I. Le Verre ^ par E. Peligoc
France, & la fabrication des objets en verre était considérable. Humbert, dauphin de Viennois, accorda, en 1338, une partie de la forêt de Chanibarant à un sieur Guionnet pour y. établir une. verrerie. Il ne faudrait pas croire, cependant, que le verre fut alors chose commune & à la portée de tout le monde. Il demeura longtemps, par le fait d'un misérable état industriel, une substance relativement coûteuse. Longtemps, bien longtemps même, les grands châteaux des hauts barons virent la plupart de leurs fenêtres garnies avec du papier tendu ou de la toile cirée. Les vitres étaient réservées exclusivement aux façades nobles de ces fîères & vastes demeures féodales, & Ton n'en voyait pas aux pauvres abbayes, dit un ancien proverbe. Quant à Jacques Bonhomme, il n'avait qu'à ^ ne point redouter les courants d'air. Aussi nos princes ont-ils énergiquement encouragé la profession de verrier, non pas en établissant que quiconque l'exercerait devint gentilhomme, mais bien que tout gentilhomme put le faire sans déroger. Il appartenait au badaud peuple de croire que l'état de verrier conférait la noblesse. Cela, peut-être, vient-il de ce que l'empereur Théo-
dose honorait tellement ce bel art qu'il exempta ceux qui le professaient de la plupart des charges de la république, pour les exciter toujours à de plus merveilleuses inventions, ainsi qu'il appert au second livre du Code Théodosien : de Privilegiis artijicum. Une loi de Constantin comprenait, d'ailleurs, les vitrarii parmi les trente- cinq professions exemptes de toutes charges publiques. Le roi Philippe le Bel, comte de Champagne, autorisa quelques gentilshommes à prendre Tétat de verrier sans déroger. Ce privilège s'étendit bientôt à toute la France. Ce fut la source de la commune erreur; mais quand les verriers étaient roturiers, ils payaient fort bien la taille, le taillon & la crue, libre à eux de se croire de la moelle & substance dont furent pétris les pairs de Charlemagne.
Le dédain des grands pour un art national, amoindri dans l'opinion par le bon marché de ses produits, le fit tomber dans une décadence que précipita la concurrence victorieuse des verreries de Murano, fort habilement protégées par le sage sénat de Venise.
Cette vieille république vénitienne, la seule qui pût se vanter d^étre réellement souveraine entre toutes les principautés de Tltalie, comme ne tenant ses Etats que de Dieu & de son épée, dut au grand luxe développé par les immenses richesses d'une ville qui, chose rare alors, ne fut jamais violée, un goût des plus développés pour les arts. On sait que c'était une opinion courante, en Italie au xvi"" siècle, que les Milanais aimaieht la jurisprudence, ceux de Parme la sophistique, les Florentins la philosophie naturelle, les Siennois la dialectique, les Lucquois les saintes Lettres, les Padouans la médecine, les Véronais les lettres romaines, les Vicentins la philosophie morale, les Mantouans le langage hébraïque, les Napolitains Tétude de Tidiome
toscan^ les Calabrais la langue grecque^ les Bolonais les mathématiques^ les Pérugins le droit canon ^ les Romains le repos ; mais les Vénitiens aimaient la musique. Un grand goût de somptuosité les caractérisait. C'est là que les belles femmes disaient volontiers :
Grande & grossa Mi faccia IddiOj Che bianca 6 rossa Mi far o io.
a Pourvu que Dieu me fasse grande & grasse, je me ferai, moi, blanche & rose. » Aussi avaient-elles la lessive qui rend les cheveux du plus beau blond possible, & le blanc &le rouge qui peuvent déguiser un visage, « afin de piper le monde » ^Les belles courtisanes foisonnaient à Venise. On en rencontrait d'aucunes juchées sur des patins hauts d'une coudée qui les faisaient paraître d'une stature démesurée. Elles allaient traînant leurs longues jupes de brocart fendues par devant pour montrer leurs jambes revêtues de chausses d'hommes*.