II. 5o
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ment si apprivoisés qu'ils étaient sans cesse à ses côtés, à jouer et à faire les plus grandes folies du monde, de façon que sa maison ressemblait véritablement à l'arche de Noé. Aussi cette manière de vivre, son étrangeté et les œuvres de peinture (en cela du moins, il faisait quelque chose de bon) lui donnaient un tel renom chez les Siennois,tout au moins dans la plèbe et le vulgaire (car les gentilshommes leconnaissaient davantage) que beaucoup le considéraient comme un grand homme.
Fra Domenico da Lecco, Lombard, ayant été élu général des moines de Monte Oliveto, le Sodoma alla le visiter à Monte Oliveto di Chiusuri, principal couvent de cet ordre, situé à quinze milles de Sienne, et il sut si bien dire et faire qu'on lui donna à terminer la Vie de saint Benoît, commencée sur une paroi par Luca Signorelli da Cortona (i). Pour ce travail, il reçut une très mince rétribution et fut défrayé de ses dépenses, de celles de ses auxiliaires et de ses broyeurs de couleurs. On ne saurait raconter toutes les folies qu'il fit durant ce séjour dans le couvent ; par ses tours plaisants, il amusa de telle sorte les religieux, que ceux-ci ne l'appelaient point autrement que le Mattacio (l'Extravagant). Ses premières œuvres sentant le métier et ayant été faites sans soin, le général s'en plaignit, mais le Mattacio lui répondit qu'il travaillait par caprices, que son pinceau ne dansait bien qu'au son des écus, et que si l'on voulait augmenter son salaire, il se sentait capable de faire beaucoup mieux. Le général lui "ayant promis de le payer plus largement à l'avenir, Giovannantonio exécuta trois histoires qui restaient à faire dans les coins, et qui sont effectivement bien supérieures aux précédentes (2). L'une d'elles représente saint Benoît quittant Norcia et prenant congé de son père et de sa mère, pour aller étudier à Rome ; dans la seconde, on voit saint Maur et saint Placide enfants, confiés par leurs parents à saint Benoît, pour être consacrés à Dieu ; la troisième montre les Goths incendiant le mont Cassin. En dernier lieu, afin de jouer une pièce au général et aux moines, il peignit le prêtre Fiorenzo, ennemi de saint Benoît, essayant de débaucher les religieux, en faisant danser et chanter une troupe de courtisanes autour du monastère de ce saint homme. Le Sodoma, qui était aussi indécent dans ses peintures que dans ses actions, figura une danse de femmes nues d'une obscénité révoltante; comme on ne l'aurait pas laissé faire, il ne voulut montrer sa fresque à aucun moine pendant
(1) Laissée inachevée par Signorelli, quand il fut appelé à Orvieto, en 1488, pour peindre la chapelle San Brizio du Dôme. Sodoma exécuta vingt-cinq fresques dans le cloître.
(2) En i5o5 i5o6. Il reçut pour toutes ces peintures 2^1 ducats.
GlOV ANN ANTON IO DA VEKZELLI
qu'il y travaillait. Aussi, lorsqu'elle eut été découverte, le général voulut à toute force qu'elle fût détruite; le Mattacio, après avoir débité une foule de fariboles, voyant que le général était sérieusement en colère, habilla toutes les nudités de cette peinture qui, à la vérité, est une des meilleures qui soient dans ce couvent. Au-dessous de chacune de ces fresques, il fit deux médaillons renfermant un frère, pour représenter la série des généraux que cet ordre avait eus; et, comme il n'avait pas leurs portraits exacts, le Mattacio fit la plupart des têtes au hasard, et, pour quelques-uns, représenta des religieux âgés qui étaient alors dans ce couvent, en sorte qu'il en arriva à représenter Fra Domenico da Lecco, qui était alors général de Tordre, comme on Ta dit, et qui lui faisait peindre cette œuvre. Mais, comme on creva les yeux ultérieurement à ces têtes, et que d'autres furent balafrées, Fra Antonio Bentivogli de Bologne les fit toutes enlever, avec assez de raison. Pendant que le Sodoma peignait ces fresques, un gentilhomme milanais (i) vint se faire moine dans le couvent ; il avait une cape jaune à passementeries noires, comme c'était l'usage à cette époque. Le général donna cette cape au Mattacio, qui l'endossa et se peignit ainsi costumé^ à l'aide d'un miroir, dans l'histoire où l'on voit saint Benoît, encore enfimt, raccommoder miraculeusement un vase que sa nourrice avait brisé. Au pied de son portrait, il représenta son corbeau, un singe et d'autres de ses animaux.
Cette œuvre terminée, il peignit, dans le réfectoire de Sant' Anna (2), couvent du même ordre, situé à cinq milles de Monte-Oliveto, le miracle de la Multiplication des pains et des poissons (3). Puis il retourna à Sienne, où il orna la façade du palais de Messer Agostino de Bardi, à la Postierla, de fresques où l'on remarquait plusieurs morceaux dignes d'éloges, mais qui ont été en grande partie détériorées par les intempéries de l'air et par le temps.
Sur ces entrefaites, Agostino Chigi, riche et célèbre marchand siennois, se trouvant à Sienne, lia connaissance avec Giovannantonio, soit à cause de ses folies, soit parce qu'il avait renom de bon peintre. L'ayant emmené à Rome, par son crédit, il réussit à le placer au nombre des artistes que Jules II employait à décorer les salles du Vatican, bâties par Nicolas V (4). Pietro Perugino, qui peignit la voûte d'une salle à
(1) Fra Gio. Ambrogio. Ses effets furent donnés à Sodoma, en plus du prix de ses peintures.
(2) Couvent supprimé
(3) Fresque enmauvais état ; commandée le 10 juillet i5o3 pour vingt écus d'ar.
(4) Vers i5o8.
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côté de la Tour Borgia, travaillait lentement, à cause de son grand âge, et ne pouvait entreprendre d'autres peintures, quoique cela fût convenu ; Giovannantonio eut donc à peindre une salle à côté de celle où travaillait Perugino. Il se mit a l'œuvre et fit l'ornementation de cette voûte, composée de corniches, de feuillages et de frises ; ensuite, dans quelques médaillons assez grands, il fit quelques sujets à fresque, qui sont très remarquables, mais, comme ce fou s'occupait plus de ses animaux et de ses plaisirs que de sa peinture, l'ouvrage n'avançait pas; aussi, Raphaël, ayant été appelé à Rome par Bramante, et le pape ayant reconnu combien il surpassait les autres peintres, Sa Sainteté ordonna que Perugino et Giovannantonio cessassent de travailler, et que, de plus, tout ce qu ils avaient fait fût jeté à terre. Mais Raphaël, qui était la bonté et la modestie mêmes, respecta tout ce qu'avait fait Perugino, qui avait été autrefois son maître, et conserva les ornements du Mattacelo. Il ne supprima que le contenu et les figures des médaillons et des cadres, laissant les frises et le reste de l'ornementation qui entourent encore maintenant les figures que Raphaël représenta dans les médaillons, à savoir les figures de la Justice, de la Philosophie, de la Poésie et de la Théologie. Agostino, qui était galant homme, et ne tenant pas compte de l'affront qu'on venait de faire à Giovannantonio, lui donna à peindre, dans la principale chambre qui donne dans le grand salon de son palais de Trastevere, Alexandre consommant son mariage avec Roxane(i). Cette œuvre renferme une foule d'amours dont les uns délacent la cuirasse d'Alexandre et lui ôtent ses brodequins, son casque et son manteau, tandis que les autres sèment des fleurs sur le lit. Dans la même chambre, près de la cheminée, on voit^ de la main de Giovannantonio, un Vulcain fabricant des flèches, qui fut très loué dans son temps. Si le Mattacio, qui avait de bons moments et de remarquables dispositions naturelles, eût alors voulu se livrer à l'étude, comme tout autre l'aurait fiiit à sa place, il serait allé loin sans doute. Mais toujours occupé de babioles et ne travaillant que par intermittences, il ne se souciait que de se vêtir pompeusement, de porter des pourpoints de brocart, des capes bordées de drap d'or, des barrettes magnifiques, des colliers et d'autres semblables bagatelles convenables à des boufl'ons et à des saltimbanques, toutes choses qui plaisaient à Agostino et le divertissaient au plus haut point.
Sur ces entrefaites, Jules II étant mort et ayant été remplacé par Léon X, qui aimait assez les gens fimtasques et sans cervelle, comme
(i) Kxiste encore; i5i3-i5i4.
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était le Mattacio, celui-ci eut une joie extrême de cette élection, particulièrement parce qu'il avait conservé contre Jules II un vif ressentiment de l'injure qu'il en avait reçue. Pour se faire connaître au nouveau pontife^ le Mattacio peignit une Lucrèce nue se poignardant (i) ; ce tableau terminé fut donné par Agostino Chigi au pape qui en récompensa l'auteur en le nommant chevalier. Giovannantonio se crut aussitôt un grand homme et résolut de ne plus travailler que quand la nécessité l'y contraindrait, ce qui, du reste, ne tarda pas à arriver. En effet, notre chevalier sans revenus, avant suivi Agostino Chigi à Sienne, fut forcé d'avoir recours à son pinceau pour vivre. Il fit alors un tableau d'une Déposition de Croix, où l'on remarque la Vierge évanouie et un soldat qui se montre de dos, et dont on voit l'image dans un casque posé à terre et brillant comme un miroir (2) ; cet ouvrage, qui passe avec raison pour l'un des meilleurs qu'ait jamais produits Giovannantonio, fut placé à San Francesco, à main droite en entrant dans l'église. Dans le cloître qui est le long de l'église, il peignit à fresque un Christ à la colonne, flagellé devant Filate, qu'entoure une foule de Juifs ; on y voit une colonnade en perspective et le portrait du Sodoma qui s'est représenté avec le menton rasé et les cheveux longs, selon la mode du temps (3). Etant allé ensuite à Florence, un moine des Brandolini, abbé du couvent de Monte Oliveto, qui est hors la Porta San Friano, lui fit peindre quelques fresques dans le réfectoire (4). Comme il les exécuta sans soin, elles furent si mal réussies qu'elles ne lui attirèrent que de la honte et des moqueries de la part de ceux qui s'attendaient à voir quelque œuvre extraordinaire sortir de ses mains.
Pour la confrérie de San Bastiano in Camollia, à Sienne, il peignit à l'huile, sur un gonfiilon de toile qu'on porte dans les processions, un saint Sébastien nu, attaché à un arbre, qui est posé sur la jambe droite et a Tautre en raccourci (5), il lève la tète vers un ange qui lui tend une couronne ; cette œuvre est vraiment belle et digne d'éloges. Sur le revers, on voit la Vierge tenant l'Enfiint Jésus, avec au-dessus d'eux saint Roch, saint Sigismond et quelques flagellants agenouillés. Dans la sacristie des religieux del Carmine, il laissa un tableau de la Nativité
(1) Tableau perdu.
(2) Actuellement à l'Institut des Beaux-Arts de Sienne.
(3) De cette fresque, il ne reste que la demi-figure du Christ, actuellement à l'Institut des Beaux-Arts.
(4) Il reste le motif central de la Gène; le couvent est transformé en hôpital militaire.
(5) Commandé le 5 mai i525 ; payé 3o ducats d'or; actuellement aux Offices.
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de la Vierge d'une grande beauté (i); il en est de même de la fresque qu'il fit à l'encoignure de la Piazza de'Tolomei, pour l'Art des Cordonniers, et où il figura la Vierge tenant l'Enfant Jésus, saint Jean, saint François, saint Roch et saint Crépin, patron de l'Art, qui a un soulier àia main (2). Dans l'oratoire de San Bernardino de Sienne, à côté de l'église San Francesco, il peignit à fresque, en concurrence de Girolamo del Pacchia, Siennois, et de Domenico Beccafumi, la Présentation de la Vierge au temple, la Visitation, l'Assomption et le Couronnement (3). A chaque angle du même oratoire, il plaça un saint vêtu d'habits épiscopaux, saint Louis, saint Antoine de Padoue et autres ; mais la meilleure figure de toutes est un saint François debout et levant la tête vers un petit ange qui semble lui parler ; la tête du saint est vraiment merveilleuse. Dans une petite salle du palais de la Seigneurie, à Sienne, il peignit à fresque plusieurs petits tabernacles enrichis de colonnes et de divers ornements (4). L'un de ces tabernacles renferme un saint Victor armé à l'antique et l'épée à la main : l'autre un saint Benoît, et un troisième un saint Ansano administrant le baptême ; toutes ces figures sont très belles. A l'étage inférieur du même palais, où l'on vend le sel, il fit une Résurrection du Christ, avec quelques soldats autour du sépulcre et deux petits anges dont les têtes sont très admirées (5). Plus loin, au-dessus d'une porte, il y a une fresque de lui représentant la Vierge avec l'enfant Jésus et deux saints (6).
A Santo Spirito, dans la chapelle de San Jacopo, que lui firent peindre les Espagnols et où ils ont leur sépulture, il encadra une ancienne peinture de la Vierge d'un saint Nicolas de Tolentino et d'un saint Michel archange tuant Lucifer ; au-dessus, dans une lunette, on voit la Vierge donnant Thabit sacerdotal à un saint et environnée de plusieurs anges. Ce tableau, peint à l'huile et sur panneau, est surmonté d'une fresque qui occupe l'hémicycle de la voûte et montre saint Jacques brandissant une épée et foulant sous les pieds de son cheval des Sarra zins morts ou blessés. Plus bas, aux côtés de l'autel, sont peints à fresque un saint Antoine abbé et un saint Sébastien nu, lié à la colonne^ très estimés (7). Dans la cathédrale de la même ville, à main droite en
(1) Existe encore, dans la chapelle, à gauche de l'autel.
(2) Fresque commandée en i53o; complètement ruinée.
(3) Ces fresques existent encore ; exécutées par intervalle, entre i5i8 et i532.
(4) Peintures commandées en 1529; terminées en i534; existent encore.
(5) Peinte en i5 35 ; transportée dans la salle du Gonfalonier.
(6) Salle du Conseil municipal, i535.
(7) Ces peintures existent encore, i53o.
GIOVANNANTONIO DA VERZELLI
entrant, on voit de sa main, sur un autel, un tableau à l'huile, représentant la Vierge qui tient l'Enfant Jésus sur ses genoux, entre saint Joseph et saint Calixte(i). On se rend compte que le Sodoma a traité ce tableau, pour le coloris, avec plus de soin qu'il n'en apportait à ses autres œuvres. Il peignit encore, pour la confrérie della Trinitn, une magnifique civière à porter les morts (2) ; et, pour la confrérie della Morte, il en fit une autre qui passe pour la plus belle qu'il y ait à Sienne, et que, moi, je regarde comme la plus belle que l'on puisse rencontrer au monde, d'autant plus qu'on fait rarement de grandes dépenses pour de pareils objets (3).
A San Domenico, dans la chapelle de Sainte-Catherine-de-Sienne, il peignit deux sujets, entre lesquels se trouve un tabernacle où l'on conserve la tête de la sainte renfermée dans une tête en argent (4). Celui de droite représente sainte Catherine venant de recevoir les stigmates de Jésus-Christ qui est dans les airs, et tombant évanouie entre les bras de deux sœurs qui la soutiennent. Sur celui de gauche, on voit l'Ange de Dieu portant à la sainte l'hostie de la communion, tandis qu'elle aperçoit dans les airs le Christ et la Vierge ; deux de ses compagnons se tiennent derrière. Sur la paroi de droite, il peignit encore un criminel qui, devant être décapité, ne voulut pas se convertir ni se recommander à Dieu, désespérant de la miséricorde divine ; la sainte, à genoux priant pour lui, voit ses prières exaucées par la bonté de Dieu, car la tête du criminel étant tombée, on voit son àmc monter au ciel. Ce tableau est rempli d'une foule de figures dont la médiocrité ne doit pas étonner, car j'ai appris de source certaine que Giovannantonio était arrivé à pousser si loin la paresse qu'il peignait sans dessins, sans cartons, directement sur le mur, ce qui est une méthode déplorable : c'est ce que l'on peut vérifier dans cette peinture. Il peignit encore un Dieu le Père (5), sur l'arc antérieur de cette chapelle. Les autres sujets ne furent pas terminés par lui (6), tant parce qu'il ne voulait travailler qu'à sa fantaisie, que parce qu'il était mal payé par celui qui avait commandé cet ouvrage. A Sant'Agostino, il peignit, sur un tableau qui est à main droite en entrant, une Adoration des Mages qui est estimée
(1) Actuellement dans la chapelle du palais public.
