PERSECUTION DES SOLITAIRES DE NITRIE
sous l'empereur valens.
Nous rapportons ici l'histoire de la persécution que les solitaires souffrirent de la part des ariens, sous l'empereur Valens, parce qu'elle se fit plus sentir dans le désert de Nitrie que dans les déserts voisins. Saint Athanase étant mort (373) , les catholiques lui donnèrent pour successeur un prêtre de sainte vie et d'une foi éprouvée, appelé Pierre, que lui-même leur avait désigné avant de mourir. Mais les ariens, qui avaient toute la faveur de l'empereur, ne l'y laissèrent pas longtemps. Euzoïus, évêque arien d'Antioche, vint aussitôt à Alexandrie avec des ordres du prince à Pallade, gouverneur de la province et idolâtre, pour y mettre sur la chaire patriarcale un certain Luce, homme corrompu jusqu'au fond de l'âme et arien passionné.
Ainsi Pierre, le légitime évêque, fut-il contraint de céder à la force, et il se retira à Rome, comme au port de la communion catholique.
SOLITAIRES DE NITRIE. — PERSÉCUTION. ftll
L'intrusion de Luce, dans cette capitale d'Egypte, se lit d'une manière digne de la détestable secte dont il était un des plus puissants suppôts. Au lieu des évêques, des prêtres et des diacres, qui devaient y assister ; au lieu des moines et du peuple fidèle qui étaient en usage d'y chanter des hymnes sacrés, on le vit escorté par des soldats sous les ordres du comte Magnus, surintendant des finances, le même qui, sous Julien l'Apostat, avait brûlé l'église de Béryte, et sa pompe fut encore honorée par les païens, qui ne le reconnaissaient pas moins pour ennemi de Jésus-Christ, qu'ils l'étaient eux-mêmes.
A peine fut-il dans la ville, qu'il y commit contre les catholiques tous les excès dont on sait que l'hérésie est capable, lorsqu'elle peut suivre en liberté les transports de sa fureur. Il n'épargna ni les églises, ni le clergé, ni les vierges sacrées. Il n'eut égard ni à l'âge, ni à la faiblesse du sexe : tout se ressentit de sa cruauté. C'était peu de traduire les catholiques en prison ; on renouvela contre eux les tourments que les empereurs païens avaient employés dans les persécutions précédentes. On déchira les uns avec des peignes de fer et des lanières de cuir ; on en brûla d'autres avec des torches ardentes; on en exposa d'autres aux bêtes sauvages ; on massacra des vierges ; on appliqua des enfants à la question dont ils moururent, et on exposa ensuite leurs corps pour être dévorés par les bêtes, sans qu'il fût permis aux parents de les ensevelir.
Alexandrie parut alors par les brigandages de Luce, comme une ville qu'on a prise d'assaut, où l'on ne voyait que pillage et que meurtre, où l'on n'entendait que cris et que lamentations. Mais comme si l'on avait voulu renchérir sur la cruauté, en ôtant aux fidèles la consolation de gémir sur tant de maux, le préfet Pallade fit défense de pleurer; et outre qu'on fit périr par le glaive plusieurs fidèles, qui avaient pris part à la douleur des parents dont les enfants étaient morts par la violence des tortures, on fit emprisonner vingt-trois personnes, qui paraissaient avoir
témoigné leur douleur par leurs larmes, et après les avoir déchirées à coups de fouet et tourmentées par la question, on les envoya travailler les uns à Phéno dans la Palestine, aux mines de cuivre, et les autres à Proconèse danslaPropontide, aux carrières de marbre, et la plus grande partie de ces bienheureux proscrits étaient des solitaires respectables par la sainteté de leur vie. Mais pour revenir à notre sujet, Lu ce n'ignorant pas combien les saints moines avaient en horreur l'impiété arienne, et que selon la recommandation que saint Antoine le Grand leur avait faite, ils ne voulaient point avoir de commerce avec ceux qui la soutenaient, Luce, dis-je, tourna sa fureur contre eux, et se proposa ou de les forcer de renoncer à la foi de Nicée, afin que leur désertion entraînât celle des autres fidèles, qu'ils soutenaient par leurs \ exemples, ou de les exterminer s'ils refusaient de se soumettre. 9 II choisit, pour cette guerre d'une espèce nouvelle, des tribuns, des colonels, des généraux, avec environ trois mille soldats, tant d'infanterie que de cavalerie, comme s'il eût été question d'aller combattre contre les barbares, et partit d'Alexandrie dans cet équipage accompagné du général des troupes d'Egypte, avec ordre aux soldats de piller et de massacrer tous les serviteurs de Dieu.
