SOLITAIRES DE NITRIE. — L'ABBÉ BENJAMIN. Z
Satan, toi qui depuis ma jeunesse jusqu'à présent, n'as cessé rrn instant de me faire la guerre, jusqu'à m' obliger, en affaiblissant mon corps, à manger de l'huile et à boire du vin, et qui par là m'as rendu un sensuel et un voluptueux. Que veux-tu de plus exiger de moi, et que reste-il en moi dont tu veuilles profiter? Ennemi des hommes, retire-toi au moins à présent, et ne viens plus troubler mon repos. » Après cela, s' apostrophant encore, il disait : « Te voici donc, grand causeur ; te voici, gourmand, toi qui dans ta vieillesse et couvert de cheveux blancs, ne peux te rassasier. Aurai-je donc encore longtemps à vivre avec moi ? »
C'est ainsi que ce saint homme, souverainement mortifié, se reprochait un peu de vin et d'huile dont il usait par nécessité dans un âge décrépit ; aussi Sozomène et Pallade assurent qu'il excellait en douceur et en sobriété. Il mourut âgé de plus de cent ans. Les Menées ne lui en donnent que cent. Il y est dit qu'il a écrit des livres très-utiles ; mais nous ne les avons plus. Ceux qu'on trouve sous son nom. dans la Bibliothèque des Pères, sont d'un auteur plus récent.
Il y a eu d'autres solitaires du même nom qu'il ne faut pas confondre avec celui-ci. Les Vies des Pères parlent d'un Marc, ami de saint Arsène, et qui le consultait quelquefois. Il devait être plus jeune que celui dont nous venons de parler, puisque saint Arsène ne s' étant retiré dans le désert qu'en 390, ou au plus tard 394, et Pallade étant alors au désert des Cellules, saint Marc avait cent ans, comme nous avons dit ; or, quelle apparence qu'un solitaire âgé d'un siècle fît le voyage des Cellules à Scété pour consulter saint Arsène, qui ne faisait que de quitter la cour de l'empereur ?
On trouve dans le Recueil des Sentences des Pères des Déserts, donné par Cotelier, un trait delà vie d'un abbé Marc d'Egypte, qui demeura pendant trente ans renfermé dans sa cellule sans en sortir. Un bon prêtre y venait régulièrement célébrer le saint sacrifice, et le démon voulant le priver de cette consolation,
porta un possédé à le venir voir sous prétexte d'obtenir sa guérison par ses prières. Ensuite, parlant par sa bouche, il lui dît que le prêtre qu'il recevait chez lui était en fort mauvaise réputation, et qu'il ne devait pas le souffrir. Marc lui répondit : « Mon fils, les autres chassent le péché de leur cœur, et vous venez l'apporter ici ? 11 est écrit : Ne jugez point et vous ne serez point jugé. Il ajouta que, quand même ce prêtre serait coupable, comme il l'osait avancer, il espérait que Dieu lui ferait la grâce de se convertir ; puisque saint Jacques a dit : Priez les uns pour les autres, afin que vous obteniez le salut de votre âme. Ce qu'ayant dit sans s'arrêter davantage à la malignité du démon qui lui parlait par la bouche de cet homme, il fit sa prière et l'obligea de sortir de son corps ; après quoi il le renvoya guéri.
Le prêtre étant ensuite venu à son ordinaire, Marc le reçut
avec beaucoup de joie, et Dieu, qui était témoin de sa simplicité
sage et prudente, ne voulant pas qu'il restât dans son esprit
aucune idée de défiance contre ce prêtre, lui fit voir un ange qui
lui mettait la main sur la tête au moment qu'il monta à 1 aut<$
pour célébrer, et le lui fit paraître comme une colonne de feu, ce
qui le jeta dans un grand étonnement. En même temps il entendit
une voix qui lui dit : « O homme, de quoi vous étonnez-vous ? Si
un roi delà terre nesouffre pas que les grands de sa cour paraissent
devant lui autrement qu'avec des habits magnifiques, à combien
plus forte raison la puissance de Dieu ne purifiera-t-elle pas les
ministres des sacrés mystères, lorsqu'ils paraissent devant sa glo.re
céleste? » Dieu donc fit cette grâce à Marc d'Egypte, dit 1 auteur
qui rapporte ceci, parce qu'il n'avait pas jugé mal de ce prêtre
Jean, solitaire des Cellules, était ami particulier de 1 abla
Motoès, célèbre parmi les moines. Nous n'en savons rien de plus ,
mais nous tenons de lui l'histoire édifiante de la conversion d un-
comédienne qui mérite d'être rapportée. Elle demeurait dans un
ville d'Egypte qu'on ne nomme point, où elle attirait chez elle pai
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l'éclat de sa beauté et de ses richesses, les plus qualifiés de la ville. Or il arriva que, voulant entrer dans l'église, le diacre l'en empêcha, lui disant que sa conduite scandaleuse l'en rendait indigne. Elle persista de vouloir entrer, et au bruit qu'elle fit, l'évêque accourut, et lui dit, comme avait fait le diacre, qu'elle n'était pas digne d'entrer dans la maison de Dieu, et que c'était avec raison qu'on le lui refusait.
