‹ Les Vies des Pères des déserts d'OrientChapitre 51 sur 61 · QUELQUES SOLITAIRES DU DÉSERT DE NITRIE K · texte numérisé non relu

QUELQUES SOLITAIRES DU DÉSERT DE NITRIE K

I Origène avait été formé par saint Antoine le Grand, aux devoirs de la vie solitaire. Il se retira ensuite au désert de Nitrie, sî non à celui de Scété, comme l'a cru Sozomène, à moins qu'on ne dise qu'il a demeuré dans l'un et dans l'autre à cause que ces déserts sont voisins, comme avait fait saint Pambon. Il ne dédaigna pas de se rendre le disciple de ce Saint, bien qu'il eût eu on aussi excellent maître que saint Antoine ; et il fut aussi son économe. Rufin nous le représente comme un religieux d'une prudence consommée et qui se conduisait en toutes choses d'une manière admirable. Il dit qu'il édifiait tout le monde par le récit qu'il faisait souvent des vertus de saint Antoine, et qu'il animait si bien ce qu'il en disait, qu'il semblait qu'on eût sous les yeux ce grand patriarche, ce qui enflammait d'une sainte ardeur tous ceux qui avaient le bonheur de l'entendre. Il doit avoir vécu longtemps, puisqu'il est mis au nombre des plus anciens Pères de Nitrie, et que Sozomène lui donne le titre de vieillard. Pallade apprit de lui quelques particularités de la vie de saint Pambon. Ainsi il vivait encore quand cet écrivain vint à Nitrie, en 390.

Nous placerons ici l'éloge de deux pieux solitaires appelas Paëse et Isaïe, dont Dieu fit connaître par révélation l'éminente vertu à saint Pambon ; mais ils ne furent pas ses disciples. Il y

it PP., saint Nil, Cassien, Tilleiuont, Cotelier, Bulteau.

en a qui croient qu'ils demeuraient dans le désert de Nitrie. Il paraît pourtant plus vraisemblable, par ce que nous allons en rapporter, qu'ils étaient dans une solitude moins éloignée des lieux habités. Voici ce qui en est dit dans les Vies des Pères.

Ils étaient frères, et leur père était un marchand qui trafiquait en Espagne. Après qu'il fut mort, ils partagèrent entre eux son héritage, qui se trouva monter à cinq mille écus, sans les meubles et les esclaves. Ensuite délibérant sur le parti qu'ils prendraient, ils se dirent l'un à l'autre : Quel genre de vie embrasserons-nous? Si nous suivons celui de notre père, d'autres jouiront après notre mort du fruit de nos travaux, et peut-être aussi que pendant que nous vivrons, nous tomberons entre les mains des voleurs, ou nous ferons naufrage. Il vaut donc mieux embrasser la vie solitaire, afin de conserver ce que notre père nous a laissé, et pour ne pas perdre notre âme. Ils convinrent donc de se faire religieux ; mais ce fut en suivant chacun une conduite différente ; car l'un donna tout ce qu'il avait aux monastères, aux églises, et aux prisons sans se rien réserver, et ayant appris un métier pour gagner sa vie, il partagea tout son temps entre le travail et la prière.X' autre se servit de son bien pour bâtir un monastère, où il assembla quelques solitaires avec lesquels il exerçait l'hospitalité envers tous ceux qui venaient, retenait les vieillards, servait les malades, donnait à tous les pauvres, et le samedi et le dimanche il dressait trois ou quatre tables, où tous les nécessiteux étaient reçus avec charité.

Ils moururent enfin, et les autres solitaires s'entretenant ensemble du bonheur qu'ils possédaient dans le ciel, comme ayant mené une vie sainte, ils n'étaient pas d'accord sur le degré de béatitude qu'ils avaient mérité ; parce que la vie de celui qui ne s'était rien réservé paraissait plus parfaite aux uns, et que la charité de celui qui avait servi les pauvres et les malades avec tant de soin et de peine, plaisait davantage aux autres.

