‹ Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs, et architectesChapitre 36 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

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vantardises de Fauteur. Il disait qu'il ferait mieux que le David de Michel-Ange, et il était encore appuyé par Buoninsegni, qui prétendait que Michel-Ange voulait tout pour lui. Ainsi Florence fut privée d'un chef-d'œuvre qui aurait été, à coup sûr, son plus bel ornement. On voit aujourd'hui le modèle de Baccio dans la garde-robe du duc Cosme, et nous devons dire qu'il est fort estimé des artistes. Baccio fut envoyé à Carrare, pour examiner son marbre, que les maîtres de l'Œuvre de Santa Maria del Fiore devaient conduire par eau jusqu'à Signa, sur l'Arno. A huit milles de Florence environ, ce bloc tomba dans le fleuve, au moment où on allait le débarquer, pour le conduire par terre, car les eaux étaient basses de Signa à Florence, et il s'enfonça dans le sable à une telle profondeur, que les maîtres ne purent l'en extraire, quels que fussent les moyens qu'ils aient employés. Comme le pape voulait que l'on retirât ce marbre à tout prix, Piero Rosselli, maître maçon, vieux et expérimenté, à qui l'œuvre s'adressa, imagina de détourner le cours de l'eau, de creuser le lit du fleuve et de conduire ensuite le bloc à terre, à l'aide de grues et de leviers. Quelques poètes tirèrent parti de cet accident pour accabler de leurs satires Baccio qui, à cause de sa loquacité et de ses médisances contre les artistes et principalement contre Michel-Ange, était détesté. Un d'eux, entre autres choses, dit dans ses vers que le marbre, certain d'être estropié par Baccio, s'était précipité de désespoir dans le fleuve. Pendant que l'on était occupé à retirer ce bloc de l'eau, Baccio s'aperçut qu'en hauteur et en largeur, il ne pourrait pas en extraire les figures de son modèle. Use rendit aussitôt à Rome, où il prouva au pape qu'il était forcé d'abandonner son premier dessin. Il fit alors plusieurs autres modèles et Sa Sainteté choisit celui qui représente Hercule tenant Cacus par les cheveux, après l'avoir renversé à ses pieds. De retour à Florence, Baccio trouva que Piero Rosselli avait transporté heureusement son marbre dans l'Œuvre de Santa Maria del Fiore ; après avoir terminé un nouveau modèle en terre semblable au dernier que Clément VII avait agréé à Rome, il attaqua son bloc, en découvrant d'abord les jambes et les bras de ses figures et en ayant soin de ne s'écarter aucunement de son modèle. Beaucoup d'artistes trouvèrent que ce nouveau modèle n'ofî"rait ni la fierté ni la vivacité que le sujet comportait, ni les qualités que Baccio avait données à son premier modèle.

Lorsqu'en 1527 les Médicis quittèrent Florence, après le sac de Rome, Baccio, ne se sentant pas en sûreté, à cause d'une grande inimitié que lui portait un voisin de la ville de Pinzirimonte, enfouit dans cette terre des camées et quelques figurines de bronze antiques,

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qui appartenaient aux Médicis, et se réfugia à Lucques. Il y resta jusqu'au moment ou Charles-Quint vint recevoir la couronne impériale à Bologne ; s'étant donc montré au pape, il revint avec lui à Rome, et reçut de nouveau un logement au Belvédère, A ce moment, le pape voulut accomplir un vœu qu'il avait fait pendant qu'il était renfermé au château Saint-Ange, et qui consistait à placer, sur la tour de marbre qui est en face du pont du château, un saint Michel armé d'une épée et environné de sept grandes statues en bronze, couchées dans diverses attitudes, représentant les sept péchés mortels. Clément VII voulait ainsi faire allusion aux impies et aux scélérats qu'il avait vaincus, avec le secours de l'ange gardien du château. Après avoir fait un modèle qui plut infiniment, Baccio modela, dans une salle du Belvédère, une figure qui fut beaucoup admirée. Entre temps, pour se délasser et pour voir comment réussirait la fonte, il fit plusieurs figurines hautes de deux tiers de brasse, telles que des Hercules, des Vénus, des ApoUons et des Lédas, qui furent coulées par Maestro Jacopo della Barba, Florentin, et qui réussirent parfaitement. Une Descente de croix, de petite dimension et en demi-relief, qu'il ofi"rit à Charles-Quint, lorsque cet empereur vint à Gênes, lui valut le titre de chevalier et une commanderie de Saint-Jacques. La république de Gênes lui demanda une statue de Neptune, haute de six brasses, offrant les traits du prince Doria^ en mémoire des services signalés que le prince avait rendus à sa patrie. On lui alloua, pour cet ouvrage, une somme de mille florins ; il en reçut cinq cents à l'avance, et se rendit aussitôt à Carrare pour commencer son ébauche dans la carrière del Polvaccio.

Après la fuite des Médicis, pendant que Florence était gouvernée par le pouvoir populaire, Michel- Ange fut employé aux fortifications de la ville, et on lui montra le bloc de marbre que Baccio avait dégrossi d'après le modèle; l'intention était, si ce bloc n'était pas trop amoindri, que Michel- Ange le prît et en tirât deux figures à sa façon. L'ayant examiné^ il eut une autre idée, et projeta de s'en servir pour représenter Samson terrassant deux Philistins avec une mâchoire d'âne. Mais l'on sait que, les hommes ayant projeté quelque chose, souvent la sagesse divine en dispose autrement, et c'est ce qui arriva. Le siège ayant été mis devant Florence, il fallut que Michel-Ange pensât à autre chose qu'à polir des marbres, et il dut s'éloigner, à cause de la pusillanimité des citoyens. La guerre terminée, et la paix conclue, le pape Clément le fit revenir à Florence, pour achever la sacristie de San Lorenzo et ordonna à Baccio de terminer le colosse. Baccio prit un logement dans le palais Médicis, et pour paraître affectionné à cette fiimille, il envo3^ait.

