II
LES VIES d'artistes
Antonio Marchisi, architecte miUtaire venu de Naples tout exprès, comme on discutait beaucoup et que les opinions étaient partagées, celui-ci proposant un dessin et celui-là un autre, Antonio présenta un projet qui fut approuvé et adopté par Léon X, les seigneurs et les architectes, comme le plus beau et le plus fort de tous.
Il eut ensuite l'occasion de remédier à une grande erreur commise par Raphaël. Pendant la construction des loges et des chambres du Vatican, pour complaire à quelques-uns de ses amis, Raphaël avait laissé, dans les soubassements, beaucoup de vides, au grand dommage du bâtiment, à cause du poids énorme qu'il y avait par dessus, de telle sorte que l'édifice commençait à menacer ruine, et se serait sans doute écroulé, si Antonio n'eût rempli les vides, après les avoir étayés avec des étançons et des gîtes, en renforçant le tout, et n eût donné à l'ensemble une fermeté et une solidité qu'il n'avait jamais eues.
Pendant ce temps, la nation florentine avait commencé, d'après les dessins de Jacopo del Sansovino, dans la Strada Giulia, une église qui empiétait trop sur le lit du Tibre, ce qui nécessita une dépense de douze mille écus pour jeter les fondations dans le fleuve, travail qui était au-dessus des forces du Sansovino, mais qui fut exécuté par Antonio d'une façon remarquable et des plus solides. Il éleva les constructions de quelques brasses au-dessus de l'eau et fit un modèle si remarquable que cet ouvrage aurait excité une admiration universelle s'il eût été conduit à fin (i).
Il restaura, pour le compte du pape, qui l'emmena un été à Montefiascone, la forteresse (2) bâtie jadis par le pape Urbain. Il éleva ensuite, sur l'ordre du cardinal Farnèse, dans l'île Visentina du lac de Bolsena, deux petits temples (3), dont l'un est octogone en dehors et rond en dedans, st l'autre octogone en dedans et carré au dehors, avec une niche à chacun des quatre coins. Ces deux édifices témoignent quelle variété Antonio savait mettre dans les termes de l'architecture. Pendant qu'on y travaillait, il retourna à Rome, où il commença, au coin de Santa Lucia, où est la Nouvelle Monnaie, le palais de l'évêque de Cervia, qui ne fut pas achevé. Près de Corte Savella, il construisit la magnifique église de Santa Maria di Monte Ferrato et la maison d'un Marrano, derrière le Palais Cibo, près des maisons de Massimi.
Sur ces entrefaites mourut Léon X et avec lui tombèrent en sommeil
(i) Il fut terminé par Giovanni della Porta. {2) Actuellement en ruines.
(3) Existent encore.
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les beaux arts qui avaient été remis en honneur sous son règne et sous celui de son prédécesseur, Jules IL Ils étaient tellement odieux à Adrien VI, qui succéda à Léon X, que, si le sceptre apostolique était resté longtemps entre ses mains, il serait arrivé à Rome, sous son pontificat, ce que l'on vit autrefois, quand toutes les statues, bonnes ou mauvaises, échappées aux ravages des Goths, furent condamnées au feu par certains pontifes. Déjà Adrien, peut-être pour les imiter, avait parlé de vouloir jeter à terre la chapelle du divin Michel-Ange, laquelle, disait-il, n'était qu'un bain d'hommes nus. Il méprisait toutes les bonnes peintures et les statues qu'il appelait des objets lascifs, infâmes et abominables. Ce qui fut cause que non seulement Antonio, mais encore que les autres beaux génies s'arrêtèrent. Tant que ce pontife vécut, on ne travailla à rien, sinon à la construction de Saint-Pierre, à laquelle il devait au moins s'intéresser, puisqu'il se montrait tant ennemi des choses mondaines. Antonio, forcé de s'occuper d'ouvrages peu importants, restaura les nefs collatérales de San Jacopo degli Spagnuoli et pratiqua de belles fenêtres dans sa façade. Puis il exécuta, en travertin, le tabernacle de l'imagine di Ponte (r), qui, bien que petit, a beaucoup de grâce, et dans lequel Perino del Vaga peignit ensuite une charmante petite fresque.
Le ciel, enfin touché de compassion, voulut, avec la mort d'un homme, ressusciter mille vies. Il mit donc à la place d'Adrien un homme plus digne de ce haut rang et devant gouverner dans un autre esprit les choses de ce monde. Le nouveau pape Clément VII, plein de générosité, voulut suivre les traces de Léon X et des autres ascendants de sa glorieuse famille. Antonio fut aussitôt employé par Sa Sainteté qui le chargea de refxire une cour du palais, sur laquelle donnent les loges peintes sous la direction de Raphaël. Il la rendit aussi commode que belle, en élargissant et en redressant les avenues étroites et tortueuses qui y conduisaient jadis. Mais ce lieu a changé d'aspect, parce que le pape Jules III enleva, pour en orner sa villa, les colonnes de granit qui s'y trouvaient et altéra toute la disposition. Dans le même temps Antonio fit la fiiçade de l'ancienne Monnaie iii Banchi, en tirant parti de la rotondité du coin, ce que l'on estime être un travail difficile, vraiment miraculeux ; il y plaça les armoiries du pape (2). Il acheva ensuite de renforcer les fondations des loges du Vatican, travail que la mort de Léon X avait interrompu et que la négligence
(1) Existe encore (Via de* Coronari).
(2) Actuellement le Banco di San Spirito.
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d'Adrien VI avait empêché de continuer ; grâce à la volonté de Clément VII, ce travail fut conduit à bonne fin.
