SOLITAIRES DE NTTRIE. — L'ABBÉ BENJAMIN. A
sulter les anciens, et voilà qu'ils sont morts et nous ont laissés orphelins ; à qui donc nous adresserons-nous à présent pour prendre conseil ? C'est comme vous voyez ce qui me fait verser des larmes. »
Il exhortait beaucoup les frères à faire cas des plus petites choses ; et là-dessus il leur racontait un jour, qu'un solitaire qu'il avait connu, travaillant à la moisson, voulut manger quelques grains de blé ; mais il n'osa pas le faire sans en demander la permission au maître du champ pour qui il travaillait ; de quoi cet homme fut si surpris, s' agissant de si peu de chose, qu'il lui répondit : a Tout le champ est à vous, mon Père, et vous me demandez permission pour manger un seul épis de blé ! »
Quoique son zèle pour le salut des frères fût ardent, il était d'ailleurs très-pur et exempt d'animosité. Aussi assurait-il avec raison, qu'il n'était jamais entré dans sa cellule ayant quelque amertume sur le cœur contre son prochain ; et qu'il n'avait jamais souffert non plus qu'aucun des frères retournât dans la sienne étant mécontent de lui.
Dieu le visita par une longue et fâcheuse maladie, et il la souffrit avec tant de résignation, qu'il aurait voulu, s'il eût dépendu de lui, qu'on lui en laissât porter toute l'incommodité sans lui donner aucun soulagement. Le frère qui le servait lui présenta des lentilles, dans lesquelles il avait mis quelques pruneaux propres à purger, et il refusa de les prendre. Le frère insista, lui disant qu'il en avait besoin pour guérir; mais il lui fit cette réponse digne de sa mortification et de son amour pour les souffrances : « Plût à Dieu, mon frère, que je pusse rester trente ans malade, comme je le suis ; je le désirerais de tout mon cœur. »
Lorsque le temps de sa mort arriva, les religieux s'assem*» bièrent autour de lui, et pénétrés d'une vive douleur de ce qu'ils l' allaient perdre, ils lui disaient : « Que ferons-nous, notre Père, quand vous ne serez plus avec nous ?» Il leur répondit : « Considérez de quelle manière j'ai vécu parmi vous. Si vous pratiquez
ce que Dieu demande de vous, comme j'ai tâché de faire, Dieu vous accordera sa grâce et conservera ce lieu ; que si vous ne le faites pas, vous ne sauriez subsister longtemps ici. »
« Autrefois, ajouta-t-il, quand Dieu appelait à lui les Pères qui nous ont précédés, nous en témoignions delà douleur comme vous faites à présent ; mais nous avons eu le bonheur de persévérer dans ce désert en pratiquant fidèlement ce que Dieu nous prescrivait, et en suivant les avis que nous avions reçus de nos anciens, tout comme s'ils avaient continué de vivre avec nous. Faites-en donc de même, et vous vous soutiendrez en ce lieu comme nous avons fait. » Il paraît par la manière dont l'abbé Isaac parlait à ces religieux, qu'il avait une grande autorité sur eux, non-seulement par ses vertus qui lui conciliaient leur estime et leur confiance, mais encore par son grand âge ; ainsi il doit être mort fort vieux ; mais les historiens ne nous ont pas appris combien de temps il a vécu.
L'abbé Ellade excella en modestie et en mortification. Il demeura vingt ans au désert des Cellules, et dans tout ce temps-là il ne leva jamais les yeux pour regarder le toit de l'église. Il ne vivait que de pain et de sel; mais ayant observé qu'au temps de Pâques les autres solitaires ne prenaient point d'autre nourriture, il eut la dévotion de se mortifier davantage pour honorer la résurrection du Sauveur. Ainsi il s'exerça à de plus grands travaux que de coutume ; et au lieu que le temps du repas lui servait de délassement, parce qu'il mangeait assis, il se proposa de manger debout.