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toutes les semaines, au pape des rapports odieux sur les citoyens et les magistrats ; cette conduite infâme le fit haïr plus que jamais. Quand le duc Alexandre revint à Florence, les citoyens lui montrèrent les sinistres manières que Baccio avait avec eux, et il en résulta que l'exécution du colosse était empêchée et retardée par eux, autant qu'ils le pouvaient.

L'orfèvre Michelagnolo, son père, était mort en laissant inachevée une grande croix d'argent, ornée de bas-reliefs représentant la Passion de Notre-Seigneur, qu'il avait entreprise par l'ordre du pape (i), pour les fabriciens de Santa Maria del Fiore. Cet ouvrage, avec bon nombre de matières d'argent, tomba entre les mains de Baccio, qui supplia Sa Sainteté d'en confier l'achèvement à son ami Francesco del Prato. Mais le pape, devinant que Baccio voulait non seulement se faire rembourser les travaux de son père, mais encore gagner quelque chose sur ceux de Francesco, lui enjoignit de rendre aux fabriciens les sujets ébauchés, ou terminés, pour en régler le compte et les matières d'argent pour les fondre et les emplo3^er aux besoins de l'église, qui avait été dépouillée de ses ornements pendant le siège. Il lui fit remettre cent florins d'or, et lui ordonna de terminer le colosse. Comme il y travailla sans relâche, il fut terminé l'an 1534, mais tous les citoyens en disaient tant de mal que le duc Alexandre ne se souciait point de le faire poser sur la place.

Depuis plusieurs mois, le pape était de retour à Rome, et comme il désirait faire élever, dans la Minerva, deux tombeaux en marbre, pour Léon X et pour lui, Baccio prit cette occasion pour aller à Rome, et le pape lui dit qu'il lui donnerait à faire les deux tombeaux, dès que le colosse serait en place. 11 écrivit aussi au duc Alexandre de donner à Baccio toute commodité pour efi^ectuer cette opération ; on jeta donc une fondation et l'on édifia dessus un piédestal en marbre, sous lequel on déposa des médailles à l'effigie de Clément VII et du duc Alexandre, ainsi qu'une pierre couverte d'une inscription en l'honneur de Sa Sainteté. Grâce aux soins et à l'habileté de Baccio d'Agnolo et d'Antonio da San Gallo l'ancien, tous deux architectes de Santa Maria del Fiore, le groupe arriva sans accident sur la place et fut mis sur son piédestal avec une entière sécurité (2).

Il serait difficile de dire le concours de foule qu'il y eut sur la place, pendant deux jours, pour voir le colosse, dès qu'il fut découvert. De

(1) Commandée le i" septembre i5i4 [Archives du Dôme] ; n'existe plus.

(2) Devant le palais de la Seigneurie, le 3 mai i534(il fallut trois jours). Signé:

BACCIVS BANDINFLI.. FLOR. FACIEBAT. MDXXXIIII.

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tous côtés, on n'entendait que des critiques, qui n'étaient pas plus favorables à l'artjste qu'à son ouvrage ; on attacha sur le piédestal des vers toscans et latins si cruellement satiriques que le duc Alexandre fut forcé d'emprisonner quelques personnes, ce qui ferma la bouche aux médisants. Baccio, considérant son œuvre mise en place, trouva que le grand air ne lui était pas favorable et que les muscles manquaient d'énergie. Il fit alors entourer le groupe de planches, et retouchant çà et là au ciseau, rendit ses muscles plus dtirs qu'ils n'étaient auparavant. Pour connaître l'opinion public, Baccio recommanda à un maître d'école qu'il logeait dans sa maison d'aller écouter ce que l'on disait et de lui rendre compte de tout ce qu'il aurait entendu. Le soir, cet homme rentra tristement chez lui, et ce ne fut qu'après avoir été vivement pressé par Baccio qu'il se décida à lui avouer que tous, d'une voix, condamnaient le groupe, et qu'il ne plaisait à personne. « Et toi, qu'en penses-tu ? » lui dit Baccio. — « Pour vous être agréable, je dirai que je le trouve bien et qu'il me plaît. — Je ne veux pas qu'il te plaise, s'écria Baccio; dis-en aussi du mal. Tu sais que je ne dis jamais de bien de personne ; ainsi nous serons quittes. »

Dans ce temps-là, le prince Doria écrivit au duc Alexandre qu'il se vengerait de Baccio, s'il ne terminait pas promptement sa statue, maintenant que le colosse était achevé. Baccio, effrayé, ne se souciait pas d'aller à Carrare ; mais le cardinal Cibo et le duc Alexandre le déterminèrent à partir et à se mettre à l'œuvre. Doria se faisait rendre compte journellement de ce qu'il faisait, et, ayant appris que la statue ne serait pas aussi belle qu'on lui avait promis, fit entendre à Baccio que, s'il ne le servait pas bien, il s'en repentirait ; mais Baccio, se voyant entouré d'espions qui lui avaient entendu dire beaucoup de mal du prince, abandonna tout et revint précipitamment à Florence.

