BRAMANTE D'URBIN
Architecte, né en 1444, mort en i5 14
Les procédés modernes employés par Filippo Brunelleschi furent vraiment d'une grande utilité à l'architecture, Filippo ayant imité et remis en honneur les chefs-d'œuvre si longtemps oubliés des plus savants maîtres de l'antiquité. Mais Bramante (3) ne fut pas moins utile à notre siècle ; suivant les traces de Filippo, il ouvrit une voie sûre aux architectes qui lui succédèrent. Homme de science et de jugement, entreprenant et actif, il se montra non seulement théoricien profond, mais encore praticien expérimenté. La nature ne pouvait créer un génie plus habile à utiliser et mettre en œuvre les ressources de l'art, avec plus d'invention, de juste mesure et d'à-propos. Mais il ne fut pas moins nécessaire qu'à cette époque fût élu pape Jules II, esprit entreprenant et désireux de laisser des souvenirs éclatants de sa grandeur. Ce fut un bonheur pour Bramante et pour nous de trouver un tel prince (ce qui arrive rarement aux grands génies), aux dépens duquel il put montrer la valeur de son génie et son habileté à se tirer des difficultés épineuses de l'architecture. Tous les édifices qu'il construisit sont si parfaits, que les corniches, les fûts de colonnes, les chapiteaux, en un mot tous les différents motifs d'architecture, exécutés d'après ses conseils ou sur ses plans, paraissent merveilleusement réussis à ceux qui les contemplent. C'est pourquoi il me semble que les esprits qui s'appliquent aux productions antiques ne doivent pas avoir moins de reconnaissance aux travaux de Bramante. Car si les Grecs inventèrent l'architecture, si les Romains les imitèrent. Bramante non seulement
(1) Actuellement à Chantilly, attribuée à Antonio PoUaiuolo; c'est le portrait de Simonetta Vespucci.
(2) Au Musée de La Haye.
(3) Son père s'appelait Agnolo di Pascuccio, surnommé Bramante, et possédait plusieurs propriétés aux environs d'Urbin.
LES VIES d'artistes
nous fit marcher dans leurs traces, mais encore enrichit l'art d'une beauté nouvelle, en lui donnant cette grâce et cette puissance que nous admirons aujourd'hui.
Il naquit à Castello Durante, dans l'État d'Urbin, d'une pauvre mais honorable famille, et, dans son enfance, outre la lecture et l'écriture, il s'appliqua beaucoup à l'arithmétique. Son père, qui avait besoin de lui voir un métier lucratif, et remarquant son goût pour le dessin, le dirigea, encore tout jeune, vers la peinture, où il étudia beaucoup les œuvres de Fra Bartolommeo, autrement dit Fra Carnovale da Urbino, qui peignit le tableau de Santa Maria della Bella (i), à Urbin. Mais, comme il se plut toujours à l'architecture et à la perspective, il partit de Castello Durante, et étant allé en Lombardie, il se rendait de ville en ville, produisant le plus qu'il pouvait, mais des œuvres sans importance et de peu de profit^ car il était encore sans renom ni crédit. Désireux de voir quelque monument remarquable, il alla à Milan (2) pour voir le Dome. Après l'avoir examiné et fait la connaissance de ceux qui le construisaient, son esprit s'enflamma et il décida de se consacrer tout entier à l'architecture. Il se rendit donc de Milan à Rome (3), avant l'année sainte 1500. Bien accueilli par des compatriotes et des amis lombards, on lui donna à peindre, à Saint-Jean-de-Latran, au dessus de la porte Sainte qui s'ouvre pour le jubilé, une fresque des armes du pape Alexandre VI, avec des anges et des figures qui les soutiennent (4). Bramante avait rapporté de Lombardie et gagné à Rome quelque argent, qu'il dépensait avec la plus stricte économie, voulant vivre pour lui, et pouvoir tout à son aise, sans avoir à travailler pour autrui, mesurer toutes les constructions antiques de Rome. Il s'en allait solitaire et pensif, et en peu de temps il eut mesuré tous les édifices de la ville et de la campagne romaine ; il visita même Naples et tous les lieux où il savait trouver d'anciens monuments. Il mesura les ruines de Tivoli et de la villa Adriana, ce qui lui servit beaucoup, comme nous le dirons en son lieu. Cette puissance de travail attira l'attention du cardinal de Naples (5), qui accorda sa protection à Bramante, et le chargea de rebâtir en travertin le cloître du couvent della Pace (6). Pour plaire à
(1) Peinture perdue.
(2) Vers 1472 ; il y construisit, entre autres monuments, Santa Maria delle Grazie^. San Satiro, une partie de l'Hôpital, etc.
(3) En 1499, ^pi'ès la chute de Ludovic le More.
(4) N'existe plus.
(5) Oliviero Caraffa.
(6) En 1504.
BRAMANTE d'uRBIN
son protecteur, Bramante exécuta ce travail avec toute l'intelligence et la célérité dont il était capable. Quoique cet ouvrage soit loin d'être parfait, il attira à son auteur un grand renom, car il y avait à Rome peu d'artistes qui s'appliquassent à l'architecture avec autant d'amour, de savoir et d'activité que lui.
Bramante fut encore, à ses débuts, employé comme architecte en second par le pape Alexandre VI, à la fontaine de Trastevère, et à celles que l'on construisit sur la place Saint-Pierre (i). Sa réputation s'étant accrue, il prit également part avec d'autres habiles architectes à la construction d'une grande partie du palais de San Giorgio et de l'église de San Lorenzo in Damaso, que Raffaello Riario cardinal de San Giorgio, faisait élever, près du Campo di Fiore. Bien qu'on ait fait mieux depuis, on considère, encore maintenant, ces édifices comme une habitation aussi commode que magnifique. Il coopéra aussi par ses avis à l'agrandissement de San Jacopo degli Spagnuoli in Navona et à la construction de l'église Santa-Maria de anima, qui fut confiée à un architecte allemand. Puis il donna le dessin du palais du cardinal Adriano di Corneto (2), dans le Borgo Nuovo, que l'on construisit lentement et qui resta inachevé, à cause de la fuite du cardinal (3). On lui doit également le dessin pour l'agrandissement de la grande chapelle de Santa Maria del Popolo. Ces différents ouvrages lui acquirent à Rome une telle renommée qu'il était considéré comme le premier architecte ; son extrême facifité d'invention, jointe aune égale promptitude dans la construction, le firent employer pour les plus importants travaux par tous les grands personnages de Rome.
Le pape Jules II, ayant été élu en 1503, le prit immédiatement à son service. Il avait conçu l'idée de donner la forme d'un théâtre rectangulaire au petit vallon qui existait entre l'ancien palais pontifical et les constructions élevées par le pape Innocent VIII, et qui séparait le Belvédère (4) de l'ancien palais du Vatican ; deux galeries formant les deux côtés du petit vallon devaient permettre de passer à couvert du Belvédère dans le palais, et inversement ; du vallon on devait monter par un escalier à double rampe sur le terre-plein du Belvédère. Bramante, qui avait un très grand jugement et un esprit original, apte à de pareils travaux, disposa dans la partie la plus basse
(1) Remplacées plus tard par d'autres plus importantes.
(2) Aujourd'hui palais Girand-Torlonia.
(3) Qui eut lieu en iSiy.
(4) Dont le dessin avait été fait par Antonio del Pollaiuolo pour Innocent VIII.