‹ Les Vies des Pères des déserts d'OrientChapitre 53 sur 61 · LE DESERT DES CELLULES ET SAINT MAC AIRE D'ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

LE DESERT DES CELLULES ET SAINT MAC AIRE D'ALEXANDRIE

Le désert des Celles ou Cellules fut ainsi appelé à cause du grand nombre de cellules qu'on y avait bâties. Ce désert n'était éloigné de Nitrie que de deux ou trois lieues.

Saint Macaire d'Alexandrie qu'on appelle le Jeune, pour le distinguer de saint Macaire d'Egypte surnommé l'Ancien, dont nous parlerons ailleurs, s'y rendit aussi célèbre que celui-ci le fut dans le désert de Scété. Son nom, qui en grec signifie heureux, pourrait être appliqué à tous les solitaires, qui dans les travaux d'une vie dévouée au renoncement à soi-même, à la plus rigoureuse pénitence et à la pratique des vertus, ont goûté heureusement les douceurs de la vie spirituelle, et cette paix inestimable que le monde ne connaît point, et qui surpasse, comme dit saint Paul, toute consolation humaine. Mais sans nous arrêter à cette interprétation, qui ne fait rien à l'histoire, nous pouvons dire en faveur du Saint dont nous parlons, que s'il porta ce nom comme son nom propre, il y répondit aussi par le bonheur d'une vie sainte, et qui fut une des plus admirables que l'histoire monastique nous ait proposée.

Il était originaire d'Alexandrie, où sa profession fut d'abord de

» Vit. PP., Cassien, Palladc, Tillemont, Cotelier.

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vendre des dragées et des fruits; ce qui n'a pas empêché qu'on ne lui ait aussi donné le titre de bourgeois de cette ville. Il n'y demeura pas longtemps; mais le grand amour qu'il avait pour la solitude le porta à se rendre auprès de saint Antoine, qu'il choisit pour son conducteur dans les premières années de sa retraite. On lit dans le Martyrologe des Coptes, que ce Saint lui donna l'habit monastique et lui prédit ce qui lui arriverait dans le cours de sa vie. En effet, Dieu manifesta dès lors au saint abbé par une merveille évidente, qu'il destinait Macaire à de grandes choses. Saint Antoine avait fait dans une occasion un grand amas de rameaux de palmier pour faire des nattes. Comme ils étaient parfaitement beaux, Macaire le pria de lui en donner quelquesuns. Il lui répondit : « Il est écrit : Vous ne désirerez point le bien de votre prochain. » Mais à peine eut-il achevé ces paroles, que les rameaux devinrent aussi secs que si le feu y eût passé. Saint Antoine, étonné de ce prodige, lui dit : «Je comprends que le Saint-Esprit repose sur vous. Je vous considérerai désormais comme l'héritier des grâces dont Dieu a daigné me favoriser. »

Il se trouva quelque temps après dans sa solitude extrêmement affaibli, sans doute par ses grandes austérités, et le démon faisant allusion à ces paroles de saint Antoine, lui dit : « Puisque tu as reçu la grâce d'Antoine, que n'en uses-tu pour obtenir de Dieu de la nourriture et des forces, afin que tu puisses marcher dans le chemin que tu as à faire. » Mais il le repoussa par ces paroles : « Le Seigneur est ma force et ma gloire, et quant à toi, n'entreprends pas de tenter son serviteur. » Cela n'empêcha pas que cet esprit de malice ne vînt de nouveau lui tendre un piège. Il prit la figure d'un chameau chargé de vivres, et vint s'arrêter auprès de lui. Macaire soupçonna sans peine que c'était une illusion de sa part. Il se mit en prière, et aussitôt la terre s'ouvrit et engloutit l'animal fantastique.

On rapporte aux premières années de sa profession monastique, ce qu'on dit de lui, que pendant quatre mois il alla tous

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les jours visiter un frère, sans pouvoir lui parler; parce qu'il le trouvait toujours en oraison. Ce qui lui fit dire dans un sentiment d'admiration : Voilà véritablement un ange de la terre.

Après avoir reçu et mis à profit les instructions de saint Antoine, il quitta la Thébaïde et vint au désert de Scété. Il fut le premier qui y bâtit un monastère, s'il en faut croire l'auteur du sixième livre de la Vie des Pères. Il est certain qu'il y avait une cellule et qu'il s'y rencontra souvent avec saint Macaire d'Egypte. Il en eut une aussi en Libye et une autre à Nitrie ; mais son principal séjour fut au désert des Cellules, où il exerça les fonctions du sacerdoce, ayant été fait prêtre peu de temps après l'autre saint Macaire.

Ces différentes cellules étaient plus propres à satisfaire son amour pour la pénitence, qu'à le garantir des injures de l'air ; car les unes étaient sans fenêtres, et il y passait tout le carême assis dans l'obscurité. Une autre était si étroite qu'il ne pouvait pas s'y étendre de tout son long. Celle de Nitrie était la plus spacieuse, parce qu'il n'y allait que pour ceux qui s'y rendaient pour lui parler.

Quoique son amour pour le recueillement l'eût fixé davantage au désert des Cellules, il ne se passait rien d'extraordinaire dans les déserts voisins, surtout dans celui de Nitrie, où on ne l'appelât pour déterminer ce qu'on devait faire ; les anciens de ces déserts agissant tous de concert pour l'avantage spirituel des solitaires de leur dépendance.

Saint Macaire se distingua principalement par sa pénitence, par son attrait pour la solitude et pour l'oraison, et par le pouvoir que Dieu lui donna sur les esprits de ténèbres, et d'autres prodiges qu'il opéra, attestés par ses historiens en leur qualité de témoins oculaires.

Nous avons vu que les différentes cellules qu'il avait, étaient des séjours de mortification plutôt que des logements commodes. Il n'était point d'austérités que les autres pratiquaient, qu'il ne

tentât d'en faire de plus grandes. Ayant appris qu'un solitaire ne mangeait qu'une livre de pain par jour, il eut la pensée, pour mieux mortifier son appétit, de rompre son pain à petits morceaux, qu'il mit dans une bouteille de terre, et de ne manger que ce qu'il en pouvait prendre avec les doigts, ce qu'il pratiqua l'espace de trois ans, non sans en souffrir beaucoup ; car, outre la peine qu'il avait à retirer ces petits morceaux, il ne mangeait tout au plus que cinq onces de pain par jour, et ne buvait de l'eau qu'à proportion.

