, et que ses jeûnes la pouvaient mettre hors d'état de soutenir un si grand travail, elle ne songea qu'à obéir, sans exiger qu'on la fît aider par quelque autre religieuse, et accomplit courageusement ce qui lui était prescrit.

Quelques jours après la supérieure lui ordonna de remettre les pierres au premier endroit d'où elle les avait tirées; ce qu'elle exécuta avec la même promptitude. Enfin elle lui fit faire la même chose pendant trente jours de suite, sans qu'Euphrasie se ralentît dans l'ardeur qu'elle avait témoignée la première fois en obéissant.

Les religieuses qui étaient toutes témoins de sa soumission et de son travail, ne pouvaient se lasser de l'admirer. Plusieurs même lui en témoignèrent leur étonnement. En effet, outre l'exemple qu'elle leur donnait d'une obéissance aveugle, il était évident que Dieu lui donnait des forces surnaturelles dans cette occasion, puisque le travail qu'elle faisait était bien au-dessus de la nature, comme nous l'avons remarqué.

Après le trentième jour elle allait continuer le même exercice sans marquer la moindre lassitude, lorsque la supérieure lui ordonna de cesser, et d'aller, en place de cet exercice, pétrir du pain pour la communauté, le faire cuire, et faire en sorte qu'il fût prêt pour être présenté aux sœurs le soir même, à quoi elle obéit également, bien que cela l'obligeât à redoubler le travail et

diligence.

Le démon ne se lassant pas de l'importuner par de nouvelles tentations, on ne peut concevoir à quelles fatigues elle se condamna volontairement pour triompher de sa malice. Elle s'éleva contre elle-même avec un zèle ardent, jusqu'à ne se donner aucun relâche, en se chargeant d'une foule d'occupations toutes plus pénibles. Lire debout des heures entières en présence des religieuses ; préparer le repas ; servir à table ; balayer le monastère ; fendre et porter du bois pour la cuisine ; pétrir et faire cuire le pain pour toutes les sœurs : telles étaient ses fonctions presque journalières ; et son activité était si continuelle, que les religieuses, dont sa vertu attirait tous les regards, avouaient que pendant un an entier elles ne l'avaient jamais vue se reposer, excepté dans la nuit lorsqu'elle dormait.

Elle ne se croyait pas pour cela en droit de se dispenser d'assister nuit et jour à la psalmodie. Elle s'y rendait au contraire aussi ponctuellement que les plus ferventes ; et ce qui est plus admirable, elle s'acquittait de toutes ces fonctions, même les plus basses, avec tant de grâce et de dignité, qu'à quelque vil exercice qu'elle s'abaissât, on reconnaissait toujours en elle la grandeur de son origine, paraissant aussi grande dans son humiliation, que si elle avait été sur le trône.

Par surcroît de merveille, on voyait que Dieu la soutenait sensiblement dans cette continuité de fatigues, puisqu'au lieu d'en être épuisée, comme cela devait naturellement arriver, sa santé se fortifia davantage. De sorte qu'à vingt ans elle était d'une plus haute taille qu'aucune des sœurs; plus robuste qu'elles, d'un embonpoint étonnant; et sa première beauté s'était toujours conservée, bien qu'elle ne fît rien moins que ce qui pouvait l'entretenir.

Qui aurait pensé qu'une âme dont toute la conduite était marquée au coin de toutes les vertus religieuses, pût jamais devenir un objet de contradiction? Mais Dieu, qui voulait faire éclater en elle la douceur et la patience, afin qu'elle servît

d'exemple aux autres, permit qu'une religieuse nommée Germaine, jalouse de sa vertu, osât s'élever contre elle, et lui fît sentir les effets de sa mauvaise humeur.

Germaine n'avait ni naissance, ni mérite, ni aucun avantage qui pût la mettre au niveau d'Euphrasie. Elle était un de ces sujets tels qu'on en peut trouver dans les communautés même les plus réformées, qui semblent n'y vivre que pour éprouver la patience des autres. Aussi, bien loin de reconnaître dans notre Sainte une piété capable de l'édifier, elle ne la considéra que pour la taxer d'hypocrisie et d'ambition, ce qui la porta même à lui dire un jour avec aigreur, qu'elle mangeait une fois seulement la semaine pour décourager les autres sœurs qui n'en pouvaient faire autant, et que ce n'était là qu'un artifice, afin d'être supérieure après la mort de celle qui était en place.