(2) Dans la sacristie de San Donato : attribution contestée.
(3) Elleest actuellement démontée en quatre panneaux, dans l'église San Giovanni e San Gennaro; payée 98 livres, le 27 mai 1527.
(4) Ces peintures existent encore, i525-i526.
(5) Détruit par le tremblement de terre de 1798.
(6) Terminés en i SqS par Francesco Vanni, peintre siennois.
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avec raison (i) ; outre la Vierge, le premier des trois Mages et quelques chevaux, qui sont d'une grande beauté, il y a la tête d'un berger placé entre deux arbres, qui paraît vivant. Au-dessus d'une porte de la ville, appelée la Porta di San Viene, il fit à fresque une Nativité du Christ (2), avec quelques anges dans les airs, dans un grand tabernacle; l'arc renferme un enfant dans un beau raccourci, faisant allusion à l'Incarnation du Verbe. Il se représenta lui-même dans cette peinture, avec une figure barbue déjà vieille, et tenant un pinceau avec lequel il vient de tracer ce mot : Feci.
Dans la chapelle de la commune, qui est sur la place, au bas du palais, il peignit également à fresque la Vierge tenant l'Enfant Jésus à son cou, portée par des anges et entourée de saint Ansano, saint Vettorio, saint Agostino et saint Jacques (3) ; au-dessus, il fit, dans une lunette pyramidale, un Père éternel environné de quelques anges. Dans ces fresques, on voit que Giovannantonio commençait à n'avoir presque plus le goût de son art, ayant perdu ce je ne sais quoi de bon qu'il possédait auparavant et qui imprimait à ses têtes un certain caractère de grâce et de beauté. On peut, du reste, facilement se convaincre de la supériorité de ses premières productions, en examinant le Christ mort, soutenu par la Vierge, fresque qui est au-dessus de la porte du capitaine Lorenzo Mariscotti à la Postierla (4) ; il a une grâce et un caractère de divinité vraiment merveilleux. Pareillement on estime un tableau à l'hui'le de la Vierge, qu'il peignit pour Messer Enea Savini dalla Costerella ; et une toile qu'il fit pour Assuero Rettori da San Martino qui représente une Lucrèce romaine se frappant, tandis qu'elle est soutenue par son père et son mari. On y voit de belles attitudes et des têtes très gracieuses (5).
Finalement, Giovannantonio voyant que la faveur des Siennois s'était reportée tout entière sur Domenico Beccafumi, et comme il n'avait à Sienne ni rente, ni maison (6), qu'il avait mangé à peu près tout ce qu'il avait gagné, il se sentit vieux, pauvre et désespéré ; il quitta alors Sienne pour s'en aller à Volterra. Par bonheur, il y trouva Messer Lorenzo di Galeotto de' Medici, riche et honorable gentilhomme qui lui offrit un asile, et auprès duquel il se prépara à séjourner longtemps. Mais il s'ennuya bientôt, étant accoutumé à l'indépendance, et alla à
(i) Chapelle Piccolomini, à droite.
. (2) Existe encore, en mauvais état.
(3) Existe encore; commandée le G mars i537 pour soixante écus d'or.
(4) Maison Bambagini.
(5) Œuvres perdues,
(6) Il avait deux maisons, dont une apportée en dot par sa femme.
GIOVANNANTONIO DA VERZELLI
Pise. Grâce à l'entremise de Battista del Cervelliera, il y fit, pourMesser Bastiano della Seta, intendant de la cathédrale, deux tableaux qui furent placés derrière le maître-autel, à côté de ceux du Sogliani et de Beccafumi. L'un de ces tableaux représente le Christ mort, avec la Vierge et les autres Maries, l'aiitre le Sacrifice d'Abraham (i). Mais, comme ces peintures furent peu réussies, le dit intendant qui avait primitivement l'intention de lui faire fiiire quelques tableaux pour l'église, le congédia. Dans le même temps, Giovannantonio acheva un tableau à l'huile qu'il avait autrefois commencé pour Santa Maria della Spina, et qui représente la Vierge tenant l'Enfant Jésus, et ayant devant elle sainte Marie-Madeleine et sainte Catherine agenouillées; à ses côtés se tiennent debout saint Jean, saint Sébastien et saint Joseph (2). Dans toutes ces figures, il se comporta mieux que pour les deux tableaux de la cathédrale.
N'ayant ensuite plus rien à faire à Pise, il se rendit à Lucques où, à San Ponziano, couvent de l'ordre de Monte Oliveto, un abbé de sa connaissance le chargea de peindre une Madone dans un escalier qui conduit au dortoir. Cette œuvre terminée, Giovannantonio, épuisé, pauvre et accablé d'années, retourna à Sienne où bientôt il tomba malade. Comme il n'avait personne qui voulut prendre soin de lui, il se retira dans le Grand Hôpital et il y mourut au bout de quelques semaines.
Au temps de sa jeunesse et de sa fortune, Giovannantonio se maria à Sienne avec une jeune fille bien née (3), qui, dès la première année, lui donna une fille ; mais le Sodoma, en véritable brute qu'il était, se dégoûta de sa femme et ne voulut plus la voir. Elle se retira donc chez elle, vivant de son travail et du revenu de sa dot, et supporta, avec une patience exemplaire, les folies et les saletés de son mari, bien digne assurément du surnom de Mattaccio que lui avaient donné les religieux de Monte Oliveto. Le Riccio (4) de Sienne, disciple de Giovannantonio et peintre très habile, se maria avec la fille de son maître, laquelle avait été parfaitement élevée par sa mère. Il hérita de tous les objets d'art qui avaient appartenu à son beau-père. Celui-ci vécut soixantequinze ans et mourut en 1554 (5).
(1) Tous deux en place, 1542.
(2) Au Musée Civique de Pise, 1542 ; payé 520 livres et 10 sous.
(3) Béatrice, fille de Luca Galli, hôtelier de l'Hôtel de la Couronne. 11 l'épousa en i5io : elle avait 450 florins de dot. 11 eut un fils, mort jeune, et une fille, Faustine.
(4) Bartolommeo Neroni, mort en iSyi.
(5) Mort le 14 février 1549, à 72 ans, d'après une lettre de Ser Alessandro Buoninsegni à son frère, ambassadeur à Naples. Il y est dit : H cav. Sodoma questa mile si e morlo. [Archives de Sienne.]
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Ridolfo, Davit et Benedetto GHIRLANDAI
Peintres florentins, le premier, né en 1488, mort en i56i ; le second, né en 1482, mort en i525 ; le troisième, né en 1458, mort en i4gj
Davit et Benedetto Ghirlandai, bien qu'ils aient eu un beau génie, ne marchèrent pas à la suite de Domenico, leur frère, dans les choses de l'art, comme ils auraient pu le faire. Après la mort de Domenico, ils quittèrent la bonne méthode ; l'un, Benedetto fut constamment en voyage, et l'autre s'épuisa en vaines recherches dans la mosaïque. Davit, qui était très aimé de Domenico, et qui le lui rendit constamment, avant et après sa mort, termina, en compagnie de Benedetto, son frère, plusieurs œuvres laissées inachevées par Domenico, en particulier le tableau du maître-autel, à Santa Maria Novella, ou plus exactement la partie postérieure de ce tableau, qui est aujourd'hui tournée du côté du chœur ; la prédelle fut terminée par quelques élèves de Domenico, entre autres Francesco Granacci(i).
Benedetto, ayant séjourné plusieurs années en France, où il peignit beaucoup et gagna de grosses sommes d'argent, revint à Florence avec de nombreux privilèges et cadeaux que le roi lui octroya en récompense de son mérite. Enfin, après avoir exercé non seulement l'art de la peinture, mais encore celui de la miniature, il mourut âgé de cinquante ans (2). Bien que Davit (3) ait beaucoup dessiné et travaillé, il ne surpassa guère Benedetto ; cela vint peut-être de ce qu'il vécut trop bien et ne tint pas assez sa pensée fixée sur l'art, qui ne se laisse pas atteindre si on ne le poursuit, et qui, une fois saisi, s'échappe si on l'abandonne un seul moment. On voit, de la main de Davit, dans le jardin des moines degli Angeli, à Florence, en tête de l'allée qui est en face de la porte d'entrée, un saint Benoît et un saint Romuald à fresque, au pied de la croix (4). Mais, si Davit ne cultiva pas l'art, comme il aurait dû, il n'épargna aucun soin, en revanche, pour que Ridolfo (5), fils de Domenico, s'y livrât entièrement. Il voulut que ce jeune homme, dont il avait la direction, et qui avait un beau génie, ne manquât de rien pour étudier la peinture, à laquelle il se reprochait un
(1) Voir la Vie de Domenico Ghirlandaio. David est né le 14 mars 1452 et mort le 10 août i525 (d'après le livre des Baptêmes).
(2) Le 17 juillet 1497. Ses œuvres authentiques sont rares. Une Vierge dans l'église d'Aigueperse (Pay-de-Dôme).
(3) Né le 14 mars 1452. [Livre des Baptêmes.]
(4) Entièrement repeints.
(5) Né le 4 février 14S3. [Livres dell' Età, Archives de Florence.]
RIDOLl-O, DAVIT ET BENEDETTO GHIRLANDAI
peu tard de n'avoir pas consacré le temps qu'il avait donné àia mosaïque. Davit exécuta en mosaïque^ pour le roi de France, sur un épais panneau de noyer, une Madone entourée de plusieurs anges (i). Comme il habitait à Montaione, château du Vald'elsa, pour y avoir en toute commodité des fourneaux, du bois et des matières vitrifiables, il fit une foule de vitraux et de mosaïque, et quelques vases qui furent donnés à Laurent le Magnifique, ainsi que trois têtes, sur une feuille de cuivre, qui sont aujourd'hui dans la garde-robe du duc et qui représentent saint Pierre, saint Laurent et Julien de Médicis.
Pendant ce temps, Ridolfo, en dessinant le carton de Michel-Ange, passait pour un des meilleurs dessinateurs de l'époque ; il était aimé de tous, et particulièrement de Raphaël d'Urbin qui, étant lui aussi jeune homme de grand renom, demeurait alors à Florence, pour apprendre l'art, comme on l'a déjà dit. Ridolfo se mit ensuite sous la direction de Fra Bartolommeo di San Marco, et tels furent ses progrès d'après l'avis des meilleurs connaisseurs, que Raphaël, devant aller à Rome, où il était appelé par le pape Jules II, lui laissa à terminer la draperie bleue d'une Madone (2), et quelques petites choses, dans un tableau de la Vierge, exécuté pour des gentilshommes siennois ; ce tableau terminé avec grand soin fut envoyé à Sienne. Raphaël ne fut pas longtemps à Rome sans chercher par toutes sortes de moyens à y attirer Ridolfo ; mais celui-ci, qui n'avait jamais, comme on dit, perdu la coupole de vue (3), ne put se résoudre à aller vivre loin de Florence. Dans le monastère des religieuses de Ripoli, il peignit deux tableaux à l'huile, un Couronnement de la Vierge (4), et une Madone entourée de plusieurs saints (5). Dans l'église de San Gallo (6), il fit un tableau représentant Jésus qui porte sa croix, entouré de soldats, pendant que la Vierge et les autres Maries pleurent avec Jean, et que Véronique essuie la sueur du Christ avec son voile (7). Cette œuvre, qui renferme plusieurs têtes très belles, faites d'après le modèle et peintes avec amour, acquit grand renom à Ridolfo. Ayant à faire, pour le couvent de Cestello, un tableau
(0 Au Musée de Cluny. Signée: opus magistri david i-lorentini, mcccclxxxx. Il travailla également aux Dômes de Sienne et d'Orvieto.
(2) La belle Jardinière, au Musée du Louvre.
(3) Proverbe toscan.
(4) Au Musée du Louvre, daté mdiii.
(5) En place, deuxième autel à gauche, représente le Mari.ige mystique de sainte Catherine.
(6) Eglise démolie pendant le siège de 1527.
(7) Actuellement au palais Antinori de San Gaetano,
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de la Nativité du Christ (i), afin de surpasser ses rivaux, il l'exécuta avec toute l'application qui lui fut possible. Dans le même temps, il envoya un tableau à Pistoia (2), et en commença deux autres (3) pour la compagnie de San Zanobi, à côté de la maison canoniale de Santa Maria del Fiore. Dans l'un, San Zanobi ressuscite un enfant du bourg degli Albizzi ; l'autre représente la translation du corps de San Zanobi de l'église de San Lorenzo où il avait été d'abord enterré, à Santa Maria del Fiore. Quand le cortège passa sur la place San Giovanni, un vieil orme desséché, planté à l'endroit où s'élève aujourd'hui une colonne de marbre surmontée d'une croix, ayant été touché en passant par le cercueil que portaient six évêques, se couvrit aussitôt miraculeusement de feuilles et de fleurs. Comme ces œuvres furent faites du vivant de Davit Ghirlandaio, ce bon vieillard avait une grande joie des succès remportés par son neveu, et remerciait Dieu de lui avoir permis de voir, pour ainsi dire, renaître en Ridolfo le talent de Domenico. Malgré ses soixante-quatorze ans, il s'apprêtait à aller à Rome, pour assister au jubilé, lorsqu'il tomba malade et mourut l'an 1525 (4) ; il fut enseveli par son neveu Ridolfo, à Santa Maria Novella, auprès des autres Ghirlandai.
Pour le couvent degli Angeli, dans lequel il avait un frère, nommé don Bartolomeo, qui fut un bon et digne religieux, Ridolfo fit, entre autres choses, une très belle Cène (5), en tête du réfectoire, par l'ordre de l'abbé don Andrea Dofli, qui voulut que son portrait fût mis dans un coin du tableau. Dans la petite église della Misericordia, sur la place San Giovanni, il y a, sur une prédelle, trois histoires très belles de la Vierge, que l'on pourrait prendre pour des miniatures (6). Pour les religieuses de San Girolamo, de l'ordre de San Francesco de' Zoccoli, il peignit deux tableaux^ dont l'un représente un saint Jérôme pénitent, surmonté de la Nativité du Christ dans une lunette ; l'autre est une Annonciation, et il y a au-dessus une sainte Marie-Madeleine communiant (7).
Dans je palais, qui appartient aujourd'hui au duc, il décora la cha-
(1) Tableau perdu.
(2) Une Vierge à San Pier Maggiore, commandée le 24 avril i5o8 par la Compagnia di San Sebastiano.
(3) Tous deux aux Offices.
(4) Le 10 août 1025, à soixante-treize ans.
(5) Existe encore ; en mauvais état, signée : anno domini mdxliii.
(6) Existent encore, i5i5, payées 84 livres.
(7) Existent encore, mais sans les lunettes.
RIDOLFO, DAVIT ET BENEDETTO GHIRLANDAI
pelle où la Seigneurie entendait la messe (i). Au milieu de la voûte, il représenta la sainte Trinité ; dans les autres compartiments, les têtes des douze Apôtres et des enfants tenant les Mystères de la Passion ; et aux quatre angles, les Evangélistes en pied. Sur la paroi du fond de la chapelle, il retraça l'Annonciation et un paysage où l'on voit la place della Nunziata de Florence jusqu'à l'église de San Marco. Cet ouvrage terminé, il peignit, pour l'église paroissiale de Prato, la Vierge donnant sa ceinture à saint Thomas entouré des autres Apôtres (2). A Ognissanti, il fit, pour Monseigneur de Buonafé, directeur de l'Hôpital de Santa Maria Nuova, et évêque de Cortona, un tableau de la Vierge, de saint Jean-Baptiste et de saint Romuald ; il reproduisit ensuite les trois Forces d'Hercule qu'Antonio Pollaiuolo avait peintes auparavant dans le palais Médicis, pour Giovambattista della Palla, qui les envoya en France (3).
A peu de temps de là, Ridolfo, ayant trouvé dans sa maison tous les outils et matériaux de mosaïque dont s'étaient servis son oncle Davit et son père Domenico, et ayant fait quelques études de cet art, se décida à essayer de faire quelques œuvres en mosaïque qui lui réussirent si bien qu'il représenta une Annonciation (4), au-dessus de la porte della Nunziata. Mais ce fut sa seule production en ce genre, car il n'avait pas la patience d'assembler ces petits morceaux.