Racontant ceci dans la suite à quelques solitaires, il leur disait agréablement, car il était fort gai dans la conversation : « J'en prenais bien quelques morceaux, mais l'entrée de la bouteille était si étroite que je ne pouvais les en tirer; et néanmoins il fallait bien en avoir quelques-uns, car mon sergent (il entendait son corps) ne me permettait pas de ne point manger du tout. »

On remarque encore que durant toute une année il ne consuma qu'une petite cruche d'huile. Il passait aussi quelquefois le jour sans prendre aucune nourriture, quoiqu'il travaillât beaucoup. Étant allé avec d'autres solitaires plus jeunes que lui pour couper des branches de palmier dont ils faisaient leurs ouvrages, ils le prièrent le premier jour de manger avec eux; ce qu'il fit par condescendance dans un esprit de charité. Mais comme le lendemain ils voulurent de nouveau l'en prier, il s'en excusa, disant qu'il voyait bien qu'ils en avaient besoin, parce qu'ils n'étaient pas assez forts pour soutenir un pénible travail sans rien manger; mais que pour lui il pouvait s'en passer. Il fallait qu'il fût avancé en âge, puisqu'en leur parlant ainsi il les appelait ses enfants.

On lui dit qu'à Tabenne les disciples de saint Pacôme ne mangeaient rien de cuit pendant le carême, et il voulut faire la même chose durant sept ans, ne se nourrissant que d'herbes crues ou de légumes trempés seulement dans l'eau froide. Mais sa ferveur le porta à aller reconnaître par lui-même la discipline de Tabenne, soit pour mieux s'instruire et s'édifier, soit pour y vivre confondu

parmi tant d'austères religieux, et se dérober par là à îa vénération qu'on avait pour lui à Nitrie et aux Cellules.

Le trajet de là à Tabenne était très-long. Il fallait traverser des déserts fort vastes, non sans souffrir extrêmement. Mais cette difficulté ne l'arrêta pas. Il quitta son habit pour n'être pas connu. Il prit celui d'un homme qui gagne sa vie de son travail, et marcha pendant quinze jours dans ces solitudes affreuses jusqu'en Haute- ThéLaïde, où il se présenta à la porte du monastère de saint Pacôme, qu'il pria humblement de le recevoir au nombre de ses religieux. Le saint abbé à qui Dieu ne le fit pas connaître alors, quoiqu'il l' éclairât dans beaucoup d'autres rencontres d'une lumière prophétique, bien loin d'acquiescer à sa» demande, lui dit qu'il était trop âgé pour soutenir le poids des austérités de sa règle; qu'il fallait y être exercé de bonne heure; et que s'il l'entreprenait, il serait tenté d'impatience dans les travaux dont on le surchargerait, ce qui le porterait au murmure, et qu'enfin au lieu de persévérer il quitterait tout, mécontent du monastère, et Tirait décrier ailleurs.

Ce refus ne le rebuta pas. Il persévéra pendant sept jours dans la même demande, quoiqu'il ne reçût du Saint que la même réponse, et fut tout ce temps-là sans manger. Enfin il lui dit : « Je vous conjure, mon Père, de me recevoir, et si je ne jeûne pas et ne fais pas la même chose que les autres, je consens que vous me renvoyiez. » Saint Pacôme touché de sa persévérance, en parla aux autres frères, qui, selon Pallade, étaient au nombre de mille quatre cents, et qui conclurent à l'admettre.

Ceci arriva peu de temps avant le carême, et saint Macaire, attentif à tout ce qu'on faisait pour le faire servir à son avancement spirituel, remarqua que les religieux, suivant chacun l'ardeur qu'ils avaient pour la pénitence, s'étaient proposé, les uns de ne manger que le soir durant la sainte quarantaine, les autres une fois en deux jours, et les autres après cinq jours. Il observa encore que quelques-uns, après avoir demeuré assis tout le jour, occupés à leur travail, passaient toute la nuit debout.

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Ces exemples de mortification animèrent tellement sa ferveur, qu'il fit tremper une grande quantité de feuilles de palmier, et se tint debout à un coin appliqué au travail durant tout le carêmef sans jamais s'asseoir ni même s'appuyer, sans prendre un morceau de pain, mais seulement le dimanche quelques feuilles de chou toutes crues, et en si petite quantité, qu'il les mangeait plutôt pour éviter la tentation de vanité que pour se nourrir. Il garda pendant tout ce temps un rigoureux silence, et lorsqu'il étiit contraint de sortir, il retournait aussitôt à son travail, conservant toujours son esprit et son cœur élevés vers Dieu.

Saint Pacôme occupé au gouvernement général de l'Ordre, ne s'était pas aperçu de la façon dont il avait vécu. Mais les autres religieux, et surtout ceux qui étaient les plus austères, y avaient pris garde, et ils en furent si frappés, qu'ils en portèrent leurs plaintes à leur abbé, disant qu'il leur avait amené un homme qui vivait comme s'il n'était qu'un pur esprit, sans chair et sans os, et qui ne semblait n'être venu chez eux que pour les condamner. Ils le prièrent en conséquence de le congédier, et avouèrent que s'il demeurait davantage, ils ne pouvaient plus eux-mêmes y tenir.

Le saint abbé s'informa sur ces plaintes du détail de sa conduite. Il en fut surpris, et il comprit qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans cet inconnu et qu'il n'était pas à commencer dans les travaux de la vie religieuse. Il ne lui en ditpourtant rien ; mais il eut recours à la prière, pour obtenir de Dieu qu'il le lui fit connaître. Il lui fut révélé que c'était Macaire, dont la réputation était répandue dans tous les déserts. Après qu'il eut fini son oraison, il alla droit à lui, le prit par la main, le conduisit à la chapelle où était l'autel, et l'embrassant tendrement, il lui parla ainsi : « C'est donc vous, ô vénérable vieillard? Vous êtes Macaire, et vous me l'avez caché. Il y a longtemps que j'ai entendu parler de vous et que je désirais de vous voir. Je vous dois des actions de grâces d'avoir humilié mes enfants. Vous leur avez ôté par votre exemple tout sujet de s'enfler de vanité, et d'avoir des sentiments

trop avantageux d'eux-mêmes à cause de leurs austérités. Retournez je vous supplie à votre solitude, et priez pour nous.