La mort de Clément VII étant arrivée sur ces entrefaites, les cardinaux Hippolyte de Médicis, Cibo, Salviati, Ridolfi et Messer Baldassare Turini da Pescia, ses exécuteurs testamentaires, résolurent de placer son tombeau dans l'église de la Minerva, avec celui de Léon X (i). Connaissant le peu d'habileté de Baccio comme architecte, ils choisirent Antonio da San Gallo pour dessiner les mausolées, et le sculpteur Lorenzetto pour surveiller la taille des marbres ; ils ne laissèrent donc à Baccio que le soin d'exécuter les statues et les bas-reliefs. Ayant touché des avances, Baccio partit sans terminer les statues, et les cardinaux

(i) Le contrat est du 25 mars i536 ; les tombeaux devaient être primitivement placés à Sainte-Marie-Majeure. Baccio, maitre du travail, devait recevoir 3. 200 ducats d'or.

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adjugèrent celle de Léon à Rafaello da Montelupo, et celle de Clément à Giovanni di Baccio. Toutes ces choses valurent à Baccio plus de honte que d'honneur.

Il avait coutume de mettre des morceaux de rapport à ses statues, comme il le fit pour une des têtes du Cerbère de son Orphée, pour la draperie de son saint Pierre de Santa Maria del Fiore, pour son Cacus et d'autres ouvrages qu'il est inutile de mentionner ici. Les sculpteurs réprouvent d'ordinaire de semblables moyens ; mais Baccio n'y attachait aucune importance. Ayant fait un Adam pour le chœur de la cathédrale, lorsqu'il eut terminé sa statue, il la trouva trop serrée des flancs et défectueuse dans plusieurs autres parties ; aussi en fit-il un Bacchus, que le duc conserva longtemps dans sa chambre, et plaça ensuite dans une niche des appartements d'été du rez-de-chaussée (i). Pareillement une Eve fut changée en Cérès, et il la donna à la duchesse Leonora avec un Apollon ; ces deux statues (2) servirent à orner la façade du vivier du jardin Pitti. Il espérait que les nouvelles statues d'Adam et d'Eve (3), destinées à la cathédrale, plairaient au public et aux artistes ; mais elles éprouvèrent le même sort que ses premiers ouvrages, et furent amèrement critiquées dans des sonnets et des vers latins. On disait, entre autres choses : « Adam et Eve, par leur désobéissance, méritèrent d'être chassés du paradis terrestre, et leurs statues, opprobre de l'art, méritent d'être chassées de l'église. » Pareille mésaventure lui arriva pour un Christ mort ; après l'avoir considérablement avancé, il l'abandonna, et en fit un autre accompagné d'un ange, mais d'une telle grandeur que le prêtre n'avait plus la place nécessaire pour officier sur l'autel (4). Il laissa également inachevée la statue du Père éternel, qui est aujourd'hui dans les ateliers dépendant de l'église (5). Ces revers n'abattirent point Baccio ; il ne tenait aucun compte des critiques et ne cherchait qu'à s'enrichir et à acquérir des propriétés.

A cette époque (6), revint de France Benvenuto Cellini, qui avait été au service du roi François pour l'orfèvrerie, art dans lequel il était le plus habile de son temps; il avait également coulé en bronze divers morceaux de sculpture pour ce souverain. Le duc Cosme, devant lequel il fut introduit, l'accueillit de la manière la plus gracieuse, et

(1) Actuellement au palais Pitti, vestibule du premier étage.

(2) Actuellement dans le jardin Boboli.

(3) Au Musée National.

(4) Actuellement dans la chapelle Baroncelli, à Santa Croce.

(5) Première cour du couvent de Santa Croce.

(6) En août i5^5.

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lui donna à faire, en bronze, une statue haute de cinq brasses environ, représentant Persée nu foulant aux pieds le corps également dépouillé de Méduse, après lui avoir coupé la tête ; elle devait être placée sous une des voûtes de la Loggia de' Lanzi. Pendant que Benvenuto travaillait à cette statue, il faisait encore autre chose pour le duc. Mais, comme dit le proverbe, le potier tracasse le potier, et le sculpteur jalouse le sculpteur ; Baccio ne put voir tranquillement les faveurs accordées à Benvenuto. Il ne concevait pas que d'orfèvre celuici fût devenu avec succès sculpteur, et osât entreprendre des statues colossales, quand jusqu'alors il n'avait exécuté que des médailles et des figurines. Aussi ne tarda-t-il pas à se déclarer son ennemi ; mais il trouva quelqu'un en état de lui répondre. Benvenuto n'était pas moins fier que lui, et voulait maintenir la partie égale; souvent ils se disaient des paroles outrageantes, en présence du duc, qui se divertissait de leurs propos, et leur laissait pleine liberté de s'attaquer franchement devant lui, pourvu qu'en se quittant il ne fût plus question de rien. Un jour qu'ils se mordaient ainsi et se jetaient à la tête leurs faits et gestes, Benvenuto, regardant de travers Baccio et le menaçant, lui dit : « Pourvois-toi d'un autre monde, Baccio, car je veux t'enlever de celui-ci. » Baccio lui répondit : « Eh bien î avertis-moi un jour d'avance, afin que je puisse me confesser, faire mon testament et ne pas mourir comme une bête que tu es. » Le duc, qui avait pris plaisin pendant de longs mois, à leurs querelles, leur imposa silence, dans la crainte de les voir mal finir, et, pour ne pas exciter de plus belle leur jalousie, les chargea tous deux d'exécuter son buste en bronze.

Vers l'an 1554, j'abandonnai le service du pape Paul III, pour entrer à celui du duc de Médicis, et l'année suivante, je fis venir de Rome le sculpteur Bartolommeo Ammanati, pour travailler avec moi à la salle d'audience, à la fontaine et aux statues qui devaient orner le palais. Baccio, se voyant délaissé pour d'autres artistes, en conçut tant de chagrin, et devint d'une humeur si farouche, que personne n'osait vivre avec lui.