Bien loin qu'Euphrasie se piquât d'un reproche si injuste, elle se contenta de lui représenter avec une douceur qui eût dû la fléchir, qu'elle ne jeûnait qu'avec la permission de l'abbesse, et enfin elle se jeta à genoux à ses pieds, et lui dit avec l'humilité la plus touchante : « Pardonnez-moi, madame, et priez poiir moi ; car je suis véritablement coupable, et j'avoue que j'ai péché contre Dieu et contre vous. »

On ne laissa pas ignorer la conduite de Germaine à la supérieure, qui, dès qu'elle l'eut apprise, appela cette mauvaise religieuse, lui fit une sévère réprimande et la mit en pénitence, en la séparant des autres sœurs, comme indigne de vivre parmi de si saintes filles. Mais Euphrasie, dont le cœur était plus sensible à la peine des autres qu'à ce qui la touchait elle-même, s'intéressa de toutes ses forces pour obtenir sa grâce, et ne cessa pendant trente jours de prier la supérieure de lui pardonner.

Au bout de ce terme, voyant qu'elle n'avançait rien, et ne pouvant soutenir qu'une de ses sœurs fût mise en pénitence à son occasion, elle prit avec soi la sœur Julie et la pria de joindre ses instances aux siennes auprès des plus anciennes du monastère,

pour les porter à demander à la supérieure la réunion de Germaine à la communauté.

La supérieure, que les mères anciennes vinrent prier à la sollicitation de notre Sainte, fit alors appeler Germaine, et lui renouvela en leur présence les mêmes reproches qu'elle lui avait faits avant que de la mettre en pénitence. Enfin se laissant fléchir aux instances de toutes, et en particulier d'Euphrasie, elle lui pardonna et lui permit de rentrer dans la communauté.

Mais les épreuves de notre sainte vierge ne finirent pas là. A peine sortit-elle de ce combat qu'elle se trouva engagée dans un autre par des efforts plus redoutables du malin esprit. Il ne l'avait attaquée alors que par des tentations dans l'imagination. Il attenta depuis avec fureur sur sa vie, soit en la précipitant un jour dans un puits lorsqu'elle puisait de l'eau, soit en la faisant tomber une autre fois d'un haut étage. Et une fois entre les autres, lorsqu'elle fendait du bois, il détourna la coignée contre son pied et lui fit une profonde blessure. Ge ne fut pas sans une protection visible de Dieu qu'elle échappa à ces accidents, dont un seul pouvait lui ôter la vie; aussi son courage ne se ralentit jamais, et elle s'animait toujours plus à poursuivre ses laborieux exercices, méprisant la malice du démon et mettant en Dieu toute sa confiance.

Des preuves si marquées de la protection du Seigneur sur sa servante, confirmèrent encore plus la supérieure et les autres religieuses dans la haute estime qu'elles avaient conçue de sa sainteté. Elles ne pouvaient voir un si merveilleux concert de vertus et de prodiges en elle, sans y reconnaître le doigt de Dieu. Aussi ne furent-elles point surprises quand elles virent qu'elle avait reçu le don de faire des miracles.

La vertu de ces religieuses était en si grande vénération dans toute la contrée, comme nous l'avons fait remarquer dès le commencement, que souvent les femmes du pays leur amenaient leurs enfants malades, afin qu'elles obtinssent leur guérison par leurs

prières. Il y en eut une un jour qui apporta le sien âgé de huit ans, qui était paralytique, sourd et muet, demandant avec beaucoup de gémissements et de larmes qu'on priât Dieu pour sa guérison.

La supérieure, à qui la portière en donna avis, se sentit à ce moment inspirée de déférer cette guérison miraculeuse à Euphrasie; et l'ayant fait appeler, elle lui ordonna d'aller prendre cet enfant à la porte du monastère, sans lui expliquer davantage ses intentions.

Dès qu'Euphrasie vit l'enfant dans un état si déplorable, elle en fut émue de compassion, et lui dit, en lui faisant le signe de la croix : Que celui qui t'a créé te guérisse. Elle le prit ensuite entre ses bras pour le porter à la supérieure ; mais à peine le tenait-elle, qu'il se trouva entièrement guéri, demanda sa mère, et courut à elle comme s'il n'avait jamais été malade.