Sur cette contestation de piété, ils allèrent trouva

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Pambon pour savoir de lui ce qu'il en pensait. Chacun lui proposa son opinion et les raisons sur lesquelles il la fondait, et le Saint, après les avoir écoutés jusqu'à la fin, leur dit : « Ils sont tous deux également parfaits devant Dieu, parce que l'un a imité Abraham par l'hospitalité qu'il a exercée, et l'autre a imité le zèle du prophète Élie pour se rendre agréable à Dieu.

Ces solitaires ne se rendirent pas d'abord : ils ne pouvaient comprendre comment ces deux frères, qui avaient suivi dans la voie de la vertu des routes si différentes, pouvaient néanmoins être égaux en mérite. Ils se jetèrent aux pieds de saint Pambon, et le supplièrent avec instance de leur dire comment cela pouvait être ; car, disaient ceux qui donnaient la préférence à celui qui s'était dépouillé de tout, il a accompli entièrement le conseil de l'Évangile, vendant tout ce qu'il avait pour le distribuer aux pauvres, passant les jours et les nuits en oraison, et portant sa croix à la suite du Sauveur du monde.

Mais ceux qui parlaient en faveur de l'autre, répliquaient pour appuyer leur sentiment, qu'il avait une extrême compassion de tous les pauvres, et que sa charité le portait à s'arrêter dans les grands chemins pour retenir et assembler tous les affligés, qu'il assistait libéralement de ses soins et de ses aumônes, et qu'ainsi il ne s' était pas contenté de faire du bien à lui-même, mais qu'il en avait fait à tous ceux qui se trouvaient dans le besoin

Leurs différentes raisons ne firent point changer de sentiment à saint Pambon, qui, étant mieux éclairé qu'eux, en jugeait selon la vérité. Il leur répliqua : « Je vous dis encore une fois qu'ils sont tous les deux égaux en mérites devant Dieu, et je vais vous le faire voir en deux mots : Si le premier n'était point parvenu, en donnant tout son bien et en travaillant de ses mains pour gagner sa vie, à la perfection qu'il a acquise, nous ne pourrions pas le mettre en parallèle avec son frère; mais aussi, si l'autre n'avait pas pratiqué la vertu d'hospitalité comme il a fait, il n'aurait pas égalé son frère en vertu devant Dieu, puisque Notre-Sei- I. 26

gneur a dit lui-même : Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour vous servir. Il ne l'a pourtant pas surpassé, bien qu'il ait beaucoup travaillé, parce que dans. les fatigues du ministère qu'il exerçait, il ne laissait pas de trouver du soulagement et du repos ; mais attendez avec patience jusqu'à ce que Dieu m'ait fait connaître ce qui en est, et je vous en ferai . part lorsque vous reviendrez. Ils se retirèrent, et saint Pambon,en leur absence, pria le Seigneur de lui manifester la gloire de ces deux excellents frères; ensuite il dit à ceux qui revinrent quelques jours après pour être éclaircisde leur doute : « Je vous parle en la pré j:ho de Dieu, et Dieu sait que je vous parle selon la vérité. J'ai vu ces deux frères en même rang, et dans un même degré de m ériie dans le paradis. »

Il y a eu d'autres solitaires appelés Paëse, qui n'ont rien de commun avec celui dont nous avons parlé. Gassien parle d'un Paëse qui s'était retiré dans un désert fort reculé, et y avait vécu quarante ans éloigné du commerce des autres solitaires. Il dit qu'il ne mangeait jamais qu'après le soleil couché.

Crone quitta le monde étant encore fort jeune. Il entra dans un monastère pour y vivre sous la conduite d'un supérieur ; mais pressé par l'ennui et la tristesse, il succomba à la tentation, sortit sans congé; et errant de côté et d'autre dans- le désert, il arriva enfin au monastère de Pispir où il vit saint Antoine qui le raffermit dans sa vocation. Après quoi il demeura quelque temps dans la Thébaïde et alla visiter les monastères d'Alexandrie. Il fut élevé depuis au sacerdoce dont il exerça les fonctions dans l'église des solitaires de Nitrie. Rufin remarque que bien qu'il possédât toutes les vertus, il excellait surtout en humilité.

