‹ Les vieux arts du feuChapitre 12 sur 35 · Piccolpassi, lib. II · texte numérisé non relu

Piccolpassi, lib. II

blanchiment des cires , le raffinement des sucres, la polissure des miroirs & la facture des verres de Murano.

Murano est une des plus grandes îles du Vénitien, de ces iles des Lagunes réputées si salubres, que les Césars y envoyaient les gladiateurs pour y recouvrer la santé. Sise à deux milles de Venise la riche, elle possède une petite ville épiscopale qui comptait douze églises au xv* siècle *, & qui fut fondée, comme celles des autres villes du dogat : la Giudecca, Spinalunga, la Chiozza, Mazorbo, Burano, Torcello & les deux Lazarets, par les habitants d'Altino & de Concordia, qui s'y réfugièrent pour échapper aux barbares du Nord. Sous le doge Lorenzo Tiepolo, en 1268, les manufactures du Rialto étaient célèbres, & Ton a encore quelques coupes précieuses qui datent de là. Mais c'est à Murano que se retira ^industrie importante de la verrerie lorsque, cent ans plus tard, on fit déguerpir du centre de Venise toutes les fabriques de verre» hormis celles des menus objets, ou verixelli, que Murano

I. Marc- Antonio Coccio Sabellico, de Veneta ttrhis Situ. 1495.

accapara bientôt également. Le monde entier en était tributaire. Il faut qu'on le sache^ le verre de Venise avait cette réputation de se briser quand on y mettait du poison. Les rois trouvaient bon d'y boire. Mille gracieux objets de verroterie abondaient dans la rue des Apôtres, où demeurait maestro Giovanni. Il y en avait de décorés par le pinceau de maestro Mano^ le fameux peintre sur verre; il y en avait aussi d'autres vieux maîtres, d'Angelo Beroviero, par exemple, Técolier de Paolo Godi, Thabile chimiste. On en pouvait trouver aussi du gendre d'Angelo, le rusé boiteux Giorgio il Ballerino qui, pour épouser la belle Marietta, fille de son maître, déroba le livre des secrets du père récalcitrant, le menaçant de le publier s'il n'obtenait la demoiselle. On pouvait dire de lui ce qu'on disait de son beau-frère Mari no Beroviero : ctii patuit vitrea quidquid in arte latebat. Ce dernier mérita d'être mis à la tète de la corporation des fioliers & proclamé roi de Murano. Dans la boutique de Marino, à l'enseigne de l'Ange, qu'occupait avant lui son père le vieil Angelo, combien de chefs-d'œuvre ne trouvait-on pas, presque tous de ce cristal inventé par ceux de leur famille,

vers Tannée 1463 ! On peut, assurément^ attribuer à Marino les verrières admirables de San-Giovanni & Paolo, dont le peintre graveur vénitien Girolamo Mocetto^ qui florissait vers 1473^ composa les cartons. C'est une coupe de Marino Beroviero que le Sénat offrit à Frédéric 111. Le prince allemand brisa de gaieté de cœur ce présent délicat dont il voulut démontrer ainsi la fragilité. Il trouvait Tor plus solide, & on le satisfit. L'empereur judicieux & instruit qui faisait si grand cas du savant Alphonse d'Aragon qu'il le mettait bien audessus des CésarS; le clément & le magnanime qui pardonna toujours à ses plus cruels ennemis^ le philosophe qui ne buvait jamais de vin en haine de Fivrognerie, l'ami qui, nouveau Marc-Aurèle, refusait d'ouvrir les lettres que Gaspard de Schlick envoyait en Hongrie, dans la crainte de convaincre de trahison celui qu'il croyait son fidèle, le pacifique & le juste qui haïssait la guerre, le modeste qui méprisait les superbes, étaitil donc un barbare? Peut-être que non; mais c'était un pauvre. Etranger à la culture italique, il était évidemment peu connaisseur en fait d'art. Or un vase de Beroviero valait plus que l'émeraude qui servait de

lunette à Néron^ que les escarboucles & saphirs dans lesquels ce malheureux homme, Héliogabale, enfermait ses venins. Charles-Quint, mieux avisé que son bisaïeul, fut content d'accepter du riche & généreux banquier Fugger un vaisseau en verre fondu, coulé & tordu, sans préjudice de l'argent.