Sa Sainteté, ayant résolu d'entourer de fortifications Parme et Plaisance, après l'examen de nombreux projets présentés par divers architectes, y envoya Antonio et avec lui Giuliano Leno, pour en surveiller l'exécution. Ils s'acquittèrent parfaitement de cette construction, avec Taide d'Antonio Labacco, de Pier Francesco (i) de Viterbe, ingénieur très habile, et de Michele San Micheli, architecte véronnais. Antonio retourna ensuite à Rome, les autres restant sur place, et le pape lui fit construire, au Vatican, les chambres où se font les consistoires publics, au-dessus de la Forge. Clément VII en fut tellement satisfait, qu'il lui fit encore faire, au-dessus, les chambres des camériers de Sa Sainteté. Surmontant le toit de ces chambres, il y en a encore d'autres très commodes qu'Antonio construisit également ; cette opération présentait beaucoup de danger, tant il fallait renforcer les fondations. Il est vrai qu'Antonio s'y entendait, attendu que ses constructions n'ont jamais montré la moindre fissure, et qu'il n'y a pas eu, parmi les modernes, d'architecte plus sûr ni plus expérimenté dans les liaisons de maçonneries.
Au temps du pape Paul II, l'église della Madonna di Loreto, qui était petite et couverte d'une rustique toiture posant sur des piliers en briques, fut refaite de la grandeur dont on la voit aujourd'hui, grâce au génie de Giuliano da Maiano. L'ordre extérieur fut continué parle Pape Sixte IV et ses successeurs, et la construction entière n'avait donné aucun signe de ruine, jusqu'au temps de Clément VII, où, Tan 1 526, elle s'ouvrit brusquement, dételle sorte que non seulement les grands arcs de la tribune, mais encore tout le reste de la bâtisse annonçaient une chute prochaine, les fondations n'étant ni assez larges ni assez profondes. Antonio, envoyé à Loreto par le pape, pour remédier au mal, se mit à étayer toute la construction et à soutenir les arcades par de fortes armatures ; puis il refit les fondations et renforça les murs et les piliers, à l'intérieur et à l'extérieur. Après leur avoir donné une solidité à toute épreuve, il changea et améliora l'ordonnance générale, orna les croisées et les nefs de magnifiques profils et enrichit d'un soubassement, non moins beau, les quatre grands piliers de la tribune. Ce travail de restauration mérite certainement d'être célébré comme étant la meilleure œuvre qu'Antonio ait jamais faite..
(i) Né à Viterbe vers 1470, mort à Florence en i534.
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De retour à Rome, il trouva que cette ville avait été mise à sac et que le pape s'était réfugié à Orvieto ; la cour pontificale y souffrait grandement du manque d'eau. Il y construisit alors un puits tout en pierre de taille (i), large de vingt-cinq brasses; deux escaliers en spirale, pratiqués l'un au-dessus de l'autre, dans le tuf, conduisent jusqu'au fond les bêtes de somme qu'on emploie à puiser l'eau; par l'une de ces pentes, elles arrivent jusqu'au pont où on les charge; et, remontant par l'autre pente qui tourne au-dessus de la première, elles sortent sans être obligées de rebrousser chemin, par une porte différente et opposée à celle d'entrée. Lorsque Clément VII mourut, il ne restait plus à achever que l'ouverture de ce puits merveilleux .; le pape Paul III la fit terminer, mais en ne suivant pas le projet d'Antonio. Certes, les anciens ne firent jamais de construction pareille à celle-ci, ni comme conception, ni comme travail, car le vide central est tel qu'il donne du jour jusqu'au fond aux deux escaliers, grâce à des fenêtres ménagées à cet effet. Tout en s'occupant de cet ouvrage, Antonio donna le plan de la citadelle d'Ancone qui plus tard fut mis à exécution (2).
Dans le temps où Alexandre de Médicis était duc de Florence, son oncle Clément VII, ayant résolu de construire dans cette ville une forteresse inexpugnable, le seigneur Alessandro Vitelli, Pier Francesco de Viterbe et Antonio da San Gallo construisirent celle qui est entre la Porta al Prato et la Porta San Gallo (3), avec tant de célérité que jamais construction semblable, ancienne ou moderne, n'a été si rapidement menée. Sous la tour del Toso, dont les fondations furent exécutées les premières, on plaça avec pompe quantité d'inscriptions et de médailles; cette citadelle, célèbre dans le monde entier, passe pour imprenable.
En même temps, Antonio appela à Loreto les sculpteurs Tribolo, Raffaelo da Montelupo, le jeune Francesco da San Gallo et Simone Cioli, qui terminèrent les bas-reliefs de marbre commencés par Andrea Sansovino. Le Mosca, Florentin, vint également et sculpta des guirlande d'une beauté divine. Ainsi l'ornementation de la maison de la Vierge fut entièrement achevée par les soins d'Antonio, bien qu'il fût obligé de diriger à la fois, dans des villes éloignées l'une de l'autre, des travaux de la plus haute importance, savoir la forteresse de Florence, celle d'Ancóne, la restauration de Loreto, l'agrandissement du Vatican et le puits d'Orvieto ; il sut faire en sorte que le travail ne
(1) Commencé en 1527, existe encore.
(2) En i532.
(3) La première pierre fut posée le i5 juillet i534.
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s'arrêta jamais dans aucun, seulement, quand il ne pouvait s'y rendre à temps, il se servait de l'aide de Batista son frère.