Un frère lui demanda un jour quelques avis pour son instruction, et il lui répondit : « Le religieux qui ne se livre pas à la dissipation, mais qui veille soigneusement sur lui-même, et renonce à tous les vains désirs de la terre, attire dans son âme le Saint-Esprit, qui, de stérile quelle était auparavant, la rend féconde en vertus et en œuvres saintes.

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Un autre frère lui demanda comment il fallait faire pour devenir véritablement humble. A quoi il répondit que c'était par la crainte de Dieu qu'on y parvenait. «Mais, ajouta ce frère, comment acquérons-nous la crainte de Dieu ? » Et il lui répondit : « Il me paraît qu'on y parviendra si l'on prend soin de se désoccuper de toutes sortes d'affaires pour ne s'occuper que de la pensée de la mort et du jugement de Dieu, en y joignant le travail et la mortification du corps. »

Crone édifiait aussi les frères par les récits qu'il leur faisait des actions et des vertus de saint Antoine. Il leur dit entre autres choses, que ce saint ayant demandé un jour au Seigneur qu'il lui fît voir l'état des justes et des pécheurs après leur mort, et ayant persévéré un an entier dans la même prière, Dieu lui fit voir un Ethiopien dont la tête semblait toucher les nues, et les âmes qui volaient comme des oiseaux dans" les airs. Il vit en même temps que ce géant étendait les bras pour les empêcher de s'élever; que plusieurs tombaient sous sa main et qu'il les précipitait dans un lac aussi vaste que la mer ; mais que d'autres lui échappaient et étaient reçues par les anges ; qu'il entendit ensuite une voix qui lui dit : « Antoine, ces âmes que tu as vues s'élever malgré les efforts de ce géant, sont les âmes justes qui échappent aux pièges du démon, et que4es esprits célestes conduisent au ciel. Mais celles des pécheurs sont précipitées dans les enfers par ce géant, parce qu'elles se sont laissé séduire par les suggestions, en suivant les inclinations de la chair et les sentiments de haine et de vengeance qu'il leur inspirait.

Pallade dit qu'il apprit de Hiérax et de Crone ce qu'il raconte vu. pf de saint Paul le Simple, disciple de saint Antoine. Il parvint enfin à une si grande vieillesse, qu'il avait cent dix ans quand Rufin, ou celui au nom duquel il parle, visitait les solitaires, c'est-à-dire, vers l'an 391. On ignore combien il vécut encore et les circonstances de sa mort. Il eut pour disciple un solitaire nommé Isaac, qui lui succéda aussi dans les fonctions du sacer-

doce. On rapporte de lui qu'il était exempt de fiel et de colère,; et que sa charité le porta à bâtir un hôpital pour les religieux malades et pour les étrangers qui venaient visiter les solitaires.! Il forma un grand nombre de disciples, dont plusieurs furent élevés à l'épiscopal; ce qui n'empêcha pourtant pas qu'il ne fût englobé dans la querelle que Théophile d'Alexandrie suscita à plusieurs solitaires de ce désert au sujet des erreurs d'Origène, dont quelques-uns s'étaient laissé malheureusement prévenir ; de sorte qu'il fut obligé de se retirer à Constantinople auprès de saint Jean Chrysostome. Nous ne savons rien de plus certain de cet Isaac. Mais il ne faut pas le confondre avec Isaac, prêtre des Cellules, lequel étant encore jeune fut aussi disciple de Crone '.

Pallade parle aussi d'un Crone, qu'un savant critique croit n'être pas différent de celui-ci ; mais Bulteau les distingue, et il paraît, en effet, que Pallade a voulu les distinguer, puisqu'il en fait deux articles différents. Ce dernier Crone était du bourg de Phénix, ou de Phénice, peu éloigné du désert de Nitrie. Ayant résolu de quitter le monde, il sortit de son bourg et mesura quinze mille pas en avant en s' avançant dans le désert, après quoi il s'arrêta, fit sa prière à Dieu et creusa un puits de sept brasses de profondeur, où il trouva une eau excellente. Il fixa sa demeure en ce lieu, bâtit une cellule, et demanda à Dieu la grâce de ne plus retourner aux pays habités.

