‹ Les vieux arts du feuChapitre 15 sur 35 · I. Polydore Vergile, de Invent, ^ liv. I, ch. xxi · texte numérisé non relu

I. Polydore Vergile, de Invent, ^ liv. I, ch. xxi

Murano connaissaient Tart de teindre le verre. Avec une habileté consommée ils employaient le ferret d'Espagne, ou cuivre brûlé — œs ustunt — qui donne au verre une merveilleuse couleur. Ils savaient communiquer à ce dernier la teinte de Taigue-marine avec la ramina di tre cotte, ou cuivre de trois cuites, ainsi qu'avec Toripeau, orpello ou tremolante des Italiens, convenablement calciné. En stratifîant ce clinquant avec du soufre, à la calcinadon, ils produisaient un beau rouge transparent plus ou moins orangé. Us obtenaient une teinte verte charmante au moyen de lames de cuivre enterrées avec des raisins, une teinte bleue fort belle par le vitriol de Vénus dissous dans Teau de pluie, une plus belle encore en substituant le laiton au cuivre. Us savaient produire la couleiu- de Témeraude avec la ramina di tre cotte additionnée de safran de Mars, ne mettant dans la fritte qu'une quantité modérée de sel, sans quoi le verre eût tourné à l'aigue-marine & n'eût point été de ce perde porro^ de ce verdedi pimpinella, de ce vert de poireau, de ce vert de pimpreneUe ambitionnés. Ici, comme dans la fabrication de l'aiguemarine, ils évitaient de blanchir le bollito à l'aide du

manganèse. Par un habile mélange d'écaillés de cuivre calcinées & d'écaillés de fer qui tombent des enclumes, bien lavées^ broyées & tamisées, toujours aussi sans manganèse dans la masse, ils obtenaient un vert admirable. Ils revêtaient le cristal d'une pourpre intense, qu'ils nommaient rosso in corpo^ avec l'étain & la limaille d'acier calcinée, des battitures de fer & de Vœs ustum. Ils avaient le secret de rendre le verre opaque & semblable à la turquoise en y mêlant du sel marin ; de le faire pareil au marbre en travaillant la fritte de cristal avant que le verre soit purifié ; de le teindre en noir avec du safre & du manganèse, de lui donner la blancheur du lait avec de la chaux de plomb & d'étain ; enfin de le faire pareil à l'améthyste, à rhéliotrope, au saphir, au rubis balais, à l'escarboucle, au grenat, à l'opale, à la topaze, à l'aventurine & autres pierres de teinture admirable, sans oublier la splendeur de l'or. Les Vénitiens seuls avaient ces curieuses pratiques à l'aide desquelles ils obtenaient, par l'étirage des baguettes diversement colorées, ces effets variés de verres filigranes de toutes nuances & de toutes formes.

Murano avait le monopole de ces petits cubes en émail de toutes couleurs dont les mosaïstes composaienty par une juxtaposition savante, ces peintures si nobles & si graves qui étincellent aux voûtes des chapelles. Les Vénitiens étaient devenus les maîtres exclusifs de cet art supérieur qu'ils tenaient des artistes grecs appelés dès le commencement du ix^ siècle^ par le doge Pierre Orseolo, pour décorer Téglise Saint- Marc.

On ne put fabriquer^ aussi bien que les murané-

sienS; ces gobelets^ ces vasques, ces fioles, ces matras,

ces plats, ces vitres, ces vases^ ces candélabres, ces

oiseaux, ces navires, tous ces merveilleux objets &

ces mille galanteries ornées de Jiligrani, cousues de

ritorti, resplendissantes de millejiori, agrémentées de

ritorcimenti, qu'on apportait de Murano à Venise vers

les fêtes de l'Ascension. Il eût fallu, comme eux,

savoir construire ces fourneaux aux nombreuses bocca

relie, savoir en activer & en modérer le feu mieux

qu'un habile chevaucheur ne fait d'un coursier par lui

bien assoupli. 11 eût fallu savoir manier dextrement^

comme leurs verriers, le pontello, les canne, les spici,

il eût fallu arriver à trancher le verre aussi dextrement qu'eux & d'une main aussi assurée avec les t agitante, et rétrécir ou l'élargir à volonté avec la borsella simple, le façonner en mille arabesques & le transformer en mille ornements fleuris avec la borsella da Jiori, le tourner en corde subtile & le tordre en câble mignon avec la borsella puntata. Il eût fallu, pour atteindre les Vénitiens dans cet art ou ils excellaient, avoir de ces ouvriers habiles que plusieurs générations peuvent seules former, recueillant les traditions des aïeux, les augmentant des résultats d'expériences continuelles & d'une pratique incessante; il eût fallu, par-dessus tout, l'encouragement venu d'en haut, vraie pluie fécondante sur les moissons d'en bas.