La petite église della Compagnia de' Battilani possède un tableau de Ridolfo, où l'on voit la Vierge portée au ciel par des anges, et dans le bas, des apôtres environnant le tombeau (5). Par malheur, l'église ayant été remplie, pendant le siège de Florence, de fiiscines encore vertes, l'humidité amollit l'enduit de la peinture, au point qu'il se détacha et tomba à terre. Ridolfo dut la recommencer et en profita pour y introduire son portrait. Il exécuta aussi une Madone et deux anges dans un tabernacle de la paroisse de Giogoli, qui est sur le bord de la route et quantité d'autres figures dans un autre tabernacle qui est en face d'un moulin des ermites Camaldules, au delà de la Chartreuse d'Ema (6).
Ridolfo, se voyant pourvu de travaux et de bons revenus, cessa de se tourmenter le cerveau à produire, et ne pensa plus qu'à vivre en
(1) Peintures terminées en i5 14.
(2) Placée au-dessus delà porte du milieu,
(3) Ces œuvres sont perdues.
(4) Commandée à Davit le 24 janvier i5io pour huit ducats d'or la brasse carrée.
(5) Au musée de Berlin,
(6) Ces œuvres n'existent plus.
LES VIES d'artistes
gentilhomme et à prendre le temps comme il venait. Lors de la venue du pape Léon X à Florence (i), il fit, avec l'aide de ses élèves, presque tout l'appnrat du palais Médicis ; ce fut lui qui exécuta les ornements de la salle du pape et de divers appartements ; quant à la chapelle, il la donna à faire au Pontormo. De même, pour les noces du duc Julien et du duc Laurent, il fit tout l'apparat, ainsi que des décors de théâtre. Comme il était très aimé de ces seigneurs, à cause de son talent, il eut plusieurs emplois, grâce à eux^ et fut nommé membre du collège, étant honorable citoyen. Il ne dédaignait pas de peindre des draperies, des bannières et autres choses semblables.
Parmi tous ses élèves, un ancien disciple de Lorenzo di Credi, appelé Michele (2), lui fut particulièrement cher, à cause de sa bonne nature et delà manière fière et sans effort avec laquelle il peignait. Après lui avoir donné le tiers du gain, il se l'associa, de manière à faire ensemble leurs œuvres, en partageant le prix. Michele eut toujours pour Ridolfo une affection vraiment filiale, de sorte qu'on ne l'appelle que Michele di Ridolfo. Ils peignirent ensemble une quantité de tableaux à Florence, à Prato et dans les environs. Parmi les nombreux portraits qui sortirent de l'atelier de Ridolfo, je ne citerai que celui du duc Cosme de Médicis, quand il était jeune, qui est actuellement dans la garde-robe de Son Excellence (3).
Il était très expéditif dans certaines oeuvres et en particulier dans les apparats de fêtes ; pour l'entrée de l'empereur Charles-Quint à Florence il fit, en dix jours, un arc de triomphe au Canto alla Cuculia. Il en éleva un autre également en très peu de temps, près de la Porta al Prato, pour célébrer l'arrivée de l'illustrissime duchesse Leonora. Dans le palais du duc Cosme, il orna de grotesques le plafond de la chambre verte dont, en outre, il couvrit les parois de paysages qui plurent infiniment à Son Excellence. Il eut une vieillesse heureuse, ayant marié ses filles et voyant ses fils à la tête de bonnes maisons de commerce en France et à Ferrare. Il est vrai qu'il fut attaqué de la goutte, au point qu'il était forcé de rester chez lui, ou de se fiire porter sur un siège ; mais il supporta avec patience cette infirmité et quelques mésaventures qui arrivèrent à ses fils. Quoique vieux, il portait le même amour qu'autrefois aux choses de l'art, voulant en entendre parler, et allant quelquefois voir les peintures et les construc-
(1) En i5i5.
(2) Michele Tosini, iSoS-iaSj.
(3) Ce portrait est perdu.
GIOVANNI DA UDINE 79
tions qu il avait entendu le plus vanter. Il vécut soixante-quinze ans, et mourut en 1560 : on l'ensevelit, à côté de ses ancêtres, dans l'église de Santa Maria Novella.
GIOVANNI da UDINE
Peintre, né en i48j, mort en i564
Un citadin d'Udine, ville du Frioul, nommé Giovanni de' Nanni, fut le premier de sa famille qui embrassa la profession de brodeur que ses descendants continuèrent en se distinguant, au point que leur maison ne fut plus appelée de' Nanni, mais bien de' Ricamatori. L'un d'eux, Francesco, qui vécut toujours en bourgeois honorable, se plaisant à la chasse cl à de semblables exercices, eut un fils, l'an 1494 (i), auquel il donna le nom de Giovanni : celui-ci étant encore enfant, montra tant de disposition pour le dessin, que c'était chose merveilleuse à voir. Suivant son père à la chasse, il profitait des moindres instants pour dessiner avec une habileté étonnante, des chiens, des lièvres, des chevreuils, et en un mot les animaux et les oiseaux de tout genre qui lui tombaient sous la main. Francesco, voyant cette inclination naturelle, le conduisit à Venise et le mit à apprendre l'art du dessin sous la direction de Giorgione da Castel Franco ; pendant son séjour, Giovanni entendit si souvent louer les œuvres de Michel- Ange et de Raphaël, qu'il se décida à se rendre à tout prix à Rome. Ainsi, ayant obtenu une lettre de recommandation de Domenico Grimano, grand ami de son père, adressée à Baldassare Castiglioni, secrétaire du duc de Mantoue et grand ami de Raphaël d'Urbin, il alla à Rome et fut placé par Castiglioni parmi les élèves de ce dernier, école dans laquelle il apprit d'excellents principes, ce qui est très important ; car, une fois que l'on a pris une mauvaise méthode, rien n'est plus difficile que de la quitter. Il parvint promptement à dessiner et à peindre les animaux et les objets d'ornement, se plaisant surtout à représenter les oiseaux de toute espèce, à ce point qu'il en remplit un livre si varié et si beau, qu'il était, pour Raphaël, un véritable délassement. Auprès de celui-ci se trouvait un Flamand nommé Jean, qui excellait à représenter les fruits, les feuillages et les fleurs, semblables à la nature, bien que sa manière fût un peu sèche et pénible ; Giovanni da Udine
(i) Né le i5 octobre [d'après les Souvenirs manuscrits de Giovanni].]
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apprit de lui à peindre ces objets aussi bien que ce maître, mais avec une manière souple et moelleuse, qui le fit réussir parfaitement dans quelques œuvres, comme on le dira. Il apprit en outre à faire des paysages remplis de ruines et de fragments antiques et à peindre des verdures sur toile, dans la manière qui a été usitée après lui, non seulement par les Flamands, mais encore par tous les peintres italiens.
Pendant l'exécution du tableau de sainte Cécile, qui est à Bologne, Raphaël, qui aimait beaucoup le talent de Giovanni, lui fit faire l'orgue que tient la sainte et que l'on croirait en relief, ainsi que tous les instruments de musique qui sont à terre ; la manière de peindre de Giovanni fut si semblable à celle de Raphaël, que le tableau entier paraît dû à une seule main. A peu- de temps de là, en pratiquant des fouilles, pour chercher des statues, dans les ruines du palais de Titus, derrière San Piero in Vincola, on trouva quelques salles souterraines couvertes de grotesques, de figurines et d'ornements en stuc (i). Giovanni étant allé avec Raphaël, qui y fut conduit pour les voir, tous deux restèrent stupéfaits de la fraîcheur, de la beauté et de la bonté de ces compositions, ne pouvant comprendre qu'elles se fussent conservées à travers tant de siècles : rien de plus simple cependant, puisqu'elles avaient été à l'abri des intempéries de l'air, auxquelles rien ne saurait résister, par suite des variations des saisons. Ces grotesques (ainsi appelés du nom de grottes, où on les découvrit), si remarquablement dessinés avec leurs caprices variés et les délicats motifs des stucs jetés sur les fonds diversement coloriés, séduisirent Giovanni de telle sorte qu'il se mit à les étudier et à les reproduire, non pas une seule fois, mais souvent avec une ardeur incroyable ; bientôt il ne lui manqua plus que de connaître le procédé employé par les anciens pour faire le stuc, sur lequel ces grotesques avaient été exécutés. Avant lui, bien d'autres s'étaient torturés l'esprit sans avoir trouvé autre chose qu'un enduit cuit au feu et composé de plâtre, de chaux, de poix-résine, de cire et de brique pilée, qu'ils doraient ensuite.
On établissait à ce moment, comme nous l'avons dit dans la vie de Bramante, les ornements et les caissons des quatre arcs et de la tribune postérieure de Saint-Pierre de Rome, en coulant dans des moules en bois un stuc fait avec de la chaux et de la pouzzolane, qui donnait tous les détails de sculpture. Giovanni essaya de cette méthode pour obtenir des figures en bas-relief ; elles'réussissaient en tout point, sauf que la dernière touche n'avait ni cette finesse ni cette blancheur qui disfi) Cette décoration n'existe pour ainsi dire plus.
GIOVANNI DA UDINE
8oi
tinguaient les stucs antiques. Il pensa alors qu'il était nécessaire de mêler quelque matière blanche avec la chaux de travertin blanc, au lieu de pouzzolane ; après diverses expériences, il se servit donc de travertin pilé, qui lui donna un résultat qui l'aurait complètement satisfait, si le grain n'eût point présenté encore une teinte livide et trop d'inégalités. Enfin, la poussière du marbre le plus blanc qu'il put rencontrer, broyée, passée au tamis et mélangée avec de la chaux de travertin blanc lui fournit le véritable stuc antique, tel qu'il le désirait. Transporté de joie, Giovanni montra ce qu'il avait trouvé à Raphaël, qui, construisant alors les loges du Vatican par l'ordre du pape Léon X, fit couvrir par Giovanni toutes les voûtes de magnifiques ornements en stuc, entourés de grotesques semblables à l'antique, avec des inventions délicates et capricieuses, pleines de choses les plus variées et les plus fantastiques que l'on puisse imaginer. Cette ornementation, faite en demi-relief et en bas-relief, est entremêlée de sujets, de paysages, de fleurs et de fruits, où il donna la mesure de ce que l'art peut produire dans ce genre (i). Dans cet ouvrage, non seulement il égala les anciens, mais il les surpassa, autant qu'il est permis d'en juger par les monuments qui sont restés d'eux. Par la beauté du dessin, par l'invention des figures, le coloris aussi bien des stucs que des peintures, ces œuvres sont sans comparaison bien supérieures aux antiques, que l'on voit au Colisée, aux Thermes de Dioclétien et dans d'autres endroits. Où trouver des oiseaux peints plus vrais, plus vivants que ceux qui sont dans les arabesques des frises et des pilastres de ces loges, tant pour leur plumage que dans toutes leurs parties ? On en voit d'autant de sortes que la nature a pu en inventer, les uns perchés sur des fleurs, les autres sur des épis de blé, de millet, de maïs, et, en un mot, sur toutes sortes d'herbes, de plantes et de fruits que la nature a produites de tout temps, pour leur nourriture et pour leurs besoins. Comment énumérer les poissons, les animaux aquatiques et les monstres marins que Giovanni a rassemblés dans le même lieu ? Il vaut mieux les passer sous silence que de vouloir tenter l'impossible. Que dire de ces fruits et de ces flenrs de tous les genres, de toutes les qualités et couleurs, que la nature sait produire en tout pays et en toute saison ? Il en est de même des instruments de musique aussi vrais que la réalité Qui ne sait comme une chose notoire que, Giovanni ayant peint des balustres au bout de ces loges, pour compléter l'illusion, et ayant disposé sur eux quelques tapis, un jour que le pape se rendait au Belvédère^ un palefrenier courut en toute
(i) Les peintures des loges sont en très mauvais état.
LES VIES d'artistes
hâte pour en prendre un et Tétendre sous ses pieds ? En somme, on peut dire, sans offenser aucun artiste, que ces peintures sont, dans leur genre, les plus belles, les meilleures, les plus précieuses qui aient jamais été contemplées par un œil mortel : et, de plus, j'oserai affirmer qu'elles ont été cause que non seulement Rome, mais encore tous les pa3^s du monde se sont remplis de ce genre de peintures. Giovanni est donc le rénovateur et presque l'inventeur des stucs et des grotesques, et tous ceux qui ont voulu en exécuter, après lui, ont pris pour modèle le chef-d'œuvre dont nous venons de parler. Il forma en outre lui-même une infinité d'élèves, qui l'aidèrent dans ses travaux et qui remplirent toutes les provinces de semblables ouvrages.
Au-dessus des loges, Giovanni orna ensuite, de stucs et de peintures dans un mode entièrement différent, les voûtes et les parois des loges de l'étage inférieur ; elles sont d'ailleurs aussi belles et représentent des treilles chargées de raisins, de rosiers, d'autres plantes grimpantes, et remplies de toutes sortes d'animaux et d'oiseaux. Léon X voulant ensuite faire peindre la salle où se tient la garde des Lanzi, sur le même étage que ces loges, Giovanni, outre les enfants, les lions, les armes pontificales et les grotesques qu'il y peignit tout à l'entour, figura sur les parois quelques compartiments de marbre variés semblables aux incrustations antiques, dont les Romains avaient coutume de revêtir leurs thermes, leurs temples et d'autres édifices, comme on le voit à la Rotonde et au portique de Saint-Pierre. Dans la petite salle à côté, où se tiennent les camériers, Raphaël plaça dans des tabernacles quelques Apôtres en clair-obscur, de grandeur naturelle et très beaux ; au-dessus de la corniche, Giovanni représenta une multitude de perroquets de diverses couleurs que Sa Sainteté possédait alors^ et quantité de singes, de guenons, de civettes et d'autres animaux bizarres. Mais cette belle décoration ne subsista pas longtemps ; le pape Paul IV la détruisit et gâta la salle des camériers, pour bâtir de mauvais petits cabinets, ce que ce saint homme se serait bien gardé de faire, s'il eût eu le moindre goût pour les arts. Giovanni peignit ensuite les cartons de ces magnifiques tapisseries d'or et de soie, qui furent tissées dans les Flandres, et où l'on voit folâtrer des enfants et des animaux au milieu de festons ornés des armes du pape Léon X. Elles sont toujours au Vatican, ainsi que celles pleines de grotesques qui sont dans les premières salles du consistoire, et dont on doit également les cartons à Giovanni.
Il peignit et orna de stucs la loggia de la Vigna (i), que le cardinal
(i) Villa Madama ; complètement en ruines.
GIOVANNI DA UDINE
Jules de Médicis fit construire au bas du Monte Mario ; on y voit des animaux, des grotesques, des festons et d'autres ornements si beaux qu'il semble avoir voulu se vaincre et se surpasser; ce qui lui valut de la part du cardinal, qui aimait beaucoup son talent, plusieurs bénéfices pour ses parents, et pour lui-même un canonicat de Civitale en Frioul, qu'il céda plus tard à l'un de ses frères (i). Il éleva encore, dans cette Vigna, une fontaine qu'il imita entièrement du temple de Neptune récemment découvert parmi les ruines du grand palais, ornée de produits marins et de stucs admirables. Le cardinal le nomma ensuite chevalier de Saint-Pierre, et l'envoya à Florence pour décorer une salle au coin du palais Médicis que Cosme l'Ancien, selon la coutume des plus nobles familles de son temps, avait autrefois disposée en loggia pour offrir un lieu commode de réunion aux citoyens. Michel-Ange Buonarroti ayant fermé cette loggia qui fut convertie en une salle éclairée par deux fenêtres, Giovanni orna toute la voûte de stucs et de peintures représentant les six boules, armes des Médicis portées par trois enfants, avec des animaux et d'autres sujets.
De retour à Rome, il fit^ dans la loggia d'Agostino Chigi (2), que Raphaël avait peinte et qu'il était en train de terminer, une guirlande de festons le long des arêtes de la voûte, en y introduisant les fruits et les fleurs de toutes les saisons. Dans le champ des lunettes entourées par ces festons, il plaça des enfants tenant les attributs des dieux, et une multitude d'animaux, parmi lesquels un lion et un cheval marin en raccourci sont d'une beauté divine. Cette œuvre terminée, Giovanni décora une salle de bains du château Saint-Ange, et exécuta dans le Vatican quelques menus travaux que nous passerons sous silence.
Raphaël mourut ensuite, et cette perte fut très sensible à Giovanni; puis le pape Léon X lui manqua à son tour, et, les arts ayant déserté Rome, il se retira pendant plusieurs mois à la Vigna du cardinal de Médicis, où il s'occupa de travaux peu importants.