Sa vertu éclata bientôt; car peu d'années après il fut trouvé digne du sacerdoce, et environ trois cents solitaires se rassemblèrent auprès de lui pour vivre sous sa conduite. On remarque,

1 Le nom d'Isaac était commun à plusieurs solitaires de ce désert et qui vivaient en môme temps, ce qui rend leur histoire un peu embrouillée ; car il y a eu' un Isaac de Nitrie, un autre que Cassien fait parler dans ses conférences, un troisième au désert de Scété, un quatrième au désert des Cellules, un disclple de l'abbé Apollon, un interprète de saint Antoine, un enfin prêtre et abbé de Constantinople.

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entre les autres, un frère appelé Jacques et surnommé le Boiteux, qui était très-éclairé dans la science des Saints, et avait eu le Donneur de converser avec saint Antoine, de même que Crone dont nous parlons. Celui-ci servit à l'autel pendant soixante ans, et dans tout ce temps il subsista du travail de ses mains et ne sortit point de sa solitude.

Hiérax fut d'abord solitaire au mont Porphyrit et y demeura quatre ans. Ensuite il se retira à celui de Nitrie, qu'il fut obligé de quitter vingt-cinq ans après pour se dérober aux poursuites de Théophile d'Alexandrie et se réfugier auprès de saint Jean Chrysostome. Il retourna après l'orage dans la solitude, où il y a apparence qu'il vivait encore en liOS. On dit de lui qu'il ne parlait jamais des affaires du siècle, et qu'il ne souffrait pas non plus qu'on lui en parlât. Un frère lui demandant des avis pour sa conduite, il lui répondit : « Restez dans votre cellule, nourrissez-vous-y selon vos besoins ; mais donnez-vous de garde de médire de votre prochain et vous vous sanctifierez. » Les démons pour le décourager lui dirent un jour : « Vous avez encore cinquante ans à vivre, comment pourrez-vous soutenir si longtemps les travaux de la vie solitaire ? » Mais il les mit en fuite en leur répondant : « Hélas ! vous m'affligez de me dire que ma course doit sitôt finir ; car je m'étais préparé à vivre deux cents ans dans ce désert dans l'exercice de la pénitence. » ^ Il y a eu un autre Hiérax qui fut contraint, à l'âge de quatrevingt-dix ans, de quitter son désert comme le premier, pour chercher un asile auprès de saint Jean Chrysostome. Il avait demeuré longtemps avec saint Antoine, et s' étant retiré à Nitrie il y racontait ce qu'il avait vu de ce saint Patriarche. Il rapportait aussi cette belle sentence d'un ancien solitaire : « Si un religieux sait un abbé sous lequel il peut profiter beaucoup, et ne va pas se mettre sous sa conduite, parce qu'il craint de n'y pas trouver ce qui lui est nécessaire pour la vie, il montre par là qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu. »

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Il est parlé dans les Vies des Pères de Nltrle d'un homme de bien nommé Apollon, qui ne paraît pas avoir fait profession de l'état monastique dans toute la rigueur; mais qui n'en avait pas moins les vertus et les mérites par ses œuvres de charité. Il avait été engagé dans le négoce, et ayant renoncé au siècle, il se retira au mont de Nitrie, où il employa son bien et ses soins au soulagement des vieillards et des malades de ce désert ; car ne pouvant point travailler des mains ni transcrire des livres à cause de son grand âge, il crut qu'il devait se consacrer à exercer la charité envers les frères selon qu'il était en son pouvoir. Ainsi il faisait venir d'Alexandrie tout ce qu'il pouvait acheter pour leur consolation, et ne manquait pas tous les jours de les visiter depuis le grand matin jusqu'à l'heure de none, allant de cellule en cellule pour voir si quelqu'un était malade et de quoi il pouvait avoir besoin. Il leur portait des raisins secs, des grenades et d'autres adoucissements. Il persévéra dans cette excellente œuvre, quoiqu'il fût fort âgé, jusqu'à la fin de ses jours, et étant près de mourir, il laissa un imitateur de sa charité qu'il pria trèsinstamment de continuer le même office. Ce qui fut une grande ressource aux pauvres solitaires, qui, dans un pays aussi désert, avaient un extrême besoin de ce secours, car ils n'étaient pas moins de cinq mille.