Cette sainte sévérité de l'évêque la fit rentrer en elle-même, et elle promit de changer de vie ; mais le prélat ne voulant pas se fier à sa parole, lui ordonna pour s'en assurer, qu'elle apportât toutes ses richesses à l'église. Il fut obéi à l'instant. Elle alla chercher tout ce qu'elle avait et le mit en monceau devant la porte de l'église, où l'évêque le fit consumer par le feu. Après cette preuve éclatante de sa conversion, l'église lui fut ouverte. Elle y entra toute fondante en larmes, et dit : «Hélas! si l'on me traite ici avec tant de rigueur, que ne dois-je pas craindre dans l'autre vie de la juste sévérité du jugement de Dieu ! » Ainsi elle entreprit tout de bon de faire pénitence, et devint par là un vase d'élection.
Dorothée, Thébain de nation, se rendit particulièrement recommandable dans le désert des Cellules par l'austérité de sa vie. Il y avait soixante ans qu'il demeurait dans une caverne, lorsque Pallade vint dans ce désert. Il dit de lui que sa manière de vivre était extrêmement âpre et difficile à supporter ; que dans le jour, et même dans la plus grande chaleur du midi, il ramassait des pierres dans le désert, dont il bâtissait des cellules pour ceux qui n'en avaient point, et qu'il en faisait une toutes les années. Comme le même auteur voulut lui représenter un jour qu'il ne devait pas à son âge tuer ainsi son corps par un travail si fatigant et des chaleurs insupportables, il lui répondit : « Je veux le tuer, puisqu'il me tue. »
Il ne mangeait par jour que six onces de pain avec une petite poignée d'herbes, et ne buvait qu'un peu d'eau. Pallade, qui resta «quelque temps avec lui, ajoute qu'il ne l'avait jamais vu étendre
les pieds, ni se mettre sur la couche pour dormir ; mais qu'il passait la nuit assis, faisant des cordes avec de l'écorce de palmier pour gagner sa vie. Ses autres disciples, à qui cet écrivain demanda s'il avait toujours fait de même, lui avouèrent que depuis sa première jeunesse, il avait vécu ainsi, sommeillant seulement quelquefois en travaillant ou en mangeant, en sorte que quand il voulait manger, on voyait souvent le pain lui tomber de la bouche, tant il était accablé d'envie de dormir. Il voulut une fois l'obliger de se coucher pour un peu de temps sur une natte de jonc ; mais il lui dit : « Quand vous persuaderez aux anges de dormir, vous pourrez le persuader aussi à ceux qui veulent s'avancer dans la vertu. »
Le même auteur raconte de lui un fait qui prouve combien sa foi était vive. « Le temps de manger approchant, dit-il, il m'envoya à l'heure de none pour puiser de l'eau ; mais étant venu au puits, je vis dedans un aspic, dont je fus si fort effrayé, que je retournai vers lui tout en courant, et lui dit : « Ah, mon Père, nous sommes perdus, j'ai vu un aspic dans votre puits, a Alors, sans s'émouvoir de cet accident, mais au contraire branlant la tête et souriant doucement, il me répondit : « Eh quoi ! si le démon s'avisait de jeter des serpents et des aspics dans tous les puits, ou d'autres animaux venimeux dans toutes les fontaines, vous ne boiriez donc jamais? » En même temps il se leva, et alla droit au puits, où après avoir puisé de l'eau, il fit le signe de la croix en disant : « Toute la malice du démon demeure sans force en. présence du signe de la croix. » et but tout de suite de cette eau à jeun comme il était. »