Ils arrivèrent ainsi dans les déserts, et n'y trouvèrent, dit Socrate, que de pauvres ermites occupés à leurs exercices ordinaires, qui étaient de prier, de guérir les malades par leurs oraisons, et de chasser les démons des corps des énergumènes. Ils n'y trouvèrent que des Saints, bien éloignés d'opposer la force à la force ; mais tout prêts à répandre leur sang plutôt que de trahir la cause de la foi ; que des anacharètes tout nus, qui n'étendaient pas même le bras pour parer les coups qu'on leur donnait, et qui, présentant, comme des agneaux, le cou pour recevoir la mort, ne disaient que ces paroles du Sauveur du monde : Mon ami, à quelle fin êtes-vous venu ici ?
Une si grande douceur, jointe à l'évidence des miracles, aurait
dû toucher Luce et ceux qui étaient à ses ordres ; mais bien loin d'y faire attention, ils commencèrent par interdire aux religieux l'entrée de l'église où ils s'assemblaient pour prier; et employant tout de suite les armes contre. eux, ils leur firent souffrir des maux inexprimables ; à quoi le détestable Luce avait encore plus de part que les soldats. Ceci se passa principalement dans le désert de Nitrie, où saint Jérôme et Orose assurent qu'on fit périr des troupes entières de solitaires.
Il semblait, ajoute Socrate, qu'on voyait renouveler alors ce que le saint Apôtre a dit des anciens justes ; car plusieurs souffrirent les moqueries, les fouets, la nudité, les chaînes, les prisons. On lapidait les uns ; on faisait périr les autres par le tranchant de l'épée; d'autres étaient obligés d'errer dans les déserts, couverts seulement de peaux de brebis ou de chèvre, privés de tout secours, affligés, exposés à toutes sortes d'incommodités, eux dont le monde n'était pas digne. Ils passaient ainsi leur vie, se cachant dans les déserts les plus reculés, dans les montagnes, , dans les antres et les cavernes, et ils souffraient tout cela à cause de leur foi ; mais la Providence le permettait ainsi pour le salut des autres fidèles, que l'exemple de leur patience encourageait puissamment à se soutenir dans le bien.
Dans la chaleur de cette persécution, Mélanie l'Ancienne nourrit pendant trois jours cinq mille solitaires qui s'étaient cachés pour se dérober à la fureur des hérétiques, et après ces violences, Luce, se lassant de voir triompher tant de généreux confesseurs de la foi orthodoxe, conseilla au général de bannir ceux d'entre eux qui étaient regardés par tous les religieux de ces déserts comme leurs pères, savoir, les deux Macaires, saint Pambon dont nous avons parlé, Isidore et Héraclides.
Ces grands hommes, que Rufin appelle les conducteurs des troupes du Seigneur, armés non de lances ou de traits, mais de la foi et de la piété, étaient dans leurs cellules, attendant en prière les soldats qu'on disait devoir bientôt arriver pour les faire
àih VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.
mourir. On leur amena dans ce temps-là un homme perclus de tous ses membres. Ils le frottèrent d'huile, lui commandèrent au nom de Jésus-Christ, que Luce persécutait, de se lever, de se tenir ferme sur ses pieds, et de s'en retourner ainsi chez lui ; et aussitôt il se trouva guéri.
