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SAINT AMON, SA DOCTRINE ET SES DISCIPLES

Le désert deNitrie, si célèbre dans l'histoire monastique d'Egypte, et que saint Jérôme appelle la ville de Dieu, à cause de la sainteté des solitaires qui l'habitaient et de leur grand nombre, était une vaste solitude à quarante milles 2 d'Alexandrie au midi du lac Maréotis 3, ayant du côté de l'orient le désert de Scété, de l'autre la Libye 4 et le pays des Maziques 5 et détendant jusqu'en Ethiopie. Ce désert prenait son nom de la quantité de sel de nitre que l'on tirait de quelques-uns des lacs et marais qui s'y trouvaient, ce qui a fait dire à saint Jérôme et à Rufin

» Saint Athanase, saint Jérôme, Ruûn, Sozomène, Socrate.

6 Environ seize lieues.

6 Aujourd'hui Mariouth. Ce lac était joint à la Méditerranée par la branche Canopique du Nil.

4 On sait que les Grecs donnaient ce nom à l'Afrique entière, mais que les Romains ne l'appliquaient généralement qu'au pays compris entre la Méditerranée au nord, l'Afrique propre à l'ouest, le désert au sud, et l'Egypte à l'est. Aujourd'hui encore on appelle désert de Libye le territoire qui s'étend à l'ouest de l'Egypte et à l'est de la Nigritie.

* Cette peuplade a disparu.

que c'était là qu'on lavait véritablement les péchés des hommes avec le nitre très-pur des vertus.

Quelques-uns ont cru que le désert de Nitrie était habité par des moines dès le deuxième siècle. Les actes de saint Fronton disent qu'il y avait assemblé une communauté de soixante-dix religieux, qui ne pouvant subsister à cause de l'aridité du terrain et de l'éloignement des lieux habités, commencèrent à murmurer et à se plaindre, lui reprochant de les avoir engagés imprudemment dans une solitude où ils étaient en danger de mourir de faim ; mais que le Saint les ayant assurés par la confiance qu'il avait en Dieu, que le divin Maître pourvoirait bientôt à leurs besoins, ils ne tardèrent pas d'en voir les effets ; car un ange apparut en songe à un homme riche, et lui ordonna de les secourir ; ce qu'il fit en chargeant des vivres sur plusieurs chameaux qui allèrent droit au monastère du Saint, quoique ceux qui les conduisaient ne sussent pas où il était. Il est dit encore que le Saint recevait depuis ce temps-là tous les ans un pareil secours d'autres personnes de piété, et que cet événement arriva la treizième année de l'empereur Antonin, c'est-à-dire l'an 150.

11 serait à souhaiter que l'auteur de ces Actes fût connu, et qu'on pût juger par son nom si son autorité balance celle de Rufin et de l'ancien auteur de la Vie de saint Pacôme, qui assurent que saint Amon habita le premier le désert de Nitrie. Pallade paraît opposé à Rufin, puisqu'il dit que quand saint Amon s'y retira, il y avait peu de monastères. Quoi qu'il en soit, le nombre des solitaires s'y accrut tellement sous notre Saint, qu'il : uérite tout au moins le titre de propagateur de l'ordre monastique dans le désert de Nitrie, que Socrate lui donne, bien que nous inclinions plutôt à lui donner celui de fondateur, sur le témoignage de Rufin ou d'Évagre, mieux instruits que Pallade et Socrate de la tradition de ce désert.

Saint Amon était Égyptien, d'une famille noble et opulente. Il perdit à vingt-deux ans son père et sa mère, et ne pensait pas à

s'établir dans le monde, s' étant consacré à Dieu depuis son enfance, au rapport de saint Athanase, dans la ferveur de la piété. Mais ses parents, et son oncle principalement, qui avait autorité sur lui, apparemment en qualité de tuteur, le pressèrent si fort de se marier, qu'il s'y détermina malgré ses répugnances, et épousa une fille dont il se promit dans son cœur de vivre séparé. Il ne laissa pas de faire tout ce qu'on pouvait attendre de lui pour la solennité des noces; mais le soir s' étant retiré dans son appartement et en ayant fermé la porte, il prit un siège, appela son épouse et lui déclara son pieux dessein. Il lin détailla tous les ennemis du mariage, lui montra les avantages de la virginité, lui lut ce que Jésus-Christ et saint Paul disent à ce sujet, y ajoutant les réflexions que le Saint-Esprit lui inspirait.

Son épouse, qui n'avait jamais lu les saintes Ecritures, ni rien entendu de semblable, en fut touchée et se soumit à ses intentions. Cependant elle ne put se résoudre à ne point habiter la même demeure, comme Amon l'aurait souhaité ; elle lui demanda de rester avec lui pour vivre comme frère et sœur.

Amon accéda à cette demande et ils entreprirent de concert une vie parfaite. De son côté il passait toute la journée dans son jardin, à cultiver du baume avec beaucoup de soin et de travail, et rentrant le soir à sa maison, il faisait sa prière, soupait avec son épouse, se retirait ensuite dans sa chambre pour passer une grande partie de la nuit dans l'oraison et la psalmodie, et enfin, après avoir pris un léger repos, il se levait de grand matin pour recommencer son travail. Sa femme ne s'appliquait pas avec moins d'ardeur aux exercices de piété, et ils passèrent ainsi dix-huit ans ensemble, plus étroitement unis par une sainte affection et par la conformité de leurs sentiments pour la vertu, qu'ils ne l'auraient été par l'union de la chair et du sang, de sorte qu'ils arrivèrent à un grand détachement de toutes choses et à une paix intérieure, telle que Dieu la fait goûter à ceux qui le servent fidèlement.

Après ces dix-huit ans, étant devenus plus libres par la mort de leurs parents, sa femme, toujours plus édifiée de son éminente piété, craignit de manquer à ce qu'elle devait à la gloire de Jésus-Christ et au bien du prochain, si elle cachait plus longtemps dans sa maison les richesses spirituelles qu elle possédait en la personne d'un si saint homme. Ainsi elle fut la première à lui proposer de se séparer tout à fait, n'étant pas juste, lui dit-elle, que les autres fussent frustrés à son occasion des exemples de vertu et des salutaires instructions dont elle seule avait profité jusqu'alors.

Amon, qui n'avait cessé de prier le Seigneur qu'il mît dans le cœur de son épouse les sentiments dont elle venait de lui faire ouverture, les reçut avec une grande joie et en rendit à Dieu des actions de grâces. Il la remercia aussi d'avoir secondé ses désirs; et lui cédant sa maison, où en peu de temps elle assembla une nombreuse communauté de vierges, il se retira au désert le plus proche, qui était celui de Nitrie.

Il n'y demeura pas longtemps inconnu. Dieu l'ayant favorisé du don de miracles, et sa vertu éclatant dans ce désert, ainsi qu'une étoile brillante, il fut bientôt obligé de se charger de la conduite d'un grand nombre de solitaires, dont plusieurs devinrent très-célèbres, et par son moyen l'état monastique ne s'étendit pas seulement dans le désert de Nitrie ; mais encore dans celui de Scété, et dans d'autres contrées de l'Egypte.

Le soin qu'il prenait de ses disciples était incroyable, et il ne laissait pas, nonobstant le travail au quel cela l'engageait, de faire de très-grandes austérités. Il ne mangeait point d'huile, il ne buvait point de vin : du pain sec et de l'eau faisaient toute sa nourriture ; encore en usait-il si sobrement, qu'il passait souvent les deux jours sans manger, et quelquefois même plus longtemps. Sa femme, qu'il visitait régulièrement deux fois l'année pour l'aider à sa perfection, imitait aussi la rigueur de ses jeûnes et de son abstinence, de même que son zèle pour le salut des âmeque la Providence avait confiées à ses soins.

Quoiqu'il fît grand nombre de miracles, les historiens n'en rapportent que très-peu, les premiers solitaires aimant mieux imiter les vertus des saints que d'écrire leurs merveilles. Mais ses disciples en conservaient fidèlement la mémoire, et les apprenaient aux autres de vive voix. Le premier qu'on en rapporte et qu'il fit étant encore seul dans le désert, fut la guérison d'un jeune garçon, qui avait été mordu par un chien enragé, et était devenu enragé lui-même, se déchirant le corps avec les dents. Ses parents le lui amenèrent garrotté de plusieurs chaînes, et le conjurèrent de le guérir. Amon leur répondit : « Pourquoi venezvous ainsi me tourmenter ? Vous me demandez ce qui est audessus de mes forces. La guérison de votre enfant dépend plus de vous que de moi il n'y a qu'à rendre le bœuf que vous avez, à la veuve à qui vous l'avez pris, et sur-le-champ la grâce que vous désirez vous sera accordée. » Ces bonnes gens furent épouvantés de voir que le Saint avait connu par une lumière surnaturelle le larcin qu'ils avaient commis secrètement. Ils eurent pourtant bien de la joie d'apprendre qu'en le restituant ils obtiendraient ce qu'ils souhaitaient avec tant d'ardeur. Ils rendirent donc sans délai le bœuf qu'ils avaient pris, et saint Amon ayant prié pour eux, leur fils se trouva guéri.