Depuis quelques années, on avait tiré de Carrare un énorme bloc de marbre, haut de dix brasses et demie et large de cinq, pour lequel Baccio avait donné cinquante écus d'arrhes. Après qu'il eût conclu le marché, il importuna le duc, au point que, grâce à la duchesse, il obtint d'en tirer un colosse qu'on devait mettre sur la place, au coin où est le lion ; on devait y faire une grande fontaine, au milieu de laquelle serait un Neptune sur un char traîné par des chevaux marins, et que Ion tirerait de ce bloc de marbre. Baccio présenta plusieurs

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modèles à Son Excellence ; mais ce projet demeura sans exécution jusqu'en 1559. Cette année-là, le propriétaire du bloc vint de Carrare et demanda à être payé du reste de la somme qui lui était due, sinon qu'il rendrait les cinquante écus et partagerait son marbre en plusieurs morceaux, pour le vendre plus facilement, car il avait plusieurs offres. Benvenuto Cellini et Bartolommeo Ammanati ayant appris que le duc avait ordonné à Giorgio Vasari d'acquérir ce bloc, et n'en avait pas encore disposé en faveur de Baccio, supplièrent Son Excellence de leur permettre d'entrer en concurrence avec Bandinelli^ et d'accorder le marbre à celui qui ferait le plus beau modèle. Le duc y consentit, enchanté de cette occasion qui forçait Baccio à déployer tout son savoir et tous ses efforts pour l'emporter sur ses rivaux. En effet, Baccio redoutant la disgrâce du duc, exécuta de nouveaux modèles avec tout le soin imaginable; mais, fidèles à ses habitudes d'intrigues, il obtint la direction du transport de ce bloc à Florence. Dès qu'il fut arrivé à Carrare, il rapetissa méchamment ce marbre, de telle sorte qu'il ôta à ses concurrents et à lui-même la possibilité d'en faire un ouvrage aussi grand qu'on espérait. De retour à Florence, il y eut de longs débats entre lui et Benvenuto à ce sujet ; néanmoins, grâce à la protection de la duchesse, le bloc fut adjugé à Baccio, qui construisit, sous la Loggia de la place, un atelier pour le recevoir.

Après la mort de Baccio, le bloc de Neptune excita des querelles plus vives que jamais. Cellini, ayant fait un petit modèle de ce groupe, voulait que le duc le lui donnât ; d'un autre côté, l'Ammanati, en sa qualité de sculpteur habitué à tailler le marbre, et plus expérimenté que Benvenuto, jugeait que l'œuvre devait lui être allouée. L'Ammanati me remit un petit modèle en cire, et me pria de le montrer à Michel-Ange, pour qu'il en dît son avis, et qu'il engageât le duc à lui adjuger le marbre; j'y consentis, et Son Excellence lui ordonna de clore une arcade de la Loggia, et de commencer un modèle de la grandeur que permettait le bloc. A cette nouvelle, Benvenuto, furieux, monta à cheval et courut à Pise dire au duc qu'il ne pouvait souffrir que son talent fût mis en échec par un homme qui ne le valait pas, et qu'il demandait à faire un modèle en concurrence de l'Ammanati ; le duc voulut le contenter . et lui permit de boucher l'autre arcade et d'exécuter un modèle comme il le désirait. Tandis que ces deux maîtres étaient occupés à ce travail. Maestro Giovan Bologna, sculpteur flamand, et Vincenzio Danti de Pérouse voulurent concourir, non pour obtenir le marbre^ mais pour montrer leur hardiesse et leur talent. Giovan fit son modèle dans le couvent de Santa Croce, et Vin-

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cenzio, dans la maison d'Alexandre, fils d'Ottaviano de' Medici. Dans ce concours, Benvenuto fut vaincu par l'Ammanati, que Giorgio Vasari servit chaudement auprès de Son Excellence ; Giovan Bologna n'étant pas assez connu pour les ouvrages en marbre, le duc n'alla pas même voir son modèle, quoique, selon les artistes et les connaisseurs, ce fût le meilleur de tous. Si Baccio eût vécu, à lui sans doute aurait appartenu la gloire de cette entreprise, et tant de débats n'auraient point eu lieu (i).

Pour revenir à Baccio, ayant appris que Michel-Ange était en train de terminer un groupe du Christ mort et de quatre autres figures (2), pour son tombeau, dans l'église de Santa Maria Maggiore, il mit tous ses soins à achever celui que son fils Clemente lui avait laissé (3), avant de partir pour Rome où il mourut. Pour imiter Michel-Ange en toute chose, Baccio chercha ensuite, dans les principales églises de Florence, un endroit où il pût placer et établir sa sépulture. Mais n'en trouvant aucun qui le satisfît, il se décida pour une chapelle de l'église des Servi qui appartenait à la famille Pazzi. Les possesseurs de la chapelle, priés par la duchesse, accordèrent ce lieu à Baccio, sans se démettre de leurs droits et de leurs armoiries : ils lui permirent seulement d'édifier un autel en marbre, de le surmonter des statues susdites et de pratiquer son tombeau, au pied de l'autel. Baccio se mit aussi d'accord avec les moines du couvent pour les autres détails. Il fit donc édifier l'autel et le soubassement de marbre, sur lequel il voulait placer ses statues. Quand il fut terminé, il résolut d'y mettre son tombeau de famille, en y réservant une place pour lui, pour sa femme et pour les •restes de son père Michelagnolo, qui avait été déposé dans un caveau provisoire de cette église. Il voulut lui-môme déposer pieusement ces os à leur place définitive. L'émotion qu'il éprouva en les touchant, et la fatigue de remuer ces marbres l'agitèrent au point que, ne se trouvant pas bien, et étant retourné chez lui, il vit son état empirer de jour en jour, et mourut au bout d'une semaine, à l'âge de soixantedouze ans, après avoir été constamment robuste et n'avoir eu aucune maladie. Il fut enseveli honorablement (4), et déposé à côté de son père.