Jacques ' le Boiteux dont nous avons dit plus haut un mot en passant, demeurait avec Grone, et avait connu comme lui saint Antoine, ce qui apparemment avait dès lors formé entre eux une liaison particulière. Pallade le vit après l'an 391. Il dit de lui qu'il était fort éclairé dans la science des Saints. Il paraît qu'il ne

« Il y a eu plusieurs solitaires appelés Jacques. Bulteau parait attribuer à un autre de ce nom les sentences que nous venons de rapporter ; niais il avoue qu'il ignore le lieu où il a vécu. Il appelle Jacob, celui qui vivait avec Crone. Il y a eu aussi un autre Jacques bien plus récent, qui demeurait au désert des Cellules. Un autre, ermite en Palestine, qui, après avoir vécu saintement, eut le malheur de faire une grande chute et se releva par la pénitence. Un autre, disciple de saint Maron en Syrie, et un autre reclus en Mésopotamie.

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faut pas le confondre avec Jacques, économe d'un monastère en Arabie. On rapporte quelques sentences de l'abbé Jacques ou Jacob. Il disait que quand on nous loue, nous devons nous humilier intérieurement en pensant aux péchés que nous avons commis, et comprendre par là que nous ne méritons pas qu'on nous donne aucune louange. Il disait encore que la crainte du Seigneur fait dans notre cœur ce que fait une lampe qu'on porte dans un lieu obscur. Elle l'éclairé de même, et lui montre à pra^ tiquer toutes les vertus et à être fidèle à la loi de Dieu. Il ne suffit pas, disait-il encore, de dire cle belles paroles pour se sanctifier : les hommes d'aujourd'hui sont féconds en paroles ; mais il faut aussi des œuvres. Voilà ce que Dieu demande de nous, et non pas tant de paroles qui ne sont suivies d'aucun fruit '.

Benjamin fut un modèle parfait de patience dans une longue et douloureuse maladie dont Dieu l'éprouva. Il avait fait de trèsgrands progrès dans les vertus religieuses, et Dieu lui accorda le don de guérir toutes sortes de malades, ce qu'il faisait en leur imposant les mains ou en leur donnant d'une huile qu'il avait bénite. Huit mois avant sa mort il devint hydropique, et son corps s'enfla si prodigieusement, au rapport de Pallade, qui en parle en témoin oculaire, qu'on pouvait à peine enfermer son petit doigt avec les deux mains. On fut obligé à cause de cela de lui construire une cellule plus spacieuse, où il ne pouvait pour-

i Ce serait ici le lieu de parler d'Ammone, Dioscore, Eusèbe et Euthyme frères, et appelés les grands frères à cause de k-nr taille. Ils furent disciples de saint Pambon et habitants du désert de Nitrie. On les accusa d'origénisme et ce point d'bistoire est fort embarrassé. Nous n'en dirons rien ici, ne nous étant proposé que d'édifier et non pas de faire un ouvrage de critique. Du reste la faute des grands frères, quelle qu'elle soit, ne saurait rejaillir sur leur maître saint Pambon, comme le remarquent fort bien les continuateurs de Bollandus. Ce grand Saint fut toujours exempt du moindre soupçon en matière de doctrine.

Mentionnons aussi parmi les solitaires les plus vénérés du désert de Nitria, amis ou disciples de saint Pambon, Payson et Héraclides.

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tant pas demeurer couché, et après sa mort on n'en put retirer son corps sans arracher auparavant le seuil et les gonds de la porte. Ses douleurs étaient si aiguës et sa résignation si parfaite, que les solitaires le regardaient comme le Job de leur siècle. C'est ainsi que le prêtre de Nitrie l'appelait, en y conduisant Pallade pour l'édifier par la vue de ses souffrances, et de la douceur d'esprit avec laquelle il les supportait. La compassion dont cet historien dit qu'il fut touché en le voyant, ne lui permit pas de le regarder fixement. Il en détourna aussitôt les yeux ; ce que Benjamin ayant aperçu, il lui dit, et à ceux qui étaient avec lui : « Priez Dieu pour moi, mes enfants, afin que mon homme intérieur ne soit pas hydropique, car quant à ce corps, il ne m'a servi de rien quand il s'est bien porté, et il ne me nuit pas non plus maintenant qu'il est malade. » Ce qui est encore remarquable, ajoute Pallade, c'est qu'il continuait dans cet état de guérir miraculeusement les autres malades. Dieu lui ayant accordé ce don merveilleux pour lui faire pratiquer la charité envers le prochain, tandis que, pour l'enrichir de mérites par l'exercice de la patience, il le laissait dans cet état de douleur. Il passa quatre-vingts ans, dit le même auteur, dans une vie irrépréhensible et toute sainte. Sa mort doit être arrivée en 392 ou 393.