Deux hommes vinrent aussi le visiter, et il leur dit, dans le dessein de les éprouver, qu'ils lui apportassent une cuve où il pût mettre de l'eau pour ceux qui le venaient voir. Ils le lui promirent; mais l'ayant quitté, l'un des deux dit à son compagnon : « Chargez-vous si vous voulez de cette commission ; quant à moi je n'en ferai rien, parce que je ne veux pas perdre mon chameau, qui périrait indubitablement si je le chargeais d'un si grand fardeau. » L'autre lui représenta que n'ayant qu'un âne, il était encore moins en état que lui d'acquitter sa promesse ; mais voyant qu'il ne voulait rien entendre, il se confia au mérite du Saint, et mit la cuve sur son âne, qui la porta au monastère avec tant de facilité, qu'on eût dit qu'il n'avait rien sur le dos. Saint

Amon Je voyant venir lui dit : « Vous avez très-bien fait d'apporter cette cuve sur votre âne. Sachez que le chameau de votre compagnon est mort. » En effet, cet homme trouva à son retour que le chameau était mort, comme le Saint le lui avait dit.

Saint Athanase voulant donner une juste idée de la haute vertu de saint Amon, rapporte de lui le miracle suivant, qui montre quelle était sa pureté et combien elle était agréable à •Dieu. Amon, dit-il, étant obligé de passer à la nage le fleuve nommé Licus (c'était une décharge des eaux du Nil), dit à son disciple Théodore, qui l'accompagnait, de s'éloigner, afin qu'en se dépouillant ils ne se vissent pas nus. Théodore s' étant mis à l'écart, Amon demeura pensif, n'osant se dépouiller pour la honte qu'il avait de se voir nu lui-même, ce qui ne 7ui était jamais arrivé en sa vie. Tandis qu'il était ainsi préoccupé de sa peine, il se trouva tout à coup transporté de l'autre côté du fleuve par une vertu divine, sans qu'il s'en fût aperçu. Théodore l'ayant rejoint à l'autre bord, fut bien étonné de voir qu'il eût sitôt traversé l'eau, et il le fut encore davantage en voyant qu'il n'avait pas même les pieds mouillés. Il comprit aisément qu'il n'avait pas nagé, et le pria de lui dire comment il avait fait. Saint Amon voulait lui cacher le miracle que Dieu avait opéré en sa faveur ; mais le disciple se jeta à ses pieds, et lui protesta qu'il ne se relèverait pas qu'il ne le lui eût déclaré. Le Saint lui avoua la grâce que Dieu lui avait faite ; mais il exigea de lui qu'il n'en parlerait à personne pendant sa vie. Ce .que Théodore exécuta fidèlement.

Le bruit de ses vertus et de ses miracles avait pénétré jusqu'à la retraite du grand saint Antoine, ce qui avait formé entre eux une étroite liaison. Amon Fallait souvent visiter, et saint Antoine le vint voir aussi dans son désert tout au moins une fois. Ce fut dans cette visite que s' étant entretenus quelque temps ensemble, Âmon lui dit que son monastère qui était sur la montagne ne pouvait plus contenir le grand nombre de solitaires qu'il avait i. 24

sous sa conduite ; que quelques-uns d'entre eux désiraient de bâtir des cellules dans un lieu plus écarté pour y vivre en pius grande retraite, et il le pria de lui marquer à quelle distance iJ pourrait les placer. Saint Antoine lui répondit que s'il trouvait bon de devancer l'heure du repas, ils iraient ensuite dans le désert choisir le lieu qui conviendrait davantage. Ils mangèrent donc, après quoi ils s'avancèrent dans le fond du désert jusqu'au soleil couchant.

Alors ils s'arrêtèrent et saint Antoine lui dit : « Mettons-nous ki en prière et plantons une croix, afin que ceux qui viendront y demeurer y bâtissent des cellules. » Cet endroit était à quatre grandes lieues du monastère de la montagne, et saint Antoine jugea que la distance était suffisante, afin que les solitaires de l'un et de l'autre monastère pussent, lorsqu'ils se visiteraient, venir coucher chez eux après avoir mangé à l'heure de none. C'est ainsi que ces grands saints étaient attentifs à conserver l'observance de la discipline régulière.

Amon persévéra de la sorte dans le combat spirituel et l'exercice des vertus religieuses, et arriva heureusement à la perfection de la sainteté des solitaires. Il fallait qu'elle fût bien éminente, puisque, nonobstant que ses prodiges l'avaient rendu fort célèbre, saint Athanase le met au nombre de ceux dont le mérite éclata encore plus devant Dieu qu'il n'était connu des hommes. Enfin il acheva sa course n'étant âgé que de soixante-deux ans, dont il avait passé quarante dans le monde dans une grande innocence de mœurs, et le reste dans la solitude. A l'heure mon.; qu'il mourut, saint Antoine vit son âme monter au ciel, ce qu saint Athanase rapporte en ces termes : « Antoine étant assis si : sa montagne, leva tout à coup les yeux au ciel, et vit quelqu p qui s'élevait dans les airs, et plusieurs anges qui venaient \ s; rencontre en lui témoignant une grande joie. Dans l'admiration où il était, il bénissait cette sainte assemblée, et priait Dieu ciu'il daignât lui apprendre ce que ce pouvait, être. Il entendu en même

temps une voix qui lui dit que c'était l'âme d'Àmon, solitaire de Nitrie. Ceux qui se trouvaient alors auprès de lui, le voyant transporté d'admiration et de joie, le prièrent de leur en dire le sujet. Il leur répondit que, c'était Amon qui venait de se reposer en paix. Ils remarquèrent le jour et l'heure qu'Antoine leur avait dit ceci ; et trente jours après des frères étant venus du désert de Nitrie, ils s'informèrent d'eux du temps de la mort de saint Amon, et trouvèrent qu'elle était arrivée précisément à l'heure que saint Antoine avait vu son âme monter au ciel, bien que l'endroit où il était mort ne fût pas moins éloigné que de treize journées de sa montagne ; ce qui leur fit admirer la pureté de l'âme de celui à qui Dieu découvrait par une faveur singulière, ce qui se passait si loin de lui. »

On ne sait pas en quelle année mourut saint Am©n; Il est évident, par ce que nous venons de dire, que ce fut avant : hit Antoine, c'est-à-dire avant l'année 356. Tillemont croit qu'on peut mettre sa mort vers l'an 340 ou 345.

Vossius a mis à la suite du deuxième voulu me des Œuvres de saint Ephrem, quelques avis ascétiques d'un saint abbé Ammon, qu'il assure être saint Amon de Nitrie et qui sont bien dignes de lui. Ils sont divisés en dix-neuf articles et contiennent une doctrine excellente. On voit par ces avis quelles étaient les vertus que les saints Patriarches des solitaires recommandaient plus particulièrement à leurs religieux. L'humilité sincère et la pratique de l'humiliation ; la crainte salutaire, la componction du cœur, les saints gémissements et les larmes de la pénitence ; la mortification des sens, la patience ferme et constante dans la tribu] ation, l'amour des croix, la joie sainte dans les souffrances, le travail des mains, l'oraison et la prière, le silence rigoureux, le recueillement intérieur, l'attention à la présence de Dieu, une conformité entière à sa divine volonté et un abandon total de soi-même à cette adorable volonté pour les travaux, les peines et les souffrances, la vie et la mort.

On trouve, dans le Recueil des Vies et des Paroles remarquables des Pères des déserts, plusieurs solitaires dont les uns sont appelés Ammon, les autres Ammone, Ammion, Ammonas, Piammon, etc. , qui ne sont proprement qu'un même nom. Cette ressemblance de noms fait qu'il est difficile de les bien distinguer les uns des autres et de leur appliquer en particulier les traits historiques et les maximes qu'on trouve épars çà et là dans le recueil. Aussi nous bornerons-nous à citer quelques traits, sans chercher à définir le personnage auquel ils se rapportent.

On raconte d'un Ammon ou Ammone , que désirant voir

v. pp. 1. 1, saint Antoine et ignorant le chemin qui conduisait à sa caverne, il l'apprit par miracle. Saint Antoine lui prédit un jour qu'il ferait de grands progrès dans la crainte de Dieu, et l'ayant mené hors de sa cellule, il lui ordonna de dire beaucoup d'injures à une pierre qu'il lui montra, et de la frapper rudement. Ammon obéit, et le Saint lui demanda si la pierre n'avait fait aucune plainte : à quoi ayant répondu que non , le Saint l'assura qu'il arriverait à un tel degré de vertu, que quoique ce fût qu'on lui fit ou qu'on pût lui dire de fâcheux, il ne croirait pas avoir sujet de se plaindre. Ammon passa ensuite au désert de Scété, et il y fut quatorze ans à demander à Dieu nuit et jour qu'il lui accordât la grâce de surmonter la colère.

Vit. pp. 1, Un ancien Père racontait qu'un solitaire fort âgé et qui travail-

lait fort assidûment dans sa cellule, vint voir l'abbé Ammonas, étant habillé d'une natte de palmier. Ammonas le voyant ainsi vêtu, lui dit que cette singularité ne lui servait de rien pour son âme. Ensuite ce solitaire lui dit qu'il avait trois pensées dont il était importuné : l'une de se retirer dans quelque endroit plus reculé du désert; l'autre d'aller dans un pays étranger où il ne fût connu de personne ; la troisième de s'enfermer tout à lait dans sa cellule pour ne plus voir personne, et de ne manger qu'une fois en deux jours. Annnonas lui répondît : « Rien de tout cela ne vous convient. Tenez-vous plutôt en repos dans votre cellule;

mangez un peu chaque jour, et ayez dans le cœur le sentiment du publicain qui est rapporté dans l'Évangle. Vous pourrez vous sanctifier en faisant ainsi. »

L'abbé Pasteur rapportait de l'abbé Ammon cette sentence sur la discrétion. Un homme portera toute sa vie une cognée, sans qu'il vienne à bout de couper un arbre. Un autre, qui saura l'art de se servir de la cognée, abattra au contraire l'arbre en peu de temps. Il paraît que cet Ammon était plus ancien que l'abbé Pasteur, et que même il a été son maître ; mais nous ne savons pas si c'est un de ceux dont nous avons déjà parlé.

