I. René Françoys
ans après, en 1686 seulement, que le Français Jacquin trouva le secret de faire les perles orientoïdes avec de la pâte d'écaillés d'ablettes.
Que dire aussi de cet utile progrès atteint par Andréa & Domenico del Gallo, qui, l'an 1507, obtinrent un privilège de vingt ans pour l'invention des miroirs de verre où les dames, & même aussi les muguets de la cour, purent regarder leur minois sans être exposés à voir les rayures ou la rouille du métal balafrer & tacher leur image? Quelques-uns teints en rose savaient mentir complaisamment aux yeux charmés. Certes, la noble industrie du verre était un des plus beaux fleurons que portait en sa couronne la sérénissime Venise. Elle l'aimait « comme la prunelle de ses yeux ». Son terrible conseil des Dix veillait sur la garde des matières premières & des recettes chimiques. Défense était faite d'exporter la masse vitreuse & jusqu'aux déchets des verreries. Malheur à l'imprudent qu'eussent tenté les séductions de l'étranger! On s'en fût pris d'abord à la liberté des siens, & lui-même, découvert dans sa retraite, fût tombé sous le poignard d'un bravo.
L'art du verrier vénitien procède incontestablement de l'art oriental^ aussi bien par ses formes que par ses motifs d'ornementation. A leur naissance les arts décoratifs italiens^ s'ils ne dérivent pas en droite ligne de ceux de TOrient, en reçoivent, il faut l'avouer, un singulier réconfort.
Les verreries de l'Egypte des sou dans thoulounides & fathimites, celles de la Syrie sont antérieures aux verreries de Venise. Tout au moins étaient-elles célèbres quand ces dernières étaient encore inconnues. Dans la description du trésor du khalife El-Mostanser- Billah (1050), l'historien Makrisy compte plus de vingt mille vases de cristal unis ou ciselés, de nom-
breux miroirs de verre, une quantité considérable de larges vasques ornées de figures & de fleurs. Les Vénitiens achetaient les déchets des verreries syriennes, ainsi qu'en témoigne un traité de commerce & de navigation passé le i«' juin 1277 entre Boëmond V, prince d'Antioche, comte de Tripoli, & le doge Jacques Contarini : «... Et se venecien traict verre brize de la vile, il est tenuz de payer le dihme*. »>
Qui n'a vu ces belles lampes des mosquées, maintenant si recherchées & si rares? Murano sut les copier fîdblement, &, lorsqu'au xv" siècle les fabriques arabes furent détruites, Venise, par un juste retour, en fournit le monde musulman. Le sultan de Constantin nople en commanda, sur un dessin donné, jusqu'à quatre cents à la fois, & La Seigneurie mit sa poli* tique à n'en point réclamer le prix *. Les inscriptions en style koufique & karmatique , employées par les Orientaux dans leur épigraphie du moyen âge, furent copiées & imitées par les Vénitiens épris de ces gra-
I . Recherches géographiques & historiques sur la iomi/iation des iMtins en Orient j par E.-G. Rey. Paris, 1877.
a. Ch. Yriarte, Venise j a* partie.
cieux linéaments d'un caprice élégant & réglé. Elles contribuèrent, avec les arabeschi tirés d'une flore ornementale qui fait le fond de la décoration des verreries & des damasquinures, à imprimer une direction déterminée au goût des artistes italiens.
Ce fut une invasion que les rapports des villes d'Italie avec l'Orient, rapports des plus suivis & des plus actifs, favorisèrent singulièrement. Dès le ix* siècle la marine vénitienne approvisionnait les foires de Pavie & de Rome des tissus de Kalmoun & de Dabik, des broderies de Bahnesa, des cortine d'Alexandrie. Les Vénitiens furent, pendant deux siècles, en relations constantes avec la Perse. Des familles de l'Iran s'établirent à Venise, & leurs membres comptèrent parmi les plus riches marchands de cette ville. La famille patricienne des Boldu était d'origine persane. De nombreuses colonies arabes s'établirent au sein même des cités de la péninsule. A Venise les Sarrasins étaient campés à la Madomia delV Orio au Campicello dei Mort; les Turcs au Fondaco dei Turchi ;les Arméniens dans la paroisse de San Giuliano; à Pise les Maures habitaient la Kin^tca; à Ferrare, la via Saracena.
De leur côté les Italiens étaient établis partout en Orient. Gènes, Pise, remplissaient Antioche, Galata^ CafTa^ Tripoli, Saint-Jean d'Acre, où leurs marchands avaient des comptoirs nombreux. Vers la fin du xiv* siècle Venise énumérait encore quarante maisons de commerce à Alep. Ses riches citoyens possédaient des villas en Grèce, à Trébizonde, en Syrie, en Arménie, en Egypte ; ses patriciens étaient souverains dans les Cyclades & s'intitulaient superbement les archiducs de l'archipel. De là tant d'emprunts à l'Orient. On sait que les (simeux A {{iministes de Venise, de Milan, de Brescia, de Mantoue, ces merveilleux damasquineurs avaient reçu leur art de ceux de Mossoul, de Damas & de Bagdad. Us se sont approprié si bien le style de leurs maîtres qu'on ne saurait souvent discerner les œuvres des A:{{imimstes italiens de celles des artistes musulmans, n'était l'orthographe vicieuse des légendes qui
trahit parfois la contrefaçon.