Clément VII mort et Paul III Farnèse nommé souverain pontife, Antonio, qui avait été l'ami du pape quand celui-ci n'était que cardinal, vit son crédit s'augmenter. Sa Sainteté ayant nommé le seigneur Pier Luigi, son fils, duc de Castro, envoya Antonio dans cette ville pour dresser le plan de la citadelle que le duc y fit construire, celui du palais de l'Osteria qui est sur la place, et la Monnaie qui est bâtie en travertin, comme celle de Rome. Castro (i) doit^ en outre, à Antonio les dessins d'une foule de palais et de maisons que des personnes du pays et d'autres provinces construisirent avec une incroyable magnificence, sans doute pour complaire au pape. Celui-ci faisant élever les bastions de Rome qui sont très forts, Antonio bâtit la Porta di Santo Spirito comprise entre deux d'entre eux; par sa solidité et sa magnificence, elle peut être comparée à tout ce que l'antiquité a produit de plus beau dans ce genre (2). Après la mort d'Antonio, il y en eut qui, poussés par l'envie plutôt que par une raison judicieuse, essayèrent d'obtenir sa démolition; mais cela ne fut heureusement pas permis. Sous sa direction, on reprit, en sous-œuvre, presque toutes les fondations du palais pontifical qui menaçait ruine en beaucoup d'endroits, et l'on renforça particulièrement un des côtés de la chapelle Sixtine où sont les fresques de Michel-Ange, ainsi que la façade antérieure. Ce travail, qui n'amena pas la moindre fissure, offrait plus de péril que de gloire. Il agrandit aussi la grande salle qui précède la Sixtine, y ouvrit ces deux immenses fenêtres qui l'éclairent si merveilleusement et orna la voûte de compartiments en stuc d'une telle richesse que l'on peut regarder cette salle comme la plus belle et la plus splendide qu'il y eût alors au monde. Pour aller facilement à Saint-Pierre, il pratiqua des escaliers si commodes et si bien faits qu'on n'en connaît pas de plus réussis, ni anciens, ni modernes; il bâtit pareillement la chapelle Pauline, où se trouve le Saint-Sacrement, qui est toute gracieuse et riante. A la suite de différends entre le pape et les Pérugins, Antonio construisit, à Pérouse, une forteresse (3) pour l'édification de laquelle on jeta par terre les maisons des Baglioni, et qui fut rapidement terminée. Il construisit également celle d'Ascoli ; quelques jours lui suffirent pour
(1) Cette ville fut détruite parle pape Innocent X, en 1649; il ne reste plus rien des travaux de San Gallo.
(2) Cette porte n'a jamais été terminée.
(3) La première pierre fut posée le 28 juin 1.540. Terminée en 1543, elle fut détruite en 1848.
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la mettre en état de recevoir une garnison, tandis que les Ascolans croyaient que cette entreprise exigerait des années.
Il refit les fondations, à Rome, de sa maison de la Strada Giulia, pour la défendre des crues du Tibre et non seulement commença, mais concuisit à bonne fin le palais qu'il habitait, près de San Biagio, qui appartient aujourd'hui au cardinal Riccio da Montepulciano ; il l'a terminé à grands frais, outre ce qu'Antonio y avait déjà dépensé et qui monte à plusieurs milliers d'écus.
Mais de toutes les œuvres d'utilité et d'agrément qu'on lui doit, aucune n'est comparable à son modèle de la vénérable et étonnante construction de Saint-Pierre de Rome, qui fut au début dirigée par Bramante, mais modifiée et augmentée par Antonio dans un cadre nouveau et extraordinaire, avec des proportions et une décoration aussi remarquable dans l'ensemble que dans le détail. On peut s'en rendre compte par le modèle fait en bois et entièrement terminé par son élève, Antonio Labacco, qui, de plus, le grava, avec le plan complet de l'édifice, après la mort de San Gallo. Mais on ne l'a pas suivi, par l'ordre de Michel-Ange Buonarroti, comme nous le dirons dans la Vie de celui-ci. Michel- Ange et beaucoup d'autres qui l'avaient vu trouvèrent qu'il ofi"rait trop de ressauts, que les colonnes et les profils étaient trop petits, et qu'il y avait trop d'arcades sur arcades, de corniches sur corniches. -Ils n'approuvèrent pas non plus que les deux campaniles, les quatre petites tribunes et la grande coupole fussent entourés de cette guirlande de colonnes maigres et multipliées; ils condamnaient encore, et nous en fiiisons autant, toutes ces aiguilles formant amortissement^ qui se rapprochent plus de la manière gothique que de l'ancienne et bonne manière, que les meilleurs architectes observent aujourd'hui. Peu de temps après la mort d'Antonio, Labacco ayant terminé tous les modèles, il se trouva que celui de Saint-Pierre, rien qu'en menuiserie, avait coûté 4.184 écus d'or; on le voit aujourd'hui dans la grande chapelle de Saint-Pierre (i). San Gallo augmenta l'épaisseur des piliers, afin qu'ils pussent supporter gaillardement le poids de la coupole, et rendit les fondations si solides qu*il est certain que l'édifice ne menacera plus jamais ruine, comme cela advint du temps de Bramante. Les matériaux qu'il enfouit sous le sol forment une masse tellement prodigieuse que, si on les étendait au dehors, l'esprit le plus hardi en serait efî"rayé.
Depuis l'antiquité romaine, les habitants de Terni et ceux de Narni
(0 Conservé dans l'octogone de Saint-Grégoire.