On dit aussi d'un abbé Ammon, que quelques séculiers étant venus à sa cellule pour le prier de juger un différend qu'ils avaient entre eux, il ne disait mot, voulant apparemment leur faire comprendre qu'un solitaire ne devait pas se mêler des affaires du monde : sur quoi une femme qui était là, dit à une autre qui se trouvait tout auprès : Je crois que ce vieillard est fou. Ammon l'entendit, et la faisant approcher, il lui dit avec douceur et tranquillité : « Il y a longtemps que je travaille avec beaucoup de peine dans cette solitude pour acquérir cette prétendue folie ; pensez-vous qu'aujourd'hui je veuille la perdre pour vous? »

Saint Athanase étant allé à Rome amena avec lui plusieurs solitaires ; entre autres un Ammone, qui fut si peu curieux, dit l'historien Socrate, qu'il négligea de voir les raretés de cette superbe ville, et se contenta de visiter les tombeaux des apôtres saint Pierre et saint Paul. Depuis, ajoute le même auteur, comme on voulut l'obliger à se laisser consacrer évêque, il s'enfuit et se coupa l'oreille droite, afin d'éviter par cette difformité, qu'on pensât encore à l'élever à cette dignité. Le même saint Athanase voulant se justifier auprès de l'empereur Constance des calomnies des ariens, y envoya cinq évêques et trois prêtres, et parmi ces évêques il y avait un Ammone qui avait été moine ; mais nous ne «avons pas quel était cet Ammone. Le choix qu'en fit ce Saint

pour défendre sa cause auprès du prince, prouve assez la grandeur de son mérite.

Il y avait aussi un solitaire appelé Àmmone, qui s'était d'abord retiré à Canope, à six lieues ou environ d'Alexandrie. Mais il conçut tant de douleur de la persécution que les ariens faisaient à Pierre, successeur de saint Athanase, et aux autres catholiques, qu'il abandonna sa cellule, alla visiter les saints Lieux de Jérusalem, et ensuite se rendit au mont Sinaï, où il trouva plusieurs excellents religieux qui s'exerçaient avec grande ferveur dans la pratique des vertus sous la conduite d'un supérieur nommé Dulas, et qu'on appelait un autre Moïse à cause de son extrême douceur. Peu de jours après qu'il y fut arrivé, des Sarrazins vinrent se jeter sur les solitaires et massacrèrent tous ceux qu'ils purent trouver. Le même jour, d'autres barbares en firent autant aux religieux de Raïthe, à deux journées du monastère du mont Sinaï. Ammone put s'échapper; il rentra en Egypte et se retira près de Memphis, dans une cellule fort étroite, où il écrivit l'histoire des religieux dont il avait vu le martyre. Nous parlerons de son récit à propos des Pères du Sinaï.

Donnons maintenant quelques détails sur plusieurs des disciples de saint Amon de Nitrie.

Saint Théodore fut compagnon et disciple du Saint. Le court éloge qu'en a fait l'auteur de la Vie de saint Pacôine, suiïil à donner une haute idée de sa piété. Il l'appelle un homme trèssaint, qui s' étant consacré à Dieu par une résolution ferme et une foi non feinte, a remporté sur les démons d'insignes victoires. Àirunon de Tabenne le met au nombre des personnages qui, par leuréminente vertu, étaient comme les colonnes vivantes de l'état monastique dans le désert. Saint Athanase lui donne le titre de saint, dont la vertu était encore plus connue de Dieu que des hommes.

Hagie ou Hagion était prêtre de Nitrie. Il y vivait encore lorsque Pallade alla visiter les saints habitants de ce désert, et de-

meura un an avec eux. Il le compte parmi ceux qu'il appelle bienheureux et saints Pères, dont les instructions et les récits édifiants qu'ils lui faisaient de ceux qui les avaient précédés dans la solitude, servirent beaucoup à l'animer à la piété. On rapporte une parole remarquable d'un solitaire nommé Aïon ou Aïo, qui pourrait être le même que le prêtre Hagion dont nous parlons. Il est dit. qu'un solitaire de Thébaïde nommé Ancien, qui avait vécu dans une grande austérité, étant enfin devenu aveugle et chargé d'infirmités dans sa vieillesse, les frères n'épargnaient rien pour le soulager et lui faisaient manger tout ce qu'ils avaient de meilleur : sur quoi on demanda à Aïo ce qu'il pensait de l'état de ce solitaire, et il répondit que si son cœur se complaisait dans les bons traitements qu'on lui faisait, tous les services grands ou petits qu'on lui rendait, diminuaient d'autant le mérite de ses austérités passées ; mais s'il recevait ces soulagements à regret et avec douleur, Dieu lui conserverait la récompense entière de ses travaux.

Pallade parle au même livre, du solitaire Arsise, qui est surnommé le grand; ce qui montre qu'il était en réputation dans le désert. Il avait eu le bonheur de voir saint Antoine, saint Pacôme et saint Amon. C'est de lui que Pallade apprit ce qu'il rapporte de ce dernier. Il vivait encore quand sainte Paule vint au désert de Nitrie visiter les solitaires, c'est-à-dire en 386.

Nathanaël fut aussi un des premiers habitants du mont de Nitrie. Il s'y établit lorsqu'il n'y avait que fort peu de solitaires, et c'est pour cela que sa cellule n'était pas fort avancée dans le désert. Il y avait quinze ans qu'il était mort quand Pallade y alla, et c'est sur le rapport que lui firent les autres solitaires qu'il raconte ce que nous allons dire. Ce saint religieux ayant donc bâti une cellule dans le dessein d'y garder une rigoureuse retraite, y fut tenté d'un si grand ennui, que cédant enfin à la tentation, il s'approcha des lieux habités, et en bâtit une nouvelle. Mais à peine y eut-il passé quelques mois, que le démon lui apparut

sous la figure d'un licteur, couvert d'une peau de bœuf, et lui dit qu'il venait le chasser de cette cellule comme il l'avait fait sortir de la première. Nathanaèl reconnaissant alors qu'il avait trop facilement acquiescé à l'illusion du malin esprit, quitta sa nouvelle demeure pour reprendre celle qu'il avait laissée, et s'y renferma dans la détermination de n'en plus sortir.

Il persévéra ainsi pendant trente-sept ans ; mais ce ne fut pas sans soutenir de grands combats contre l'ennemi du salut, qui ne cessa de le solliciter à rompre sa résolution, employant même pour cela des artifices capables de le séduire, s'il avait été moins sur ses gardes. Pallade rapporte deux occasions où sa fidélité parut plus particulièrement. La première fut que sept évêques l'étant venus visiter, il ne sortit pas de sa cellule pour les reconduire, sur quoi les diacres qui étaient à leur suite lui remontrant qu'il manquait en cela de respect et d'humilité, il leur répondit : « Je respecte messeigneurs les évêques ; j'honore aussi tous les ecclésiastiques, je sais que je suis un grand pécheur et le moindre des hommes; mais j'ai fait une résolution de renoncer à ces usages de bienséance et à ma vie même, par une intention secrète que j'ai dans mon cœur et qui n'est connue que de Dieu, lequel sait bien que ce qui m'empêche de reconduire messeigneurs les évêques, comme vous le voulez, n'est ni orgueil ni manque de respect. *>

Ce moyen dont le démon avait voulu se servir pour lui faire rompre sa résolution, ne lui ayant pas réussi, dit Pallade, il en employa un autre où il semblait que la charité exigeait qu'il secourût un enfant qui paraissait avoir besoin essentiellement de son assistance. Le malin esprit emprunta pour cela la figure d'un jeune garçon, qui conduisait un âne chargé de pain, et étant venu sur le soir auprès de sa cellule, il feignit que l'âne était tombé et se mit à crier d'une voix lamentable : Abbé Nathanaël, ayez pitié de moi, et venez me donner du secours. Au bruit de sa voix, il ouvrit aussitôt la porte de sa cellule et sans en sortir

d'un pas, selon la résolution qu'il en avait faite, il lui demanda qui il était et ce qu'il désirait de lui. Je suis, lui répondit le démon, le serviteur de ce solitaire qui est votre ami, et je lui porte des pains parce qu'il doit donner à manger à quelqu'un, outre qu'il en a aussi besoin demain qui est samedi, pour les oblations ; ainsi ayez compassion de moi, je vous en supplie, afin que je ne sois pas dévoré par les hyènes, car vous savez qu'il y en a dans ces quartiers.