La sage république de Venise connaissait la valeur des produits de cet art du verrier qu'elle avait placé sous la très-vigilante inspection du conseil des Dix ; art véritablement exquis, manifesté de mille manières curieuses dans une substance artificielle, fusible, tenace & cohérente,, que le feu ne consume pas, admirablement ductile, extensible, résistante, insoluble dans l'eau forte ou l'eau régale, capable de prendre le poli, apte mieux que quoi que ce soit à recevoir les colorations métalliques, à les conserver inaltérées, flexible par la fusion plus que toute chose & gardant les formes variées au refroidissement. Ne dirait-on pas vraiment l'eau même solidifiée & habillée de couleurs ondoyantes? comme le remarque l'éloquent & spirituel René Frangoys quand il dit : « Qui est allé chercher dans le sein du sable & du

gravier cette liqueur si esclatante & ce beau thrésor de glace qui fait que dans Teau gelée on boit le vin qui rit se voyant enfermé dans le sein miraculeux de son ennemie mortelle, l'eau façonnée en coupes & en cent mille figures? Mouran de Venise a beau temps d'amuser ainsi la soif &, remplissant l'Europe de mille & mille galanteries de verre & de cristal, faire boire les gens en dépit qu'on en ait : & qui s'en pourroit tenir, voyant que la glace même est devenue allumette de vin? On boit un navire de vin, une gondole, un boulevard tout entier. On avale une pyramide d'hypocras, un clocher, un tonneau. On boit un oiseau, une baleine, un lion, toute sorte de bestes potables & non potables. Le vin se voit tout estonné prenant tant de figures^ voire tant de couleurs, car es verres jaunes le vin clairet s'y fait tout d'or & le blanc se teint en escarlatte dans un verre rouge : fait-il pas beau voir boire un grand trait d'escarlatte, d'or, de laict, d'encre, de ciel & d'azur ^ ? »

Pour moi je m'ébahis fort, quand je considère à

I. Essay des merveilles de nature & des plus nobles artifices^ par René Fraiiçoys, prédicateur du Roy.

quel point les hommes prisent les pierres précieuses, les mettant bien loin au-dessus de Tor^ de voir qu'ils ne fassent qu'un si médiocre cas de leur parfaite imitation; &, vraiment, il serait bien avisé celui qui, n'ayant jamais vu qu'émeraude ou topaze & jamais du verre, ne croirait, de prime abord, buvant en de certaines coupes, le faire en des topazes ou des émeraudes. De même qu'une belle peinture réjouit plus la vue que le naturel, il me semble que le verre devrait être plus considéré» à cause de l'artifice merveilleux par lequel l'homme l'a élaboré, que toutes ces pierreries produites fortuitement par la souterraine alchimie. Écoutons parler le seigneur Vanuccio Beringfuccio, noble Siennois, dans son traitéde la Pyrotechnie: u Chose certainement, divinement belle, & qui ne mérite aucunement d'être ensevelie ne mise sous silence, tant à cause de la considération que l'art a sceu trouver industrieusement, que pour la beauté qui luy fait compagnie, rendant contentements fort grans au cœur des hommes, lorsqu'ils viennent à boire dedans les vases qu'en sont formés, ne me voulant eslongner desquels, je commenceray de vous réciter à la faveur des alchu-

misteS; comme ils prindrent volonté de faire les gemmes. Et ne pouvant atteindre ne satisfaire à leur désir (comme il leur advient communément aux métaux), ils sont tumbez en ceste belle & agréable composition du voirre. Encores que Pline le récite avoir esté trouvé par cas fortuit^ en Sorie * dedans les fosses du fluve Belle % par certains marchans qui par fortune de mer y furent poussés & contrains de prendre terre. Mais ainsi qu'ils cuisoyent leurs viandes^ ils apperceurent les pierres de ce lieu estre converties en matière fort reluisante^ la beauté de laquelle les provoca au départir de ce lieu d'emporter de Pherbe & des pierres. Et en ceste façon fut donné commencement au sel & au voirre. Mais, laissant à part ces raisons, je vous dy que l'art a esté celle qui luy a donné estre, avec espérance fort grande & pour la joindre & lever comme elle est disposée. Car, comme on apperçoit, les anciens adioutoyent & mettoyent ensemble la calamité, sel nitre, cristal & autres pierres claires & luisantes ; mais les modernes

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