(1) La fontaine fut faite par Jean Bologne, et le Neptune par Ammanati; existent encore, surla place de la Seigneurie.

(2) Actuellement derrière le maître-autel du Dôme de Florence.

(3) Et qui est dans l'église de l'Annunziata, transept droit, où se trouve le tombeau de Bandinelli.

(4) Le 7 février i56o.

Michele SANMICHEI^E

Architecte véronais, né en 1484, mort en i55g

Michele Sanmichele, étant né l'an 1484 à Vérone, et ayant appris les premiers principes de l'architecture auprès de Giovanni son père, et de Bartolomeo, son oncle, tous deux architectes excellents, se rendit à Rome à l'âge de seize ans, laissant son père et ses deux frères, tous deux bien doués. L'un d'eux, Jacomo, s'appliqua aux lettres ; l'autre, don Camillo, fut chanoine régulier. Il y étudia et mesura les édifices antiques avec tant d'application qu'il ne tarda pas à être réputé, tant à Rome que dans les pays voisins. Aussi les habitants d'Orvieto le nommèrent-ils architecte de leur cathédrale si célèbre (i), avec un honorable traitement. Pendant qu'il y travaillait il fut mandé à Montefiascone, et chargé de la construction de sa principale église, en sorte que tout ce qu'il y a de bonne architecture dans cette dernière ville et à Orvieto lui est dû. Entre autres choses, à San Domenico d'Orvieto, on éleva, sur ses dessins, un très beau tombeau (2), je crois, pour un noble Siennois de la famille Petrucci, qui coûta fort cher et fut merveilleusement réussi. Il fit encore dans les mêmes villes un nombre infini de dessins, pour des maisons particulières ; il se fit ainsi connaître du pape Clément VII qui, désirant se servir de lui pendant les guerres qui troublaient toute l'Italie, le donna comme compagnon, avec une grosse provision, à Antonio da San Gallo, pour visiter de concert les villes les plus importantes de l'État ecclésiastique, et voir celles qui seraient à fortifier, particulièrement Parme et Plaisance, ces deux villes étant plus éloignées de Rome et plus exposées aux dangers de la guerre. Michele et Antonio s'étant acquittés de cette mission à l'entière satisfaction du pape. Michele éprouva le désir, après tant d'années, de revoir sa patrie, ses parents et ses amis, mais encore plus d'examiner les fortifications des Vénitiens. S'étant arrêté quelques jours à Vérone, il alla ensuite à Trévise, pour voir cette forteresse, et à Padoue dans le même but. Mais le gouvernement vénitien, averti de cela, craignit qu'il allât examiner ces forteresses dans l'intention de lui nuire. Il fut donc arrêté par son ordre à Padoue, mis en prison et longuement interrogé ; comme son innocence fut reconnue, non seulement on le mit en Uberté, mais encore on lui demanda s'il voulait, avec une honorable provision et de

(1) Le 27 novembre iSog, avec 100 florins par an ; il quitta ses fonctions en i528.

(2) Non pas un tombeau, mais l'église inférieure, commandée par Messer Girolamo Petrucci, le 20 octobre i5i8.

MICHELE SANMICHELE

grands honneurs, entrer au service de la république. S'en étant excusé, en disant qu'il ne pouvait alors le faire, parce qu'il avait des obligations envers Sa Sainteté, il promit de le faire plus tard et il se sépara d'eux. Mais il ne se passa pas beaucoup de temps (tels furent les efforts des Vénitiens pour l'attirer à eux), qu'il dût quitter Rome, avec le parfait contentement de Sa Sainteté, qu'il satisfît d'abord, dans toutes ses obligations, et il alla servir les illustres seigneurs de Venise, ses maîtres naturels. Il donna bientôt une preuve de son jugement et de son savoir-faire, en bâtissant à Vérone, malgré les nombreuses difficultés que l'entreprise semblait présenter, un superbe et solide bastion qui plut infiniment àia Seigneurie et au duc d'Urbin, capitaine général de la république. Le gouvernement vénitien, ayant ensuite décidé que l'on fortifierait Legnago et Porto, positions très importantes séparées l'une de l'autre par l'Adige, mais réunies par un pont, Sanmichele fit un modèle qui fut universellement approuvé et que l'on mit à exécution. Il fortifia ensuite, presque depuis les fondations, dans le pays brescian, Orzinuovo (i), bourg et port semblable à Legnago.

Comme Francesco Sforza, dernier duc de Milan, le demandait avec instance aux Vénitiens, ceux-ci lui permirent de s'absenter, mais trois mois seulement. Il alla donc à Milan, inspecta toutes les forteresses de cet État, indiqua tous les travaux qui lui paraissaient nécessaires, et, en un mot, contenta le duc à un tel point que, en remerciant la Seigneurie, ce seigneur donna à Michele cinq cents écus. A cette occasion, avant de regagner Venise, Michele se rendit à Casale di Montferrato, pour voir cette place très belle et très forte, que son cousin Matteo Sanmichele, excellent architecte, venait de construire, de même qu'un magnifique tombeau en marbre (2), dans l'église San Francesco de la même ville. A peine fut-il de retour à Venise qu'il fut envoyé avec le duc d'Urbin, pour visiter la Chiusa, forteresse et passage important, situé au-dessus de Vérone, et de plus toutes les places du Frioul, Bergame, Vicence, Peschiera et autres endroits, sur lesquels il fournit un rapport minutieux, ainsi que sur ce qui leur manquait. Ayant été ensuite envoyé en Dalmatie, pour fortifier les places de cette province, il examina et répara avec un soin extrême les anciennes fortifications sur les points qui le nécessitaient le plus. Comme il ne pouvait suffire à tout, il confia à son neveu Giangirolamo, qui avait déjà parfaitement fortifié Zara, le soin d'élever la merveilleuse citadelle de San Niccolo, à

(1) Les fortifications ont en été récemment détruites.