C'est de saint Nil que nous tenons l'histoire du solitaire Albien, dont il a fait un grand éloge. Il est vrai que Pallade parle d'un Albin qu'il avait vu à Nitrie et aux Cellules. Il dit qu'il alla avec lui voir Paphnuce, surnommé Céphale, et visiter le désert de Scété. Il dit encore que cet Albin alla avec Évagre et Ammonius voir saint Jean de Lycople. On rapporte aussi du même Albin, qu' Évagre étant pressé d'une violente tentation, vint la lui découvrir, parce qu'il avait beaucoup de confiance en ses lumières, et qu'il en reçut pour avis de ne pas demeurer seul. C'est là tout ce qu'on trouve de cet Albin dans le Recueil des Vies et des paroles remarquables des Pères des déserts; mais il

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n'est pas certain que ce soit le même qu Albien dont nous allons parler.

Celui-ci était d'Ancyre en Galatie. Il servit Dieu fidèlement dès qu'il fut capable de le connaître. Comme il était très-beau de visage, il ne plut que trop contre son dessein à quelques personnes, qui tâchèrent de le séduire ; mais Dieu lui fit la grâce d'échapper à leurs pièges.

Cette intégrité de mœurs et sa conduite régulière lui concilia l'estime des ecclésiastiques d'Ancyre, jusqu'au point qu'ils le pressèrent beaucoup d'entrer dans le clergé, et même de se laisser ordonner prêtre \ bien qu'il n'eût pas l'âge prescrit par les canons. Il s'en défendit de tout son pouvoir, et s'il fut ordonné réellement, ce qui n'est pas établi, il est sûr qu'il ne voulut point s'engager à la conduite des âmes, et qu'il préféra d'embrasser la vie monastique.

Il pensa d'abord à se faire anachorète ; mais considérant qu'il n'était pas de la prudence de l'entreprendre sans s'être exercé auparavant à la pratique de l'obéissance, selon l'usage établi par les solitaires, il entra dans une communauté de fervents religieux qui était gouvernée par l'abbé Léonce.

Cet abbé, dit saint Nil, était un saint personnage, encore plus élevé dans la perfection que ceux qui vivaient seuls dans le désert. Il joignait l'action à la contemplation, et excellait dans l'une et dans l'autre. Mais surtout il avait reçu de Dieu un talent merveilleux pour former les novices aux devoirs de la vie religieuse. Tel était l'abbé Léonce, sous lequel Albien apprit les éléments de la religion. On ne sait pas si c'était Léonce prêtre, et depuis évêque d'Ancyre, ou un autre du même nom qui vivait dans ce temps-là, mais Albien en reçut de grands secours pour son avancement spirituel. Il alla ensuite à Jérusalem visiter les saints Lieux et les solitaires qui fleurissaient dans ces contrées ; et leurs

* Albin dont parle Pallade était diacre.

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bons exemples, joints aux instructions salutaires qu'il en reçut, contribuèrent également à lui faire faire de nouveaux progrès dans la perfection de son état. Enfin il se retira à la montagne de Nitrïe, où il se fixa pour le reste de ses jours.

Ce fut là qu'il entreprit avec une ardeur toute nouvelle l'ouvrage de sa perfection comme s'il n'eût fait que de commencer. Son principal soin fut de vivre inconnu aux hommes ; et bien qu'il eût acquis de grandes connaissances dans la science des Saints sous son premier supérieur et les solitaires de la Palestine, il se soumit avec la docilité d'un jeune novice à la conduite des anciens qu'il trouva au désert de Nitrie, et cacha autant qu'il put le rang qu'il tenait dans la cléricature, pour s'exercer avec moins d'obstacle dans la dépendance et l'humiliation.