Après l'élection de Clément VII, qui avait une grande amitié pour Giovanni, celui-ci, qui s'était réfugié à Udine pour fuir la peste, revint de suite à Rome où il fut chargé de faire, pour le couronnement du pape, une riche et belle décoration au-dessus des escaliers de Saint- Pierre. Il eut à faire ensuite, avec Perino del Vaga, quelques peintures sur la voûte de la vieille salle du Vatican, vis à vis des chambres du rez-de-chaussée, qui mettent les loges qu'il avait déjà peintes en
(1) Paolo, nommé chanoine en i52i.
(2) A la Farnésine.
LES VIES d'artistes
communication avec les chambres de la tour Borgia. Giovanni y fit une très belle distribution de stucs avec quantité de grotesques et divers animaux ; Ferino y représenta les chars des Sept Planètes (i). La voûte était à peine terminée que survint le déplorable sac de Rome. Giovanni, qui y souffrit beaucoup dans sa personne et dans ses biens, retourna à Udine (2) avec l'intention d'y séjourner longtemps, mais il fut rappelé à Rome par Clément, lequel y était revenu, après avoir couronné l'empereur Charles-Quint à Bologne. Sur ces entrefaites, Fra Mariano, qui avait l'office du Plomb, étant mort, sa place fut donnée à Sebastiano de Venise, peintre de grand renom, et Giovanni obtint sur la même charge une pension de quatre-vingts ducats (3).
Les soucis du pape ayant pris fin et la ville de Rome étant tranquille, Giovanni fut envoyé par lui (4), avec de belles promesses, à Florence, pour orner de rosaces, de fleurons et de stucs, les caissons de la coupole de la nouvelle sacristie, à San Lorenzo, où se trouvent les divines sculptures de Michel-Ange. Il ne lui fallait plus que quinze jours de travail pour terminer cette œuvre (5), quand la nouvelle de la mort de Clément VII (6) l'arrêta, en lui enlevant tout espoir d'obtenir la récompense qu'il attendait. S'apcrcevant, un peu tard, combien sont trompeuses les promesses des grands, et combien on a tort de compter sur la vie de certains princes, il revint à Rome. Il lui aurait été facile d'y vivre avec les produits de quelques offices, et d'entrer au service du cardinal Hippolyte de Médicis et du nouveau pape Paul III, s'il n'eût préféré retourner dans sa patrie. Il alla, en effet, habiter a Udine avec son frère, auquel il avait donné le canonicat de Civitale, avec l'intention de ne plus toucher un pinceau ; mais comme il avait femme et enfants, il fut forcé de se remettre au travail. Il peignit donc, à la demande du père du chevalier Giovan Francesco di Spilimbergo,une frise pleine de festons, d'enfants,' de fruits et d'autres fantaisies (7). A Venise, dans le palais de Grimani, patriarche d'Aquilée, il orna de stucs et de peintures (8) une magnifique salle où sont quelques petits sujets exécutés par Francesco Salviati.
Finalement, Tan 1550, Giovanni étant venu à Rome pour le jubilé,
(i) Existent encore.
{2) Le 6 mai 1527, d'après son journal.
(3) Le 17 octobre i53 i .
(4) En i532.
(5) N'existe plus, la coupole ayant été passée au bianc
(6) Le 2.5 septembre i534.
(7) Fxiste encore dans le palais Spilimbergo.
(8) Existent encore.
JACOPO TINTORETTO
à pied, en costume de pauvre pèlerin et en compagnie de menu peuple, y demeura plusieurs jours sans être remarqué de personne. Mais un jour, allant à Saint-Paul, il fut reconnu par Giorgio Vasari qui allait en voiture au même pardon, avec Messer Bindo Altoviti, son intime ami. Giovanni commença par prétendre que Giorgio se trompait, mais il finit par se découvrir et par dire qu'il avait grand bésoin d'être appuyé par Vasari auprès du pape, pour qu'on lui payât la pension qu'il avait sur le Plomb et qui lui était refusée par un certain Fra Guglielmo (i), sculpteur génois, qui avait eu cet office après la mort de Fra Sebastiano. Giorgio parla de cette affaire au pape, et fut cause que l'obligation fut renouvelée; il fut même question de la changer contre un canonicat d'Udine, au profit de l'un des fils de Giovanni. Mais Fra Guglielmo ayant suscité de nouvelles chicanes, Giovanni alla à Florence après l'élection du pape Pie III, pour être recommandé par Son Excellence au nouveau pape, par l'entremise de Vasari. Non seulement il vit ses réclamations satisfaites, mais encore il fut employé par le pape, avec un bon traitement, à terminer la dernière loge, qui est au-dessus de celle de Léon X, ainsi qu'à retoucher celle-ci. Ce travail fut une erreur, car ces retouches à sec firent disparaître tous les traits de génie dus au pinceau de Giovanni, dans son bon temps, et firent perdre à l'œuvre la fraîcheur et la hardiesse qui en faisaient une chose unique dans son premier état.
Giovanni mourut en 1564, à l'âge de 70 ans (2). Il rendit son âme à Dieu dans cette noble ville, où il avait vécu si longtemps en excellence et en renom. Il voulut être enterré à la Rotonde, près de son maître Raphaël d'Urbin, afin de n'être pas séparé, après sa mort, de celui qu'il n'avait jamais cessé de révérer durant sa vie. Comme ils furent l'un et l'autre d'excellents chrétiens, ainsi que nous l'avons dit, on peut croire qu'ils se trouvent ensemble dans la béatitude éternelle.
Jacopo TINTORETTO
Peintre vénitien, né en 1 5 1 2 , mort en i5<j4 (Extrait de la Vie de Battista Franco)
Dans la ville de Venise, vit un peintre appelé Jacopo Tintoretto (3), lequel a cultivé tous les arts et particulièrement la musique; agréable
(1) Guglielmo della Porta.
(2) Il avait 77 ans.
(3) Jacopo Robusti, né à Venise en i5i2, fils d'un certain Batista, teinturier.
dans toutes ses actions, il est en peinture le cerveau le plus original, le plus capricieux, le plus prompt et le plus résolu, en un mot, le plus terrible esprit qu'ait jamais eu la peinture, comme on peut s'en rendre compte par toutes ses œuvres et par ses compositions fantastiques, faites par lui d'une manière différente et complètement en dehors de la voie suivie par les autres peintres. Il est allé plus loin que l'extravagance, par la bizarrerie de ses inventions, par l'étrangeté de ses fantaisies qu'il a mises à exécution au hasard et sans dessein ; il semble avoir voulu montrer que la peinture n'est pas un art sérieux. Parfois il a donné pour finies des ébauches si péniblement dégrossies que les coups de pinceau paraissent donnés au hasard et dans la fougue de la composition, plutôt que d'après un dessin et avec de l'attention. Il a pratiqué presque toutes les sortes de peinture, à fresque, à l'huile, le portrait d'après nature et à tous les prix, de manière qu'il a fait et fait encore la plupart des peintures que l'on exécute à Venise. Comme dans sa jeunesse il a montré un grand jugement dans une foule de belles productions, nul doute qu'il serait l'un des plus grands maîtres qu'ait jamais possédés Venise, s'il eût connu les rares qualités dont l'avait doué la nature, et s'il eût voulu les fortifier par l'étude et par le jugement, ainsi que l'ont fait ceux qui ont suivi les beaux exemples de ses prédécesseurs; ce qui n'empêche pas qu'il soit un bon et brave peintre, d'un esprit éveillé, original et charmant.
Le Sénat ayant ordonné que Jacopo Tintoretto et Paolo Veronese, jeunes gens de grande espérance, peignissent chacun une histoire dans la Salle du Grand Conseil, ainsi qu'Orazio, fils de Titien (i), le Tintoretto représenta Frédéric Barberousse couronné par le pape, dans un décor magnifique, et, autour du pontife, un grand nombre de cardinaux, de gentilshommes vénitiens, peints d'après nature, avec, dans le bas, la musique du pape. Cette composition ne le cède ni à celle de Paolo, ni à celle d'Orazio ; le sujet de cette dernière est la bataille livrée, près du château Saint-Ange, aux Romains par les Allemands de Frédéric. Entre autres choses, on y voit un cheval en raccourci qui saute par-dessus un soldat ; mais on assure qu'Orazio fut aidé dans cet ouvrage par son père. Paolo Veronese, duquel nous avons déjà parlé dans la Vie de Sanmichele, représenta Frédéric Barberousse baisant la main de l'antipape Octavien (2), au mépris du pape Alexandre III. Outre cette histoire qui est très belle, il fit, au-dessus d'une fenêtre, quatre grandes
(0 Les œuvres de ces trois peintres périrent dans l'incendie de 1577. (2) Erreur : Victor IV.
JACOPO TINTORETTO
figures d'une beauté extraordinaire, à savoir, le Temps, l'Union, la Patience et la Foi. Comme il manquait encore un tableau pour compléter la décoration de la Salle du Conseil, le Tintoretto fit si bien que, grâce à ses amis, il lui fut donné à faire. Stimulé par le désir d'égaler, sinon de vaincre et de surpasser ses rivaux, il produisit un ouvrage merveilleux, qui mérite d'être mis au nombre de ses meilleurs morceaux et qui est grandement apprécié, même par ceux qui ne sont pas du métier. Il choisit pour sujet l'Excommunication de Frédéric Barberousse par le pape Alexandre III et le refus d'obéissance des Impériaux au pontife. Entre autres choses originales qui sont dans cette peinture merveilleuse, on voit le pape et les cardinaux jetant d'un lieu élevé les torches et les cierges, comme on procède dans une excommunication, et la mêlée de personnages nus qui se disputent pour les ramasser. Les détails d'architecture et les portraits que le Tintoretto introduisit dans le tableau sont aussi d'une rare perfection, et lui acquirent un grand renom auprès de tous. Aussi lui commanda-t-on les deux tableaux cà l'huile, longs de douze brasses, qui occupent toute la largeur de la grande chapelle de San Rocco (i), et qui se trouvent au-dessous des fresques du Pordenone. L'un de ces tableaux représente, en perspective, une salle d'hôpital pleine de lits et de malades, dans des attitudes variées, qui sont soignés par saint Roch ; parmi eux, il y a quelques nus bien entendus et un cadavre en raccourci d'une extrême beauté. L'autre est également un épisode delà vie de saint Roch ; on y voit quantité de gracieuses figures et, en somme, ce tableau doit être considéré comme une des meilleures œuvres qu'ait faites ce peintre. Dans un tableau de même grandeur et aussi beau, qui est placé au milieu de l'église, Jésus-Christ guérit un malade dans la piscine probatique.
A Santa Maria dell' Orto, le Tintoretto a couvert les deux parois latérales de la grande chapelle de deux toiles peintes à l'huile (2), de vingt-deux brasses de haut, s'étendant de la voûte jusqu'au dossier des stalles. Celle de droite représente Moïse descendant du Mont Sinaïavec les tables de la loi, et trouvant les Hébreux en adoration devant le Veau d'or. L'autre toile renferme un Jugement dernier, d'uneinvention originale, vraiment terrible par la diversité et la quantité de figures de tout âge et de tout sexe qui y sont entassées ; on y voit également la barque de Caron, mais d'une manière si neuve que c'est une chose étrange à regarder. Si cette capricieuse invention avait été exécutée
(1) Ces peintures sont encore en place, avec d'autres de Tintoretto.
(2) Qui sont encore en place.
LES VIES D ARTISTES
avec un dessin correct et régulier, et si le peintre s'était attaché aux détails avec autant de soin qu'il en a mis dans l'ensemble, où il exprime avec bonheur la confusion, le tumulte et l'épouvante qui régneront dans ce jour, ce serait une peinture étonnante. Qui la regarde d'abord reste stupéfait ; mais, lorsqu'on la considère avec attention, elle paraît avoir été peinte pour se moquer du monde. Sur les volets de l'orgue (i) de la même église, il a peint à l'huile la Vierge gravissant les degrés du temple ; Santa Maria dell' Orto ne possède rien de plus fini, de mieux exécuté, de plus éclatant que ce tableau. Pareillement, sur les volets de l'orgue, à Santa Maria Zebenigo, il représenta la Conversion de saint Paul (2), mais d'une manière peu étudiée. A la Carità (3), il laissaune Déposition de croix, et, dans la sacristie de San Sebastiano, en concurrence de Paolo Veronese qui peignit divers sujets sur le plafond et les parois, il fit, sur les armoires, un Moïse dans le désert et d'autres sujets qui furent ensuite continués par le vénitien Natalino et par d'autres peintres. Le même Tintoretto fit ensuite, à San Jobbe, sur l'autel della Pietà, les Trois Maries, saint François, saint Sébastien, saint Jean avec un bout de paysage (4). Sur les volets de l'autel de l'église des Servi, saint Augustin et saint Philippe, et au-dessous Caïn tuant son frère Abel (5). A San Felice, sur l'autel del Sacramento, à savoir sur la voûte de la tiibune, il peignit les quatre Evangélistes et une Annonciation, dans une lunette, au-dessus de l'autel; dans une autre lunette, le Christ priant sur le Mont des Oliviers ; sur la façade, le dernier repas qu'il fit avec les Apôtres (6). A San Francesco della Vigna, il y a de la main du même, à l'autel de la Descente de Croix, la Vierge évanouie, avec les autres Maries et quelques Prophètes (7).
A la Scuola di San Marco (8), près de San Giovanni e Polo, il y a de sa main quatre grands tableaux, dans le premier (9) desquels on voit saint Marc apparaissant dans les airs et défivrant un de ses fidèles des tortures que lui préparait un bourreau, dont tous les instruments
(1) Placés dans une chapelle latérale.
(2) N'existe plus; dans celte église, il y a d'autres peintures de Tintoretto.
(3) La Carità n'existe plus ; remplacée par l'Académie des Beaux-Arts. Les peintures della Carità et de San Sebastiano n existent plus.
(4) Tableau restitué à Giovanni Bellini, et qui est à l'Académie des Beaux-Arts. C^) Église supprimée: les volets n'existent plus.
(6) Ces peintures n'existent plus.
(7) Tableau perdu.
(8) Devenue un hôpital civil en iSiS.
(9) Actuellement à l'Académie des Beaux-Arts. Deux autres sont dans l'ancienne Librairie de Saint-Marc.
JACOPO TINTORETTO
de supplice sont brisés miraculeusement. Cette composition est remplie d'une foule de figures, de raccourcis, d'armures, d'ornements d'architecture, de portraits et d'accessoires qui lui donnent une grande richesse de décor. Dans une autre est représentée une tempête sur mer, et saint Marc dans les airs secourant un autre de ses fidèles ; mais ce tableau n'est pas fait avec le même soin que le premier. Dans le troisième, au milieu d'un orage, on voit le cadavre d'un autre fidèle et son âme qui monte aux cieux ; c'est également une composition assez heureuse. Le quatrième représente un possédé du démon que l'on exorcise, et une immense loggia en perspective, au fond de laquelle est un feu qui l'éclairé en produisant de nombreuses réverbérations.
Outre ces peintures, il y a sur l'autel un saint Marc de la même main, qui est un tableau remarquable. Toutes ces œuvres et beaucoup d'autres que nous passons sous silence, parce qu'il nous suffit d'avoir mentionné les meilleures, furent exécutées par Tintoretto avec tant de célérité, qu'elles étaient déjà terminées lorsqu'on croyait à peine qu'elles étaient commencées. Il est remarquable que, malgré ses extravagances, les plus folles du monde, le Tintoretto a toujours eu des travaux. Quand ses instances et l'entremise de ses amis ne sufiBsent pas pour lui faire obtenir un ouvrage, il le fait quand même, quand ce serait à vil prix, ou pour rien, et contre la volonté des gens. Il y a peu de temps, comme il venait d'achever une grande toile à l'huile représentant la Crucifixion (i), pour la Scuola di San Rocco, les membres de cette compagnie décidèrent de faire peindre une œuvre magnifique sur le plafond de leur Oratoire et d'allouer le travail à celui des peintres étant alors à Venise qui présenterait le plus beau dessin. Ils appelèrent ci concourirjosef Salviati, Federigo Zucchero, qui était alors à Venise, Paolo Veronese et Jacopo Tintoretto. Tandis qu'ils s'appliquaient àfaire leurs dessins, le Tintoretto prit une toile de la dimension du plafond, et la peignit en secret avec sa vélocité accoutumée. Un matin, les membres de la Confrérie, s'étant rassemblés pour voir les dessins et faire leur choix, trouvèrent le tableau du Tintoretto terminé et mis en place. Grande fut leur colère ; ils s'écrièrent qu'ils avaient demandé un dessin et non un tableau, mais le Tintoretto leur répondit que telle était sa manière de dessiner, qu'il ne savait pas faire autrement, que, pour ne tromper personne, les dessins et les modèles devaient être ainsi, et qu'enfin, s'ils ne voulaient point lui payer son travail, il leur en ferait cadeau. Bref, il fit si bien que, malgré leur contrariété, son tableau est
(i) En place.