Ce prodige prouvait bien efficacement que la vérité était de leur côté; mais leurs persécuteurs n'en devinrent que plus furieux. Luce les fit enlever secrètement durant la nuit, et les fit conduire à une île d'Egypte environnée de marais, et dont les habitants étaient tous idolâtres, se flattant qu'ils n'en recevraient aucun secours, et que plutôt ils en seraient troublés dans leurs exercices monastiques.
Cependant la Providence qui veillait sur ses serviteurs, en disposa bien autrement, et fit tout tourner à l'avantage de la foi et à la honte de ceux qui la combattaient. Le nom de Jésus-Christ était inconnu dans cette île, et les démons y avaient un temple très-ancien, respecté souverainement des insulaires, et un sacrificateur qui n'était pas moins révéré que leurs idoles. Dès que ces esprits de ténèbres sentirent que la barque qui portait nos bienheureux exilés approchait de la côte, ils témoignèrent sensiblement un trouble et une frayeur extraordinaires, et l'un d'eux entrant dans le corps de la fille du sacrificateur, l'agita d'une si étrange manière, qu'elle courait partout grinçant les dents, jetant de l'écume par la bouche, se roulant par terre et poussant des cris qui allaient jusqu'au ciel. Ce tragique spectacle attira quantité de monde après elle, lorsque tout à coup on la vit enlevée dans les airs au grand étonnement des spectateurs, qui n'étaient pas moins effrayés que surpris. Ils la suivirent des yeux pour savoir ce qu'elle deviendrait, et elle fut portée jusqu'au lieu où les Saints ne faisaient que d'aborder. Là se jetant à leurs pieds, et le démon parlant par sa bouche, s'écria : « 0 que votre puissance est terrible, serviteurs de Jésus-Christ ! Faut-il que vous veniez nous chasser d'un lieu où nous sommes depuis si long-
.'temps ? Nous nous y étions cachés après avoir été bannis de partout, et nous nous flattions d'être à couvert de vos traits dans cette petite île, où demeurant inconnus à cause des marais d'alentour, nous laissions le reste du monde en repos, et voilà que par votre arrivée nous perdons le seul asile qui nous restait. Assurément vos persécuteurs ne vous ont pas envoyés ici pour vous nuire, mais pour nous en chasser. Nous nous retirons donc, y étant contraints par la force de votre vertu. Prenez possession des terres et des peuples que vous prétendez vous appartenir. »
Comme le démon parlait ainsi, les saints solitaires firent leur prière et l'obligèrent de sortir du corps de cette fille. Il l'abandonna bientôt; mais ce fut en l'agitant avec tant de violence, qu'il la laissa étendue par terre comme morte. Les saints la relevèrent et la rendirent à son père, parfaitement saine de corps et d'esprit.
L'évidence de ce prodige frappa si fort le peuple, qui était accouru en foule, qu'il fut disposé sans beaucoup de peine à embrasser la loi de Jésus-Christ. La fille qui avait été guérie, son père et tous les païens qui se trouvaient présents, se prosternèrent aux pieds de ces nouveaux apôtres, et les supplièrent de leur apprendre ce qu'ils devaient faire pour être sauvés. Leur exemple entraîna tout ce qui restait d'habitants dans l'île. Ils reçurent avidement les instructions que les saints leur donnèrent, et embrassèrent la foi avec une si vive ardeur, qu'à l'heure même ils se firent baptiser, démolirent leur temple, et bâtirent en sa place une église à Jésus-Christ.
C'est ainsi, dit Socrate, que ces hommes admirables, qu'on traitait si cruellement pour la foi de la consubstantialité, croissaient en mérite devant Dieu, sanctifiaient les autres et établissaient la véritable croyance, que leurs ennemis avaient voulu détruire en les persécutant.
Le bruit de ce merveilleux changement parvint bientôt à Alexandrie. Luce en fut saisi de fraveur, et ceux mêmes qui 1. 27
étaient de son parti faillirent se soulever contre lui, considérant qu'en déclarant la guerre à ces serviteurs de Dieu, il l'avait déclarée à Dieu même. De sorte que craignant des suites plus fâcheuses, il ordonna secrètement de rappeler ces bienheureux exilés, et de les laisser retourner en liberté dans leurs solitudes.