Avant qu'il se retirât, saint Pacôme le pria de lui dire s'il devait reprendre les religieux qui n'étaient pas bien réglés; et il lui répondit : « Punissez selon les lois de la justice ceux qui sont soumis à votre discipline. Quant aux autres, ne les jugez point icor.5, 15. et ne les condamnez point; car il est écrit : Ne jugez-vous pas ceux qui sont des vôtres? Mais pour ceux qui n'en sont pas, c'est Dieu qui les juge '•

Cet homme insatiable de pénitences se proposa un jour de combattre le sommeil, pour éprouver s'il pourrait le surmonter. Il le racontait depuis à Pallade, et lui disait : « Je passai pour cela vingt jours et autant de nuits à découvert ; étant brûlé durant le jour par la chaleur, et transi par le froid durant la nuit. Mais au bout de ce temps je fus obligé de me jeter promptement dans une cellule, où je m'endormis, sans quoi je serais tombé en défaillance. »

L'ennemi du salut lui donna, dans une autre rencontre, par des tentations contre la pureté dont il l'assiégea, l'occasion de pratiquer une mortification terrible. Il alla au marais de Scété s'exposer nu aux moucherons, dont les aiguillons dans cet endroit sont si pénétrants, que la peau même des sangliers n'est pas à l'épreuve de leurs piqûres. Il pratiqua cette pénitence durant six mois, et ces insectes couvrirent son corps de tant de pustules et d'ampoules, que quand il revint à sa cellule on ne put le reconnaître qu'au son de sa voix, et que plusieurs crurent qu'il avait la lèpre.

Un autre acte de mortification, bien moindre que celui-là, et que Pallade rapporte, nous fait connaître en même temps

* On ne sait pas quel âge saint Macaire pouvait avoir lorsqu'il fut à Tabcnne. Tillemont dit qu'il n'avait que quarante-cinq ans ou environ. Cependant saint Pacôme, en refusant de le recevoir, allégua pour raison qu'il était trop âgé, et quand Dieu le lui eut fait connaître il l'appela vénérable vieillard»

combien les religieux qu'il avait sous sa discipline étaient fidèles à sacrifier à Dieu les satisfactions des sens. C'est ici un exemple des plus édifiants et qui mérite d'être rapporté, quoiqu'il soit commun au Père et aux disciples.

Saint Macaire eut envie une fois de manger des raisins. Il le fit connaître, et on lui en apporta aussitôt une grappe toute fraîche ; mais, quand il la vit, il voulut s'en priver, et joignant la charité à l'abstinence, il la fit porter à un frère qu'il croyait en avoir plus besoin que lui, parce qu'il ne jouissait pas d'une grande santé. Celui-ci témoigna d'abord de la joie de ce présent, qui lui était envoyé par un si saint homme ; mais quoiqu'il eût bien désiré d'en manger, il en fit le sacrifice à Dieu, à qui il rendit des actions de grâces, et le porta à un autre, qui également mortifié et charitable n'y toucha point, et le porta aussi à un autre, qui en lit de même. Enfin cette grappe de raisin fut ainsi portée de main en main dans toutes les cellules du désert, qui étaient en grand nombre et assez éloignées les unes des autres, jusqu'à ce que le dernier à qui elle fut offerte, l'envoya à saint Macaire comme un présent qui lui serait agréable, ignorant qu'il l'avait reçu avant tous les autres.

Le Saint reconnut d'abord la grappe ; mais il voulut mieux s'en assurer, et quand il apprit qu'elle avait passé par toutes les cellules sans qu'aucun frère y eût touché, il conçut une grande joie et remercia Dieu de voir tant de mortification et de charité dans ces saints solitaires. 11 ne voulut pas non plus la manger, et cela lui servit de motif de pratiquer les exercices de la vie spirituelle avec une ardeur nouvelle.

Plus ce grand homme s'élevait au-dessus des sens par la pratique de la pénitence, plus aussi il goûtait le bonheur .d'être à Dieu sans réserve, et c'est ce qui lui rendait le commerce des créatures si pénible et la solitude si chère, qu'il aurait voulu trouver un désert inaccessible au reste des hommes, pour y vivre seul avec Dieu seul. Il passa pour cela jusqu'aux lieux les plus

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éloignés qu'il pût trouver des terres habitées, et arriva enfin dans un endroit extrêmement reculé dans le désert, où il trouva des débris d'un ancien édifice et un terrain différent des autres par sa situation et sa fécondité. Pallade, qui le rapporte, assure l'avoir appri's de sa bouche, et c'est sur ce témoignage que nous l'insérons ici, quoique ce qu'il en dit paraisse surprenant.

Il y avait en Egypte une tradition que les deux frères Jannés et Mambré, célèbres par leur magie au temps de Pharaon et de Moïse, avaient fait bâtir dans le fond du désert un superbe édifice pour leur servir de sépulture, où ils avaient fait enterrer une grande quantité d'or, et que cet édifice était renfermé dans un parc rempli de toutes sortes d'arbres chargés d'excellents fruits, s'imaginant qu'après leur mort ils jouiraient dans ce lieu de plaisance d'une vie de délices ; et qu'enfin ce jardin était gardé par les démons que ces enchanteurs semblaient y avoir attachés par leur art magique.

Soit que cette tradition fût fondée ou non ; soit que ce ne fût qu'un artifice des malins esprits qui voulaient empêcher par ce bruit que les solitaires ne s'étendissent davantage de ce côté-là, comme ils occupaient les autres déserts, saint Macaire en ayant ouï parler comme les autres, voulut s'en assurer; outre qu'en y allant il espérait de trouver quelque lieu solitaire, qui favorisât mieux qu'aucun autre son attrait pour la retraite.

Comme il ignorait le chemin qui y conduisait, et que même il n'y avait point de route marquée , il traversa le désert en se guidant par le cours des astres comme les pilotes font sur la mer, et en plantant des roseaux à chaque mille qu'il faisait, pour se guider plus sûrement à son retour.

Après neuf jours de marche il se trouva à un mille seulement de ce monument; et comme c'était à l'entrée de la nuit, et qu'il était extrêmement fatigué, il se coucha par terre et s'endormit. Mais le démon qui veille toujours, rassembla tous les roseaux qu'il avait plantés pour marquer son chemin, et les mit liés en-

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semble auprès de lui pendant qu'il dormait comme pour lui insulter, Dieu le permettant ainsi afin qu'il ne mît l'espoir de son retour qu'en sa divine protection.

A mesure qu'il approcha du parc, des esprits malins l'investirent sous différentes figures, en poussant des cris et faisant du vacarme. Ils lui reprochaient de venir les attaquer jusque dans leur retraite, après que ses moines avaient occupé les autres déserts où ils erraient auparavant en toute liberté ; et lui dirent enfin que, puisqu'il faisait profession d'être solitaire, il se contentât de sa solitude sans envahir la leur.

Je ne veux, répondit l'intrépide serviteur de Dieu, que voir ce Heu, après quoi je me retirerai. Il y entra, en effet, malgré leurs menaces, Dieu qui le protégeait les rendant inutiles; et il trouva entre autres choses un seau de cuivre, que le temps avait à demi rongé, pendu à un puits avec une chaîne de fer, des grenades creusées et desséchées par le soleil, et quelques vases d'or qui avaient été consacrés aux démons.