Notre France, aussi, a triomphé par cet art du verrier appliqué aux fenêtres des églises, où Tagencenient des précieux vitraux fait de leurs verrières des trésors de bon goût & de magnificence. C'était surtout sa spécialité & son excellence au xiii« siècle, alors que la Grèce semblait avoir le monopole de l'emploi & du mélange des diverses couleurs; la Toscane, de la niellure & des incrustations; TArabie, des ouvrages exécutés à l'aide de la malléabilité, de la fusion & de la ciselure des métaux; la glorieuse Italie, de l'application de l'or ou de l'argent à la décoration des différentes espèces de vases & du travail des pierres & de l'ivoire; l'industrieuse Allemagne, des travaux subtils

& délicats en or^ en argent, en cuivre, en bois ou en pierre ' .

L'auteur anonyme de la Chronique de saint Bénigne de Dijon, insérée dans les Analecta Divionensia, raconte qu'au commencement du xr siècle Tabbé Guillaume, ramenant d'Italie une colonie de moines artistes, peintres, architectes, sculpteurs, enlumineurs, ciseleurs & musiciens, suscita en Bourgogne une véritable renaissance. Il nous donne lieu de croire que les premiers vitraux peints en France le furent par l'abbé Guillaume * .

Du XI* au xvr siècle la France a partout des peintres verriers. Geoffroy de Champ- Allemand, qui fut évéque d'Auxerre de 1052 à 1076, assigna, dans l'étendue de son diocèse, un certain nombre de prébendes à plusieurs de ces artistes même laïques. Rouen, Beauvais, Troyes, sont les centres où la peinture en apprêt fut exercée avec le plus d'entrain & de succès. Nos rois conférèrent des privilèges à ceux qui pratiquaient cet art.

I . Théophile, moine & prêtre, de diversarum Artitan schedula. a. Comptes rendus critiques de la Revue historique, — Juillet- Août 1877.

Charles VII; par lettres patentes du 3 janvier 1430, accorda des faveiirs considérables à Henri Mellein de Bourges, auteur d'un portrait de Jeanne d'Arc sur les vitraux de Téglise Saint-Paul à Paris, & de la représentation du sacre royal pour Thôtel de ville de Bourges*.

Des noms de peintres champenois sont parvenus jusqu'à nous. Ce sont, entre autres, ceux de Jehan Damery, qui florissait vers 1375, de Jacquemin (138J), de Guyot Brisetout (141 2), de Jehan de Bar-sur- Aube, qui était peintre verrier de Sainte-Magdeleine de Troyes en 1460, de Jean Cornuat, qui avait le même titre en 1542, de Nicolas Cordonnier (i$2o), de l'illustre Jean Cousin. Cet habile homme exécuta les vitraux de la sainte Chapelle de Vincennes d'après les dessins de Luca Penni, ceux de l'église Saint-Gervais de Paris, ceux de Moret, de Fontainebleau, les grisailles du château d'Anet *.

A Troyes, au xV siècle, les demeures des bour-

I. Recherches sur les peintres verriers champenois ^ par M. Chaubry, baron de Troncenord.

a. Id., ihid.

geois avaient des verrières historiées*. René d'Anjou, alors duc de Bar^ prisonnier au château de Brancion, en Bourgogne, après le désastre de Bulgneville, trompait son ennui en peignant sur verre les armes de la ville de Bar, ainsi que les portraits de Jean sans Peur & de Philippe le Bon, son intraitable geôlier*. Ce grand prince, le plus distingué des Valois, patronnait tout spécialement les verriers & leur art. En 1456 il fît don à trois d'entre eux, malgré l'opposition des gens des comptes, d'un emplacement dans la forêt de la Roche- sur -Yon , pour y établir leur fabrique*. Il fit peindre cinquante-deux pieds de vitraux dans la chapelle des évéques & des chevaliers \ Mais la supériorité des peintres verriers français ressort de ce fait que Jules II & Léon X appelèrent de Marseille maître Claude, qui peignit les vitraux de la chapelle du Vatican d'après les cartons de Raphaël, & frère Guillaume, qui exécuta les verrières

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