(2) Tombeau de Maria, marquise de Montferral ; n'existe plus.

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l'entrée du port de Sebenico. Michele, cependant, ayant été envoyé en toute hâte à Corfou, en restaura les fortifications, ainsi que celles de Chypre et de Candie. A peu de temps de là, il fut obligé de retourner dans cette dernière île, que les Vénitiens craignaient de voir enlever par les Turcs. Il fortifia alors, avec une célérité incroyable, la Canèe, Candie, Retino et Sitia, mais particulièrement les deux premières, qu'il construisit de fond en comble et qu'il rendit inexpugnables.

Comme la ville de Napoli de Romanie était assiégée par les Turcs, les travaux que Sanmichele y exécuta, ainsi que la valeur d'Agostino Clusoni, capitaine véronais, firent échouer tous les efforts des assiégeants. La guerre terminée, le magnifique Messer Tommaso Mozzenigo, capitaine général de mer, emmena Michele à Corfou que l'on fortifia de nouveau, et à Sebenico, où Giangirolamo reçut de grands éloges pour l'habileté qu'il avait déployée dans la construction de la citadelle de San Niccolo.

De retour à Venise, Sanmichele fut magnifi-quement reçu pour les services qu'il avait rendus à la république dans le Levant, et on le chargea d'élever, à l'entrée du port, la forteresse du Lido (i). Sur des fondations considérables, il éleva une terrible et merveilleuse forteresse, qu'il construisit en bossages et avec des pierres d'Istrie, qui, par leur extrême dureté, résistent aux vents, à la gelée et à toutes les intempéries des saisons. Par sa position, sa beauté et la richesse de l'appareil, c'est une des plus étonnantes qu'il y ait aujourd'hui en Europe. Peu de temps après, il répara et augmenta les fortifications de Marano, qui était retombée au pouvoir de Venise. La réputation de Michele et de son neveu Giangirolamo s'étendit au point que l'empereur Charles-Quint et François P"", roi de France, essayèrent plusieurs fois de se les attacher ; mais les deux architectes ne voulurent jamais abandonner leur propre gouvernement pour aller servir des étrangers.

Michele travailla surtout à fortifier et à embellir Vérone, sa patrie. Il fit, entre autres choses, les magnifiques portes qui n'ont point leurs pareilles au monde. Ayant débuté par la Porta Nuova (2), qui conduit à la forteresse, il éleva, quelques années après, celle del Paho (3), qui n'est pas inférieure à la première en beauté. On lui doit encore la Porta di San Zeno ; elle est très belle, et, dans toute autre ville, passerait pour une merveille ; mais à Vérone, elle est complètement

(1) Sant'Andrea du Lido; terminée en 1544. Existe encore.

(2) Datée i533.

(3) Construite de 1542 à 1557.

MICHELE SANMICHELE

éclipsée par les deux autres. Les bastions voisins sont également de lui. Il construisit ceux de Cornaro et de Santa Croce, à Padoue, conformes à son invention du bastion à cornes, car auparavant on les faisait ronds ; deux belles portes à Legnago, et fit travailler h de nombreux travaux de fortification à Bresci, à Peschiera et à la Chiusa (i), audessus de Vérone. Mentionnons encore le beau pont dit II Ponte Nuovo, que Sanmichele, à son premier retour de Rome, jeta sur l'Adige, à Vérone, par l'ordre de Messer Giovanni Emo, qui était alors podestat de cette ville. Michele excella non seulement dans l'artdes fortifications, mais encore dans l'architecture civile, comme le prouvent les édifices religieux et particuliers qu'il éleva à Vérone et ailleurs, en particulier la chapelle très belle, des Guareschi (2), à San Bernardino de Vérone; elle a la forme d'un petit temple circulaire d'ordre corinthien. Le dessin du temple rond della Madonna di Campagna près de Vérone (3), est également son œuvre. Dans le couvent de San Giorgio, à Vérone, il éleva la coupole de l'église, malgré l'opinion de ceux qui pensaient que la construction ne tiendrait pas, à cause de la faiblesse des reins, qu'il fortifia ; il y fit également le dessin d'un beau campanile que son neveu Bernardino est en train d'achever. Citons encore une chapelle, ronde pour les comtes della Torre de Vérone, dans leur villa de Fumane (4). Dans l'église du Santo, à Padoue, on éleva, sous sa direction, un somptueux tombeau pour Messer Alexandro Contarini, procurateur de Saint-Marc, et qui fut provéditeur de la flotte vénitienne. Il semble que Michele voulut montrer, dans ce tombeau (5), de quelle manière on doit élever de pareils monuments, sortant de l'ordinaire, en leur donnant, à son avis, plutôt la forme d'un autel et d'une chapelle que d'un tombeau. Je dis que ce tombeau est très riche d'ornements, ferme de composition, et qu'il a le caractère guerrier : comme ornements, on y voit uneThétis et deux prisonniers de la main d'Alexandro Vittoria, que l'on regarde comme de bonnes figures, plus une tête ou plutôt un buste au naturel du dit seigneur, avec la cuirasse, sculpté en marbre par le Danese de Carrare. Il y a en outre d'autres motifs d'ornements, tels que des prisonniers, des trophées, des dépouilles militaires et d'autres objets, dont il n'y a pas lieu de faire mention. On lui doit, à Venise, le modèle du couvent des religieuses de San

(1) Remplacée par un fort moderne en 1848.