Il sortit de ce lieu avec la même sécurité qu'il y était entré ; mais le pain qu'il avait porté, ne lui ayant pas suffi pour son retour, il se trouva dans une grande nécessité, et fut tenté d'impatience. Tandis qu'il était dans cette peine, il vit devant lui à la distance d'un stade, ou cent vingt-cinq pas, une personne vêtue d'une robe de lin, portant un vase d'où découlait de l'eau, et qui paraissait l'inviter par là à s'approcher d'elle pour se désaltérer ; mais il marcha trois jours dans l'espérance de l'atteindre, sans qu'il y pût parvenir ; car il la voyait toujours devant lui à la même distance. Enfin, après ces trois jours, il trouva quelques vaches, dont une, qui avait un petit et de qui le pis dégouttait de lait, s'arrêta vis-à-vis de lui et le laissa rassasier de son lait. « Je satisfis à mon besoin, disait-il à Pallade, en lui racontant ceci, et Dieu pour augmenter ses faveurs et faire mieux connaître à un homme faible et misérable comme je suis, la confiance que je dois avoir en son secours, commanda à cette bête

de me suivre jusqu'à ma cellule, à quoi elle obéit et me nourrit toujours de son lait, sans permettre à son petit de la téter. »

Le Saint rapporta donc aux frères ce qu'il avait vu, et quelles étaient les commodités de ce lieu, ce qui donna envie à plusieurs jeunes solitaires d'y aller avec lui ; mais les autres Pères les en détournèrent ; car, disaient-ils, si l'opinion commune que ce lieu a été fait par les magiciens Jannés et Mambré est véritable, on y doit reconnaître l'ouvrage du démon qui s'en veut servir pour nous tromper et pour nous perdre, et s'il est aussi fertile et aussi délicieux comme on l'assure, que devons-nous espérer dans les siècles avenir si nous jouissons dès ici-bas de tant de commodités et de plaisirs? Ces raisons réprimèrent l'ardeur de ces solitaires, qui renoncèrent à ce dessein *.

I Baillet a supprimé cette histoire en donnant la vie de saint Macaire ; mais nous n'avons pas cru devoir l'omettre, après que Tillemont l'a rapportée au long sur la foi de Pallade, et qu'Arnaud d'Andilly, qui s'est piqué dans son Recueil des Vies des Pères de ne rien omettre de douteux, l'a insérée, en remarquant que ce que Pallade en a dit ne peut être plus certain, puisqu'il a demeuré longtemps avec saint Macaire.

II suffit, pour justifier cette histoire, qu'il ait pu y avoir dans ce désert reculé , un monument considérable et bâti d'un temps immémorial par quelque personnage distingué ou par son rang, ou par son opulence, soit pour lui servir de lieu de plaisance, soit pour y être enseveli ; car on sait que les sépulcres dans ces pays, étaient souvent des demeures fort vastes, et cela est visible encore par les pyramides d'Egypte qui ont servi pour la sépulture des rois. Or, comme il arrive souvent que les relations sont altérées en passant de bouche en bouche, il a pu se faire qu'on ait cru en Egypte que l'édifice que saint Macaire alla voir, était aussi ancien que Moïse et Pharaon, qu'il appartenait à deux célèbres magiciens de ce temps, et qu'ils y avaient caché leurs trésors dans l'espérance d'en jouir après leur mort.

Mais cette tradition peut être fausse, supposé qu'elle le soit, sans que l'histoire de Pallade cesse d'être très-véritable. Il a pu être vrai qu'il y avait eu dans ce désert un riche édifice et un lieu de plaisance , dont il restait encore des débris du temps de saint Macaire, et parmi ces débris des vases d'or, do même qu'auprès de la caverne de saint Paul premier ermite, il restait, du temps de saint Jérôme, des vestiges de maisonnettes, où l'on trouvait des outils qui avaient servi à faire de la fausse monnaie, sous le règne de Cléopâtre. Aussi Pallade ne dit pas que saint Macaire trouvât rien qui fut encore bien en état

On voit par là combien Macaire redoutait peu la puissance des démons, étant armé du glaive d'une foi vive et du bouclier de la confiance en Dieu. Aussi avait-il reçu de sa divine bonté une grâce toute particulière pour chasser ces esprits immondes des corps des possédés, et nous en verrons bientôt des preuves en parlant de ses miracles.

Mais ces esprits de ténèbres prirent occasion du pouvoir que Dieu lui avait donné sur eux, pour l'inquiéter par beaucoup de pensées de vanité, qui lui donnèrent bien de l'exercice. Ils lui mirent une fois dans l'esprit qu'il ferait bien de quitter sa cellule et d'aller à Rome, sous le prétexte spécieux d'y exercer la charité envers les malades. Plus il s'efforçait de rejeter cette pensée, plus elle se présentait à son imagination. Un jour qu'il en était plus tourmenté, il se coucha par terre sur le seuil de sa porte, et étendant ses pieds en dehors, il dit hardiment aux mauvais esprits qui le tentaient : « Arrachez-moi d'ici si vous pouvez, et entraînezmoi, alors j'irai où vous voulez me persuader d'aller. Mais si vous ne le pouvez pas, je ne partirai pas de moi-même, et je serai ici jusqu'au soir sans écouter vos suggestions. »

Il ne bougea pas de sa place et les malins esprits ne purent rien sur lui ; mais quand la nuit fut venue, ils recommencèrent à le tenter avec plus de violence. Alors il se leva, prit un panier qui contenait deux boisseaux, l'emplit de sable, le chargea sur ses épaules et se mit à marcher deçà et delà dans le désert. Il fut rencontré dans cet état par le moine Théosèbe, surnommé

dans ce monument. Ce qu'il remarque de plus considérable est un seau de cuivre tout usé par le temps, un puits, une chaîne de fer. quelques vases d'or, et des vestiges d'un parc, avec quelques grenades sèches. Y a-t-il rien dans tout cela qui paraisse incroyable?

Quant aux démons qui infestaient ce monument et qui en voulurent défendre ; proches à saint Macaire, personne n'ignore que ces esprits de ténèbres tourmentaient souvent les solitaires de ces déserts, qui les avaient changés presque en ville par leur nombre, et en temple par leurs longues oraisons; uieu permettant ces persécutions pour éprouver la vertu de ses serviteurs.