Ces belles inscriptions , qui forment l'ornement principal des produits arabes, plurent tellement aux Italiens qu'ils les copièrent sans les comprendre, pour
le seul bénéfice de l'effet plastique. Les peintres les
So
inscrivaient dans les nimbes de leurs saints & dans les bordures de leurs draperies. Giotto, Giovanni daMilano^ Agniolo Gaddi, Masolino da Panicale, Gentile Fabrianese, Masaccio, le Mantégna^ Ghirlandajo, le Fiésole, Pérugin lui-même & jusqu'à Raphaël à son aurore payent tribut à cet amour de Tornementation des Arabes. A Milan, à Rimini, à Rome sur la porte de Saint-Pierre, des lettres orientales décorent le marbre & le bronze. Donatello en sculpte sur la bordure du manteau de son saint Mathieu ^
On ne saurait donc nier qu'un grand courant oriental ait déterminé la direction de Part italien pendant le moyen âge & se soit fait sentir encore au seuil de la Renaissance. 11 envahit Tltalie surtout par Venise qui, avant, pendant & après les croisades, ne cessa d'être en contact immédiat avec les nations du Levant.
I. Henri La voix, de V Ornementation des Arabes dans les œuvres des maîtres italiens. (Galette des Beaux^Arts^ 1877,) (Passim,)
Les verriers de Murano employaient les cailloux du Tessin, qu'ils préféraient même au tarse, pierre siliceuse extrêmement abondante au pied du mont Verrucola près de Pise, à Massa di Carrara, à Serravera & dans TArno près de Florence. Ces cailloux, ou toute pierre siliceuse, broyés dans des mortiers de terre avec des pilons en fer, donnaient un verre très -beau lorsqu'on les combinait par la fusion avec les cendres alcalines de la soude. Cette soude, que les Français du Midi nommaient salsol^ les Arabes Therbe kali — d'où al-kali — est la salicornia de Dodonaeus, l'anthillis de Dioscoride. Elle renferme un sel blanc très-âcre. La rochetta des Italiens n'est autre chose que la cendre de soude. Celle qui venait de Syrie était de beaucoup
sa
la plus estimée. Les Vénitiens l'avaient de première main. Elle leur arrivait de Saint-Jean d'Acre & de Tripoli (Asie) par voie d'Alexandrie. Cependant, à défaut de cendres du Levant, celles d'Espagne avaient leur prix. Les meilleures étaient extraites de la barilla d'Alicante (salsola sativa), mais elles avaient l'inconvénient de communiquer au verre une légère teinte bleue.
On extrayait aussi le sel de la fougère, la Jilix des anciens, en ayant soin de la couper au mois de mai, pendant le croissant de la lune, lorsqu'elle est près d'être en opposition. On faisait de ce sel, en le mêlant au sable, un verre fort bon, notamment dans les verreries de France ; ce qui rend compréhensible l'expression du continuateur de Monstrelet, en ce passage où il raconte qu'après la fonte de l'argenterie ordonnée par le roi Louis XI, à la suite des perquisitions faites par les commissaires nommés par lui pour la saisir dans les maisons de Paris & autres villes, on ne voyait, aux lieux où elle avait accoutumé de courir, que « beaux vases & aiguières de fougère ».
C'était avec le plus grand soin que le fondeur
marquait les doses de sel & de sable dont le feu devait former la masse vitreuse ou/nï/e vulgairement nommée par les Italiens il bollitOy & que, suivant la proportion du mélange, il lui communiquait le degré de fusibilité voulue. Il veillait à ce que ces ingrédiens fussent tamisés le plus fin possible, à ce que la fonte se fit dans la calcara à Taide de bois très*sec. Car c'était un proverbe des verriers :
Staccio Jitto & legna secca Fann' onore aile fornace.
Le four se fait honneur avec Tamis serrés & bois crès-sec.
On remuait la fonte pendant cinq heures avec le riavoloy outil que nous nommons le râble; on l'éprouvait en la versant sur un épais plateau de verre où elle se devait figer très-vite * .
Cette fritte obtenue était blanchie au moyen du manganèse. Nos muranésiens employaient celui du
I Neri, de Arte vitraria, (Passim,)
Piémont de préférence à tout autre dont, en tous lieux, regorge l'Italie. Us prétendaient que, contenant moins de fer, il ne noircissait pas la masse. Suivant la théorie d'alors, ce manganèse, ou plutôt cette magnésie, comme
ils disaient d'après Albert le Grand, — Cardan la nomme sydérée — ne pouvant souffrir le feu, s'exhale & emporte les impuretés du verre ainsi que la lessive emporte celles du linge, de même aussi que l'origan, ou menthe sauvage, qui est, parait-il, le remède des cigognes *, a la vertu de nettoyer le vin.
La fritte blanchie était arrosée de quelques verres d'eau froide, alors qu'elle sortait toute rouge du fourneau. On la calcinait à plusieurs reprises, puis on la recueillait dans des bocaux, à Tabri de l'humidité. En fondant cette fritte avec du plomb calciné, ou chaux de plomb, on produisait une masse vitreuse apte à recevoir les colorations.
On pouvait, jusque-là, obtenir ailleurs qu'à Venise des résultats identiques en suivant les procédés de ses excellents ouvriers; mieux qu'aucuns les verriers de