étaient en guerre, au sujet du lac de Marmora, comme ils le sont encore maintenant. Lorsque le lac débordait sur le territoire de Narni et que les habitants voulaient ouvrir des tranchées, ceux de Terni ne voulaient y consentir d'aucune manière. Ces querelles avaient eu lieu sous le gouvernement des empereurs païens, tout aussi bien que sous celui des papes, car, du temps de Cicéron, celui-ci fut envoyé par le Sénat pour arranger le différend, mais il ne put y réussir. L'an 1546, les deux partis adverses envoyèrent des dépntés prier le pape Paul III de les mettre d'accord ; Sa Sainteté leur donna pour arbitre Antonio, qui termina la difficulté en décidant que le !ac devait déboucher du côté où est le mur, et le travail fut exécuté avec grande peine (i). Il arriva, par suite des grandes chaleurs et d'autres incommodités, qu'Antonio, qui était devenu vieux et maladif, contracta une fièvre dont il mourut à Terni (2), en peu de jours, au profond chagrin de ses amis et de ses parents. Il en résulta un grand dommage pour plusieurs travaux en cours, et en particulier pour le palais Farnèse près du Campo di Fiore. Le pape Paul III, quand il était le cardinal Alexandre Farnèse, l'avait conduit abonne fin ; sur la façade antérieure il avait commencé la série des premières fenêtres, la grande salle de l'intérieur, et il avait mis en train un côté de la cour. Mais cette construction n'était pas si avancée qu'on en vît la fin; quand Alexandre fut nommé pape, Antonio modifia le plan primitif, ayant à faire, disaitil, non plus un palais de cardinal, mais un palais pontifical. Ayant donc jeté à terre quelques maisons qui l'entouraient et les escaliers anciens, il refit à nouveau ces derniers et les rendit plus doux ; il augmenta les dimensions de la cour dans tous les sens, et en fit autant du palais, faisant les salles plus grandes, un plus grand nombre de chambres^ plus ornées avec de magnifiques plafonds sculptés et d'autres ornements. Il avait déjà terminé la façade antérieure jusqu'à la hauteur des deuxièmes fenêtres, et il n'y avait plus qu'à y mettre la corniche qui supportât la toiture tout autour. Le pape, qui avait l'esprit grand, avec un excellent jugement, voulait une corniche plus belle et plus riche qu'aucune autre qui ait jamais été posée à un palais. Il ordonna donc que tous les meilleurs architectes de Rome présentassent un projet, outre ceux qu'Antonio avait faits, pour s'arrêter au plus beau, qui serait toutefois mis en œuvre par Antonio. Un matin donc, on lui présenta au Belvédère, et en présence d'Antonio, des dessins qui avaient été faits par
Ci) Il en parle dans une lettre au duc Cosme, datée de Rome, le 22 mars 1546. (2) Le 29 septembre 1546.
JULES ROMAIN
Ferino del Vaga, Fra Bastiano del Fiombo, Michel-Ange Buonarroti et Giorgio Vasari, qui était alors jeune et au service du cardinal Farnese. A la vérité, Michel-Ange n'apporta pas le sien, parce qu'il était indisposé, mais le fit porter par Giorgio Vasari, qui était allé chez lui pour lui montrer son dessin et savoir ce qu'il en pensait. Sa Sainteté considéra longuement tous les dessins, et les loua, comme étant ingénieux et beaux, mais elle mit celui du divin Michel-Ange au-dessus de tous. Ce fut celui qu'on exécuta plus tard, comme nous le dirons dans la Vie de Michel-Ange, qui refit tout le palais dans une forme presque toute nouvelle.
Batista Gobbo, frère d'Antonio, était aussi un bon architecte ; il consacra tout son temps aux travaux d'Anton io, qui cependant ne se conduisit pas très bien avec lui. Batista survécut peu d'années à son frère. Le corps de celui-ci fut ramené de Terni à Rome, et après de pompeuses obsèques auxquelles assistèrent tous les artistes et une foule d'autres personnes, il fut déposé à Saint-Pierre, près de la chapelle du pape Sixte.
Four dire vrai, Antonio fut un excellent architecte qui mérite, comme ses ouvrages l'attestent, d'être loué et célébré autant que n'importe quel autre architecte ancien ou moderne.
Jules ROMAIN
Peintre né en I4g2, mort en 1846
Farmi les nombreux et presque infinis disciples de Raphaël d'Urbin, dont la plupart devinrent des artistes remarquables, aucun n'imita mieux la manière, l'invention, le dessin et le coloris de leur maître que Jules Romain (i) ; aucun ne se montra autant que lui savant, hardi et assuré, original et varié, abondant et universel. Sa conversation aimable, son humeur gaie et agréable, enfin ses excellentes manières furent cause qu'il fut aimé de Raphaël de telle sorte, que, s'il eût été son fils, il ne l'aurait été davantage, et que celui-ci remplo3^a toujours dans ses plus importantes entreprises, particulièrement dans la décoration des loges du Vatican, exécutées pour Léon X.
Après avoir fait les dessins de l'architecture, des ornements et des sujets, Raphaël lui fit faire plusieurs des peintures, entre autres la Création d'Adam et d'Ève, celle des animaux, la Construction de
(1) Fils de Piero Pippi de' Jannuzzi, né à Rome en 1492.