Il y avait aussi dans le même désert, un abbé nommé Apollon, qui se distinguait particulièrement par sa charité envers le prochain. Il se prêtait avec joie à tous les services qu'on lui demandait et disait dans ces occasions : « Je travaillerai aujourd'hui avec Jésus-Christ pour le bien de mon âme. »
Cet Apollon eut un excellent disciple, appelé Isaac et différent de ceux dont nous avons déjà parlé. C'était un religieux fort
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intérieur et fort spirituel, qui s'appliquait surtout, lorsqu'il assistait aux saints mystères, à s'y tenir dans un profond recueillement, afin d'en retirer les fruits que Dieu y communique aux âmes bien disposées. Pour cela il se rendait en silence à l'église, ne voulant parler à personne; car, disait-il, toute chose a son temps; et aussitôt qu'on avait achevé le sacrifice, au lieu de s'arrêter à prendre le pain et le verre de vin qu'on distribuait quelquefois aux solitaires au sortir de l'église, il se hâtait de se rendre à sa cellule; non, dit l'auteur qui nous a conservé ce trait de sa piété, qu'il refusât la bénédiction des frères, mais pour goûter dans une sainte récollection la paix que le Seigneur répand dans l'âme de ceux qu'il honore de sa visite par la sainte communion.
Étant tombé malade, les solitaires vinrent le voir, et prirent occasion de lui demander pourquoi il les fuyait ainsi au sortir de la collecte. Il leur répondit : « Ce ne sont pas les frères que je fuis, mais la malice du démon ; car de même que si l'on exposait au vent une lampe allumée, elle serait bientôt éteinte ; ainsi en tardant hors de notre cellule, nous perdons bientôt la lumière que nous avons reçue dans la sainte oblation, et notre esprit tombe dans les ténèbres. »
L'histoire de saint Marc, solitaire des Cellules, est un peu embrouillée dans le Recueil des Vies des Pères des déserts, surtout dans le latin de Pallade ; mais les Menées des Grecs, rapportées dans Bollandus, aident beaucoup à l'éclaircir. Nous nous servirons aussi des remarques critiques de Tillemont, qu'on peut consulter là-dessus.
Ce grand religieux nourrit son cœur dès sa jeunesse de la lecture des Livres saints, qu'il apprit même par cœur, et y puisa ces brillantes lumières, et ces sentiments d'une sainte ardeur, qui servirent merveilleusement à le conduire à une haute perfection. À l'âge de quarante ans, il renonça entièrement aux vaines sollicitudes de la terre, et se rendit solitaire. Il établit sa demeure au désert des Cellules, où il fit de si grands progrès, qu'il I. 29
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reçut de Dieu le don des miracles ; ce qui fait que les Grecs lui ont donné le titre de thaumaturge. Il est dit de lui dans les LIénées et le Paradis d'Héraclides, qu'une hyène vint un jour cogner avec sa tête à la porte de sa cellule, qui n'était que poussée, et mit à ses pieds son petit qu'elle avait amené, et qui était aveugle. Le Saint le prit, lui frotta les yeux avec sa salive, fit sa prière à Dieu, et aussitôt ce petit animal vit clair. La n ère le reprit, lui donna à téter et le ramena.
Le lendemain elle le revint trouver avec une peau de brebis qu'elle lui présenta en reconnaissance du service qu'il lui avait rendu ; et Marc donna depuis cette peau à saint Athanase, qui en fit présent à Mélanie l'Ancienne. La Lausiaque de Pallade attribue la guérison de cet animal à saint Macaire d'Alexandrie; mais il y a erreur dans le texte latin.
Cet excellent solitaire se rendit si agréable à Dieu par la pureté de sa vie, que saint Macaire d'Alexandrie, qui était prêtre et en faisait les fonctions dans l'église des Cellules, disait que, lorsqu'il lui présentait la sainte communion, un ange la lui ôtait des mains pour la lui donner, et qu'il voyait une main céleste jusqu'au poignet qui la mettait dans sa bouche.
Pallade s' étant retiré dans le même désert, raconte que se trouvant sans occupation dans sa cellule, il voulut le venir voir dans la sienne, et qu'avant que d'y entrer il s'assit à la porte pour observer ce qu'il faisait. Il était, dit-il, dans sa cellule, âgé de plus de cent ans, n'ayant pas une seule dent, et j'entendis qu'il combattait tantôt contre lui-même et tantôt contre le démon, et qu'en parlant à soi-même, il disait : « Que veux-tu de plus, misérable vieillard? N'est-ce pas assez pour toi, d'avoir bu du vin et d'avoir mangé de l'huile ? Que te faut-il davantage, toi qui avec tes cheveux blancs te laisses aller à la gourmandise ? Que demandes-tu encore, malheureux esclave de ton ventre, qui devrais te couvrir de honte ? »
Ensuite s' adressant au démon, il disait : « Retire-toi de moi,