(2) Appelée chapelle Pellegrini.

(3) A un mille sur la route de Venise, i559-i586.

(4) Existe encore.

(5) Tombeau en place.

LES VIES d'artistes

Biagio Catoldo, un dessin pour un lazaret de pestiférés à Vérone, qui ne fut pas suivi.

Parmi les Palais construits par Michele, il y a à Vérone le superbe palais des comtes de Canossa et celui des Lavezoli : il refit la façade et restaura complètement Tintérieur du palais Bevilacqua (i). A Venise il éleva depuis les fondations, le magnifique palais des Comari, près de San Polo (2), et restaura un autre palais de la même famille, qui est à San Benedetto all' Arbore (3), pour Messer Giovanni Comari, qui était son grand ami. Il restaura également le palais des Bragadini, en face de Santa Marina, et il le rendit très commode et très orné. Dans la même ville, il fonda et éleva hors de terre, suivant son modèle^ avec une dépense incroyable, le merveilleux palais du très noble Messer Girolamo Grimani, près de San Luca, sur le canal Grande. Malheureusement la mort l'empêcha de le terminer lui-même, et les continuateurs altérèrent son projet en maint endroit.

Près de Castel-Franco, sur les confins des pays trévisan et padouan, il éleva le fameux palais de la famille des Soranzi, appelé la Soranza (4), que Ton répute être la plus belle et la plus commode villa, qu'il y ait eue jusqu'alors dans ce pays. Il alla à Piombino pour commencer le palais Cornaro. Telles sont les principales constructions qu'on lui doit^ outre deux belles portes de palais à Vérone, celle des recteurs et capitaines (5) et celle du Podestat (6). Pendant qu'il jouissait tranquillement, dans sa patrie, de la considération qu'il avait acquise par ses travaux, il apprit une si triste nouvelle que ses jours en furent abrégés. Giangirolamo, fils de Paolo, cousin germain de Michele, mourut à Chypre à l'âge de 45 ans, pendant qu'il y travaillait aux fortifications. Cette mort causa une telle douleur à Michele, qui voyait ainsi s'éteindre sa famille, son neveu n'ayant point laissé d'enfants, qu'il fut pris d'une fièvre maligne à laquelle il succomba en peu de jours. Il mourut l'an 1559, et fut inhumé à San Tommaso, couvent des Carmes, où se trouve la sépulture de ses ancêtres. Messer Niccolo Sanmichele, médecin, est actuellement occupé à lui faire élever un tombeau (7).

Comme je n'aurai pas de sitôt à parler des artistes de Vérone, il y

(1) Ces palais existent encore.

(2) Palais Mocenigo.

(3) Palais Correr Spinelli ; n'est pas de San Michele.

(4) N'existe plus.

(5) Actuellement le Tribunal.

(6) Actuellement la Délégation,

(7) Qui existe encore.

MICHELE SANMICHELE

en a un, Paolino (i) qui est maintenant en grand crédit à Venise, où il a fait une foule d'ouvrages dignes d'être loués^ bien qu'il n'ait encore que trente ans. Né à Vérone, d'un père sculpteur, ou, comme on dit dans le pays, tailleur de pierres, il apprit les principes de la peinture auprès de Giovanni Caroto, Véronais, et peignit à fresque la salle du commissaire Portesco, à Tiene, dans le Vicentin. Ensuite il exécuta plusieurs ouvrages remarquables par le dessin, le jugement et la manière, dans la villa della Soranza (2). A Maser, près d'Asolo, dans le pays trévisan, il a peint la superbe villa du seigneur Daniello Barbaro, patriarche d'Aquilée (3). A Vérone, dans le' réfectoire de San Nazaro, couvent des moines noirs, il a représenté, sur une grande toile, le repas de Notre-Seigneur chez Simon le lépreux ; on y voit la pécheresse se jetant aux pieds du Christ, avec quantité de portraits d'après nature et de perspectives remarquables. Sous la table sont deux chiens, si beaux qu'ils paraissent vivants, et dans le lointain on aperçoit quelques estropiés très bien exécutés (4). Une œuvre de sa main (5) se voit à Venise, dans la salle du Conseil des Dix; c'est un ovale au milieu du plafond, plus grand que les autres, renfermant Jupiter qui chasse les vices, comme pour dire que ce tribunal suprême et absolu chasse les vices et punit les hommes méchants. Il peignit encore le soffite ou plutôt le plafond de l'église San Sebastiano, qui est une œuvre remarquable, ainsi que le tableau de la chapelle principale et les volets de l'orgue (6). Ce sont des peintures vraiment remarquables. Dans la salle du Grand Conseil, il a peint un grand tableau (7) représentant l'entrevue de Frédéric Barberousse avec le pape ; cette œuvre, qui est à bon droit admirée, contient les portraits de divers gentilshommes et sénateurs vénitiens, et quantité de personnages magnifiquement costumés, vraiment dignes de composer la cour d'un empereur et celle d'un pape. Paolino fit ensuite, dans plusieurs chambres qui servent au Conseil des Dix, des plafonds peints à l'huile, pleins d'énergiques raccourcis. Il orna aussi de belles fresques la f^içade de la maison d'un marchand que l'on rencontre en allant de San Mosè à San Maurizio ; malheureusement l'air salin les détruit peu à peu. A Murano, il

(1) Paolo Caliari, dit Véronèse, i52S-i5()8.