Comestor, qui, surpris de le voir, lui dit. « Eh quoi, mon Père, où allez-vous avec ce fardeau? Croyez-moi, déchargez-vous-en sui moi et ne vous tourmentez pas davantage. » — « Je tourmente, lui répondit Macabre, celui qui me tourmente, et qui me voyant si lâche et si paresseux, s'avise de me mettre dans l'esprit d'entreprendre de longs voyages. »

Cet homme de pénitence était aussi un grand homme d'oraison, Tune conduisant à l'autre. Mais l'ordre qu'il gardait dans ses exercices était très-propre à lui en obtenir de Dieu le précieux don. Il distribuait la journée en trois temps, dont l'un était employé à différentes heures, à la prière et à la contemplation, et il ne faisait pas moins de cent oraisons par jour. Il passait l'autre partie du temps au travail des mains, et la troisième à exercer la charité envers les frères, leur donnant des avis et les instructions dont ils avaient besoin.

En partageant le temps entre ces différents exercices, on peut dire qu'il ne perdait point Dieu de vue, soit qu'il priât, soit qu'il agît, conservant dans une grande paix la pureté de son âme par la pureté d'intention qui sanctifiait ses œuvres, et ayant toujours le cœur élevé vers Dieu, quelque chose qu'il fît. Il y avait d'autres solitaires qui faisaient un plus grand nombre d'oraisons que lui. Les uns en faisaient trois cents, d'autres en faisaient jusqu'à sept cents. Pour lui il suivait l'attrait que Dieu lui avait donné, en mêlant la vie active avec la contemplative, et il n'était point jaloux que d'autres fissent plus d'oraisons que lui. On peut même dire avec un savant historien, que la ferveur des siennes récompensait bien ce défaut.

On peut juger encore mieux de son amour pour l'oraison, par le dessein qu'il eut une fois d'y employer quelques jours de suite, sans admettre, autant qu'il pourrait, dans son esprit aucune autre pensée. Voici comme il le racontait lui-même à Pallade : « Après avoir exactement accompli toutes les pratiques de la vie solitaire et religieuse que j'avais voulu entreprendre, il me vint un autre

désir purement spirituel, qui fut démettre seulement durant cinq jours mon esprit en telle assiette que rien ne le pût séparer de Dieu, et qu'il n'eût point d'autre pensée que de lui seul. Je fermai ensuite ma cellule et la clôture qui était devant, afin de n'être point obligé de répondre à qui que ce fût, et me tenant debout, je commençai sur les huit heures du matin à dire à mon âme : Prends garde à ne descendre point du ciel.. Tu as les anges, les archanges, les chérubins, les séraphins, et toutes les puissances célestes ; tu as ton Dieu, l'auteur de toutes choses. N'en pars donc point, ne descends point au-dessous des cieux, et ne te laisse point aller à des pensées basses et terrestres. Ayant passé de la sorte deux jours et deux nuits, le démon en conçut une telle rage, qu'il vint comme une flamme de feu, et brûla tout ce qui était dans ma cellule et même la natte de jonc sur laquelle j'étais debout, en telle sorte que je croyais brûler moi-même. Ce qui m' ayant enfin donné de la crainte, je me désistai le troisième jour de la résolution que j'avais prise, ne pouvant davantage tenir ma pensée dans cette parfaite union, et je descendis dans la considération des choses du monde, Dieu le permettant peut-être ainsi, afin que je ne m'enflasse pas de vanité. »

C'était dans ces oraisons sublimes que ce Saint puisait des lumières extraordinaires, soit pour distinguer les véritables révélations des illusions du démon ; soit pour pénétrer dans les secrets des consciences des frères, et de ceux qui s'adressaient à lui. Le diable vint une fois frapper à la porte de sa cellule et lui dit : « Levez-vous, abbé Macaire, et allons avec les frères faire la prière de la nuit. » Mais, dit Rufin qui rapporte ceci, « le Saint, qui était rempli de Dieu, connut aussitôt l'artifice du démon et lui répondit : « O esprit de mensonge et ennemi de toute vérité, qu'y a-t-il de commun entre toi et cette assemblée de Saints? » — « Tu ignores donc, ô Macaire, lui répondit le démon, que jamais les solitaires ne s'assemblent pour la prière, sans que nous nous y trouvions V Viens-y seulement, et tu verras nos œuvres. » — « Esprit impur,

répliqua le Saint, Dieu veuille réprimer ta malice et dompter ta puissance ! »

Il se mit ensuite en oraison et pria le Seigneur de lui faire connaître si ce dont le démon se vantait était véritable. Puis il s'en alla à l'assemblée où les frères faisaient l'office durant la nuit, et renouvela la même prière à Dieu. Alors il vit comme de petits enfants éthiopiens extrêmement laids , répandus dans toute l'église, qui couraient de tous côtés, et avec tant de vitesse qu'on eût dit qu'ils avaient des ailes.

Or c'était la coutume des solitaires que dans la prière, tous les frères étant assis, il y en avait un qui récitait un psaume et les autres qui l' écoutaient ou répondaient à chaque verset. Ces petits éthiopiens courant deçà et delà, faisaient diverses malices à ceux qui étaient assis. Ils fermaient les paupières aux uns, qui s'endormaient aussitôt ; ils en faisaient bâiller d'autres en leur mettant le doigt dans la bouche. Ensuite lorsque le psaume était achevé, les frères se prosternant en terre selon l'usage, pour faire oraison, ils couraient à l'entour d'eux, paraissant à l'un sous la figure d'une femme, à un autre comme bâtissant quelque maison ou portant quelque chose, et enfin à d'autres en d'autres manières; ce qui faisait que ces solitaires roulaient dans leurs esprits tout ce que les démons leur représentaient en se jouant.

a .liais ils ne réussissaient pas de même envers tous; car voulant s'approcher de quelques-uns, ils en étaient si vivement repoussés, qu'ils tombaient par terre, et ne pouvaient après cela ni demeurer debout, ni repasser auprès d'eux ; au lieu qu'ils marchaient sur la tête et sur le dos de quelques autres frères dont la dévotion était faible, et se moquaient d'eux, parce qu'ils n'étaient pas attentifs à leur oraison.

a Saint Macaire voyant cela, jeta un profond soupir, et dit à Dieu en répandant beaucoup de larmes : « Considérez, Seigneur, comme le démon nous tend des pièges. Faites-lui entendre votre voix puissante, et les effets de votre colère. Levez-vous, afin que

vos ennemis soient dissipés et s'enfuient devant votre face* puisque vous voyez comment ils remplissent nos âmes d'illusions. »

Cependant la prière étant achevée, le Saint voulut approfondir davantage la vérité, et appela en particulier les uns après les autres, ceux des frères à qui il avait remarqué que les démons avaient apparu sous diverses formes, et il leur demanda si pendant la prière ils n'avaient pas pensé à des bâtiments, à des voyages ou à d'autres choses semblables. Ils lui en firent l'aveu, et il connut alors que les vaines pensées qui nous viennent à l'esprit dans l'oraison, sont, la plupart du temps, causées par l'illusion des démons, qui au contraire sont repoussés par ceux qui veillent avec soin sur eux-mêmes ; « parce que, ajoute Rufin, une âme qui est unie à Dieu et qui dans le temps de l'oraison a une attention particulière vers lui, ne peut souffrir que rien d'étranger ni rien d'inutile entre dans elle pour l'en détourner. »