Nathanaël demeura quelque temps pensif, ne sachant à quoi se déterminer, parce qu'il craignait d'une part de pécher contre la charité s'il refusait de lui prêter son secours, et que de l'autre il appréhendait que ce ne fût quelque prestige du démon pour l'obliger à sortir de sa cellule ; mais enfin, espérant que le Seigneur, pour l'amour duquel il se tenait si renfermé, prendrait soin de ce jeune homme, s'il en était véritablement un, et non un fantôme diabolique, tel qu'il le soupçonnait avec raison, il fit une courte prière à Dieu, et dit ensuite : Qui que vous soyez, si vous avez réellement besoin de mon secours, ne craignez point d'être dévoré des hyènes, ni aucun autre malheur, parce que je me confie au Dieu que j'adore, et il ne vous laissera pas périr. Que si, au contraire, c'est ici une tentation de mon ennemi, il me la fera bientôt connaître ; ce qu'ayant dit, il ferma la porte de sa cellule. Alors le démon, honteux de se voir découvert, s'évanouit en tourbillon, faisant un bruit semblable à celui que font les ânes sauvages lorsqu'ils fuyent en sautant et en bondissant.

Sérapion était encore un des plus célèbres habitants de Nitrie, puisque saint Jérôme l'appelle une des colonnes de la foi de Jésus-Christ dans ce désert. Il était contemporain de saint Antoine, et plus ancien que saint Macaire d'Egypte. Sozomène et Pallade le qualifient le grand Sérapion. Ce dernier le vit encore en 390, comme l'ancienne Mélanie l'avait vu en 387, et sainte Paule en 386. Il ne faut pas le confondre avec saint Sérapion

évêque de Thmuis. Il y a eu aussi plusieurs autres solitaires da même nom en Egypte, dont il le faut distinguer.

SAINT PIOR.

Pior, originaire d'Egypte, fut un des plus anciens habitants de la solitude et des premiers disciples de saint Antoine. Il quitta fort jeune la maison de ses parents avec une si ferme détermination de renoncer parfaitement au monde, qu'il promit à Dieu, dans le mouvement de sa ferveur, de ne plus les revoir des yeux du corps. Il se rendit ainsi auprès de saint Antoine, qui le forma aux exercices de la vie religieuse, et les progrès qu'il y fit furent si rapides, qu'il fut en état en peu d'années de vivre seul dans le désert. Il fit connaître à son père spirituel le désir qu'il en avait ; et le Saint, qui voyait combien il avait profité, le confirma dans ce dessein par la permission qu'il lui en donna en lui disant : « Allez, Pior, demeurez où vous voudrez, et lorsque Dieu vous l'ordonnera, en faisant naître quelque occasion raisonnable, vous reviendrez me voir. »

Il n'avait alors que vingt-cinq ans ; et nous ne connaissons point d'autre désert où il se retira que celui de Nitrie. Nous ne savons rien de particulier de la conduite qu'il garda dans sa nouvelle solitude, si ce n'est qu'il paraît par quelques traits de sa vie, qu'on trouve parmi les actions des Pères des déserts, que sa vertu était principalement fondée sur le détachement de toutes les choses du monde, et de soi-même, et sur la mortification.

Son détachement parut dans une rencontre où, ayant été faire la moisson chez un laboureur, comme faisaient d'autres solitaires de ce quartier, pour gagner leur vie par le travail et à la sueur de leur front, lorsqu'il voulut retirer son salaire, le laboureur le

SOLITAIRES DE NITRIE. — S- PIOR. 377

remit à an autre temps. Pior s'en retourna dans sa cellule sans insister davantage, et ne laissa pas de retourner l'année suivante et de travailler avec le même soin qu'auparavant. Il n'en fut pas pour cela mieux payé ; celui qui le faisait travailler le renvoya encore sans lui rien donner, et en fit de même l'année d'après, sans pourtant que Pior témoignât de l'impatience et se relâchât dans le travail.

Enfin cet homme, qui apparemment manquait plus de moyens que de bonne volonté, se trouvant en état de le satisfaire, parcourut pour cela différents monastères, et l'ayant rencontré, se jeta à ses pieds pour lui demander pardon d'avoir tardé jusqu'alors de lui rendre son salaire et le lui présenta. Pior s'excusa de le recevoir ; il lui dit seulement d'aller à l'église et de le remettre au prêtre. C'était sans doute l'église de Nitrie, car il y en avait une dans ce désert pour les solitaires, comme nous le dirons ailleurs.

Tel était son dégagement des biens de la terre : celui qu'il avait de sa patrie et de ses parents, ne parut pas avec moins d'édification pour les autres solitaires. Nous avons dit qu'en quittant le monde il avait résolu de ne plus revoir ses proches. Son père et sa mère étant morts, on vint le presser beaucoup de se rendre auprès de ceux qui lui restaient pour les consoler de cette perte; mais il demeura ferme dans sa résolution. Enfin après cinquante ans ou environ d'absence de sa patrie, la sœur qui lui restait dans le monde étant devenue veuve, apprit par occasion qu'il vivait encore, et conçut un si grand désir de le voir, que ne pouvant elle-même traverser ces vastes déserts pour l'aller trouver, elle y envoya ses deux enfants, qui le. trouvèrent enfin après l'avoir cherché longtemps, se firent connaître à lui, et lui témoignèrent l'empressement que leur mère avait de le voir, et le conjurèrent de ne pas lui refuser cette grâce ; mais ils ne purent jamais l'y résoudre, et furent obligés de s'en retourner ainsi.

Sa sœur en conçut une si vive douleur, qu'on craignit qu elle

n'en perdît l'esprit, et n'espérant pas d'obtenir ce qu elle souhaitait, si elle n'employait l'autorité épiscopale, elle s'adressa à l'évêque, que quelques-uns croient avoir été Draconce d'Hermopole, et en obtint par ses larmes des lettres aux supérieurs des monastères pour l'obliger à lui donner cette consolation.

Saint Antoine lui fit savoir là-dessus qu'il avait à lui parler, et Pior s' étant rendu aussitôt auprès de lui, le Saint lui demanda d'où vient qu'il avait été si longtemps sans le venir voir; à quoi il répondit qu'il ne lui avait commandé de le faire que quand il en aurait quelque sujet extraordinaire, qu'il n'en avait eu aucun jusqu'alors. Sur cela saint Antoine lui déclara pourquoi il l'avait mandé, et lui dit d'aller donner à sa sœur la consolation qu'elle souhaitait avec tant d'empressement, lui faisant savoir sans doute en même temps l'intention de l'évêque.

Pior fut donc obligé d'obéir ; il prit un des frères avec lui et se rendit auprès de sa sœur, à qui, lorsqu'il fut proche de sa maison, il fit annoncer son arrivée. Cette bonne femme fut au comble de sa joie en apprenant cette nouvelle, et courut aussitôt; mais lorsque Pior entendit qu'elle ouvrait la porte pour le voir, il ferma les yeux et lui dit : « Ma sœur, je suis Pior votre frère, me voici, considérez-moi tant que vous voudrez. » Sa sœur le reconnut par le souvenir qu'elle avait des traits de son visage, bien qu'il eût quitté la maison fort jeune, et ne put pas douter que ce ne fût lui. Elle rendit grâces à Dieu de la consolation qu'elle avait de le voir, et le pressa en même temps d'entrer dans la maison ; mais Pior voulut qu'elle se contentât de cette courte visite, fit sa prière à la porte de la maison, et retourna dans sa solitude. Il ne se proposa pas seulement en agissant de la sorte de garder sa résolution; il voulut, dit Rufin, donner l'exemple aux autres solitaires, pour empêcher qu'on ne leur permît d'aller voir leurs parents et leurs proches toutes les fois qu'ils en auraient envie.

L'endroit où il se retira était un désert affreux et sans conso-

SOLITAIRES DE NITRIE. — S. PIOR. 379

lation humaine, situé entre ceux de Scété et de Nitrie. C'est là que cet homme, aussi mort à lui-même qu'il l'était au monde, entreprit les travaux de la pénitence avec une nouvelle ardeur, comme s'il n'avait rien fait jusqu'alors. Il creusa un puits dans l'intention de se contenter de l'eau que la Providence lui donnerait, quelle qu'elle fût, et elle se trouva si amère et si salée que personne n'en pouvait boire, en sorte que ceux qui le venaient voir, étaient obligés d'en porter d'autre pour leur usage. Il ne laissa pas de s'en servir, et persévéra pendant trente ans, c'està-dire jusqu'à la fin de sa vie, dans cette terrible austérité. Des solitaires lui représentèrent qu'il ne pouvait soutenir une si grande incommodité, et qu'il ferait bien de changer de demeure. Mais il leur fit cette admirable réponse : « Si nous fuyons, mes frères, l'amertume et le travail de l'abstinence pour trouver le repos dans ce monde, nous ne participerons pas après cette vie aux biens véritables et infiniment doux de l'éternité. Ainsi nous serons malheureusement privés des ineffables et perpétuelles délices du paradis. »

Ajoutons à la rigueur de cette mortification la frugalité de ses repas; car il n'y mangeait qu'un petit pain de six onces et cinq olives, encore le faisait-il en se promenant, de quoi quelqu'un lui ayant demandé la cause, il lui répondit qu'il ne voulait pas le faire comme une action à laquelle on se doive appliquer ; mais seulement comme une chose passagère. Il dit aussi à un frère qui lui faisait la même question, qu'il en agissait de la sorte pour s'empêcher de sentir du plaisir en mangeant.