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LES VIES d'artistes
encore dans le même endroit. Cette toile (j) représente le Père Éternel, entouré d'anges, qui descend du ciel pour embrasser saint Roch ; dans le bas sont de nombreuses figures qui personnifient ou plutôt représentent les grandes Confréries de Venise, comme celles della Carità, de San Giovanni Evangelista, della Misericordia de San Marco et de San Teodoro. Mais comme il serait trop long d'énumérer toutes les peintures du Tintoretto, que ce que nous avons dit de lui suffise; c'est vraiment un artiste valeureux et un peintre digne d'être loué.
Vers le même temps était à Venise un peintre nommé Bazzacco, affilié à la maison Grimani, et qui avait habité Rome plusieurs années ; grâce à de hautes protections, il fut chargé de décorer le plafond de la salle des Dix. Comme il reconnut qu'il ne pourrait se tirer seul de ce travail, il s'associa Paolo Veronese et Battista Zelotti, partageant entre eux trois neuf peintures à l'huile àfaire danscet endroit, à savoir : quatre de forme oblongue, quatre ovales dans les coins, et une neuvième pour le centre, également de forme ovale, mais bien plus grande 'que toutes les autres. Cette dernière, avec trois tableaux, échut à Paolo Veronese, qui y figura Jupiter foudroyant les Vices; Bazzacco prit pour lui deux autres ovales et un tableau, et en donna deux à faire à Battista. Dans l'un est représenté Neptune, dieu de la mer, et dans les autres, deux figures pour chacun, emblèmes de la grandeur et de l'état pacifique de Venise. Bien que les trois peintres eussent bien rempli les conditions demandées. Paolo Veronese se montra infiniment supérieur, ce qui fut cause qu'on lui donna à peindre le plafond de la salle voisine de celle des Dix (2). Il y fit, à l'huile, avec l'aide de Battista Zelotti, un saint Marc soutenu dans les airs par des anges ; audessus, on voit Venise accompagnée de la Foi, de l'Espérance et de la Charité. Cette composition, malgré sa beauté, est loin d'égaler la première. Paolo peignit ensuite seul, dans l'église dell' Umiltà (3), un grand ovale du plafond représentant l'Assomption de la Vierge, avec d'autres figures; c'est une peinture éclatante, belle et bien comprise.
Parmi les artistes vénitiens, Andrea Schiavone (4) doit aussi être regardé comme un bon peintre ; je dis bon, parce qu'il a fait par hasard quelques bons ouvrages, et parce qu'il ^ toujours imité de son mieux la manière des bons maîtres. La plupart de ses tableaux étant dispersés chez les gentilshommes, je ne parlerai que de ceux qui sont
(1) Dans la même salle que la Crucifixion.
(2) Salle de la Boussole.
(3) Eglise détruite ; l'Assomption est à l'Académie.
(4) Dit Medola i552-i6i2.
DANIELLO RICCIARELLI DA VOLTERRA
8ii
exposés dans des monuments publics. A San Sebastiano de Venise, dans la chapelle des Pellegrini, il laissa un saint Jacques et deux pèlerins (i). Dans Téglise del Carmine, il peignit sur une voûte une Assomption (2), et, dans la chapelle della Presentazione, le Christ présenté au temple par sa mère (3). Il introduisit de nombreux portraits dans ce tableau, dont la meilleure figure est une femme qui allaite un enfant, et qui est vêtue d'une robe jaune, traitée à la manière vénitienne, c'est-à-dire largement brossée, mais non terminée.
Daniello RICCIARELLI da VOLTERRA
Peintre et sculpteur, né vers i5og, mort en i566
Daniello, pendant son enfance, ayant appris quelque peu à dessiner sous la direction de Giovannantonio Sodoma, qui alla exécuter, à cette époque, quelques travaux ci Volterra, entra, après le départ de celui-ci, dans l'atelier de Baldassare Peruzzi, où ses progrès furent beaucoup plus grands et plus rapides ; mais, pour dire la vérité, il n'eut pas alors grande réussite, car autant il apportait d'application et de constance à l'étude, autant son esprit et sa main le servaient peu. Aussi reconnaît-on, dans les premières œuvres qu'il fit à Volterra, une grande difficulté d'exécution. Il peignit ainsi à fresque et en clairobscur la façade de la maison de Messer Mario Maffei (4). Lorsqu'il eut achevé ce travail, qui le mit en réputation et en crédit, il sentit la nécessité de s'éloigner de sa patrie, où il n'avait ni modèles antiques ou modernes à étudier, ni concurrents pour stimuler son activité, et résolut d'aller à Rome, où il avait appris que bien peu s'occupaient alors de peinture, Perino del Vaga excepté. Mais, avant de partir, il se dit qu'il fallait emporter quelque œuvre terminée qui le fit connaître; aussi, ayant peint sur une toile et à l'huile un Christ battu à la colonne, avec beaucoup de figures, et y ayant mis toute l'application dont il était capable en se servant de modèles et de dessins l^its d'après l'original, il remporta avec lui. Arrivé à Rome, il n'y fut pas depuis longtemps que, par l'entremise d'amis, il montra cette peinture au cardinal Trivulzi, qui non seulement l'acheta, mais encore consacra son
(1) Tableau inconnu.
(2) Peinture perdue.
(3) Cette Circoncision est de Tintoretto.
(4) Cette peinture n'existe plus dans le palais Maftei, actuellement palais Leoncini. Via de' Guidi,
affection à Daniello et l'envoya peu après travailler dans une maison de campagne appelée le Salone, qu'il avait élevée hors de Rome et qu'il faisait orner de fontaines, de stucs et de peintures par Giovan- Maria da Milano et autres. Stimulé par la concurrence des autres peintres qui y travaillaient, ou pour servir ce seigneur dont il pouvait espérer honneur et profit, Daniello peignit diverses choses dans des appartements et des loggias, en particulier des grotesques pleins de figures de femmes variées. Il réussit surtout une histoire de Phaéton, peinte à fresque et pleine de figures en grandeur naturelle, ainsi qu'un grand fleuve, qui est une excellente figure, en sorte que le cardinal, allant souvent voir ces œuvres, et emmenant avec lui tel ou tel cardinal, lui fit avoir de nombreuses et utiles amitiés.
Ferino del Vaga ayant besoin d'un jeune homme qui l'aidât à peindre, dans l'église della Trinità, la chapelle de Messer Agnolo de' Massimi, attira près de lui Daniello, qui l'aida à faire quelques parties qu'il conduisit à fin avec grand soin. Avant le sac de Rome, Ferino avait représenté, à San Marcello, sur la voûte de la chapelle del Crocefisso, la Création d'Adam et d'Eve, en grandeur naturelle, et les deux Évangélistes saint Marc et saint Jean, beaucoup plus grands, mais ce dernier était resté inachevé de toute la partie supérieure. Lorsque la paix fut revenue à Rome, les membres de cette compagnie décidèrent que Ferino terminerait cet ouvrage. Comme il avait autre chose à faire, il se contenta de dessiner un carton, d'après lequel Daniello termina le saint Jean ; en outre, Daniello peignit entièrement saint Luc et saint Mathieu, et, entre ces deux Évangélistes, deux petits enfants portant un candélabre, puis, sur l'arc surmontant la fenêtre, deux anges suspendus dans les airs et tenant en main les mystères de la Fassion. Il orna richement l'arc de grotesques et de belles figures nues; en somme, il montra un grand talent dans ce travail, bien qu'il y eût dépensé par trop de temps (i).
Ferino ayant ensuite donné à faire à Daniello une frise dans une salle du palais de Messer Agnolo de' Massimi, avec de nombreux compartiments de stuc et divers sujets de l'histoire de Fabius Maximus^ Daniello s'en tira si bien que la signora Elena Orsina^ ayant vu cette œuvre et entendant louer le talent du peintre, lui donna à peindre sa chapelle, daus l'église della Trinità di Monte, où habitent les Frères de Saint-François de Faule (2). Mettant tous ses efforts pour faire une
- (i) Les œuvres des deux peintres à San Marcello existent encore. (2) Ces peintures existent encore.
DANIELLO RICCIARELLI DA VOLTERRA
œuvre remarquable qui le fit reconnaître pour excellent peintre, il n'hésita pas à y consacrer plusieurs années. Il y représenta donc plusieurs traits de la vie de sainte Hélène, et sur le tableau principal le Christ descendu de la croix par Joseph, Nicodème et les autres disciples, l'évanouissement de la Vierge tombée dans les bras de Madeleine et des autres Maries ( i ). Outre la composition qui est extrêmement riche, le Christ est une excellente figure d'un beau raccourci, les pieds portant en avant et le reste du corps en arrière. Il en est de même des personnages qui, l'ayant décloué, le soutiennent avec des draps, en se tenant sur des échelles, et présentent quelques morceaux de nu remarquablement traités. Ces figures ont des raccourcis aussi beaux que difficiles. Autour de ce tableau, il fit un riche ornement varié de stucs et de deux figures qui portent sur leur tête le fironton ; tandis que d'une main elles soutiennent le chapiteau, de l'autre elles cherchent à y adapter la colonne. La fenêtre qui éclaire la chapelle est placée entre deux sibylles peintes à fi-esque qui sont les meilleures figures de toute l'œuvre ; la voûte est divisée en quatre compartiments, avec un ornement bizarre et varié de mascarons et de festons en stuc. Les quatre compartiments renferment l'histoire de la Croix et de sainte Hélène, mère de Constantin, à savoir : avant la Passion du Christ, la fabrication des trois Croix ; puis, sainte Hélène enjoignant à des Juifs d'indiquer le lieu où se trouvent les Croix; sainte Hélène commandant de descendre au fond d'un puits un Juif qui refuse de le dire ; enfin, le même Juif montrant l'endroit où les trois croix sont enterrées. Sur les parois latérales sont représentés quatre autres sujets, deux de chaque côté, séparés par la corniche, à savoir : sainte Hélène faisant sortir d'un puits les trois croix ; la Croix du Sauveur guérissant un malade; sainte Hélène reconnaissant la vraie Croix dont l'attouchement a ressuscité un mort; enfin, l'empereur Héraclius, pieds nus et en chemise, portant la croix du Christ, devant laquelle des femmes, des hommes et des enfants agenouillés sont en adoration. Au-dessous, deux femmes peintes en clair-obscur paraissent soutenir ces peintures ; sous l'arc antérieur, on voit les deux figures grandes comme nature de saint Francois de Paule, fondateur de l'ordre qui possède cette église, et de saint Jérôme, habillé en cardinal. Toutes ces peintures, ainsi que le reste de l'ornementation, furent exécutées en sept ans ; elles dénotent un travail opiniâtre, mais aussi un manque de facilité, comme toute peinture traînée en longueur. Lorsque cette
(0 Transponé sur toile ; en mauvais état, peint en 1541.
LES VIES d'artistes
chapelle fut enfin livrée au public, elle fut extrêmement admirée et valut à son auteur la réputation d'un excellent maître.
Le cardinal Alexandre Farnèse lui fil ensuite peindre une frise dans une salle de son palais^ sous un .des riches plafonds exécutés sous la direction d'Antonio da San Gallo^ avec une peinture sur chacune des parois (i). Il y représenta un Triomphe de Bacchus, une Chasse et d'autres semblables sujets, dont le cardinal fut. très satisfait ; il figura, en outre, dans la frise, en plusieurs endroits et sous divers aspects, une Licorne au giron d'une Vierge, emblème de cette illustre famille. Cet ouvrage fut cause que le cardinal, qui a toujours aimé les hommes de talent, le favorisa et aurait encore fait plus pour lui si Daniello n'avait pas été si lent dans son travail. Ce n'était d'ailleurs pas de sa faute, car tel l'avait doué la nature, et il préférait faire peu et bien, que beaucoup et moins bien.
L'an 1547, Ferino del Vaga étant mort et ayant laissé inachevée, dans le Vatican, la Salle des Rois, qui précède les chapelles Sixtine et PauHne, grâce à l'entremise d'amis et de seigneurs, particuUèrement de Michel-Ange, Daniello reçut du pape Paul III la place de Ferino, avec le même traitement. Il devait peindre, dans cette salle^ et dans des niches, les rois qui ont défendu l'Église apostolique, et sur les parois quelques épisodes de la vie de ces bienfaiteurs de l'Église, en sorte qu'il y aurait eu six niches et six panneaux. Mais il ne fit en tout que deux des rois, et commença un des panneaux, dont il ne peignit pas plus de deux brasses. Bien qu'il fût pressé par le cardinal Farnèse et par le pape, sans penser que la mort arrête souvent les projets des humains, il tira l'œuvre tellement en longueur, qu'à la mort du pape, en 1 549, il n'y avait de fait que ce que nous venons de dire. Le conclave devant avoir lieu dans cette salle, il fallut jeter à terre tous les échafaudages qui l'encombraient, et livrer aux regards du public l'ouvrage de Daniello; les stucs furent admirés comme ils le méritaient, mais les deux figures de rois n'eurent pas un égal succès, comme ne correspondant pas en bonté aux peintures della Trinità, et l'on estima que Daniello, avec une si bonne place et de pareils appointements, avait plutôt reculé qu'avancé (2).
Un nouveau pape ayant été ensuite élu en 1550, sous le nom de Jules III, Daniello se mit en avant et fit agir ses amis, pour conserver son traitement et continuer les peintures de cette salle ; mais le pape,
(1) Ces frises existent encore.
(2) L'ornementation de cette salle existe encore.
DANIELLO RICCIARELLI DA VOLTERRA
qui n'en avait pas l'idée, éluda toujours la question. Daniello peignit alors dans une chapelle de l'église Sant' Agostino, sainte Hélène trouvant la vraie croix et, sur les côtés, dans deux niches, une sainte Cécile et une sainte Lucie (i); ces fresques furent peintes partie par lui, partie d'après ses dessins, par quelques-uns de ses élèves ; aussi n'ont-elles pas la même perfection que ses autres œuvres.
A la même époque, il fut chargé, par la signora Lucrezia della Rovere, de peindre, dans l'église della Trinità, une chapelle située en face de celle de la signora Elena Orsina. L'ornement en stuc est de lui, et il y fit peindre, d'après ses cartons, sur la voûte, plusieurs sujets de la Vie de la Vierge par Marco da Siena et Pellegrino da Bologna, tandis que l'Espagnol Bizzerra et Giovan Paolo Rossetti da Volterra peignaient, sur les parois, la Nativité de Marie et la Présentation du Christ à Siméon. Il fit encore exécuter par Rossetti, dans les arcs, l'Annonciation de la Vierge et le Nativité de Jésus. A l'extérieur, dans les angles, il plaça deux grandes figures, et plus bas, sur les pilastres, deux Prophètes. Sur la paroi de l'autel, il peignit de sa propre main la Vierge gravissant les degrés du temple, et, sur la paroi principale, l'Assomption de la Vierge avec les Apôtres dans le bas (2). Faute d'espace suffisant pour tant de figures, et pour faire une nouveauté, il mit les Apôtres sur le même plan que l'autel de la chapelle, comme si cet autel eût été le sépulcre de la Vierge ; cette disposition fut approuvée par quelques-uns, mais le plus grand nombre la blâmèrent et avec raison. Enfin, sur la dernière paroi, il fit représenter, par le Florentin Michele Alberti, son élève, le Massacre des Innocents. Daniello passa quatorze années à peindre cette chapelle qui, certes, n'est pas supérieure à celle qu'il avait peinte autrefois pour la signora Orsina.
Monsignor Giovanni della Casa, Florentin et homme très savant, comme en témoignent ses écrits en latin et en langue vulgaire, ayant commencé un traité sur la peinture, et voulant être initié à quelques minuties du métier, fit faire par Daniello, avec tout le soin possible, un modèle en terre d'un David, puis il fit peindre ce David sur les deux faces d'un tableau, curieuse composition, qui appartient actuellement à Messer Annibale Ruccellai (3). Pour le même Giovanni, il fit un Christ mort avec les Maries (4), puis, sur une toile, pour envoyer en France, Enée enlevant ses armes, pour se coucher avec Didon et
( I ) Kn mauvais élat.
(2) Toutes ces fresques ont été fortement repeintes.
(3) Ce tableau double, peint sur ardoise, est au Musée du Louvre.
(4) Actuellement dans la galerie de Schleisheim, près Munich.