La supérieure connaissant à ce prodige le don qu'Euphrasie avait reçu de Dieu, la destina pour servir une femme possédée du démon qu'on gardait dans le monastère, et pour laquelle les sœurs priaient depuis longtemps pour obtenir sa guérison. L'esprit immonde auquel elle était livrée la rendait si furieuse, qu'on avait été obligé de la lier de fortes chaînes, encore personne n'osait l'approcher malgré ces précautions ; et quand on lui portait à manger, on le lui présentait dans un panier attaché au bout d'une corde.

Lorsque la Sainte voulut lui donner à manger, elle s'irrita furieusement, grinçant les dents et s' élançant sur elle. Mais Euphrasie, sans se déconcerter, la menaça de la frapper du bâton de la supérieure qu'elle tenait à la main, montrant par là le respect et la confiance qu'elle avait pour l'autorité de la Mère, et qu'elle n'agissait que par obéissance. En effet, la possédée s'apaisa et prit sa nourriture des mains d'Euphrasie, qui continua à la servir sans autre précaution et sans que personne osât en faire de même.

Alors la supérieure ne doutant plus que Dieu ne lui eût réservé la gloire de chasser ce démon, lui déclara que c'était la volonté du Seigneur qu'elle l'entreprît. L'humilité de la Sainte fut alarmée d'une pareille proposition. Elle se prosterna la face contre terre, mit de la cendre sur sa tête, et s'écria dans l'idée de son impuissance : « Hélas ! qui suis-je, qu'une misérable, pour oser tenter de chasser un démon dont les prières de toutes les sœurs n'ont pu délivrer cette femme. »

Néanmoins, se confiant en la parole de la supérieure, après avoir fait sa prière devant l'autel de l'oratoire, elle alla droit à la possédée, pour obliger le démon de s'en retirer. Toutes les sœurs la suivaient de loin, voulant voir ce qu'il en arriverait. Le malin esprit fit d'abord d'étranges résistances, il vomit contre elle par la bouche de la possédée toutes sortes d'injures, qu'elle souffrit en s' humiliant encore plus que le démon ne voulait la rabaisser. Enfin voyant qu'il s'obstinait à ne point sortir, elle s'adressa de nouveau à Notre-Seigneur Jésus-Christ par une élévation de son cœur vers lui, qu'elle poussa avec toute l'ardeur dont elle fut capable ; et à ce coup le démon quitta la place, faisant pousser en sortant des cris affreux à cette femme, et causant un vacarme horrible.

En même temps Euphrasie prit par la main la femme que le démon avait portée jusqu'alors à vivre dans l'ordure, elle la nettoya, lui changea d'habits, et la mena à la supérieure, qui la conduisit à l'oratoire pour y rendre grâces au Seigneur avec les autres religieuses.

Depuis ce temps-là Euphrasie s'humilia plus qu'elle n'avait jamais fait. Elle passa les nuits entières en prières. Elle continua à jeûner rigoureusement, et ne retrancha rien des pénibles services qu elle avait rendus jusqu'alors aux sœurs : et cet endroit de sa vie est plus édifiant et plus digne d'admiration, que les prodiges que nous venons de rapporter, quelque grands qu'ils paraissent.

Elle n'y survécut pas longtemps ; mais ayant rempli la mesure de sa perfection par une suite continuelle d'actes héroïques de toutes les vertus, Dieu le fit connaître à la supérieure dans un songe, où il lui fit voir que la très-sainte Vierge introduisait Euphrasie dans le séjour de la gloire, et que cela devait arriver dans dix jours.

La pieuse abbesse voyant la perte qu'elle allait faire, en fut touchée jusqu'au fond de l'âme ; et quoi qu'elle fît pour cacher sa douleur, la tristesse qui paraissait sur son visage fit comprendre à ses religieuses qu'elle était dans une extrême affliction. Elle ne leur communiqua pourtant la vision qu'elle avait eue que la veille du jour qu'Euphrasie devait mourir. Toutes en furent extrêmement affligées; mais Euphrasie le fut plus qu'aucune, et par un sentiment bien différent ; car son humilité lui dérobant la connaissance de ses mérites, et ne lui montrant que des sujets de s'anéantir, elle se prosterna aux pieds de la supérieure, et la conjura en versant un torrent de larmes de lui obtenir de Dieu encore une année de vie, pour pleurer, disait-elle, ses fautes, se voyant dépourvue de vertus, et ayant un extrême besoin de faire pénitence.