Quoiqu'il fût ainsi sévère envers lui-même, il n'avait que de la douceur envers les autres, même envers ceux qui tombaient dans de grandes fautes ; et on doit remarquer ici en passant, que cet esprit de douceur a été celui des principaux Pères des déserts, de ceux qui ont éclaté au-dessus des autres par l'éminence de leurs lumières et la sainteté de leur vie, dont on trouvera souvent des exemples dans ce recueil. On rapporte de lui que dans une

assemblée qu'on tint à Scété, où il se trouva, dés solitaires conférant ensemble après le saint sacrifice sur diverses choses, le discours tomba sur la conduite de plusieurs frères absents, et nommément sur celle d'un d'entre eux qui avait commis une faute. Pior garda quelque temps le silence; mais à mesure qu'il vit qu'on engageait le discours contre la règle de la charité, il sortit de l'assemblée, emplit un sac de sable qu'il chargea sur ses épaules derrière le dos, mit aussi quelque peu de sable dans un panier qu'il porta devant soi, et vint se montrer aux solitaires dans cet équipage. Ils lui en demandèrent le sujet avec étonnement, et il leur fit cette belle leçon : « Ce grand sac rempli de sable représente mes péchés qui sont en grand nombre ; c'est pour cela que je les ai mis derrière mon dos pour ne pas les voir, de peur d'être obligé de m'en attrister et de les pleurer. Ce petit panier, au contraire, que j'ai devant moi, et qui ne contient qu'un peu de sable, représente les péchés de ce frère que je m'avise de considérer, pour le juger et le condamner sous le prétexte spécieux de m'en affliger. Cependant il vaudrait bien mieux que je misse mes péchés devant mes yeux, pour les bien connaître, pour y penser continuellement, et pour prier Dieu de me les pardonner! » Cette instruction les fit apercevoir de leur faute ; ils rentrèrent en eux-mêmes et avouèrent que la leçon qu'il leur donnait était la véritable voie du salut. Nous rapporterons de l'abbé Moïse une action à peu près semblable.

Également empressé à secourir ses frères, saint Pior n'employait pas seulement le discours pour leur avantage spirituel, il se servait aussi du don de miracle qu'il avait reçu de Dieu pou; leur soulagement corporel. C'est ainsi que tandis qu'il se refusai: par mortification d'user en sa faveur du pouvoir qu'il avait reçu du ciel, pour obtenir du Seigneur qu'il changeât l'eau amère de son puits en une meilleure, il en obtint d'excellente à quelques frères qui avaient travaillé inutilement pour en avoir. Voici comme Pallade dit l'avoir appris de Moïse le Libyen, solitaire d'une très-

SOLITAIRES DE NTTRÏE. — S. PIOR. 381

énrinente vertu. Lorsque j'étais encore fort jeune dans le monastère, dit Moïse, nous nous mîmes, au nombre de quatre-vingts, à creuser un puits de vingt pieds de largeur. Il y avait déjà trois jours que nous travaillions ; mais, ayant eu le malheur de passer d'une coudée la veine d'eau que nous avions vue auparavant et que nous tâchions de suivre, nous nous trouvâmes à sec. Cela nous découragea si fort, que dans la peine et l'affliction où nous étions, nous commençâmes à consulter entre nous si nous n'abandonnerions pas l'ouvrage. Nous étions dans cette irrésolution quand tout à coup nous vîmes venir à nous du fond du désert le saint vieillard Pior, couvert d'une peau de brebis à son ordinaire, qui s'avançait malgré le fort de la chaleur du midi. Comme il nous eut salué, il nous dit : 0 gens de petite foi î pourquoi vous affligez-vous et perdez-vous ainsi courage? car vous n'en avez plus depuis hier. Il descendit ensuite dans le puits, et après y avoir fait oraison avec nous, il donna trois coups de pic en terre en adressant à Dieu cette prière : Mon Dieu, qui êtes le Dieu des patriarches, ne permettez pas que le travail de vos serviteurs leur devienne inutile, mais accordezleur l'eau dont ils ont besoin. A peine eut-il dit ces paroles, que l'eau sortit avec une telle violence, qu'elle rejaillit sur tous tant que nous étions. Il fit encore oraison, et se retira tout de suite en nous disant : Voilà le sujet pour lequel je suis venu ici. Nous le conjurâmes beaucoup de vouloir s'arrêter pour prendre quelque nourriture, mais nous ne pûmes jamais l'y faire résoudre; disant pour excuse qu'il lui suffisait d'avoir accompli ce qui l'avait amené chez nous.

On rapporte aussi de lui, qu'allant visiter l'abbé Pambon, il porta du pain, de quoi saint Pambon lui témoignant être surpris, il lui dit que c'était de peur de l'incommoder. Pambon ne lui en parla pas davantage; mais quelque temps après l'étant allé voir à son tour, il porta du pain trempé dans l'eau, et quand Pior lui demanda pourquoi il l'avait trempé, il lui répondit que c'avait été de peur de l'incommoder.

Pallade conclut en ces termes ce qu'il rapporte de ce grand Saint : « Voilà quelles ont été les vertus merveilleuses de Pior, qu'on peut appeler une colonne de patience et d'une patience admirable et extraordinaire. Telles ont été les vertus dans lesquelles il a consommé sa vie sainte. Au lieu de l'amertume de cette fontaine qui l'a fait souffrir si longtemps sur la terre, son âme goûte maintenant dans le ciel la douceur d'une source éternelle de délices. » Le même auteur dit que plusieurs solitaires ayant voulu, pour imiter sa pénitence, demeurer comme lui dans sa cellule, aucun d'eux n'y put rester un an entier, tant le lieu était incommode.

Ammon, religieux de Tabenne et depuis évêque, dont nous avons cité la lettre dans la Vie de saint Pacôme et de saint Théodore le Sanctifié, s' étant retiré par le conseil de celui-ci dans le désert de Nitrie, dit qu'entre les solitaires qui y fleurissaient en sainteté avec saint Amon, éclataient principalement saint Pambon et le serviteur de Dieu Pior, qui avaient reçu du Seigneur la grâce de guérir les malades. Saint Pior mourut à la fin du ive siècle, comme le prouvent fort bien les doctes continuateurs de Bollandus, âgé d'environ cent ans, sur quoi l'on peut consulter Tillemont.

L'ABBÉ HOR ou OR et son disciple ATHRÉ ».

Il y a eu deux abbés Hor, qui vécurent en même temps, l'un solitaire au désert de Nitrie, l'autre directeur de plusieurs moines en Thébaïde, que saint Jérôme accuse d'origénisme, et dont Rufin, origéniste lui-même, a fait un grand éloge. Le premier demeura

1 Vit. PP. Cotelier, Bulteau.

d'abord à Scété, où il fut en grande réputation parmi les frères. Il y eut saint Sisoès pour disciple ; mais il se retira ensuite au mont de Nitrie, et ce fut apparemment pour le sujet qui obligea saint Sisoès de se retirer à la montagne de saint Antoine : c'està-dire, parce que la solitude de Scété commençant d'être trop fréquentée, ils crurent l'un et l'autre devoir chercher un lieu plus éloigné du commerce des hommes, pour vaquer avec une entière liberté d'esprit aux exercices de leur état.

Les solitaires qui connaissaient l'abbé Hor, rendaient de lui unanimement ce glorieux témoignage, que non-seulement il n'avait jamais déguisé la vérité, ni fait de serment, ou prononcé de malédiction contre personne, mais, ce qui est bien plus admirable, qu'il n'avait jamais parlé inutilement. Il ne voulait rien savoir de ce qui se passait hors de sa cellule, et il disait quelquefois à Paul son disciple : « Prenez garde de n'apporter jamais ici aucune nouvelle du dehors. » C'est qu'il comprenait que cela ne sert qu'à distraire l'esprit des choses célestes, et que le moindre inconvénient qui en arrive, est de perdre le temps en vaines paroles.

Il sanctifiait son travail par le recueillement intérieur, nourrissant son cœur de saintes réflexions, tandis que ses mains étaient occupées à ses ouvrages ordinaires. Un jour qu'il construisait avec l'abbé Théodore une nouvelle demeure pour quelque solitaire, ils se dirent l'un à l'autre : « Si Dieu nous appelait présentement, que ferions-nous ? » Cette considération les toucha si fort, que les larmes leur coulèrent des yeux. Ils cessèrent de travailler et se retirèrent dans leur cellule pour s'y livrer à des sentiments de componction. On rapporte encore de lui et du mêma^abbé Théodore, qu'ils étaient si soumis à la volonté de Dieu, que quoi qu'il leur arrivât, ils lui en rendaient des actions de grâce.

L'abbé Hor avait établi l'ouvrage de sa perfection, auquel il travaillait sans cesse, sur le fondement d'une sincère humilité : c'était là sa vertu principale ; et il l'appelait la gloire et la couronne du solitaire. Il disait que quand on est tenté d'orgueil ou L 25

de vanité, il fallait aussitôt entrer en compte avec soi-même et examiner : 1° Si l'on a accompli tous les commandements ; 2° si Ton se regarde comme un serviteur inutile ; 3° si l'on est véritablement convaincu qu'on est le plus grand de tous les pécheurs. Après cela, disait-il, s'il vient dans l'esprit qu'on est arrivé à ce degré de vertu, on doit s'humilier de cette pensée et la rejeter bien loin, parce qu'elle serait capable de ruiner tout ce qu'on aurait fait de bien.