LES VIES D ARTISTES
l'arche de Noé, le Sacrifice, et quantité d'autres sujets que l'on reconnaît à sa manière, comme celui dans lequel la fille de Pharaon, avec ses femmes, trouve Moïse dans un berceau jeté dans le fleuve par les Hébreux, œuvre admirable pour le paysage qui y est représenté. Dans la salle de la Tour. Borgia, où se trouve l'Incendie du Bourg, Jules aida Raphaël à peindre différentes choses, particulièrement le soubassement fait en couleur de bronze, la comtesse Mathilde, le roi Pépin, Char] emagne, Godefroy de Bouillon, roi de Jérusalem, et d'autres bienfaiteurs de l'Église^ qui sont tous des figures remarquables; une partie en a été gravée récemment, d'après un de ses dessins. Il peignit encore la plus grande partie des fresques qui sont dans la loggia d'Agostino Chigi (i), et travailla à un magnifique tableau à l'huile de Raphaël, qui représente sainte Elisabeth (2), et qui fut envoyé au roi François P"", avec une sainte Marguerite, presque entièrement peinte par Jules, sur le dessin de Raphaël. Celui-ci envoya au même souverain le portrait de la vice-reine de Naples, dont il ne fit que la tête, d'après l'original ; le reste du tableau fut terminé par Jules. Ces œuvres, qui plurent beaucoup au roi, sont encore en France, dans la chapelle du palais de Fontainebleau.
En s'employant ainsi au service de Raphaël, son maître, et en apprenant les choses les plus difficiles de l'art, que Raphaël lui-même lui enseignait avec une amabilité incroyable, Jules parvint rapidement à savoir mettre en perspective les édifices, à les mesurer et à en faire les plans. Parfois aussi Raphaël, après lui avoir simplement donné l'esquisse de ses inventions, les lui faisait mettre au net et amplifier, pour s'en servir dans ses compositions d'architecture. Ainsi, peu à peu, prenant goût à ce travail, Jules s'y développa, de manière à devenir bientôt un maître excellent. Après la mort de Raphaël, Jules et Giovan Francesco, dit II Fattore, étant restés ses héritiers, avec la charge de terminer les ouvrages qu'il avait commencés, en conduisirent honorablement la majeure partie à bonne fin.
Le cardinal Jules de Médicis, qui plus tard devint pape sous le nom de Clément VII, ayant choisi, au pied du Monte Mario, un site qui, outre une belle vue, présentait des eaux vives, quelques bosquets, et s'étendait en terrain plan le long du Tibre jusqu'au Ponte Molle, avec de chaque côté des prés allant presque jusqu'à la porte de San Pietro, résolut de construire au sommet du coteau, sur un terre-
(i ) Dans la Farnésine.
(2) C'est la Sainte Famille, dite de François I", actuellement au Louvre, avec la sainte Marguerite et le portrait de Jeanne d'Aragon.
JULES ROMAIN
plein qui y était, un palais doté de toutes les beautés et commodités possibles, en tant qu'appartements, loges, jardins, fontaines et bosquets. Il donna la charge du tout à Jules, qui l'accepta volontiers, et conduisit à bonne fin ce palais, connu alors sous le nom de Vigna de' Medici, et aujourd'hui sous celui de Vigna di Madama (i).
Se conformant à la disposition du site et à la volonté du cardinal, il fit la façade antérieure demi-circulaire, en forme de théâtre, divisée par des niches et des fenêtres, avec une ordonnance ionique, d'un goût si parfait, que plusieurs personnes pensent que Raphaël en fit la première esquisse et que Jules la mit à exécution. On voit de lui dans les appartements un grand nombre de peintures, particulièrement après avoir passé du premier vestibule après l'entrée dans une magnifique loggia ornée de grandes niches et d'autres plus petites, qui toutes sont occupées par des statues antiques, parmi lesquelles il y avait un Jupiter d'une beauté rare, qui fut ensuite envoyé avec d'autres statues au roi François P', par la famille Farnèse. Jean d'Udine décora de grotesques cette galerie dont les murailles et les voûtes sont couvertes de peintures et de stucs admirables. En tête de la loggia, Jules peignit à fresque un énorme Polyphème entouré de quantité d'enfants et de petits satyres qui jouent autour de lui. Cette œuvre valut à Jules de grands éloges, ainsi que tous les autres travaux et dessins qu'il fit pour ce lieu, orné par lui de pêcheries, de pavements, de fontaines rustiques, de bosquets et d'autres choses semblables, faites avec goût et jugement. Il est vrai que, Léon X étant venu à mourir (2), cette entreprise, à cause de l'élection d'Adrien VI et du retour du cardinal de Médicis à Florence, resta inachevée, ainsi que tous les travaux publics commencés par Léon X.
Pendant ce temps-là, Jules et Giovan J^rancesco achevèrent beaucoup d'œuvres que Raphaël en mourant avait laissées imparfaites; ils se disposaient à mettre en œuvre une partie des cartons qu'il avait faits pour les peintures de la grande salle du Vatican, où déjà il avait commencé à peindre quatre sujets tirés de l'histoire de l'empereur Constantin, et où il avait couvert une paroi d'un enduit pour peindre à l'huile, lorsqu'ils s'aperçurent qu'Adrien, en homme qui n'aimait ni la peinture, ni la sculpture, ni aucune bonne chose, ne se souciait pas que cet ouvrage fût terminé. Tant que vécut Adrien, peu s'en fallut que Jules Romain, Il Fattore, et avec eux Ferino del Vaga, Jean d'Udine,
(0 Du nom de la duchesse Margherita Farnèse; complètement en ruines. (2) Le IO décembre i52i.
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Sebastiano de Venise, et d'autres artistes excellents ne mourussent de faim. Mais, comme le voulut Dieu, tandis que la consternation régnait parmi les courtisans accoutumés à la libéralité et à la magnificence de Léon X, et que les artistes songeaient à quitter Rome, voyant que toute espèce de talent était méprisée, Adrien mourut (i), et fut remplacé par le cardinal Jules de Médicis, sous le nom de Clément VII, avec lequel tous les arts du dessin ressuscitèrent comme en un jour.