LES VIES d'artistes
arrêté par Mercure, comme on le voit dans l'Eneide. Pour le même, il fit, sur un autre panneau également peint à l'huile, un saint Jean pénitent en grandeur naturelle, qui fut toujours très estimé par ce seigneur pendant sa vie, et même un saint Jérôme, beau à merveille (i).
Lorsque Paul IV eut succédé à Jules III, le cardinal de Carpi insista auprès de Sa Sainteté pour que Daniello fût autorisé à terminer la Salle des Rois ; mais le nouveau pape, fort peu amateur de peinture, répondit qu'il valait mieux fortifier Rome que dépenser de l'argent en couleurs. Et, en eff"et, on se mit aussitôt à bâtir en travertin la grande porte du château Saint-Ange, d'après les dessins de Sallustio, fils de Baldassare Peruzzi de Sienne. Cette porte, assez semblable à un arc de triomphe, devait être ornée de cinq statues, hautes de quatre brasses et demie, placées dans des niches ; l'une de ces statues, celle de saint Michel (2), fut donnée à faire à Daniello. Il alla à Carrare choisir des marbres pour cette statue et pour d'autres, car il était décidé d'abandonner la peinture pour la sculpture, et en route il s'arrêta quelque temps à Florence, où Vasari le présenta au duc, et où il moula en plâtre presque toutes les statues laissées par Michel-Ange dans la nouvelle sacristie de San Lorenzo. Avant de retourner à Rome, comme il y avait longtemps qu'il n'avait été à Volterra, sa patrie, il s'y rendit et fut bien reçu par ses parents et ses amis qui le prièrent de laisser dans cet endroit quelque souvenir de lui. Il peignit alors un petit tableau du Massacre des Innocents, qui fut trouvé fort beau, et qu'il donna à l'église San Piero (3).
De retour à Rome, il y trouva que le pape Paul IV voulait jeter à terre le Jugement dernier de Michel-Ange, qui lui semblait renfermer des nudités par trop choquantes. Des cardinaux et quelques hommes de goût remontrèrent que ce serait un grand péché de détruire ce chef-d'oeuvre, et firent en sorte que Daniello couvrit ces nudités avec de légères draperies. Il termina cette tâche sous le pontificat de Pie IV, en refaisant la sainte Catherine et le saint Biaise qui ne paraissaient pas suffisamment décents (4). Il commença ensuite le saint Michel du château Saint -Ange, mais sans y travailler avec l'activité qu'il aurait pu et dû y mettre, en homme qui ne faisait qu'aller d'une pensée à l'autre.
(1) Tableaux perdus.
(2) Elle fut placée sur le tombeau de Daniello, sur sa demande. Depuis elle a disparu.
(3) Actuellement aux Offices.
(4) Il en retira le surnom de // Braghetlone, le cuk)ttier.
DANIELLO RICCIARELLI DA VOLTERRA
Sur ces entrefaites (i), le roi Henri II de France, ayant été mortellement blessé dans un tournoi, le seigneur Ruberto Strozzi, envoyé par Catherine de Médicis, régente du royaume, vint à Rome avec mission de s'entendre avec Michel-Ange pour élever un monument à la mémoire du roi. Michel-Ange ne pouvant, à cause de son grand âge, se charger de cette entreprise, conseilla de la confier à Daniello, auquel il promettait de donner aide et conseil, dans la mesure du possible. Strozzi y consentit, et après de mûres réflexions sur le projet auquel on devait s'arrêter, il fut décidé que Daniello exécuterait tout d'un morceau un cheval en bronze, de vingt palmes de hauteur sur quarante palmes de longueur, qui serait surmonté de la statue du roi Henri armé, également en bronze. Daniello, ayant donc fait un modèle en terre, sur les conseils de Michel-Ange, et ce modèle ayant plu au seigneur Ruberto, celui-ci, après en avoir écrit en France, conclut avec lui un traité dans lequel furent stipulés le prix de la statue équestre et l'époque à laquelle elle dev.iit être livrée. Daniello commença par modeler en terre le cheval, et quand il eut terminé son moule, il alla consulter divers fondeurs sur les meilleurs moyens à suivre pour ^aire réussir à la fonte cette statue. Au bout de quatre années de travail, Il était prêta la fondre, lorsqu'il fut obligé d'attendre pendant de longs mois les ferrements et le métal que le seigneur Ruberto avait à lui fournir. Ces matériaux étant enfin arrivés, il enterra son moule entre deux fourneaux, dans un atelier qu'il avait à Montecavallo ; le métal coula d'abord parfaitement dans le moule, mais son poids ayant ensuite crevé le corps du cheval, toute la matière prit un autre chemin. Après s'être bien désolé de cet accident, Daniello trouva moyen d'y remédier. Deux mois plus tard, il recommença sa fonte qui, cette fois, réussit à merveille, et vint unie et égale sur tous les points. Il est étonnant que ce cheval, qui est d'un sixième plus grand que celui d'Antonin (2), au Capitole, ne pèse que vingt milliers. Les fatigues et les ennuis que Daniello éprouva pendant ce travail furent tels, qu'étant d'une complexion peu robuste et mélancolique, il lui survint peu après un catarrhe cruel qui, en deux jours, le conduisit au tombeau. Il aurait dû être joyeux, ayant surmonté des difficultés considérables, dans une coulée aussi importante, mais il sembla cà tous qu'il ne se réjouirait plus jamais, quelque événement prospère qu'il lui arrivât. Il mourut
([) Juillet 1559.
(2) Lire : de Marc-Aurèle. Le cheval seul fut exécuté et servit pour une statue équestre de Louis XIII, érigée en i63g sur la place Royale et détruite en 1793. II. 32
LES VIES d'artistes
le 4 avril 1566 et fut enterré, sur sa demande, dans la nouvelle église bâtie aux Thermes, pour les Chartreux, par le pape Pie IV. Il voulut aussi que l'on plaçât sur sa tombe la statue de l'ange qu'il avait autrefois commencée pour la porte du château Saint-Ange. Ses deux élèves, Michele degli Alberti, de Florence, et Feliciano da San Vito, de Rome, à qui il laissa toutes ses choses d'art, s'offrirent à l'ambassadeur de France pour achever le cheval et la statue du roi Henri II. Comme ils ont longtemps travaillé sous la direction de Daniello, on peut espérer d'eux de grandes choses. Daniello fut un homme de bien et de bonnes mœurs, tellement appliqué aux études de l'art qu'il négligea beaucoup trop ses intérêts ; son humeur mélancolique le portait à rechercher la solitude. Il mourut à l'âge de cinquante-sept ans.
Description des Œuvres de Francesco PRIMAI CCIO, de Bologne
Peintre et architecte, né en iDO-i, mort en ib-jo
[Dans la première édition, en i55i, Vasari terminait son livre par la Vie de Michel-Ange, qu'il conduisait jusqu'à cette date. Lorsque après la mort de Michel- Ange, survenue en i564, il se décida à faire une deuxième édition (dont le premier volume parut en i56S), il avait l'intention, comme il le dit expressément au début de cette Vie, de donner la Description des Œuvres de quelques artistes vivants. C'est ce qui explique le tiire modifié des vies de Primaticcio et de Titien. Remarquons toutefois que le troisième artiste, signalé comme encore vivant, à savoir Jacopo Sansovino, mourut en iSyo, et que Vasari mentionne sa mort, comme on le verra dans la Vie de ce dernier, alors qu'il ne le fait pas pour Primaticcio, mort la même année. Cela provient de ce que dans son édition de i568, Vasari n'avait conduit la Vie de Sansovino que jusqu'à cette date. Il la publia ensuite séparément La Vie de Michel-Ange a été rejetée à la fin de ce livre, conformément à 1 première édition.]
Ayant jusqu'à présent parlé de nos artistes qui ne sont plus vivants c'est-à-dire de ceux qui ont vécu de l'an 1200 jusqu'à cette année 1567 et ayant fini par Michel-Ange Buonarroti, que j'ai mis tout à la fin pou beaucoup de raisons, je crois devoir faire mention, dans ce livre, d plusieurs nobles maîtres vivants: c'est un honneur dont ils sont bie dignes à coup sûr, et je le ferai d'autant plus volontiers que tous son mes amis et presque mes frères. Les trois principaux d'entre eux d'ailleurs, sont parvenus à l'extrême vieillesse, en sorte que l'on ne peu guère s'attendre à les voir augmenter le nombre de leurs productions
FRANCESCO PRIMATICCIO
bien que, par une espèce d'habitude, ils travaillent encore un peu : ce sont Francesco Primaticcio, Titien, et Jacopo Sansovino.
Francesco, étant né à Bologne (i), de la noble famille des Primaticci, fut destiné, dans son enfance, au commerce. Mais cette profession lui plaisant peu, et comme il était doué d'une intelligence peu commune et d'un esprit élevé, il se mit à pratiquer le dessin, vers lequel il se sentait poussé par la nature. Dessinant ainsi et peignant quelquefois, il ne tarda pas à donner des preuves de sa réussite future. Étant allé ensuite à Mantoue^ où Jules Romain travaillait alors ì la décoration du palais du T, pour le duc Federigo, il réussit à se faire mettre parmi les auxiliaires de celui-ci (2). Après avoir étudié assidûment pendant six ans, il se trouva avoir appris parfaitement la pratique des couleurs et le stuquage ; aussi passait-il, et avec raison, pour le plus habile de tous les jeunes gens qui travaillaient avec lui. Les peintures qu'il fit d'après les dessins de Jules Romain, et ses autres- ouvrages le mirent en si haute faveur auprès du duc de Mantoue, que le roi François P"" de France, ayant appris la richesse de la décoration de ce palais, et ayant écrit pour qu'on lui envoyât un jeune homme qui fût à la fois peintre et stucateur, le duc lui adressa Francesco Primaticcio, Tan 1531(3). Bien que, l'année précédente, le Rosso, peintre florentin, fût entré au service du même roi, et ait peint pour lui plusieurs œuvres, entre autres, les tableaux de Bacchus et de Vénus, de Psyché et de Cupidon^ néanmoins les premiers stucs que l'on fit en France, et les premières peintures à fresque de quelque importance, sont dus, dit-on, au Primaticcio, qui décora de cette façon, pour François F', plusieurs appartements, diverses salles et galeries. Le roi, à qui plaisaient sa manière et ses procédés en toute chose, l'envoya, l'an 1540, à Rome, pour tâcher de lui procurer quelques marbres antiques; le Primaticcio s'acquitta de sa mission avec un tel zèle, qu'il rassembla et acheta promptement cent vingt-cinq morceaux, tant bustes que torses ou figures. Il fit aussi mouler par Jacopo Barozzi de Vignola et par d'autres artistes, le Cheval de bronze du Capitole, quantité de bas-reliefs de la colonne Trajane, le Commode^ la Vénus, le Laocoon, le Tibre, le Nil
(1) Fils de Giovanni Primaticcio, né en i5o4, d'après son premier testament fait à Saint-Germain-eii-Laye, le 20 février i5Ô2.
(2) On trouve son nom en janvier i53i.
(3) Primaticcio est nommé pour la première fois dans les comptes royaux en i533. En octobre 1540, il reçoit onze livres pour avoir lavé et nettoyé quatre tableaux de Raphaël qui sont au Louvre : le saint Michel, la sainte Marguerite, la Sainte Famille de François 1", et le portrait de Jeanne d'Aragon.
LES VIES d'artistes
et la Cléopâtre, qui sont au Belvédère, pour les faire couler ensuite en bronze (i). Sur ces entrefaites, le Rosso étant mort (2), et ayant laissé inachevée une longue galerie commencée sur ses dessins, et en grande partie ornée de stucs et de peintures, le Primaticcio fut rappelé de Rome ; il s'embarqua donc avec ses marbres et les creux des antiques que nous venons d'énumérer. Son premier soin, en arrivant en France, fut de faire jeter en bronze la plupart de ses plâtres; ces copies réussirent si bien àia fonte, qu'on les prend pour les originaux mêmes. Elles furent placées dans le jardin de la reine, à Fontainebleau, à la grande satisfaction de François I", qui transforma pour ainsi dire cet endroit en une nouvelle Rome. Je ne passerai pas sous silence que le Primaticcio employa des fondeurs si expérimentés, que ces oeuvres vinrent à la fonte si fines et si légères, qu'à peine fallut-il les réparer. Il eut ordre ensuite de terminer la galerie du Rosso; il la conduisit rapidement à fin, et l'enrichit d'une incroyable multitude de stucs et de peintures. Le roi, pour le récompenser des huit années qu'il avait passées à son service, le mit au nombre de ses camériers, et bientôt après, c'est-à-dire en 1544, le fit abbé de Saint-Martin. Mais ces honneurs n'empêchèrent point le Primaticcio de continuer à travailler pour François et pour ses successeurs.
Parmi ses nombreux auxiliaires, nous citerons Giovambattista Bagnacavallo, Prospero Fontana et un certain Ruggieri, tous deux de Bologne ; mais aucun ne lui fit plus d'honneur que Niccolo da Modena, qui surpassa tous les autres dans les peintures de la Salle du Bal et de la grande Galerie d'Ulysse, à Fontainebleau. A Meudon (3), le Primaticcio exécuta une quantité d'ornements pour le cardinal de Lorraine, dans son palais de la Grotte. Il était excellent dessinateur, et ses travaux en France ont été nombreux ; j'en parlerais avec plus de détails si j'avais sur ces choses des documents aussi exacts que sur celles qui m'entourent.
Après la mort de François F'', le Primaticcio resta à Fontainebleau, et au service du roi Henri II, jusqu'à la mort de celui-ci. Il obtint ensuite de François II l'intendance générale des bâtiments du royaume que Charles IX, aujourd'hui régnant, lui a conservée. Le père du cardinal de la Bourdaisière et Monseigneur de Villeroy avaient été avant lui investis de cette charge aussi honorable qu'importante. Par
(1) Ces bronzes sont actuellement au Louvre,
(2) En 1541.
(3) Ce château fut détruit ultérieurement.
TITIEN
l'ordre du roi actuel et de la reine-mère, il a commencé le mausolée de Henri II, au milieu d'une chapelle à six faces. Quatre des faces de cette chapelle seront occupées par les tombeaux des quatre enfants du roi, la cinquième par l'autel et la sixième par la porte. Une foule de statues et de bas-reliefs, en marbre et en bronze, compléteront ce monument et le rendront digne du princeetde l'artiste (i). L'abbé de Saint-Martin s'est montré, dans son bon temps, excellent et universel dans toutes les parties de l'art, car il s'est employé, étant au service de ses souverains, non seulement à des ouvrages de peinture, d'architecture et de sculpture, mais encore à des fêtes et à des mascarades, avec de belles et capricieuses inventions. Il a été extrêmement libéral et obligeant envers sa famille et ses amis, pareillement envers les artistes qui ont travaillé avec lui. Enfin il a toujours vécu plutôt comme un prince que comme un peintre.
Description des Œuvres De TITIEN, de Cadore
Peintre, né en 147/, mort en i5j6
Titien naquit à Cadore (2), petit village situé sur la Piave, à cinq milles de la Chiusa des Alpes, l'an 1480, de la famille des Vecelli, l'une des plus nobles de cet endroit. Parvenu à l'âge de dix ans, avec un esprit vif et délié, il fut envoyé à Venise, chez un de ses oncles (3), citoyen honorable de cette ville, qui, reconnaissant en lui de grandes dispositions pour la peinture, le plaça auprès de Gian Bellino, excellent peintre de cette époque et très réputé. S'étant mis à dessiner sous la direction de ce maître, il ne tarda pas à montrer qu'il était doué par la nature de tout le jugement et de tout le génie nécessaires pour réussir dans la peinture. Comme Gian Bellino et les autres peintres vénitiens de cette époque, faute d'avoir étudié l'antique, se bornaient à travailler d'après des modèles vivants mais avec une manière sèche, crue et difficile, Titien adopta tout d'abord ce mode; mais, vers l'an 1507, Giorgione da Castelfranco s'étant mis à peindre autrement, et la manière des anciens peintres ne plaisant pas à Titien, celui-ci commença à
(0 Ce tombeau ne fut pas exécuté.
(2) Né en 1477, fils de Gregorio Vecelli, et de Lucia, jeune Vénitienne.
(3) Antonio Vecellio.