Le même historien rapporte ensuite une autre chose qui n'est pas moins merveilleuse, qui est que, lorsque les solitaires approchaient de la sainte communion ' et étendaient la main pour la recevoir, en quelques-uns les démons, sous la figure de petits Éthiopiens, prévenaient le prêtre, et leur mettaient sur la main des charbons, au lieu du corps de Jésus-Christ que le prêtre en approchant paraissait aux yeux des assistants leur donner, mais qu'il retournait avec lui à l'autel. Au contraire, il y en avait d'autres qui, soutenus par leurs bonnes œuvres et leurs saintes dispositions, écartaient loin ces Éthiopiens, qui s'enfuyaient saisis de frayeur parce qu'un ange qui assistait le prêtre à l'autel, mettait sa main sur la sienne, et leur administrait avec lui ce divin sacrement. Nous verrons un exemple plus particulier de ceci, en parlant d'un excellent solitaire de Nitrie appelé Marc.

1 L'usage ancien était que les hommes recevaient la sainte Eucharistie sur la main, et la prenaient ensuite, et que les femmes la recevaient sur un linge qu'on appelait pour cela Dominicum.

Rufin dit que depuis ce temps-là Dieu continua à saint Macaire la grâce de connaître les distractions qui arrivaient aux frères par l'illusion des démons au temps de la psalmodie et de l'oraison, ainsi que leurs bonnes ou mauvaises dispositions, lorsqu'il leur administrait la sainte Eucharistie.

Si saint Macaire fut grand par l'éminence de ses oraisons et d( ses lumières surnaturelles, il ne le fut pas moins par le don def miracles, et il ne le céda pas en cela au célèbre Macaire d'Egypte que les historiens nous représentent comme le thaumaturge & son temps. Nous avons dit quel était le pouvoir que Dieu lui avait donné contre les démons. Il délivra un si grand nombre d'énergumènes par sa parole accompagnée d'une foi vive, que l'historien de sa vie dit qu'il serait bien difficile de les compter.

Rufin dit qu'un homme aveugle pria qu'on le conduisît à la cellule du Saint. Il y a apparence que c'était celle qu'il avait à Scété; car elle était trois journées avant dans le désert. Mais comme on l'y eut conduit avec beaucoup de peine et de fatigues, le Saint ne s'y trouva pas. Le regret de se voir frustré par son absence de l'espoir d'être guéri rendait, cet homme inconsolable. Il déplorait amèrement son malheur ; mais se relevant de sa désolation par un esprit de foi, il piia ceux qui l'avaient amené de le mettre contre l'endroit de la muraille où le Saint avait accoutumé de coucher : et quand on l'y eut placé,, il prit un peu de la terre dont la muraille était enduite, se fit donner de l'eau dans laquelle il détrempa cette terre, dont il fit un mortier qu'il appliqua sur ses yeux; après quoi s' étant nettoyé les yeux avec la niùme eau, il recouvra entièrement la vue. Sa reconnaissance le porta, étant retourné chez lui, de revenir avec sa famille pour remercier le Saint où il apprit qu'il pourrait le trouver. Il rendit aussi grâces au Seigneur comme il le devait, et publia tout ce qui s était passé.

Quinze ans environ après la persécution suscitée par l'évoque arien Luce, Pallade, auteur de la Lausiaque et depuis évoque,

d'Hélénople en Bithynie, étant passé du désert de Nitrie dans celui des Cellules, fut à portée d'être instruit des merveilles delà vie de Macaire par ceux qui jusqu'alors avaient demeuré avec lui. Mais pendant trois ans qu'il vécut sous sa conduite, il eut le moyen de s'en instruire par lui-même, et il en parlait presque toujours en témoin oculaire, ou sur ce qu'il avait ouï de la propre bouche du Saint. Nous avons su de lui la plus grande partie de ce que nous en avons dit : il faut le suivre encore dans ce qui nous en reste à dire.

« Etant, dit-il, un jour allé voir cet homme si spirituel, je trouvai à la porte de sa cellule un prêtre d'un bourg voisin, qui avait le visage et le reste de la tête tellement mangé d'un cancer, qu'on lui voyait déjà tout le crâne découvert. Il venait pour être guéri ; mais le Saint n'avait pas même voulu hû parler. J* !e nriai d'avoir compassion de lui, ou de lui rendre au moins quelque réponse; mais il me dit qu'il ne méritait pas d'être guéri, et que Dieu lui avait envoyé ce mal pour le punir. Que si vous désirez, ajouta-t-il, qu'il soit guéri, faites-le résoudre à s'abstenir toute sa vie de célébrer les saints mystères.

c Je lui en demandai la raison, il me répondit que c'était parce qu'il célébrait en mauvais état, et que Dieu le châtiait pour cela; mais que si parla crainte de l'offenser, il cessait de tomber dans les crimes qu'il avait commis en méprisant sa justice, Dieu le guérirait.

« Je fus rendre cette réponse à ce pauvre malheureux, et il me promit avec serment de ne faire de sa vie aucune des fonctions du sacerdoce. Alors le Saint le fit entrer et lui dit : « Croyez-vous bien qu'il y a un Dieu auquel rien ne saurait être caché ? » — « Oui je le crois, mon père, répondit-il. » — «Si donc vous reconnaissez, continua le Saint, l'énormité de votre crime, et que c'est par un juste châtiment que Dieu vous a envoyé cette maladie, corrigezvous à l'avenir. » Le prêtre confessa alors son péché, promit de n'y plus retomber et de ne dire jamais la messe; mais de vivre

comme un laïque. Le Saint le voyant dans cette bonne disposition, lui imposa les mains, et peu de jours après il fut guéri. Les cheveux lui revinrent, et il retourna en sa maison après avoir glorifié Dieu et rendu grâces à son serviteur. »

Pallade dit aussi qu'il était présent lorsqu'on lui amena une fille de Thessalonique en Macédoine, qui depuis plusieurs années était paralytique. Il fut touché de compassion de la voir étendue par terre devant sa cellule. Il lui appliqua pendant vingt jours l'huile bénite et pria pour elle, et au bout de ce temps elle se trouva guérie, et s'en retourna à pied à sa maison. 11 guérit également un enfant tourmenté du malin esprit en le frottant avec de l'huile sainte, et en versant sur lui de l'eau bénite ; et Pallade était présent à ce miracle.