(2) N'existe plus. Les peintures sont dans l'église San Liberale de Castelfranco.

(3) Appartient à la famille Manin ; ces peintures existent encore.

(4) Actuellement au Musée de Turin.

(5) Qui existe encore.

(6) Peintures commandées le 14 décembre i555. Existent encore.

(7) Cette peinture est de Federigo Zucchero ; mais il y en a d'autres de Véronèse dans la même salle.

LES VIES d'artistes

peignit à fresque une loggia et une chambre très estimée pour Cammillo Trevisani. A San Giorgio Maggiore de Venise, il fit, à l'entrée d'une grande salle, une toile peinte à l'huile et représentant les Noces de Cana (i). Cette œuvre est admirable pour la grandeur, le nombre des figures, la variété des costumes et la richesse de l'invention; si mes souvenirs ne me trompent pas, il y a plus de cent cinquante têtes, toutes variées et traités avec un soin extrême.

Les procurateurs de San Marco lui donnèrent à peindre les médaillons d'angles qui sont au plafond de la bibliothèque Nicena (2), riche en livres grecs et légués à la Seigneurie par le cardinal Bessarion. Ils partagèrent les peintures entre les meilleurs maîtres de Venise, et, pour exciter leur émulation, décidèrent que l'on décernerait un prix d'honneur, en sus de la somme d'argent, à celui qui l'emporterait sur ses rivaux. Paohno, proclamé vainqueur, après que les différents panneaux eurent été attentivement examinés, reçut pour récompense une chaîne d'or ; le tableau qui lui valut la victoire et le prix d'honneur, est celui où il représenta la Musique, sous les traits de trois belles jeunes femmes, dont l'une, la plus belle, joue de la viole de gambe, baissant la tête sur le manche de l'instrument et dans l'attitude d'une personne entièrement attentive à son jeu. Des deux autres l'une chante, . d'après un livre, et l'autre joue du luth. A côté de ces femmes, est un Cupidon sans ailes, frappant des cymbales, et qui montre que l'Amour naît de la- Musique ou plutôt que l'Amour est inséparable de la Musique. Aussi l'a-t-on représenté sans ailes. Le même tableau renferme le dieu Pan tenant des flûtes d'écorce d'arbre, instruments qui lui sont consacrés par les bergers vainqueurs dans les joutes musicales. Paolino fit encore deux autres tableaux dans cet endroit ; l'un représente l'Arithmétique personnifiée par des philosophes vêtus à l'antique ; dans l'autre on voit l'Honneur sur un trône, auquel on offre des sacrifices et des couronnes royales. Mais, comme ce jeune homme est actuellement en pleine production, et n'a pas encore trente-deux ans, nous ne dirons plus rien sur son compte, pour le moment.

(1) Musée du Louvre. Tableau commandé le 6 juin i562, pour le réfectoire payé 342 ducats.

(2) Existent encore, dans le palais royal.

GIOVANNANTONIO DA VERZELLI

Giovannantonio da VERZELl/I dit le SODOMA

Peintre, né en i4/j, mort en i54q

Si Giovannantonio (i) da Verzelli eût possédé un mérite égal à sa bonne fortune, ce qui liîi serait arrivé s'il avait plus étudié, il n'aurait point été réduit, après une vie qui fut extravagante et bestiale, à se conduire comme un fou dans sa vieillesse et à finir misérablement. Ayant été amené à Sienne par des marchands, agents de la famille Spannocchi (2), un hasard heureux, ou fatal peut-être, voulut que, ne trouvant pas de concurrence, pendant un certain temps, dans cette ville, il y fût seul à peindre. Cette circonstance, si elle servit ses intérêts, finit par lui être nuisible, parce que, se laissant aller à la torpeur, il négligea ses études et ne fit que du travail de métier : s'il étudia un peu, ce ne fut guère qu'en dessinant d'après les ouvrages de Jacopo dalla Fonte, qui étaient alors estimés. Au début, fiiisant quantité de portraits d'après l'original, qui se distinguent par un éclatant coloris qu'il avait apporté de Lombardie, il s'attira à Sienne de nombreuses amitiés, moins parce qu'il fut bon peintre que grâce à la bienveillance que les Siennois ont naturellement pour les étrangers. Il avait, en outre, un caractère gai allant jusqu'à la licence, et savait amuser son monde par des manières peu honnêtes ; comme il avait toujours autour de lui des enfants et des jeunes gens sans barbe qu'il aimait outre mesure, on lui donna le surnom de Sodoma ; et, loin de s'en fâcher, il s'en glorifiait et composait sur ce sujet des couplets et des tercets qu'il chantait en s'accompagnant sur le luth. Il se plaisait à nourrir dans sa maison toutes sortes d'animaux bizarres, tels que des blaireaux, des écureuils, des singes, des chats, des ânes nains, des chevaux de l'île d'Elbe, des geais, des poules naines, des tourterelles indiennes, et, en un mot, toutes les bêtes les plus extraordinaires qu'il pouvait se procurer (3). Dans cette ménagerie, il y avait encore un corbeau qui avait si bien appris à parler qu'il contrefaisait en différentes choses la voix de son maître, et que souvent l'on s'y méprenait, surtout lorsqu'il répondait aux visiteurs qui frappaient à la porte. C'est un fait que pas un Siennois n'ignore. Tous les autres animaux de Giovannantonio étaient égale-

(1) Fils d'Antonio di Jacopo Bazzi, cordonnier, né à Verzelli, d'après ses déclarations.

(2) Riches banquiers de Sienne.

(3) Il en parle dans une déclaration de i53i.

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