LES VIES d'artistes
donner à ses œuvres plus de moelleux et un plus grand relief, tout en continuant à copier la nature de son mieux. Il employait immédiatement les couleurs, procédant par teintes crues et douces, suivant ce que lui montrait le modèle, sans faire de dessins préparatoires, disa^it que le fait de peindre, avec les propres couleurs, sans études sur le papier, était le vrai et meilleur moyen de faire, et le véritable dessin. Il ne s'apercevait pas que celui qui veut ordonner une composition et en approprier les inventions, doit en faire d'abord plusieurs esquisses sur le papier, pour voir comment le tout s'arrange ensemble. On ne peut d'ailleurs bien rendre le nu qu'après l'avoir beaucoup dessiné. Enfin, c'est en dessinant que l'esprit se remplit de belles idées, et que l'on apprend à reproduire de souvenir tout ce que présente la nature, sans avoir besoin de son modèle continuel, et de cherchera tourner, parla grâce des couleurs, la difficulté de ne pas savoir dessiner. C'est ce qui arriva au Giorgione, à Palma, au Pordenone, et à d'autres qui ne virent point Rome et les autres chefs-d'œuvre. Titien laissa donc de côté la manière de Gian Bellino, bien qu'il y eût consacré beaucoup de temps, dès qu'il connut celle de Giorgione, et, en peu de temps, il réussit à imiter ce dernier maître de telle sorte que souvent de ses œuvres furent attribuées à Giorgione, comme on le dira plus loin. Titien, en avançant en âge, en pratique et en meilleur jugement, exécuta plusieurs fresques, dont nous ne pouvons parler avec ordre, car elles sont dispersées en plusieurs endroits. Qu'il suffise de constater qu'elles furent telles, que quantité de gens qui s'y entendaient estimèrent qu'il deviendrait un peintre excellent, comme cela est arrivé par la suite.
A ses débuts donc, il s'appliqua à suivre la manière de Giorgione, n'étant pas âgé de plus de dix-huit ans, et il fit le portrait d'un gentilhomme de la famille Barbarigo, lequel était son ami ; ce portrait (i) fut jugé si beau que, s'il n'y avait inscrit son nom en noir, on l'aurait attribué à Giorgione. Celui-ci ayant achevé la façade antérieure du Fondaco de' Tedeschi, Titien fut chargé (2), par l'entremise de Barbarigo, de peindre différents sujets sur le même édifice, du côté de la Merceria. Il peignit ensuite un grand tableau, rempli de figures grandes comme nature, et qui est aujourd'hui chez Messer Andrea Loredano près de San Marcuola : il représente la Fuite en Egypte (3), à travers une forêt peuplée d'animaux, exécutés d'après nature, qui paraissent presque
(1) Peinture perdue.
(2) En i5o6; ces peintures, terminées en i 5o8, n'existent plus.
(•?) On connaît plusieurs tableaux de Titien représentant ce sujet : le plus beau est au Louvre.
TITIEN
vivants. On y voit, en outre, un remarquable paysage, genre que Titien avait étudié quelques mois sous la direction de plusieurs habiles paysagistes allemands, qu'il avait rassemblés à cet effet dans sa maison. Peu de temps après, il fit un portrait qui paraît vivant, d'après Messer Giovanni d'Anna, gentilhomme et marchand .flamand, son compère, qui lui doit, en outre, un Ecce Homo (i), avec plusieurs figures que les connaisseurs et Titien lui-même considèrent comme une très belle œuvre. Pour le même, il fit un tableau de la Vierge, entourée d'hommes et d'enfants en grandeur naturelle, dont les têtes sont les portraits fidèles des personnes qui composaient la famille de Messer Giovanni d'Anna(2).
L'an 1507, tandis que l'empereur Maximilien était en guerre avec les Vénitiens, Titien représenta, selon que lui-même l'a raconté, dans l'église San Marziliano, l'ange Raphaël, Tobie et un chien, avec un paysage lointain (3); près d un bouquet d'arbres, saint Jean-Baptiste à genoux se tient en prières, les yeux tournés vers le ciel d'où descend un rayon qui l'illumine. On croit que Titien termina cet ouvrage avant de s'occuper de la façade du Fondaco de' Tedeschi. Il avait déjà découvert une partie de cette façade, lorsque des gentilshommes, ignorant que Giorgione n'y travaillait plus et que Titien l'avait remplacé, rencontrèrent Giorgione et le félicitèrent, en lui disant qu'il déployait encore plus de talent dans la façade qui est du côté de la Merceria qu'il ne l'avait fait dans celle qui donne sur le Canal Grande. Giorgione fut tellement blessé de ce propos qu'il évita de se montrer, tant que Titien n'eut pas terminé son œuvre, et en eut été universellement reconnu l'auteur ; il ne voulut même plus jamais avoir de rapports avec Titien, ni être son ami.
L'année suivante, en 1508, Titien publia le Triomphe de la Foi, gravé sur bois ; il introduisit dans cette composition nos premiers parents, les patriarches, les prophètes, les sibylles, les innocents, les martyrs, les apôtres, et Jésus-Christ porté parles quatre Evangélisteset les quatre Docteurs de l'Eglise, suivis par les saints confesseurs. Dans cette œuvre, il montra la hardiesse et la fierté d'un praticien consommé. Je me rappelle que, parlant un jour de ce triomphe à Fra Bastiano del Piombo, celui-ci me dit que si Titien avait été à Rome et avait vu les antiques, ainsi que les œuvres de Michel-Ange et de Raphaël, si de plus il avait étudié le dessin, il aurait produit des choses étonnantes; grâce
II) Actuellement au musée de Vienne, signé titianus eques caes f. i543.
(2) Tableau inconnu.
(3) Tableau en place, dans l'église San Marziale.
LES VIES d'artistes
à son beau coloris, et comme il méritait d'être regardé comme le plus grand imitateur de la nature, dans les œuvres de couleurs, il aurait encore ajouté au dessin sublime de l'Urbinate et de Buonarroto.
Étant allé ensuite à Vicence, il peignit à fresque le Jugement de Salomon (i), sous la petite galerie où s'administre publiquement la justice. De retour à Venise, il décora la façade des Grimani, puis il se rendit à Padoue, et laissa à Sant' Antonio quelques fresques tirées de l'histoire du Saint (2) ; dans l'église de Santo Spirito, il fit un petit tableau à l'huile que bien des personnes ont attribué à Giorgione, et qui représente saint Marc assis et environné de Saints dont les têtes sont autant de portraits d'après nature (3). Par suite de la mort de Gian Bellino, une fresque était restée inachevée (4) dans la salle du Grand Conseil, qui représente Frédéric Barberousse agenouillé devant la porte de saint Marc, et faisant amende honorable au pape Alexandre III, qui lui met le pied ^r la gorge ; Titien fut chargé d'achever cette composition. Il y opéra de nombreux changements et y introduisit les portraits de plusieurs de ses amis et de divers personnages. Le Sénat le récompensa en lui donnant, au Fondaco de' Tedeschi, l'office della Senseria (5), dont le revenu annuel est de 300 écus. La seigneurie confère ordinairement cet office au peintre le plus éminent de la ville, en lui imposant l'obligation de faire, à chaque élection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit écus seulement, payés par ce doge ; le portrait est ensuite exposé dans une salle publique du palais de Saint- Marc.
L'an 15 14, Alphonse, duc de Ferrare, voulut que Gian Bellino travaillât à décorer un cabinet, où le Dosso, peintre ferrarais, avait déjà peint l'histoire d'Enée, celle de Mars et Vénus, et un Vulcain accompagné de deux forgerons. Gian Bellino représenta, sur une autre paroi, des bacchantes, des musiciens, des satyres, des hommes et des femmes ivres, autour d'une cuve de vin vermeil, près de laquelle on voit Silène entièrement nu, monté sur son âne et environné d'une troupe de gens qui ont les mains pleines de fruits et de raisins. Sur la cuve, Gian Bellino écrivit ces mots : loannes Belliniis Venetus, p. 1^14. Cet
(1) Détruit quand on reconstruisit le palais; sur les dessins de Palladio.
(2) Elles sont dans la Scuola di Sant'Antonio.
(3) Actuellement dans la sacristie de Santa Maria delia Salute.
(4) Cette fresque, laissée inachevée par suite de la mort de Giorgione, fut détruite par l'incendie de iSyy.
(5) Titien le demanda le 3i mai i5i3, et il y remplaça Giovanni Bellini, le 6 décembre i5i6.
TITIEN
ouvrage (i) est un des meilleurs qu'il ait jamais produits, bien que Ton puisse reprocher aux draperies cette raideur qui appartient à la manière allemande : mais ce n'est pas étonnant, car il imita un tableau d'Albert Durer (2), que l'on avait rapporté à Venise et placé dans l'église SanBartolommeo, tableau remarquable et plein de belles figures peintes à l'huile. La vieillesse ayant forcé Gian Bellino à laisser cette œuvre inachevée, Titien fut appelé à la terminer, comme étant le meilleur peintre de son temps. Stimulé parle désir de se faire connaître, il peignit avec beaucoup d'application deux panneaux qui manquaient dans ce cabinet (3). Sur le premier, on voit un fleuve de vin vermeil^ entouré de chanteurs, de musiciens et de musiciennes à moitié ivres, à côté desquels dort une femme nue, si belle qu'on la croirait vivante : ce panneau est signé de son nom. Sur l'autre, qui est contigu au premier, et vis-à-vis de la porte d'entrée^ il peignit une foule de petits amours et d'enfants très beaux, dans diverses attitudes. L'un d'eux urine dans un fleuve et se reflète dans l'eau, tandis que les autres sont autour d'un piédestal, en forme d'autel, sur lequel s'élève la statue de Vénus, dont la main droite tient une coquille marine ; près de Vénus, on voit la Grâce et la Beauté qui sont terminées avec un soin incro3^able. Titien représenta pareillement, sur la porte d'une armoire, un Christ à mi-corps, d'une étonnante perfection, auquel un Pharisien montre la monnaie de César (4). Les meilleurs de nos artistes affirment que ce Christ et les peintures du cabinet sont les meilleures œuvres que Titien ait jamais produites et, en vérité, elles sont uniques. Aussi mérita-t-il d'être apprécié et libéralement récompensé par le duc de Ferrare, qu'il peignit parfaitement, le bras appuyé sur une grande pièce d'artillerie. On lui doit aussi le portrait de la signora Laura, que le duc épousa plus tard; c'est une œuvre étonnante (5). A cette époque, il se lia d'amitié avec le divin Ariosto, qui le célébra dans ces vers de Y Orlando furioso :
E Ti^an che onorj, Non meu Cador, che quei Venepa e Urbino
De retour à Venise, il peignit à l'huile et sur toile, pour le beaupère de Giovanni da Castel Bolognese, un berger nu et une paysanne
(1) Qui est dans la collection du baron Vincenzo Camuccini.
(2) C'est le Couronne uent de la Vierge, actuellement à Prague, signé: Albertus Diirer Germanus mdvi
(3) Ces deux bacchanales sont au Musée de Madrid.
(4) Actuellement au Musée de Dresde.
(5) Actuellement au Musée du Louvre.
LES VIES d'artistes
qui lui tend des flûtes, pour qu'il en joue, dans un très beau paysage ; ce tableau est aujourd'hui à Faenza, dans la maison de Giovanni (i). Il peignit ensuite, pour le maître-autel de l'église des Mineurs, appelée la Ca Grande (2), un tableau de l'Assomption de la Vierge, et dans le bas les douze Apôtres, qui la regardent monter au ciel (3). Mais, comme cette peinture est sur toile, et mal conservée, on la voit peu. Dans la chapelle de la famille Pesari de la même église, il fit un tableau de la Vierge tenant l'enfant Jésus, et accompagnée de saint Pierre, de saint Georges et des donateurs agenouillés (4) ; parmi ces derniers, on remarque l'évêque de Baffo et son frère, alors de retour de la victoire que l'évêque venait de remporter sur les Turcs. Dans la petite église de San Niccolo du même couvent, il représenta, sur un tableau, l'Enfant Jésus porté par la Vierge que contemplent saint Nicolas, saint François, sainte Catherine et un saint Sébastien nu, dont les jambes et le toree sont pour ainsi dire calqués sur nature (5). D'après cette composition, Titien traça sur bois un dessin qui fut gravé et tiré par d'autres (6). Il fit ensuite, pour l'église San Rocco, sur un panneau, le Christ, l'épaule chargée d'une croix et le cou entouré d'une corde que tire un Juif (7); ce tableau, que plusieurs personnes ont cru être de la main de Giorgione, est aujourd'hui l'objet sacré le plus vénéré de Venise, et a valu à l'église plus d'aumônes que Titien et Giorgione n'ont gagné d'écus dans tout le cours de leur vie.
Ayant été ensuite appelé à Rome par le cardinal Bembo, secrétaire du pape Léon X, dont il avait fait le portrait, et qui voulait lui faire connaître Rome, Raphaël d'Urbin et les autres maîtres, il remit ce voyage de jour en jour, si bien que le pape Léon X et Raphaël étant morts l'an 1520, la chose ne se fit pas. Pour l'église de Santa Maria Maggiore (8), il peignit, sur un tableau, un saint Jean-Baptiste dans le désert, au milieu de rochers ; un ange qui paraît vivant, et un morceau de paysage lointain, avec de beaux arbres, sur la rive d'un
(0 Tableau dit les Trois Ages, l'original est chez Lord EUesmere, à Londres; une copie ancienne au palais Doria, à Rome.
(2) Appelée communément l'église des Frari.
(3) A l'Académie de Venise.
(4) Ce tableau est en place ; i5ig, payé 96 ducats.
(5) A la Pinacothèque du Vatican, signé : titianus. f.
(6) Par Andrea Andreani.
(7) Tableau en place.
(8) Église supprimée de Venise.
TITIEN
Ikuve, complètent ce tableau( i). On lui doit encore les admirables portraits de Loredano (2) et du prince Grimani ; peu de temps après, il fit celui de François P"" (3), lorsque ce roi quitta l'Italie pour retourner en France.
L'année où Andrea Gritti fut élu doge (4), Titien introduisit le portrait de ce seigneur, sous la figure de saint André, dans un merveilleux tableau exposé dans la salle du Collège, et qui contient la Vierge, saint Marc et saint André. Comme il s'était obligé en acceptant l'ofiice della Senseria, à faire, outre les portraits des doges susdits, ceux des doges qui se sont succédé à cette époque, il a fait le portrait de Pietro Landò, Francesco Donato, Marc Antonio de Trévise et Venerio (5). Quant aux deux frères Friuli (6), qui furent également doges, il fut dispensé de les peindre, à cause de son extrême vieillesse.
Pietro Aretino, célèbre poète de notre époque, étant allé habiter Venise avant le sac de Rome, se lia intimemeht avec Titien et le Sansovino, ce qui fut très utile à la gloire et aux intérêts de Titien, car les œuvres de son ami le firent connaître au loin et particulièrement des grands souverains d'Europe, comme nous le dirons en son temps, mais revenons à ses ouvrages. Il fit le tableau placé à l'autel de saint Pierre martyr, dans l'église San Giovanni e Polo, représentant le saint plus grand que nature, assailli dans une épaisse forêt par un soldat, qui le jette à terre après l'avoir frappé d'un coup à la tête, tel que le saint reste à demi mort. Dans le compagnon de saint Pierre qui s'enfuit, on voit exprimées l'épouvante et la terreur de la mort ; deux anges nus apparaissent dans les airs, dans une éclaircie qui couvre de lumière le paysage qui est très beau, ainsi que toute l'œuvre. De toutes les peintures de Titien, c'est la plus célèbre, comme la mieux comprise et la mieux rendue (7). Gritti, qui fut toujours très ami de Titien et du Sansovino, ayant vu ce tableau, fit allouer au premier, dans la salle du grand Conseil, une grande histoire de la Déroute de Chiaradadda (8) ; Titien y représenta des soldats combattant avec furie, au milieu d'une effroyable pluie. Cette composition, entièrement faite d'après le modèle,
(1) A l'Académie de Venise.
(2) Doge de i5oi à i52i Grimani doge de i5'2i à i523.
(3) Au Musée du Louvre.
(4) En i523 ; un portrait de Gritti est chez lecomte Jaconiir Czernin de Chudenitz.
(5) Tous ces portraits de doges furent détruits dans l'incendie du palais en 1577.
(6) Lorenzo Friuli, do^'-e en i556. Girolamo en iSSg.
(7) Tableau détruit par l'incendie du 16 août 1867.
(8) Erreur : bataille de Cadore; détruite par l'incendie de 1577.