Cet écrivain nous apprend aussi un avis salutaire qu'il reçut de lui dans une tentation importune dont il fut attaqué. « Je vins, dit-il, à lui dans une grande peine d'esprit, et je lui dis: Que dois-je faire, mon père, me trouvant accablé de fâcheuses pensées qui me disent sans cesse : Quitte ce lieu, puisque tu n'y fais aucun progrès dans la vertu ? Et il me dit : Ne répondez à vos pensées que ceci : Je garde les murailles de ma cellule pour l'amour de Jésus-Christ. »

La vigilance et les soins de saint Macaire en faveur des solitaires qui étaient sous sa conduite, soit comme ancien père du désert, soit en qualité de prêtre, réussirent dans un grand vu. pp. i. nombre ; mais tous n'en surent pas profiter. Pallade fut témoin de la chute d'un d'entre eux natif de Palestine et Corinthien d'esprit, à cause de sa présomption, puisque saint Paul attribue ce vice à ceux de Corinthe. Ce solitaire s'appelait Valens. Etant venu dans le désert, il pratiqua pendant quelques années de grandes austérités; mais se laissant aller à des pensées d'une folle estime de sa vertu, il tomba malheureusement dans les pièges du démon ; car cet esprit séducteur le voyant disposé à suivre ses illusions, il lui lit croire qu'il était digne de converser

avec les esprits célestes. Un jour qu'il travaillait fort tard et sans lumière, il perdit l'aiguille dont il cousait ses corbeilles, et ne pouvant la trouver, l'esprit malin lui alluma un flambeau avec lequel il la trouva. Il crut que c'était une faveur du ciel, et en conçut une si haute opinion de lui-même, qu'il dédaigna de participer aux saints mystères comme s'il n'en avait pas besoin.

Dans ce temps-là on apporta aux frères des fruits secs dans l'église, et saint Macaire les ayant reçus, il en envoya à chacun une poignée dans sa cellule. Valens ne fut pas oublié dans cette distribution ; mais au lieu de la recevoir avec action de grâces, il outragea et battit même celui qui lui apportait ces fruits en lui disant : « Ya-t-en dire à Macaire que je ne suis pas moindre que lui pour recevoir sa bénédiction. »

Le Saint ayant reçu cette réponse et comprenant combien il donnait dans l'illusion, l'alla trouver le lendemain pour l'exhorter à en sortir ; mais ce fut inutilement. Il fut obligé de se retirer, pénétré de regret de l'état où il le laissait; mais le démon en profita avec avantage pour le confirmer toujours plus dans son erreur. Il se présenta à lui sous la forme du Sauveur, se faisant précéder par d'autres démons transformés en anges de lumière, qui tenaient des flambeaux allumés en leurs mains, et l'un d'eux lui dit : « Jésus-Christ, satisfait de votre conduite et surtout de votre courage et de votre confiance en lui, vient vous honorer de sa visite. Sortez donc de votre cellule, et à mesure que vous le verrez prosternez-vous, adorez-le, après quoi vous rentrerez. »

Il sortit donc de sa cellule et vit tout ce spectacle et ces lumières fantastiques ; il adora l'ennemi de Jésus-Christ, croyant que c'était Jésus-Christ lui-même; et le lendemain transporté de joie de cette vision, il eut la témérité de venir à l'église et de dire en présence des frères : «Je n'ai pas besoin de communier; car j'ai vu aujourd'hui Jésus-Christ. » Les pères voyant cela le firent lier, lui mirent les fers aux pieds durant un an, lui interdirent tout travail et toute austérité et le réduisirent à une vie commune,

témoignant de lui un grand mépris, afin de réprimer son orgueil par l'humiliation, et ajoutèrent, à ces remèdes salutaires, des prières qu'ils firent pour sa conversion. Pallade ne dit pas quel effet elles produisirent.

Le même auteur parle d'un autre solitaire, nommé Éron, dont la cellule était voisine de la sienne. C'était, dit-il, un jeune homme fort bien né, d'un riche naturel et qui avait d'excellentes mœurs. Il pratiquait de grandes austérités et avait même été souvent trois jours sans manger, ne vivant que de la sainte Eucharistie, et d'ailleurs il ne vivait que de quelques herbes sauvages qu'il rencontrait.

Mais il se laissa malheureusement emporter par la vanité, et passa même jusqu'à perdre toute sorte de respect envers ses supérieurs, disant qu'il ne fallait pas avoir d'autres directeurs et d'autres maîtres que Jésus-Christ, et ne voulut plus participer aux sacrements. Cela fut cause qu'on fut contraint de l'enchaîner; mais le démon s' étant rendu maître de son cœur, il ne put plus demeurer dans sa cellule et s'en alla à Alexandrie, où il s'abandonna à toute sorte de désordres. Dieu eut pitié de son âme, et pour le faire revenir à résipiscence, il le frappa d'une maladie épouvantable dont il ne guérit qu'après six mois. Cela le fit rentrer en lui-même. Il reprit ses premiers sentiments, revint dans le désert, où il fit aux pères l'aveu de ses fautes dans des sentiments d'une sincère pénitence, et mourut peu de jours après.

Nous avons interrompu l'histoire de saint Macaire par cette digression ; mais, comme dit Pallade, il est bon de rapporter de pareils exemples, afin que, s'il nous arrive de faire quelques bonnes œuvres, nous ne nous élevions pas, et que nous ne cro\ ions pas pour cela d'être vertueux, puisqu'on voit souvent que les actions de vertu donnent occasion à des chutes, lorsqu'on ne les fait pas avec la pureté d'intention qu'on devrait avoir ; car il est Ere!» 7, 46. écrit : J'ai vu périr le juste avec sa justice. Ce qui fait voir combien grande est la misère des hommes.

Nous verrons dans la vie de saint Macaire rAnciëya, quelques circonstances de la vie de celui-ci, qui lui sont communes avec lui. Enfin, saint Macaire d'Alexandrie, après avoir passé au moins soixante ans dans la solitude, termina par sa mort une vie de sainteté et de prodiges, et laissa après soi, avec le souvenir de ses vertus, la mémoire d'un des plus célèbres solitaires qui ait sanctifié les déserts par son amour pour Dieu et par la pratique d'une sévère pénitence.