Jules et Giovanfrancesco s'occupèrent aussitôt, et tout joyeux, par l'ordre du pape, d'achever la salle de Constantin. Ils jetèrent bas l'enduit que Raphaël avait préparé pour peindre à l'huile; mais ils conservèrent deux figures, dont l'une représente la Justice, qu'ils avaient eux-mêmes peintes à l'huile auparavant. Les fresques de cette salle sont les meilleures que l'on connaisse de Jules ; il est vrai qu'il y mit un soin tout particulier, comme on peut en juger par un très beau dessin de sa main, représentant saint Sylvestre, et qui a peut-être plus de grâce que la peinture de ce saint faite sur le soubassement. Jules exprima toujours mieux ses idées dans ses dessins que dans ses peintures ; on y découvre plus d'animation, de caractère et de sentiment ; cela provient peut-être de ce que, tout enflammé de ses sujets, il les dessinait en une heure, tandis qu'il employait des mois et des années à les peindre. Comme il les prenait en dégoût et qu'il n'avait plus cette ardeur qu'on éprouve quand on entame un travail, il n'est pas étonnant qu'il ne donnât pas à l'exécution cette entière perfection que l'on remarque dans ses dessins.
Pour revenir aux grands sujets que renferme cette salle, il peignit, sur une des parois, Constantin adressant une allocution à ses soldats ; dans les airs apparaît une croix rayonnante, portée par des petits anges et sur laquelle on lit : in hoc signo vinces ; aux pieds de Constantin est un nain qui essaie de se mettre un casque sur la tête. Sur la grande paroi est représentée la bataille équestre qui eut lieu près du Ponte Molle, et où Maxence fut mis en déroute par Constantin. Cette œuvre (2) est extrêmement remarquable par le grand nombre de blessés et de morts qu'on y voit, les attitudes variées des flmtassins et des cavaliers qui luttent entrelacés ; si cette peinture n'était pas trop colorée ni trop poussée au noir, ce à quoi Jules se plut toujours dans ses couleurs, elle serait parfaite en tous points, mais ce défaut leur enlève beaucoup de grâce et de beauté. Au milieu du Tibre, Maxence, fier et terrible
(1) Le 24 septembre i523.
(2) Qui existe encore ; commencée en 1524, elle fut payée aux deux peintres mille ducats, en i 525.
JULES ROMAIN
d'aspect, est près de s'engloutir, avec son cheval. En somme, cette peinture servira toujours de modèle à ceux qui voudront traiter de semblables sujets. Jules sut mettre à profit les bas-reliefs des colonnes Trajane et Antonine, pour les armures et les costumes de ses soldats, les enseignes, les machines et instruments de guerre. Sous cette fresque sont peints en bronze quantité de sujets qui sont tous dignes d'éloges. Sur la troisième paroi, on voit saint Sylvestre, sous les traits de Clément VII, baptisant Constantin, dans les mêmes fonts baptismaux qui se trouvent aujourd'hui à Saint-Jean-de-Latran. Sur le soubassement peint en couleur de bronze, Jules représenta Constantin construisant Saint-Pierre de Rome ; c'est une allusion au pape Clément VII, et l'on y voit les portraits de Bramante et de Giuliano Leno tenant le plan de l'église. La quatrième paroi, au-dessus de la cheminée, renferme, en perspective, l'église de Saint-Pierre, avec l'assistance ordinaire du pape, quand il y célèbre la messe pontificale, entouré de cardinaux, de prélats, de chanteurs et de musiciens. Saint Sylvestre, assis, a devant lui Constantin à genoux, qui lui offre une statue de Rome en or, telle que nous la représente les médailles antiques ; cette fresque figure donc la Donation que Constantin fit à l'Eglise romaine.
Tandis que Jules et li Pattore étaient occupés à ces grand travaux, ils ne laissèrentpas cependant de fiiire une Assomption de la Vierge (i), qui fut envoyée à Pérouse et placée dans le couvent des religieuses de Montelucci. Jules travailla seul ensuite et peignit une Vierge avec une chatte qui paraissait vivante ; c'est pourquoi cet ouvrage est connu sous le nom de tableau de la chatte [quadro della Galìa\ (2) ; un autre grand tableau où il représenta le Christ battu à la colonne fut placé sur l'autel de Santa Prassedia (3) à Rome.
Il peignit ensuite le martyre de saint Etienne, pour Messer Giovan Matteo Giberti, dataire du pape et depuis évêque de Vérone, qui envoya ce tableau à Gênes dans son bénéfice (4). Pour une chapelle qui appartenait à Jacob Fugger, Allemand, dans l'église de Santa Maria de Anima, à Rome, il exécuta un très beau tableau à l'huile, où l'on voit la Vierge, sainte Anne, saint Joseph, saint Jacques, le petit saint Jean et saint Marc l'évangéliste, ayant à ses pieds un lion merveilleuse-
( 1 ) Commandée à Raphaël en i5o5, puis eni5i6. Terminée par les deux peintres en i525; actuellement àia Pinacothèque du Vatican.
(2) Au Musée de Naples.
(3) Actuellement dans la sacristie de cette église.
(4) Actuellement tians ré.i,^lise Santo Stefano, h Gênes.
LES VIES d'artistes
ment rendu (i). On n'aurait rien à reprocher à ce tableau, si le noir n'y était autant prodigué. Cette couleur, soit que le charbon, l'ivoire, le noir de fumée, ou le papier brûlé entrent dans sa composition, produit toujours une certaine crudité, bien qu'elle soit recouverte de vernis.
