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L'ABBÉ BENJAMIN

ET AUTRES SOLITAIRES DES CELLULES â.

L'abbé Benjamin avait séjourné quelque temps au désert de Scété. Il fut fait prêtre et desservit l'église du désert des Cellules avec saint Macaire d'Alexandrie et l'abbé Isaac 2. Il était en usage d'aller avec plusieurs autres solitaires, au temps de la moisson, travailler à couper le blé; et comme à leur retour on

1 Vit. PP., Sozomène, Tillemont, Cotelier, Bulteau.

* Le titre d'abbé se donnait souvent par déférence aux. anciens religieux.

SOLITAIRES DE NITRIE. — L'ABBÉ BENJAMIN. I\hi

leur donnait une mesure d'huile à chacun, il crut faire un grand acte de mortification de percer seulement avec une aiguille le vase où il l'avait mise, et de n'en prendre que ce qui en pourrait couler par ce petit trou ; mais il fut bien étonné lorsque la nouvelle moisson étant venue, où les solitaires avaient coutume de porter à l'église ce qui leur était resté d'huile de l'année précédente, il vit qu'aucun d'eux n'avait touché à la sienne. Son humilité lui faisait raconter ceci aux autres frères, et il leur avoua que la confusion et le regret qu'il en eut fut si grand, qu'il se considéra comme un homme coupable d'un crime.

Il racontait encore qu'ayant passé avec quelques frères des Cellules à Scété pour y visiter un ancien, il lui porta un peu d'huile ; mais ce bon vieillard lui en montra dans un vase qu'il avait reçu de lui depuis trois ans et à laquelle il n'avait pas touché, ce qui lui fit admirer sa mortification. Il disait aussi qu'étant allé voir un autre ancien, de compagnie avec quelques solitaires, ils en furent reçus avec beaucoup de charité; et obligés de s'y arrêter pour prendre quelque nourriture, le vieillard lui présenta entre autres choses de l'huile de rave, sur quoi ils lui dirent : « Mon père, donnez-nous moins d'huile, mais qui soit de la bonne ; » et le vieillard faisant le signe de la croix avec étonnement, leur répondit : « Pardonnez-moi, mes frères, je ne sache pas qu'il y ait d'huile d'une autre espèce. »

L'abbé Benjamin eut plusieurs disciples. Il leur disait : « Marchez par la voie royale ; allez à grands pas, en sorte que vous fassiez beaucoup de chemin, et ne vous négligez point. » Gomme il était près de mourir, les voyant autour de lui, il leur donna pour dernière instruction ces belles paroles de saint Paul : Soyez toujours dans la joie, priez sans cesse et rendez grâces à Dieu en toutes choses.

L'abbé Isaac, étant jeune, demeura quelque temps au mont de Nitrie sous la conduite de Crone. Il passa ensuite au mont

de Phermé sous celle de l'abbé Théodore. Dans la suite du temps il racontait que le premier, quoique très-avancé en âge, ne voulait pas qu'il le servît, et qu'au contraire il le servait lui-même jusqu'à lui présenter à boire. Étant ensuite passé sous l'abbé Théodore, il éprouva de sa part la même douceur, en telle sorte qu'au lieu de le traiter en maître, ce bon vieillard faisait luimême tout ce qu'il y avait à faire, sans jamais lui rien commander, jusque-là qu'il dressait la table à l'heure du repas, et lui disait ensuite : « Approchez-vous, et mangez si vous le trouvez à propos. » Cela le mit en peine, et après quelque temps il ne put s'empêcher de s'en plaindre à lui. « Mon père, lui dit-il, je suis venu auprès de vous pour trouver mon avantage spirituel par la pratique de l'obéissance, et cependant vous ne m'ordonnez jamais rien. » Mais le bon vieillard ne lui répondit point.

Sur cela Isaac alla trouver quelques anciens et leur déclara sa peine. Ils entrèrent dans son sentiment et vinrent parler à l'abbé Théodore, lui représentant qu'il portait préjudice en quelque façon à son disciple, lequel ne s' étant mis sous sa conduite que pour la sanctification de son âme, il ne lui en procurait pas le moyen en refusant de l'exercer dans la sainte obéissance. Alors Théodore leur répondit : « Je ne suis pas un supérieur de monastère pour m' arroger le droit de commander, ni je ne suis pas en usage de prévenir les autres sur ce qu'ils doivent faire ; mais si Isaac désire d'avancer, il faut qu'il considère comme je fais, et qu'il fasse de même. » Isaac profita de cette réponse, et depuis ce temps-là il se rendit attentif à tout ce qu'il devait faire, afin que Théodore ne le prévînt pas ; parce qu'il se tenait ordinairement dans le silence, instruisant son disciple par son exemple plutôt que par ses discours.

Après qu'Isaac eut passé par cette excellente école, il alla au désert de Scété, voisin de celui de l'abbé Théodore, et s'y distingua tellement par ses vertus, que les religieux de ce désert s' étant assemblés, résolurent de le faire ordonner prêtre pour le

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