Il y a eu plusieurs solitaires du nom de Macaire. Nous avons déjà nommé trois d'entre eux dans les Vies de saint Antoine, saint Pacôme et saint Théodore le Sanctifié. Voici quelques traits, d'après Pallade, sur un solitaire et un prêtre de ce même nom :

« Un jeune berger nommé Macaire, étant âgé de dix-huit ans, qui se jouait avec ses compagnons, tua un homme sans le vouloir. Il se retira aussitôt sans rien dire à personne dans un désert que tout le monde sait, ou pour l'avoir vu ou par ouï dire, être un endroit sec et stérile (Sozomène dit que c'est le désert de Scété) , et il était si transporté dans la crainte de Dieu et des hommes, qu'il y demeura trois ans à découvert, exposé à toutes les injures de l'air, sans y faire aucune attention. Après ce temps-là il bâtit une cellule et y persévéra pendant vingt-cinq ans , vivant avec tant de piété, que Dieu le combla de grâces et le rendit redoutable aux démons, qui voulaient quelquefois troubler le repos de sa solitude.

« J'ai demeuré longtemps avec lui, ajoute Pallade, et je lui demandai un jour quels étaient ses sentiments au sujet du meurtre qu'il avait commis dans sa jeunesse. Il me répondit qu'il ne s'en affligeait plus et qu'il rendait plutôt des grâces au Seigneur, de ce que cette action faite sans dessein, lui avait été une occasion de se sanctifier. Il citait à ce propos l'exemple de Moïse, qui ayant tué un Egyptien, et s' étant enfui dans le désert par la crainte de Pharaon, fut trouvé digne de voir Dieu, de recevoir de lui de grandes faveurs et d'écrire par son inspiration les Livres saints

qu'il nous a laissés, car ce ne fut qu'après la fuite d'Egypte qu'il arriva au mont Sinaï. »

Je ne dis pas ceci, continue Pallade, pour autoriser les meurtres, à Dieu ne plaise; mais pour montrer seulement que quelquefois les hommes, qui ne se portaient pas d'eux-mêmes à pratiquer le bien, s'y sont trouvés engagés par un effet de la Providence, qui a fait servir à cette fin des cas extraordinaires, et qui paraissaient n'être arrivés que par hasard.

On trouve clans le Recueil des sentences des Pères, fait par Cotelier, un trait qui ne convient ni à la profession de saint Macaire d'Alexandrie, ni à saint Macaire d'Egypte qui embrassa fort jeune la vie solitaire, et qui par conséquent paraît mieux convenir à celui dont nous venons de parler, selon la remarque de Tillemont. On dit donc qu'étant solitaire, lorsque quelque frère venait le trouver pour recevoir de lui quelque instruction, et lui donnait en l'abordant quelque marque de respect, comme s'il avait sa vertu en vénération, il lui était impossible d'en tirer une seule parole; maïs quand on lui disait familièrement et en marquant peu de considération pour sa personne : Abbé Macaire, vous souvenezvous quand vous meniez les chameaux ? et vos maîtres ne vous battaient-ils point, quand vous dérobiez du nitre et qu'ils vous y surprenaient? Alors il répondait avec joie à toutes les questions qu'on lui faisait.

Pallade parle encore d'un Macaire, prêtre et directeur d'un hôpital à Alexandrie, dont il rapporte une histoire également agréable et instructive, que nous placerons ici comme fort utile, quoique ce Macaire n'ait pas été solitaire.

Il y avait à Alexandrie une vierge qui ne méritait pas de porter ce nom, puisque sous un habit humble et modeste elle cachait un cœur superbe et si attaché aux biens de la terre, qu'elle ne donna jamais rien, même en aumône. Plusieurs saints personnages lui avaient fait des remontrances qui auraient dû la toucher; mais elle y avait toujours été insensible.

D'ailleurs elle avait des parents et avait adopté une nièce, fille de sa sœur, à qui elle promettait continuellement de donner son bien ; ayant, dit Pallade, perdu par sa faute les biens célestes. Le démon, dit le même auteur, l'entretenait dans cette avarice sordide sous prétexte de prendre soin de ses parents, et plus particulièrement de sa nièce. Mais quoiqu'on doive assister ses parents, lorsqu'ils en ont besoin, il ne s'ensuit pas qu'on puisse mépriser son âme, comme celle-là faisait.

Macaire, prêtre et administrateur de l'hôpital des estropiés, voulant un jour tenter delà guérir de son avarice, s'avisa de cette invention. Il avait été lapidaire dans sa jeunesse, et s'entendait beaucoup en pierreries. Il l'alla donc trouver et lui dit qu'il était tombé entre ses mains des émeraudes et des hyacinthes ; mais des plus belles et d'un très-grand prix, que pourtant on les laissait pour cinq cents écus. Que si elle les désirait, une seule valait cette somme, qu'elle pourrait la revendre pour ce prix, et qu'ainsi les autres lui restant sans qu'il lui en coûtât rien, elles serviraient très-bien à parer sa nièce.

La vierge avare, transportée de joie de la proposition, se jeta aux pieds du saint homme, et le pria instamment de faire en sorte que nul autre qu'elle n'eût ces pierreries, et lui donna tout de suite l'argent qu'il demandait, bien qu'il lui offrît avant de le recevoir, de lui montrer les pierreries. Macaire prit les cinq cents écus et les employa aux besoins de son hôpital, sans se presser d'en rendre compte à cette vierge. Il se passa assez de temps sans qu'il lui en dît rien, et elle deson côté n'osa lui en ouvrir le discours d'elle-même par égard pour son mérite, et parce qu'il était en grande réputation dans la ville.

Enfin, l'ayant rencontré un jour dans l'église, elle lui demanda ce qu'étaient devenues les pierreries pour lesquelles il avait reçu cinq cents écus de sa main. « Je les achetai sur-le-champ, lui répondit-il. Donnez-vous la peine de venir chez moi si vous les voulez, ou si vous n'en êtes pas contente je les garderai et je vouf rendrai votre argent. »

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Elle le suivit avec empressement, et quand ils furent entrés dans l'hôpital, il lui montra le logement des hommes et des femmes, et lui dit : « Quelles désirez-vous des pierres précieuses? Voulez-vous les hyacinthes ? ce sont les femmes qui sont en haut. Voulez-vous les émeraudes ? ce sont les hommes malades qui en bas. Je ne crois pas qu'on puisse trouver des pierreries d'un plus grand prix. Que si vous n'êtes pas contente, vous n'avez qu'à reprendre votre argent. »

Cette correction tacite que le Saint hospitalier fit sur son avarice la fit rougir de honte. Elle n'osa demander son argent et s'en retourna pénétrée de douleur d'avoir été dans une espèce de nécessité de faire cette aumône; mais la nièce qu'elle chérissait tant, ayant été mariée, et étant morte sans enfants, cela lui fit ouvrir les yeux sur son attachement aux biens de la terre. Elle regarda ce que Macaire avait fait comme une charité qu'il avait exercée sur son âme et l'en remercia; et depuis ce temps-là elle fut aussi libérale, envers les pauvres, qu'elle avait été avare auparavant.

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