Étant grand ami de Messer Baldassare Turini da Pescia, Jules construisit ensuite pour celui-ci, après avoir établi le dessin et le modèle, sur un point du mont Janicule couvert de vignes, et d'où l'on a une belle vue, un palais réunissant tous les genres d'agrément et d'utilité que l'on peut désirer (2). Les appartements furent ornés non seulement de stucs, mais de peintures ayant trait à la vie de Numa Pompilius dont le tombeau avait été autrefois à cet endroit. Dans la salle de bains, aidé par ses élèves, il représenta les fables de Vénus, de Cupidon, d'Apollon et d'Hyacinthe : tous ces sujets ont été gravés.
Comme, après la mort de Raphaël, Jules était tenu pour le meilleur peintre d'Italie, le comte Baldassare Castiglione, ambassadeur de Frédéric Gonzague à Rome et grand ami de Jules, reçut l'ordre de son souverain de lui envoyer un architecte capable de diriger les travaux de sa capitale et de son palais ; Frédéric avait ajouté qu'il désirait surtout posséder Jules Romain. Le comte Baldassare sollicita donc celui-ci si vivement, qu'il s'engagea à aller à Mantoue si le pape lui en donnait la permission. L'ayant obtenue pour lui, le comte l'emmena à Mantoue (3), quand il y alla pour se rendre ensuite comme ambassadeur du pape auprès de l'empereur. Il présenta Jules au marquis, lequel, après l'avoir comblé de caresses, lui donna une maison bien garnie (4), une forte pension et la table pour lui, pour Benedetto Pagni, son élève, et un autre jeune homme qui était à son service. Le marquis lui envoya, en outre, du velours, du satin et d'autre riches étofies ; puis, apprenant qu'il n'avait point de monture, il se fit amener son cheval favori, nommé Ruggieri, et le lui donna. Jules ra3Mnt monté, ils allèrent tous deux hors la ville, à un trait d'arbalète de la Porta di San Bastiano, dans un endroit appelé le T, situé au milieu d'une prairie, où Son Excellence avait des écuries pour ses haras. Quand ils y furent arrivés, le marquis lui dit qu'il désirait que, sans détruire les anciens bâtiments, Jules les arrangeât de manière qu'il pût y aller
(1) Actuellement au maître-autel de l'église.
(2) Villa Lante, appartenant aux religieuses du Sacré-Cœur.
(3) Fin 1524.
(4) Il le nomma citoyen de Mantoue, par décret du 5 juin i 526. Le i 5 du même mois, il lui donna une maison. Le3i août i 52Ô, Jules Romain est nommé surintendant de toutes les constructions, aux appointements de cinq cents ducats d'or par an.
JULES ROMAIN
quelquefois et y souper comme passe-temps. Jules, connaissant la volonté du marquis, ayant vu le tout et levé le plan du site, mit la main à l'œuvre, et conservant les vieilles murailles, fit en partie plus grande la première salle que l'on voit aujourd'hui en entrant, avec la suite d'appartements des'deux côtés. Comme il ne se trouvait ni carrières, ni pierres dures en ce lieu, il se servit de briques recouvertes de stuc pour former les colonnes, les chapiteaux, les corniches, les portes, les fenêtres et tous les autres ornements de cet édifice, composés avec une manière nouvelle et originale. C'est ce qui fut cause que, abandonnant ce. projet initial restreint, le marquis se décida à faire le grand palais actuel, dont Jules présenta un admirable modèle et qu'il acheva en peu de temps, avec l'aide de plusieurs maîtres. Cet édifice est carré et renferme intérieurement une cour découverte, en guise de pré ou de place, coupée en croix par quatre entrées, dont la première donne accès dans une grande loggia ouverte sur le jardin ; deux autres ouvrent des appartements et sont ornées de stucs et de peintures. Dans la première salle, dont la voûte est divisée en riches compartiments ornés de fresques, Jules fit peindre sur les murailles par Benedetto Pagni et Rinaldo de Mantoue, ses élèves, les chiens ([) et les chevaux favoris du duc, qu'il avait dessinés lui-même et dont on lit les noms. On passe ensuite dans une autre salle qui forme le coin du palais, et sur la voûte de laquelle sont représentées les Noces de Psyché. Toutes ces fresques ont été peintes par les élèves de Jules, qui, à la manière de Raphaël, les retoucha ensuite. De la chambre de Psyché, on passe dans une salle ornée d'une frise à deux rangs, l'un sur l'autre, travaillée en stuc, sur les dessins de Jules Romain, par Francesco Primaticcio de Bologne et Giovambatista de Mantoue ; c'est une imitation des basreliefs de la colonne Trajane. Dans le vestibule, on trouve les douze mois de l'année et l'histoire d'Icare. En sortant de la loggia, on trouve une chambre circulaire dans laquelle Jules s'attacha, par la peinture et l'architecture, à donner la plus grande illusion possible à ceux qui devaient la voir. Sur de solides fondations jetées dans un terrain marécageux, il fit faire une muraille qui, en s'élevant, décrivait un cercle et composait une voûte surbaissée en manière de four ; les fragments de rochers dont étaient formées les portes, les fenêtres et la cheminée, se trouvaient disposés de telle sorte qu'ils semblaient près de s'écrouler. Jules y peignit ensuite les géants foudroyés par Jupiter, sujet d'une conception aussi neuve que hardie.
(i) Il n'y a pas de chiens peints dans cette salle.