LES VIES d'artistes
est regardée comme La meilleure de toutes celles que l'on voit dans la salle du Grand Conseil. Dans le même palais, au pied d'un escalier, il peignit à fresque une Madone (i). Peu de temps après, il fit un Christ à table avec Cléophaset Luc (2), pour un gentilhomme de la famille Contarini, lequel, jugeant ce tableau digne de rester exposé aux regards du public, le donna généreusement à la Seigneurie, qui le plaça d'abord dans les appartements du doge ; aujourd'hui, on le voit au-dessus de la porte du petit salon doré qui précède la salle du Conseil des Dix, de manière que tout le monde peut le voir, étant dans un lieu public.
Presque à la même époque, il peignit, pour la Scuola de Santa Maria della Carità, une Vierge gravissant les degrés du temple (3), avec toutes sortes de têtes, qui sont autant de portraits, et pareillement, dans la Scuola di San Fantino, un petit tableau de saint Jérôme pénitent (4), très apprécié des artistes, mais qui a été réduit en cendres^ il y a deux ans, ainsi que toute l'église.
L'an 1530, l'empereur Charles-Quint étant à Bologne, Titien fut appelé dans cette ville par le cardinal Hippolyte de Médicis, et grâce à l'entremise de Pietro Aretino, il y fit un fort beau portrait de l'empereur tout armé (5), dont celui-ci fut tellement satisfait qu'il lui donna mille écus d'or. A la vérité, Titien fut ensuite obligé de partager cette somme avec Alphonso Lombardi sculpteur, qui, de son côté, avait préparé un modèle destiné à être sculpté en marbre. De retour à Venise, Titien trouva que plusieurs gentilshommes qui s'étaient mis à favoriser le Pordenone, en louant beaucoup les peintures qu'il avait faites sur le plafond de la salle des Pregai et ailleurs, lui avaient fait allouer dans l'église San Giovanni Elemosinarlo, un petit tableau (6), qu'il devait faire en concurrence de Titien, celui-ci ayant peint, peu auparavant, dans le même lieu, le saint en habits d'évêque (7). Malgré toute l'application que le Pordenone consacra à ce tableau, il ne put égaler ni atteindre de beaucoup à la perfection de l'œuvre de Titien. Celui-ci fit ensuite, pour l'église de Santa Maria degli Angeli, à Murano, un admirable tableau de l'Annonciation dont il demanda cinq cents écus qui lui furent refusés. Alors, sur le conseil de Messer Piero Aretino, il l'offrit à l'empereur
(1) Tableau perdu.
(2) Au Musée du Louvre, signé : tician,
(3) A l'Académie de Venise.
(4) Deux tableaux analogues sont à TEscurial et au Louvre.
(5) C'est le portrait équestre du Musée de Madrid.
(6) Qui représente trois saints ; en place.
(7) Au fond du chœur, peint vers i533.
TITIEN
Charles-Quint, à qui il plut infiniment et dont Titien reçut un présent de deux mille écus. On mit un tableau du Pordenone à la place que celui de Titien devait occuper.
Il ne se passa pas beaucoup de temps que Charles-Quint, revenant à Bologne, avec l'armée de Hongrie, pour conférer avec le pape Clément, voulut de nouveau être peint par Titien. Celui-ci fit également, avant son départ de Bologne, le portrait du cardinal Hippolyte de Médicis, vêtu à la hongroise (i) et, dans un autre tableau plus petit, le même tout armé. Ces deux portraits sont aujourd'hui dans la garde-robe du duc Cosme. Il exécuta également celui d'Alfonso Davalos, marquis del Vasto (2) et celui de Pietro Aretino (3). Ce dernier le mit en relation avec Frédéric Gonzague, duc de Mantoue, avec lequel Titien, étant allé dans cette ville, fit son portrait qui paraît vivant, ainsi que celui du cardinal, son frère. Ces portraits terminés; pour orner une chambre, comprise entre celles de Jules Romain, il fit les têtes des douze Césars à mi-corps (4), très belles, sous chacune desquelles Jules représenta ensuite une de leurs actions. A Cadore, sa patrie, Titien laissa un tableau où il se peignit lui-même agenouillé aux pieds de la Vierge et de saint Titien, évêque (5)
L'année que le pape Paul III alla à Bologne, et de là à Ferrare, Titien, ayant suivi la cour, fit un portrait de ce pape (6), qui est une très belle œuvre. Il le reproduisit une deuxième fois pour le cardinal Santa Fiore (7). Le pape lui paya largement ces portraits dont l'un est à Rome dans la garde-robe du cardinal Farnèse, et l'autre chez les héritiers du cardinal Santa Fiore. On en a fait de nombreuses copies qui sont dispersées en Italie.
Presque à la même époque, Titien peignit Francesco Maria, duc d'Urbin (8). Ce merveilleux chef-d'œuvre inspira à l'Aretino un sonnet qui commence ainsi :
Se il chiaro Apelle con la man delV arte Rassemplo d'Alessandro il volto e il petto.
( 1) Au palais Pitti, i532.
(2) Au Louvre.
(3) Actuellement au Musée d'Arezzo.
(4) Peintures perdues, i537-i538, de même que les portraits indiqués.
(5) Dans la Pieve de Cadore, sur l'autel de la chapelle Vecelli, dédiée à saint Titien.
(6) Au Musée de Naples ; un autre à Saint-Pétersbourg, musée de TErmitage.
(7) Ascanio Sforza ; la copie est perdue.
(8) Ainsi que la duchesse Eleonora ; tous deux aux Offices, peints vers ibSy.
LES VIES d'artistes
Il y a de Titien, dans la garde-robe du duc d'Urbin, deux têtes de femmes très gracieuses; une Vénus représentée sous la forme d'une jeune femme couchée, tenant des fleurs, et entourée de draperies d'une légèreté et d'un fini extraordinaires (i); une tête de sainte Marie-Madeleine aux cheveux épars, qui est une œuvre remarquable (2). Il faut ajouter les portraits de Charles-Quint, de François P*" quand il était jeune, du duc Guidobaldo II (3), du pape Sixte IV, de Jules II, de Paul III, du vieux cardinal de Lorraine et de Soliman, empereur des Turcs. Tous ces portraits de la main de Titien sont très beaux (4). En 1541, il peignit, sur le maître-autel des religieux de Santo Spirito (5), à Venise, la Descente du Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, sur les Apôtres. A peine fini, ce tableau fut gâté de telle sorte que Titien fut obligé de le recommencer ; c'est celui que l'on voit à présent.
A Brescia, il fit, dans l'église de San Nazzaro, le tableau du maîtreautel divisé en cinq compartiments. Celui du milieu contient la Résurrection du Christ, et les quatre autres : San Nazzaro, saint Sébastien, l'ange Gabriel et l'Annonciation de la Vierge (6). Dans le dôme de Vérone^ il fit un tableau de l'Assomption de la Vierge, avec les Apôtres dans le bas (7) ; cette œuvre est regardée dans cette ville comme la meilleure des peintures modernes. L'an 1541, il commença à mettre en vogue les portraits en pied, en faisant celui de Don Diego de Mendoza, alors ambassadeur de Charles-Quint à Venise, et celui du cardinal de Trente, alors jeune (8). Pour Francesco Marcolini, il exécuta un portrait de Messer Pietro Aretino, qui, à dire vrai, n'est pas aussi beau que le premier dont nous avons déjà parlé (9), et que le poète envoya au duc Cosme, ainsi qu'une tête peinte (10) d'après un plâtre moulé sur le visage de Jean de Médicis, quand ce seigneur mourut à Mantoue. Encore en 1541, le Vasari se trouvant à Venise où il avait passé treize mois à peindre un plafond pour Messer Giovanni Cornaro et quelques ouvrages pour la confrérie della Calza, le Sansovino, qui dirigeait la
(1) A la Tribune des Offices.
(2) Au palais Pitti.
(3) C'est peut-être le portrait en pied du Musée de Cassel.
(4) Ceux de Sixte IV et de Charles-Quint sont au palais Pitti.
(5) Église détruite : le tableau est à Santa Maria della Salute.
(6) Tableau en place, peint en ibi2.
(7) En place.
(8) Cristoforo Madruzzo, peint en 1548 ; actuellement chez le baron Valentino Salvadori, à Trente.
(9) Au palais Pitti.
(10) Aux Offices.
TITIEN
construction de Santo Spirito, lui avait fait faire des dessins pour trois grands tableaux à l'huile, destinés à orner le plafond de cette église ; mais Vasari étant parti, les trois tableaux furent alloués à Titien, qui représenta, avec une rare perfection de raccourcis, le Sacrifice d'Abraham, David tranchant la tète de Goliath et Gain tuant son frère Abel (i). A la même époque, il fit son propre portrait, afin de laisser un souvenir à ses enfants (2).
L'an 1546, il fut appelé à Rome par le cardinal Farnèse, et il y rencontra Vasari, qui, de retour de Naples, travaillait à la salle de la Ghancellerie pour le dit cardinal. Surla recommandation de ce seigneur, Vasari lui tint fidèle compagnie et le mena voir toutes les curiosités delà ville. Après que Titien se fût reposé quelques jours, on lui donna un appartement au Belvédère, afin qu'il se remît à faire de nouveau le portrait en pied du pape Paul et ceux du cardinal Farnèse et du duc Octave (3). Il les exécuta parfaitement, à la grande satisfaction de ces seigneurs qui lui conseillèrent de peindre un Ecce Homo, à mi-corps (4) pour rofi"rir au pape. Mais, soit que ce tableau ait eu à soufî'rir du voisinage des productions de Michel-Ange et de Raphaël, soit pour toute autre raison, toujours est-il qu'il ne parut pas aux artistes, malgré ses qualités, avoir le degré d'excellence qu'ont beaucoup de ses autres œuvres et particulièrement ses portraits. Un jour Michel-Ange et Vasari étant allés voir Titien au Belvédère, virent dans son atelier un tableau auquel il travaillait et qui représentait une Danaé nue, recevant sur elle la pluie d'or (5); ils lui en firent de grands compliments, comme cela se pratique toujours en présence de l'artiste. Lorsqu'ils eurent pris congé de Titien, Michel-Ange vanta son coloris et sa manière, mais dit a que c'était grand dommage qu'à Venise on ne s'attachât pas dès le principe à bien dessiner et à mieux étudier ; si cet homme, ajouta-t-il, était aidé par l'art et par le dessin comme il a été favorisé de la nature, particulièrement dans la reproduction du vivant, on ne saurait faire plus ni mieux, car il a un bel esprit et une manière vive et brillante » . Pendant son séjour à Rome, Titien fut comblé de présents par les seigneurs que nous avons nommés plus haut; il obtint, entre autres choses, un bénéfice de bon revenu pour son fils Pomponio.
(1) Les trois actuellement dans la sacristie de Santa Maria della Salute.
(2) Aux Offices, peint vers 1542.
(3) Au Musée de Naples.
(4) Tableau perdu.
(5) Plusieurs exemplaires dans différents musées, Vienne, Madrid, Naples, Saint- Pétersbourg.
LES VIES d'artistes
Enfin il s'achemina vers Venise, dès que son autre fils Orazio eût exécuté le portrait de l'excellent violoniste Battista Ceciliano, et en eût terminé plusieurs autres pour Guidobaldo^ duc d'Urbin.
Arrivé à Florence (i), Titien, à la vue des belles œuvres que renferme cette ville, ne fut pas moins étonné qu'il ne l'avait été à Rome. Il alla visiter le duc Cosme au Poggio a Calano, et s'offrit pour faire son portrait ; mais Son Excellence parut ne pas s'en soucier, peutêtre pour ne pas faire tort à tant de nobles artistes qui se trouvent dans sa ville et dans ses Etats. De retour à Venise^ Titien acheva, pour le marquis del Vasto, un tableau où il le représenta haranguant ses soldats (2) ; il fit ensuite, pour lui, le portrait de Charles-Quint, celui du roi catholique et beaucoup d'autres. Ces travaux terminés, il fit une petite Annonciation (3), dans l'église de Santa Maria Nuova, puis, avec Taide de ses élèves, une Cène (4), dans le réfectoire de San Giovanni e Polo ; une Transfiguration du Christ sur le maîtreautel de San Salvadore, et une Annonciation sur un autre autel de la même église (5). Mais ces derniers ouvrages, tout en n'étant pas dépourvus de qualités, ne sont pas très estimés par lui, et n'ont pas cette perfection que présentent ses autres productions. Comme ses œuvres sont en nombre infini, particulièrement les portraits, il est impossible de les mentionner toutes. Je parlerai donc simplement des plus remarquables, mais sans m'astreindre à Tordre des temps, car peu importe de savoir si celui-ci fut fait d'abord et celui-là ensuite.
Il fit plusieurs fois, comme nous l'avons déjà dit, le portrait de Charles-Quint; dernièrement encore, il fut appelé à la cour de ce prince (6), pour le peindre, tel qu'il était à la fin de sa vie. L'invincible empereur aimait tellement le faire de Titien, que, dès qu'il l'eût connu, il ne voulut jamais être peint par aucun autre peintre ; pour chaque portrait, il lui donnait mille écus d'or. De plus, il le créa chevalier (7), et lui assigna une pension de deux cents écus sur la Chambre de Naples. Quand il fit pareillement le portrait de Philippe II, roi d'Espagne (8), et de son fils, don Carlos, il eut une pension analogue
(1) En 1546.
(2) Au musée de Madrid ; entièrement repeint.
(3) Actuellement à San Rocco.
(4) Détruite dans l'incendie de 1867.
(5) Ces deux tableaux sont en place ; l'Annonciation est signée titianus fecit FECiT (sic).
(Ó) A Augsbourg, en i538 ; ce portrait est au Musée de Munich.
(7) Et comte palatin en i533.
(8) Actuellement au palais Pitti.
TITIEN
de^ deux cents ccus, ce qui lui fait, avec ses trois cents écus du Fondaco de' Tedeschi, à Venise, un revenu annuel de sept cents écus, sans qu'il ait à peiner sur l'ouvrage. Il envoya les portraits de Charles-Quint et du roi Philippe au duc Cosme, qui les conserve dans sa garde-robe. Il exécuta aussi celui de Ferdinand, roi des Romains, qui fut ensuite empereur (i), et ceux de ses deux enfants, dont l'un est l'empereur Maximilien, aujourd'hui régnant. Il peignit également la reine Marie et, pour l'empereur Charles, le duc de Saxe (2), quand ce seigneu^ était prisonnier. Mais il suffit de rappeler en un mot qu'il excella dans ce genre, et qu'il n'y a pour ainsi dire pas un homme de haut renom, pas un prince, pas une grande dame, dont Titien n'ait reproduit les traits, entre autres François F'', roi de France, Francesco Sforza, duc de Milan, le marquis de Pescara, Antonio da Leva, Massimiliano Stampa, le seigneur Giovambatista Castaldo, et une multitude de gentilshommes (3).
Pareillement, à diverses époques, il fit quantité d'œuvres d'un autre genre. A Venise, par ordre de Charles-Quint, il fit un grand tableau d'autel (4), représentant le Père Éternel sur son trône, avec la Vierge, Jésus-Christ enfant, surmonté de la colombe du Saint Esprit ; tout le ciel est en feu par l'Amour divin, et le Père est entouré de Chérubins ardents. Au milieu de plusieurs saints, on voit d'un côté Charles- Quint et de l'autre l'impératrice, tous deux couverts d'une draperie de toile de lin, et priant les mains jointes. Titien suivit en cela les ordres de l'empereur qui, parvenu au faîte de la gloire, commença à montrer qu'il voulait renoncer aux vanités du monde et mourir en chrétien, craignant Dieu et préoccupé de son salut. Charles-Quint déclara à Titien qu'il voulait mettre cette peinture dans le monastère où il acheva ses jours, et, comme elle est remarquable, on s'attend à bientôt la voir gravée (5). Pour la reine Marie, il peignit Prométhée
(1) Une copie de ce portrait est au Musée de Madrid.
(2) Au Musée de Vienne.
(3) Il faut considérer comme perdus les portraits de Titien cités ici et plus haut et qui ne sont pas annotés. Il en est de même des portraits suivants indiqués par Vasari : Sinistri vénitien et ami de Titien ; Messer Paulo da Ponte, vénitien et sa fille, Giulia da Ponte, commère de Titien ; la Signora Irène ; messer Francesco Filetto et son fils ; le cardinal Bembo ; Fracastor : le cardinal Accolti de Ravenneun gentilhomme de la famille Delfini ; messer Nicolo Zono ; la Rossa, femme dii Sultan, âgée de 16 ans et sa fille Cameria: messer Francesco Assonica, avec un grand tableau de la Fuite en Egypte, non retrouvé; un portrait de femme chez un gentilhomme de la famille Pisani, près de Sain-Marc.
(4) A l'Escurial, terminé en 1554.
(5) Elle le fut par Cornélius Cort, en i565.