Il se renferma tout entier dans le soin de son salut, et pour cela il bannit autant qu'il put de son esprit le souvenir du monde, n'en parlant jamais, ni n'en voulant jamais qu'il lui en fût parlé; ainsi tous ses entretiens roulaient sur des sujets utiles à l'âme. Sa vie était un continuel exercice de prière, de mortification et de travail. Il passait la plus grande partie du jour et de la nuit à méditer ou à chanter des psaumes ; il ne vivait que de pain et d'eau ; il couchait sur un sac de peau de chèvre ; il gagnait son pain par le travail de ses mains, et disait à ce sujet que celui qui subsiste par la libéralité des autres est moins libre à donner des avis, et est quelquefois tenté de taire la vérité à ceux qui ]ui font du bien, par la crainte de leur déplaire.

La pauvreté qu'il pratiquait était des plus rigoureuses. Nonseulement il ne maniait pas d'argent, il ne le connaissait même pas. 11 ne portait ni souliers ni sandales, et n'eut jamais d'autre habit que celui qu'il avait apporté en entrant au désert de Nitrie. Enfin il ne possédait pour tout meuble qu'un seul livre qu'il lisait de temps en temps pour son instruction. Aussi disait-il que c'était être roi que de vivre dans une entière pauvreté, et qu'en faisant ainsi on se délivrait des vaines sollicitudes et des chagrins dévorants que causent les richesses.

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Voilà quelle fut la conduite de cet admirable solitaire, regardant la vie présente comme un songe, où l'on est heureux ou malheureux plutôt par imagination que réellement, et tâchant par des efforts journaliers de se rendre digne des biens de la vie future, qui sont les seuls biens solides et permanents, et qu'on ne craint point de perdre comme ceux d'ici-bas.

Comme nous l'avons dit, les religieux des déserts de Nitrie suivaient généralement la règle donnée par saint Macaire d'Alexandrie. Une partie de cette règle nous est parvenue dans la collection de saint Benoît d'Aniane. Les premiers articles renferment des recommandations générales de la pratique des vertus, à la tête desquelles on place le grand précepte de l'amour de Dieu. Viennent ensuite des prescriptions de détail. Ces prescriptions étant identiques à celles que contiennent les règles données par les autres patriarches du désert, nous croyons inutile de nous y arrêter.

On trouve dans la même collection une épître de saint Macaire à ses religieux. Nous en reproduisons quelques lignes qui offrent un intérêt particulier à cause des précautions que prend le Saint pour empêcher ses disciples, dont les moins zélés vivaient d'herbes assaisonnées d'un peu d'huile, de céder à la gourmandise.

Après avoir parlé des funestes effets de ce vice dans ceux qui s'en laissent dominer, il ajoute : « De même que plus on met du bois au feu, plus on en augmente les flammes, ainsi plus on charge l'estomac de viandes, plus on excite la concupiscence. La gourmandise en est la mère nourricière. Eussions-nous assoupi celle-là par la mortification, elle se réveillera bientôt en suivant celle-ci. Il n'est rien de si dangereux que la gourmandise et la désobéissance : l'une et l'autre donnent la mort à l'âme. Quelle différence d'un religieux dominé par l'intempérance de celui qui pratique la sobriété ? Celui-ci ayant l'estomac libre, s'élève sans peine à Dieu dans la ferveur de son oraison. L'autre au contraire,

appesanti par un excès de nourriture, s'assoupit lorsqu'il faut prier. Le religieux sujet à la gourmandise ne soupire qu'après la table. Celui qui est sobre n'ambitionne que la pureté du cœur. Le religieux gourmand est semblable à un soldat lâche et timide, qui tremble quand la trompette l'appelle au combat. Il ne peut entendre qu'on lui parle de jeûne et d'abstinence. »

Saint Macaire parle ensuite de la chasteté et de l'obéissance, et termine en disant que la gloire d'un moine est de souffrir la tribulation avec résignation, de ne rien désirer des choses présentes, d'aimer Dieu de tout son cœur et le prochain comme soimême.

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