Outre ce palais, dans lequel Jules a exécuté quantité de choses dignes d'éloges, mais que nous passerons sous silence pour éviter les longueurs, il restaura plusieurs salles du palais où habite le duc dans Mantoue, construisit deux grands escaliers en colimaçon, avec de riches appartements ornés de stucs. Dans une salle, il fit peindre l'histoire de la guerre de Troie, et dans une antichambre, exécuta douze peintures à l'huile au-dessus des portraits de douze empereurs peints auparavant parTiziano Vecellio (i). Pareillement, à Marmiruolo, à cinq milles de Mantoue, on éleva sur les dessins un bâtiment très commode (2), rempli de peintures non moins belles que celles du château et du palais du T. A Sant' Andrea de Mantoue, dans la chapelle de la signora Isabella Buschetta, il fit un tableau à l'huile (3) où l'on voit la Vierge et saint Joseph qui adorent l'Enfant Jésus dans la crèche, avec le bœuf, l'âne, entre saint Jean Evangéliste et saint Longin, de grandeur naturelle. Sur les murs de cette chapelle, Rinaldo exécuta, d'après les dessins de son maître, deux sujets (4) dont l'un représente le Crucifiement du 'Christ, où Ton remarque des chevaux admirables, et l'autre les fidèles trouvant le sang de Notre-Seigneur^ du temps de la comtesse Mathilde. Jules peignit ensuite de sa propre main, pour le duc Frédéric, une Vierge occupée à laver le Christ encore enfant, pendant que le petit saint Jean verse l'eau contenue dans un vase (5) ; ces figures, grandes comme nature, sont très belles. Dans le lointain, on aperçoit plusieurs femmes qui viennent visiter la mère de Dieu. Ce tableau fut donné par le duc à la signora Isabella Buschetta, dont Jules plaça le portrait dans un petit tableau de la Nativité de Notre-Seigneur, que le seigneur Vespasiano Gonzaga possède aujourd'hui (6), avec un autre qui lui a été donné par le duc Frédéric. Dans ce dernier tableau (7), Jules a représenté un jeune homme et une jeune fille couchés sur un lit, se tenant étroitement embrassés et se prodiguant des caresses, tandis qu'une vieille, cachée derrière une porte, les regarde furtivement ; ces figures, d'une grâce indicible, sont presque de grandeur naturelle. Pour le comte Niccola Mafî"ei, il fit un Alexandre le Grand, tenant à la main une Victoire, grand comme nature et reproduit d'après une médaille
(1) Les peintures de Titien et de Jules Romain furent détruites pendant le sac de Mantoue en i63o.
(2) N'existe plus.
(3) Actuellement au Louvre.
(4) Ces deux fresques existent encore.
(5) Au Musée de Dresde.
(6) Tableau perdu.
(7) Au Musée de Berlin, non exposé.
JULES ROMAIN
antique (i). Après ces œuvres, Jules Romain peignit à fresque, pour Messer Girolamo, organiste du dôme de Mantoue, son intime ami, au-dessus d'une cheminée, un Vulcain qui fait marcher les soufflets d'une main, et de l'autre, tient, au bout des pinces, le fer d'une flèche qu'il fabrique, tandis que Vénus trempe dans un vase d'autres flèches déjà faites et les met dans le carquois de Cupidon. C'est une des belles œuvres qu'il ait peintes (2). Il fit encore à San Domenico, une Mise au tombeau et un Christ mort dans la maison de Tommaso da Empoli florentin (3). A cette époque, Jean de Médicis fut blessé d'un coup de mousquet et transporté à Mantoue où il mourut (4). Messer Pietro Aretino voulut que Jules retraçât les traits de ce seigneur ; en conséquence, celui-ci prit un moulage de la tête du mort, et fit un portrait qui resta longtemps chez Messer Aretino (5).
Mantoue, jadis sale et fangeuse, au point d'être presque inhabitable, devint, grâce à Jules Romain, aussi saine qu'agréable ; elle lui dut la plupart de ses embellissements : chapelles, maisons, jardins, façades. Les digues du Pô s'étant rompues un jour^ les quartiers bas de la ville se trouvèrent couverts de quatre brasses d'eau; les grenouilles y séjournaient à peu près toute l'année. Jules avisa aux moyens de remédier à ces inconvénients, et agit de façon que les eaux reprirent leur cours naturel, et même, pour parer à une nouvelle inondation, il fit élever les rues qui bordent le fleuve, et ordonna la démolition d'une foule de petites habitations, mal bâties et de peu d'importance, pour les remplacer par de grandes et magnifiques maisons, qui devaient contribuer à l'embellissement de la ville. Plusieurs particuliers s'y opposèrent et dirent au duc que Jules, par son projet, leur causait une trop grande perte ; mais le duc ne voulut écouter personne et enjoignit même de ne rien construire, sans l'ordre exprès de Jules. Aux plaintes succédèrent alors des menaces ; mais le duc donna aussitôt à entendre que les injures dont on se rendrait coupable envers son architecte seraient réputées faites à lui-même, et qu'il saurait les punir. Ce prince aimait en efl"et Jules au point de ne pouvoir se passer de lui, et l'artiste, de son côté, révérait au delà de toute expression son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune faveur, et qui, par ses libéraUtés,
(1) Il existe deux tableaux identiques de ce sujet: l'un au Musée de Vienne, l'autre chez le marquis Tulio de Mantoue.
(2) Un tableau analogue est au Musée du Louvre, avec deux dessins.
(3) Tableaux perdus.
(4) Le 3o novembre i526.
(b) Ce portrait est perdu.