Il donnait encore cette belle instruction sur l'humilité : « Pressez bien garde de vous préférer à votre frère, en pensant en ïcus-même que vous êtes plus sobre et plus mortifié que lui. Mettez-vous plutôt, avec le secours de la grâce de Jésus-Christ, Men au-dessous de lui, dans un esprit d'abjection volontaire et de charité sincère, de peur que vous ne succombiez à la tentation de vanité, et que par là vous ne perdiez le fruit de vos travaux ; «JM£» wus souvenant de ce que dit l'Apôtre : Que celui qui est debout prenne garde de tomber. Par cette prudente précaution vous serez comme assaisonné du sel de la sagesse dans le Seigneur. »

Il voulait qu'on redoutât les applaudissements des hommes somme un piège dangereux pour l'âme, et qu'on regardât les mépris comme un motif d'espérance en la miséricorde du Seigneur. « Nous perdons beaucoup, disait-il, lorsqu'on nous loue et qu'on nous honore plus que nous ne méritons (et il ne croyait jamais mériter qu'on l'honorât), au lieu que lorsqu'on paraît ne faire aucun cas de nous, nous avons tout lieu d'espérer que nous serons honorés de Dieu. » Il voulait môme qu'on portât le renoncement à l'estime des hommes, jusqu'à désirer de passer pour insensé dans leur esprit. « Il faut, disait-il, fuir absolument d'être connu des hommes, ou se jouer d'eux en voulant paraître à leurs yeux comme dépourvus de jugement en beaucoup de rencontres. »

Le comte Longin, célèbre par sa piété et par ses grandes aumônes, désirant de le voir, fut dans sa solitude et pria un an-

cien de le conduire à sa cellule. Celui-ci, qui savait l'opposition de l'abbé Hor pour ces visites d'éclat, crut devoir le prévenir, et lui loua beaucoup la piété du comte. Il lui répondit : « Je sais qu'il est homme de bien ; mais empêchez qu'il passe ce torrent pour me venir voir. »

C'était encore par cette même humilité qu'il n'attribuait jamais à la faute de ses frères ce qu'il avait à en souffrir ; mais il ne l'attribuait qu'à sa propre faute et à ses péchés ; et il disait aussi que, pour apaiser les émotions de notre cœur en pareilles rencontres, il faut penser que quand nous croyons que les autres ont tort, nous ne devons pas douter que les autres ne pensent de même de nous.

Un homme si humble ne pouvait manquer d'avoir une grande horreur de ce qui blesse la charité. Aussi détestai t— II souverainement la médisance, qu'il appelait la mort de l'âme. Il donnait pour conseil et pour s'empêcher d'y tomber une seconde fois, lorsqu'on avait eu le malheur de la commettre, il donnait, dis-je, pour conseil de s'aller jeter aussitôt aux pieds de celui dont on avait parlé inconsidérément, de lui demander pardon, et de lui promettre qu'on ne se laisserait plus séduire par le malin esprit.

Voici un trait qui montre quelle était la délicatesse de sa conscience à l'égard de la charité. Il avait envové son disciple Paul pour acheter la provision de branches de palmier dont ils avaient besoin pour leurs ouvrages. Paul s' étant adressé à plusieurs pour en avoir apprit d'eux qu'elles avaient été retenues par d'autres. Il en trouva enfin chez un jardinier, qui lui dit qu'à la vérité quelqu'un avait déjà donné des arrhes pour celles qu'il avait, mais comme c'était depuis longtemps et qu'il ne se présentait pas pour les venir prendre, il pouvait les emporter ; ce qu'il fit. A son retour il rendit compte de tout ceci à l'abbé Hor, qui, frappant des mains, dit : Hor ne travaillera point de cette année. Il ne voulut pas même lui permettre de placer ces palmes dans sa cellule, et l'obligea de les rapporter au jardinier.

Dieu voulant le purifier toujours plus et consommer sa vertu par une longue patience, lui envoya une maladie qui dura au moins dix-huit ans. Ce fut pendant ce temps-là que saint Sisoès vint de la montagne de saint Antoine pour le voir. C'était sans doute au désert de Nitrie, où il avait, au lieu de Paul dont nous avons parlé, un autre disciple nommé Athré, avec qui il vivait dans une parfaite union. Saint Sisoès lui demanda quelques avis, et il lui répondit : a Que vous dirai-je ? imitez ce que vous croyez voir ici de bon; car Dieu assiste celui qui se fait violence. » Une autre fois, lui ayant aussi demandé quelque instruction pour son âme, il lui répondit : « Avez-vous de la confiance en moi ? » — « Assurément, lui dit saint Sisoès. » — « Eh bien, ajouta le vieillard, allez, et faites comme vous m'avez vu faire. » — « Mais encore, lui dit saint Sisoès, que voulez-vous que j'imite en vous plus particulièrement ?» A quoi il répondit : « Vous voyez que je me considère comme étant au-dessous de tous les hommes. »

Saint Sisoès étant allé depuis passer quelque temps à Clysma, sur la rive occidentale de la mer Rouge, il racontait ainsi à l'abbé Piste et à ses six autres solitaires qui l'étaient venus voir, combien il avait été édifié de l'abbé Hor et de son disciple dans la visite qu'il leur avait faite. « L'abbé Hor, leur dit-il, et l'abbé Athré vécurent ensemble étroitement unis jusqu'à ce que la mort les séparât. Le premier excellait en humilité et l'autre en obéissance. Je demeurai quelques jours avec eux dans l'intention de m'instruire, en étudiant quelle était l'excellence de leur vertu, et je ne tardai pas d'en voir une preuve marquée ; en effet, quelqu'un leur ayant apporté un petit poisson, comme Athré le fendait avec un couteau, l'abbé Hor l'appela, et sur-le-champ il laissa le couteau enfoncé dans le poisson sans achever de l'éventrer pour se rendre à l'obéissance. J'en fus étonné, et je lui demandai comment il avait fait pour acquérir cette vertu si parfaitement. 11 me répondit : Vous faites attention à mon obéissance, c'est bien plutôt celle du vieillard qu'il faut considérer; et me

SOLITAIRES DE NITRIE. — S. PAMBON. 387

prenant par la main il me dit : Venez et voyez. Je vis donc qu'il lui présenta le poisson ; mais il l'avait mal apprêté expressément, afin que je fusse témoin de sa soumission et de sa patience. Hor ne laissa pas d'en manger sans témoigner de la répugnance. Athré lui dit : Le trouvez-vous bon, mon Père? Et il répondit : Oui, il est bon. Ensuite il lui présenta quel qu'autre chose qu'il avait mieux apprêtée et lui dit : Mon père, j'aimai accommodé ceci. Hor en mangea et répondit : Oui, il n'est pas si bon. Ainsi il ne disait que comme son disciple. Ensuite celui-ci me dit : Vous avez vu que c'est moins moi qui obéis ici que ce vénérable vieillard. » Tel fut l'abbé Hor, solitaire particulier de Nitrie. Nous ne disons rien de celui de Thébaïde, à cause des erreurs dont saint Jérôme l'accuse. Rufin, fort suspect en ceci, lui donne de grandes louanges, qu'on peut lire au second livre du Recueil des Pères des déserts. La plupart des auteurs confondent ces deux Hor, et n'en font qu'un même personnage. Et quant à ses erreurs, ils avouent qu'il a suivi les sentiments d'Origène ; mais ils disent qu'il l'a fait par méprise et sans attachement, étant prêt à se soumettre au jugement de l'Eglise, et qu'enfin on ne peut le mettre au nombre des origénistes, condamnés comme tels par les évêques, soit dans le synode d'Alexandrie en 399, soit par le pape Anastase en 400, puisqu'il était déjà mort en 391 , et qu'il n'a laissé aucun écrit.

SAINT PAMBON \

Ceux qui ont écrit les paroles et les actions remarquables des Pères des déserts d'Orient, n'ont parlé de saint Pambon qu'avec des éloges magnifiques. Ils nous l'ont représenté comme un ami de Dieu qui n'enseignait que ce qu'il avait appris de Jésus-Christ ;

* Vita Patrum, Rufin, Socrate, Cotelier, les Bollandistes.

388 vies des rr-r.Es des déserts

comme un de ces hommes célestes que leur éminente piété élevait si fort au-dessus des autres, qu'ils semblaient n'avoir de communication qu'avec les anges ; comme un de ces maîtres souverainement éclairés dans les voies de Dieu, et qui n'excellaient pas seulement dans la sagesse chrétienne, mais que Dieu prenait plaisir de relever dans le fond de leur solitude par le don des miracles, dont la pureté de leur vie, jointe à la candeur et à la simplicité de leur conduite, les avait fait trouver dignes à ses yeux.

On ne sait pas en quelle année il naquit, ni quelle fut sa patrie. Mais il paraît qu'il quitta le monde de bonne heure, puisqu'il ne savait pas lire lorsqu'il se proposa de l'abandonner. 11 s'adressa d'abord à un solitaire, qu'il pria de lui faire apprendre quelques psaumes par cœur, et il en reçut pour première leçon ces paroles du psaume 38e : J'ai dit en moi-même : Je veillerai exactement sur moi pour ne point pécher par ma langue. Pambon en fut touché; et ne pensa pas tant à les retenir dans sa mémoire, ce qui n'était pas fort difficile, qu'à les prendre pour règle de sa conduite. Il dit à ce solitaire que cette leçon lui suffisait, et qu'il retournerait à lui lorsqu'il l'aurait bien apprise. ïl fut six mois sans y revenir, au bout desquels le solitaire l'ayant rencontré et lui ayant demandé pourquoi il avait resté si longtemps sans paraître, il lui avoua que c'était parce qu'il n'avait pas encore bien appris sa première leçon. Dans la suite un de ses amis lui demanda s'il l'avait enfin apprise, et il lui répondit : Qu'à peine il avait pu en venir à bout en dix-neuf ans de temps.