La supérieure la rassura et lui inspira du courage et de la confiance. Elle ordonna aux autres sœurs de la porter à l'oratoire, parce que sa mort prochaine commençait à se déclarer par une fièvre ardente. Les religieuses la gardèrent jusqu'au soir à l'heure du repas, que la supérieure les congédia, restant avec la sœur Julie auprès de la malade. Julie la pria beaucoup de demander après sa mort au Seigneur qu'elle la suivît de près, parce qu'elle désirait avec ardeur de lui être associée dans le ciel, comme elles avaient vécu dans une étroite union sur la terre.

Euphrasie vécut encore jusqu'au lendemain. Et dès le matin la supérieure s' apercevant qu'elle baissait extrêmement, fit avertir de nouveau les religieuses, qui accoururent pour lui faire le dernier adieu avec beaucoup de tendresse et de larmes. Enfin

toutes s' étant mises en prières, elle expira doucement dans la trentième année de son âge; heureuse d'être parvenue en si peu de temps à une sainteté consommée.

Julie qui, comme nous avons dit, avait été sa maîtresse et l'avait si fort aimée, passa trois jours sur son tombeau en prières et en larmes. Au quatrième jour elle vint trouver la supérieure, et lui déclara avec de grandes marques de joie qu'Euphrasie lui avait obtenu de Dieu la grâce d'aller la joindre dans la gloire; ainsi elle mourut le lendemain après avoir donné le dernier baiser à toutes les sœurs, et fut enterrée dans le tombeau de la Sainte.

A peine trente jours furent écoulés que la supérieure obtint la même grâce par l'intercession d'Euphrasie. En conséquence, elle avertit ses religieuses de se choisir une abbesse ; et pour calmer leur trouble et leur affliction, elle leur déclara tout ce que Dieu lui avait fait connaître de la grande gloire dont Euphrasie et Julie jouissaient dans le ciel ; ce qui leur inspira une telle ferveur, que toutes la prièrent de demander au Seigneur de les retirer de ce monde pour participer au bonheur de ces deux Saintes.

Elles choisirent pour abbesse une sœur appelée Théognie, et la lui présentèrent. Alors cette digne supérieure lui adressant la parole lui dit : « Voilà que les sœurs vous ont élue pour les conduire selon la loi de Dieu et les règles du monastère ; je vous conjure au nom de la très-sainte Trinité, de ne pas rechercher les biens et les richesses de ce monde, ni d'appliquer les sœurs à des soins terrestres; mais plutôt qu'elles méprisent les biens temporels pour être dignes de ceux de l'éternité. » Puis parlant aux sœurs elle dit : « Pour vous, mes chères filles, souvenez-vous de la conduite qu'Euphrasie a tenue parmi vous. Eilbrcez-vous de marcher sur ses pas, si vous voulez participer à son bonheur. »

Après ce peu de paroles elle les congédia, et s'enferma seule dans l'oratoire, où le lendemain on trouva qu'elle s'était endormie du sommeil des saints. On ne voulut pas séparer son corps de

ceux d'Euphrasie et de Julie. Mais depuis on n'ensevelit personne dans ce tombeau.

L'historien de la vie de notre Sainte dit qu'il s'y faisait beaucoup de miracles : que les possédés qu'on y amenait étaient bientôt délivrés; les démons criant qu'Euphrasie triomphait d'eux et les tourmentait, même après sa mort. Il conclut son histoire par ces paroles : « Telle fut la vie de la très-noble Euphrasie, qui mérita d'être agrégée à la cour céleste. Nous devons nous efforcer d'imiter ses vertus, et surtout son humilité, son obéissance, son travail infatigable, sa mansuétude, sa longanimité, et nous mériterons comme elle de jouir dans la compagnie des anges du bonheur d'être avec Notre-Seigneur Jésus-Christ *. »

» La mémoire de sainte Euphrasie est en si grande vénération chez les Grecs, que lorsqu'on reçoit les vœux d'une religieuse, le prêtre demande à Dieu pour elle, qu'il lui fasse part des grâces et des bénédictions dont il a comblé sainte Thècle, sainte Euphrasie et sainte Olympiade. Ils célèbrent sa fête le 25 juillet ; elle est marquée au 13 mars dans le Martyrologe romain.

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