Il se retira ensuite auprès de saint Antoine, et fit sous sa conduite de si merveilleux progrès dans la vie intérieure, que ce grand patriarche disait de lui que le Saint-Esprit reposait dans son cœur. Entre les instructions qu'il en reçut les historiens ont remarqué celle-ci : Ne vous confiez pas en votre justice : conduisez-vous de telle sorte que vous n'ayez jamais sujet de vous repentir de ce que vous aurez fait, et retenez votre langue et votre appétit.

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Il ne demeura pas toujours auprès de cet excellent maître. Dieu l'appela au désert de Nitrie pour l'y rendre un des plus fermes soutiens de la vie religieuse, par ses avis et ses exemples. On trouve pourtant qu'il a été aussi aux cellules et à Scété, déserts voisins de celui de Nitrie ; mais il fit son principal séjour dans celui-ci.

Comme il n'avait d'autre intention en se rendant solitaire que de vivre inconnu aux hommes, pour n'être connu que de Dieu seul, il lui demanda pendant trois ans qu'il ne le glorifiât point sur la terre; et c'est ce qui montre en même temps combien il désirait de s'établir solidement dans la vertu d'humilité, qu'il savait être le fondement de toutes les autres ; mais Dieu, qui se plaît à élever les âmes humbles, et qui l'avait conduit dans cette solitude pour l'édification de ses frères, l'y plaça comme une lumière éclatante sur le chandelier, et le rendit en si grande vénération, que quand quelque solitaire était attaqué de tentation de vanité, il se disait à lui-même : Suis-je tel que saint Antoine o« que l'abbé Pambon? Sur quoi les historiens remarquent qu'il paraissait quelquefois sur son visage je ne sais quoi de grand et de majestueux comme d'un auguste prince assis sur son trône* et d'autres fois même une clarté lumineuse semblable à celle de M-.ïse, en sorte qu'on en était frappé en le voyant. Ce qu'oE rapporte aussi de saint Sisoès et de l'abbé Sylvain.

Il ne faut pas s'étonner après cela si ses frères recouraient à lui avec tant de confiance; aussi recevaient-ils ses avis avec une crainte respectueuse, comme si Dieu même les eût donnés* C'était avec d'autant plus de fondement, que saint Pambon était plus porté par son humilité à garder le silence qu'à instruire les autres; qu'il ne parlait jamais qu'après avoir consulté Dieu par la prière; et on disait.même de lui qu'il avait porté l'exactitude et la circonspection de ses réponses à un plus haut point de perfection que saint Antoine et les autres saints.

Lorsqu'on l'interrogeait sur la sainte Écriture et sur quel-

qu'autre matière spirituelle, il répondait ordinairement qu'il ne savait pas ce qu'il devait dire; ensuite il prenait du temps pour prier et pour réfléchir. 11 était ainsi quelquefois trois mois à faire attendre sa réponse, avouant toujours avec humilité et simplicité qu'il ignorait ce qu'il fallait dire; jusqu'à ce qu'enfin ayant beaucoup invoqué le Seigneur, pour ne rien répondre que selon sa volonté, il parlait selon que Dieu le lui faisait connaître.

Deux solitaires vinrent un jour le consulter, et l'un d'eux lui dit : « Mon père, je passe pour l'ordinaire deux jours sans manger, après quoi je mange deux petits pains, pensez-vous que je me sauve en faisant ainsi? » L'autre lui dit ensuite : « Et moi, mon père, je gagne tous les jours de mes mains deux petites pièces de monnaie, dont je retiens ce qui m'est nécessaire pour ma nourriture, et je donne le reste aux pauvres ; me sauverai-je en faisant ainsi ? » Pambon les ayant écoutés avec attention, ne leur répondit rien, et ils furent quatre jours à attendre sans qu'il leur dît aucune parole. Au bout de ce temps ils pensèrent à se retirer, et en témoignèrent de la peine ; mais des ecclésiastiques qui étaient sur le lieu, les consolèrent en leur disant : « Ne vous affligez pas, mes frères, ce bon vieillard n'est pas en usage de répondre aux questions qu'on lui fait jusqu'à ce qu'il ait consulté Dieu. Ayez un peu de patience et Dieu vous récompensera. » Ils retournèrent donc au Saint comme pour prendre congé et se recommander à ses prières. Alors les regardant et s inclinant à terre il écrivit avec le doigt sur le sable, parlant d'eux en son propre nom : \ Pambon jeûne deux jours de suite, après quoi il mange deux ^tits pai&s, est-il moine pour cela? Non. Pambon gagne chaque jour par son travail deux pièces de monnaie dont il donne une partie en aumône, est-il aussi moine pour cela ? Non. » Ensuite U ajouta : « Tout cela est bon ; mais si tu as soin de ne rien faire qui blesse la charité, tu te sauveras. » Ces solitaires lisant cette réponse, pensèrent à la mettre à profit et se retirèrent fort satisfaits.

SOLITAIRES DE NITRIE. — S. PAMBON. 391

Tant de précaution qu'il prenait avant que de donner ses réponses, firent que jamais sa conscience ne lui en reprocha aucune, et il put dire sans altérer la vérité, que depuis qu'il avait renoncé au siècle, Dieu lui avait fait la grâce de n'avoir jamais eu sujet de se repentir d'aucune parole qu'il eût dite. Théophile, patriarche d'Alexandrie, étant venu à Scété, les solitaires s'assemblèrent pour le recevoir, et prièrent l'abbé Pambon, qui s'y rencontra,, de lui dire quelque chose pour l'édifier; mais il leur répondit : « Si mon silence ne l'édifie point, mes paroles ne le feront pas. » Un solitaire lui demanda dans une rencontre, s'il était bon de louer les autres ; et il lui répondit qu'il était encore mieux de se taire. Saint Pœmen disait qu'il avait remarqué en lui trois pratiques excellentes : son jeûne qu'il gardait régulièrement tous les jours jusqu'au soir, son silence rigoureux et beaucoup de travail des mains.

Son amour pour le silence n'était pas seulement l'effet des premières leçons qu'il en avait reçues, soit du solitaire auquel il s'adressa en Rengageant dans l'état monastique, soit de saint Antoine le Grand dont il s'était ensuite rendu le disciple ; il coulait aussi, pour ainsi dire, d'une source intérieure, et de cet esprit de recueillement et de crainte de Dieu dont il était pénétré dans le fond de son cœur, ou pour mieux dire, le silence le disposait toujours plus au recueillement, et le recueillement le conservait dans le silence. C'est aussi ce qui faisait qu'il avait toujours l'air grave et sérieux, et qu'on ne le vit jamais sourire. Les démons voulurent le tenter une fois là-dessus, et pour l'obliger à rire ils attachèrent une plume au bout d'un bâton et se mirent à la porter en faisant de grands efforts, comme s'il eût été question d'un fardeau extraordinaire. Le Saint se dérir3^ un instant à ce spectable ridicule, et aussitôt cette troupe de internes se mit à sauter et à danser en lui reprochant d'avoir ri, comme si elle eût remporté sur lui une grande victoire ; mais le Saint leur dit : « Je n'ai pas voulu rire, j'ai voulu me moquer de votre faiblesse,

voyant que vous vous mettez en si grand nombre pour porter une plume. »

Il préférait le renoncement à sa propre volonté aux austérités corporelles et aux pratiques extérieures de charité. Quatre solitaires vêtus de tuniques de peau vinrent du désert de Scété pour le consulter sur la conduite qu'ils gardaient. L'un d'eux jeûnait beaucoup; l'autre pratiquait une grande pauvreté; le troisième s'appliquait aux œuvres de charité, et le quatrième persévérait depuis vingt-deux ans dans l'obéissance sous la conduite d'un ancien. Après les avoir écoutés, il donna la préférence au dernier, parce que, disait-il, ce que les autres faisaient, c'était de leur propre choix, au lieu que celui qui vivait sous l'obéissance, renonçait à sa volonté propre, et je vous assure, ajouta-t-il, que ceux qui persévèrent jusqu'à la fin dans ce saint renoncement, sont comparables à ceux qui confessent le nom de Jésus-Christ.

On remarque aussi qu'entre les vertus dont il recommandait la pratique, il insistait principalement sur la miséricorde et la charité envers le prochain. Un solitaire lui dit dans une rencontre : «Pourquoi, mon frère, les malins esprits m'empêchentils de faire du bien aux autres ? » Et il lui répondit : « Ne parlez pas de la sorte, car ce serait accuser Dieu de mensonge. Dites plutôt : C'est moi-même qui ne veux pas exercer la miséricorde ; car Dieu a dit : Je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds les scorpions et les serpents, et toute la force de V ennemi; pourquoi donc ne fouleriez- vous pas aux pieds les esprits immondes ? « Pareillement Théodore de Phermé lui ayant demandé un mot d'édification, il lui répondit quoiqu'avec peine, à cause <i grande humilité : « Allez, et exercez la miséricorde envers t©i monde. »

Il envoya un jour en Egypte son disciple pour lui amener un chameau dont il avait besoin pour porter ses ouvrages qu'il voulait vendre. Ce religieux rencontra en revenant un ancien solitaire, qui lui dit que s'il avait su qu'il, avait été prendre un

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chameau, il l'aurait prié d'en amener aussi un pour lui. Le disciple ne manqua pas de rapporter ceci au Saint, qui, préférant l'utilité de son prochain à ses propres intérêts, envoya aussitôt vers ce bon solitaire, pour lui* dire qu'il n'était pas pressé de vendre ses ouvrages, qu'il pouvait disposer du chameau, et qu'il suffisait qu'il le lui ramenât lorsqu'il aurait vendu les siens. Le solitaire accepta l'offre; mais lorsqu'il sut que saint Pambon ne s'en était privé que pour exercer la charité envers lui, malgré le besoin qu'il en avait, il en versa des larmes^ et dit à son dis ciple : « Votre charité m'a ravi le mérite que j'aurais acquis j'avais eu la patience d'attendre davantage. »

Saint Pambon se distingua aussi parmi les solitaires par le détachement des choses du monde, qu'il porta à la plus haute perfection. Il était vêtu si pauvrement, qu'après sa mort, l'abbé Isaac, solitaire des cellules, voyant que quelques frères portaient des habits plus propres que les autres, leur dit : «Nos anciens, et surtout l'abbé Pambon, ne portaient que des habits usés et tout pleins de pièces, et vous recherchez la vanité dans les vôtres. » Aussi ce Saint disait qu'un moine devait avoir des habits si pauvres, qu'il eût pu les exposer pendant trois jours hors de sa cellule, sans qu'aucun passant fût tenté de les ramasser.

Pallade dit de lui qu'entre les avantages spirituels qu'il avait reçus de Dieu pour la pratique des vertus, on pouvait remarquer principalement le mépris qu'il faisait de l'or et de l'argent, ce que Jésus-Christ nous a tant recommandé. Socrate rapporte aussi que quelqu'un lui ayant présenté quantité de pièces d'or pour les distribuer aux pauvres, et l'ayant prié de les compter, il lui répondit qu'il ne devait pas regarder ce qu'il donnait, mais seulement dans quel esprit il les donnait. Peut-être que cet auteur parle là du fait de Mélanie l'Ancienne, que nous allons raconter après Pallade, qui l'avait appris d'elle-même.

Cette dame étant venue de Rome à Alexandrie, apprit d'Isidore, prêtre et administrateur de l'hôpital de cette ville, la gran-

deur du mérite de saint Pambon, et le pria de l'accompagner au mont de Nitrie, pour lui procurer le bonheur de le voir et de se recommander à ses prières. Elle le trouva assis et occupé à faire des corbeilles selon son usage, et lui présenta des vases d'argent de trois cents livres pesant, le priant de vouloir bien participer aux richesses que la Providence lui avait confiées. Le Saint, sans détourner les yeux de dessus son ouvrage, lui répondit comme pour la bénir : « Dieu soit votre récompense, » et se tournant vers son disciple Origène, il lui dit : « Allez et distribuez ceci aux monastères de la Libye et des Isles, qui sont plus pauvres que les autres, et n'en donnez point à ceux d'Egypte, dont le pays est plus riche et plus abondant. »

Cependant, dit Mélanie, je me tenais debout devant lui, espérant qu'il me donnerait sa bénédiction, ou qu'il me témoignerait par quelque parole le cas qu'il faisait d'un si riche présent ; mais comme il gardait le silence je m'avisai de lui dire : «Mon Père, je ne dois pas vous laisser ignorer qu'il y a trois cents livres d'argent ; » à quoi il me répondit sans jeter un seul regard ni sur moi ni sur le coffre où était cet argent : « Ma fille, celui à qui vous avez donné ceci n'a pas besoin que vous lui disiez combien il pèse, puisque pesant lui-même les montagnes et les forêts dans ses divines balances, il ne saurait ignorer le poids de votre argent. Vous auriez raison de me le dire si c'était à moi que vous le donnez ; mais puisque c'est à Dieu que vous l'offrez, lui qui n'a pas dédaigné de recevoir deux oboles des mains d'une pauvre veuve et qui les a préférées aux présents des riches, il est inutile que vous en parliez davantage. » Voilà, ajouta Mélanie, en racontant ceci à Pallade, ce que la grâce de Dieu me fit trouver, lorsque j'allai à la montagne de Nitrie. .

Ce grand Saint ne se contentait pas de mépriser l'argent, comme nous venons de le voir, il eût considéré aussi comme un grand crime si un religieux en avait fait amas. Cela parut par le terrible jugement qu'il prononça, de concert avec l'abbé Macaire et l'abbé

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Isidore, contre un moine à qui on en trouva après sa mort. Voici comment saint Jérôme et Rufin le racontent. Un frère du désert de Nitrie, plus ménager qu'avare, mais qui ne pensait pas comme il aurait dû, que Jésus-Christ avait été vendu trente pièces d'argent, laissa en mourant une somme de cent écus, qu'il avait amassés en filant du lin. Tous les solitaires de ce désert qui habitaient en diverses cellules au nombre d'environ cinq mille, s'assemblèrent à ce sujet pour délibérer sur ce qu'il y aurait à faire. Les uns disaient qu'il fallait distribuer cet argent aux pauvres ; l'autres qu'il le fallait donner à l'Église; et quelques-uns qu'il allait l'envoyer aux parents du mort. Mais Macaire, Pambon, •sidore et les autres anciens, qui étaient regardés comme les Pères des moines, étant inspirés du Saint-Esprit, ordonnèrent qu'on enterrerait les cent écus avec le mort, en prononçant sur lui ces terribles paroles : « Que ton argent périsse avec toi. » Le bon effet que ce jugement produisit sur l'esprit des autres, montra combien il fut juste et saint ; car il inspira une telle crainte à tous les solitaires d'Egypte, qu'ils eussent regardé depuis comme un crime de laisser seulement un écu après leur mort.

Saint Athanase, qui connaissait le mérite de saint Pambon, l'appela à Alexandrie, sans doute pour y rendre témoignage à la divinité de Jésus-Christ, comme il y avait appelé saint Antoine, ainsi que nous l'avons rapporté dans sa Vie. Il y arriva avec d'autres solitaires, et voyant quelques séculiers assis, il leur dit : «Levez-vous et saluez ces moines, afin qu'ils vous donnent leur bénédiction ; car leur bouche est sainte, parce qu'ils parlent assidûment de Dieu. » Il y rencontra aussi une comédienne richement parée, et en la voyant il se mit à pleurer. On lui en demanda le sujet, et il répondit : « Je pleure pour deux raisons ; l'une est la perte de cette femme ; l'autre est de voir que je n'ai pas autant de soin de plaire à Dieu, qu'elle en prend pour plaire aux hommes. »

Ce ne fut pas seulement à Alexandrie qu'il rendit gloire à la

divinité de Jésus-Christ contre les ariens, tant de vive voix que par l'exemple de ses vertus, il le fit encore avec plus d'éclat par l'exil qu'il souffrit pour la même cause ; car il fut relégué pour cela dans une île d'Egypte environnée d'un grand marais, et habitée seulement par des païens qu'il convertit à la foi. Il fut aussi exilé à Diocésarée en Palestine, s'il en faut croire Pallade; ce qui pourtant n'est pas sans difficulté; car on doute si cet auteur n'a pas confondu cet exil avec le premier, dont Ruiin, témoin oculaire, détaille au long les circonstances. Quoi qu'il en soit, comme le précieux avantage d'avoir été banni pour la défense de la divinité de Jésus- Christ, lui fut commun avec d'autres solitaires, et que le récit de cette persécution interromprait trop la narration, nous nous réservons d'en parler dans un chapitre particulier, pour venir à son heureux décès.

On ne sait pas précisément en quelle année il arriva ; mais ce ne peut être avant 385, puisqu alors Théophile d'Alexandrie vint à Scété, et que le Saint s'y trouva ; ni après 390, puisque ce fut l'année que Pallade vint à Nitrie,et il était déjà mort. Mélanie l'Ancienne fut présente lorsqu'il mourut, et elle le raconta à Pallade. Il travaillait une corbeille, et comme il y eut mis le dernier point d'aiguille, il appela cette dame et lui dit : « Recevez cette corbeille de mes mains, afin que vous vous souveniez de moi ; car je n'ai pas autre chose à vous laisser. » Ensuite voyant autour de lui Origène, Ammone et quelques autres frères, il leur avoua que depuis qu'il s'était retiré dans le désert, il avait toujours subsisté du travail de ses mains, sans jamais avoir été à charge à personne; qu'il ne se repentait pas non plus d'aucune parole qu'il eût proférée, et que néanmoins, allant comparaître devant Dieu, il lui semblait qu'il n'avait pas commencé encore à le servir. Comme il eut fini de parler ainsi, il rendit son âme à Dieu, sans fièvre, sans ressentir aucune douleur dans le corps, sans aucun symptôme de maladie, étant âgé de soixante-dix ans. Mélanie prit soin de sa sépulture, et conserva religieusement

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fusqu'à la mort la corbeille qu'elle en avait reçue. Il ne paraît pas que saint Pambon ait été prêtre, comme quelques auteurs l'ont cm. Sur quoi l'on peut voir les Bollandistes, qui prouvent également qu'il n'y a pas eu plusieurs Pambon.

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