I. Art. a6 des statuts de l'inquisition d'État
Prague influe sur Venise. Le verre façon Bohême fait son apparition à Murano. Verre fondu, taillé mécaniquement, aux arêtes vives, aux formes architecturales, anguleux, ciselé, tourné. Ce n'est plus cet objet léger, cet objet de verre soufflé, gracieux, éclos, comme par miracle, entre les doigts de Thomme, sorte d'esquisse parfaite dans l'espèce & qui détient toujours plus d'esprit que l'œuvre mathématiquement régulière. Ce n'est plus cette création de premier jet qui dénote une main supérieure à celle de l'ouvrier, une intelligence nourrie des lois de la forme, disciplinée par les arts du dessin ; ce n'est plus cette création individuelle où chacun donne carrière à une fantaisie sans limites. Au point de vue pratique les Vénitiens se contentaient des recettes chimiques dues à l'empirisme des alchimistes souffleurs. Ces moyens leur suffisaient. La finesse de leur goût léger, délicat, leur esprit subtil, l'influence de leurs admirables artistes, d'une aristocratie raffinée & magnifique, leur donnèrent sur les honnêtes & calmes ouvriers de Bohême une éclatante supériorité d'invention. Aussi leurs œuvres resteront-elles l'ornement des collections de haut parage, & le livre d'or où sont inscrits les
noms des maîtres anoblis par Henri III, lorsque, fuyant la Pologne, il se rendait en France passant par Venise, demeurera-t-il celui des patriciens de la verrerie.
ous les alchimistes se sont proposé un double but , vaincre la mort &la misère. La panacée universelle , curative des maux physiques, la pierre philosophale, source des richesses infinies : tels sont les deux objectifs qu'ils ont toujours eu devant les yeux
& qu'au prix de labeurs assidus ^ de sacrifices sans nombre^ de déceptions incessantes^ ces infatigables chercheurs ont poursuivis, sans repos ni trêve, dans leurs officines enfumées.
On sait de quelles recettes nombreuses ces chimériques essais ont doté la science. En vain tous les métaux souffrant la fusion, pour parler la langue hermétique, ont perdu la vie par la tyrannie du feu, jamais la production de Vor mort y cette prétendue base de Tœuvre, n'a laissé voir naître le 5oleil, le Phœbiis, Vor vif, grain fixe, principe de fixité, âme du Mercure des sages, matière de la pierre, l'humide radical des métaux, portion la plus digérée de la vapeur onctueuse & minérale qui les forme. Vainement ils ont fait mourir le vivant, c'est-à-dire dissoudre, putréfier, volatiliser le fixe, ils n'ont pu fixer le volatil ni ressusciter le mort. Mais ils ont enfanté une déesse, la Chimie, dont l'essor progressif & infini, sans doute, livrera les secrets de la matière aux hommes.
Assurément, quand les vieux souffleurs obtinrent, de leurs diverses eaux refroidies, les vitrifications colo-
rées par les cendres minérales, ils crurent avoir trouvé les pierres précieuses & durent crier des eurêka. Leur magistère au rouge parfait était du rubis, leur pierre éthésienne, matière de l'œuvre parvenue à la couleur safranée , était de la topaze, leur eau mercurielle du saphir. Dans leur imagination c'était déjà de la richesse & c'était aussi de la santé. On sait de quelles curieuses vertus nos anciens croyaient douées les pierres précieuses. Pour eux ces imitations, produits des alambics & des cornues, n'étaient point des corps artificiels & morts, ils étaient bien des corps vivants. En elles devaient se trouver les propriétés excellentes dont étaient pourvues les pierreries en grand nombre, ainsi que récitaient quantité d'hommes doctes & d'autorité, tels qu'Aristote, Pline, saint Isidore, Sérapion, Albertus & autres. Il n'y a pas trois cents ans que des pierres précieuses reposaient encore au fond des bocaux des apothicaires au même titre que les bézoards, la thériaque & l'or potable. Il n'était alors si humble barbier qui n'estimât :
Premièrement : que les hyacinthes préservent du tonnerre, de la peste & de l'insomnie ; de plus qu'elles
rendent le cœur léger & joyeux, comme Tapprend à qui veut le grand Albert;
Deuxièmement : que le diamant fortifie le courage, disperse les fantômes & rend apte à percer toute armure l'épée dont la pointe a été frottée de sa poudre ; quMl fait riche celui qui le porte, & le rend aimé de chacun; que s'il est attaché sur le bras droit d'une femme enceinte, elle rendra son fruit à terme; qu'il neutralise l'action de l'aimant sur le fer & divise ces deux substances si, par hasard, elles se sont conjointes ;
Troisièmement : que la turquoise, dans les chutes de cheval, en supporte tout le poids & se brise en mille pièces, sauvant ainsi le cavalier;
Quatrièmement : que l'escarboucle donne allégresse & rend chaste; qu'elle préserve de tous venins & dissipe l'air pestilentiel ;
Cinquièmement : que la chrysolithe ou topaze, mise sous la langue des fiévreux, apaise leur soif &, portée sur la chair nue, réprime la paillardise & la frénésie;
Sixièmement : que le saphir, pris en boisson, guérit l'humeur mélancolique, la morsure des scorpions
&, selon Albert le Grand, Tanthrax, par le seul attouchement, comme font le roi de France & Taîné de la maison d^Aumont en Bourgogne, pour les écrouelles, comme font, pour la crampe, les anneaux bénits par le roi d'Angleterre, comme font les archiducs de la maison de Habsbourg pour les goitreux en leur donnant à boire de leur propre main, & pour les bègues en les baisant ;
Septièmement : que Témeraude incite à pudicité, chasse les mauvais esprits & se brise dans les ébats amoureux; qu'elle guérit le mal caduc lorsqu'on la porte au cou & rend la mémoire à qui la tient au doigt sertie dans de For.
J'en passe, ne sachant tout dire. J'ajouterai cependant, si nous voulons bien ne pas nous en tenir à ce nombre sept, pythagorique & divin, que l'améthyste préserve de l'ivresse lorsqu'on la porte enchâssée dans le nombril.
Foi de piéton ! de tout cela je n'ai pas fait l'expérience, n'ayant tant de pierreries dans mes coffres. Je ne sais, non plus, si leur parfaite imitation, les cristaux colorés, détiennent quelque peu de leurs vertus, ayant
eu, grâce à Dieu, peu de ces maux à guérir ou de ces inconvénients à combattre ; mais je sais bien, &je m'en félicite, que les magistères des alchimistes nous ont fourni la plus éclatante palette de couleurs inaltérables, dont les émailleurs anciens ont fait leur profit, ainsi que nous entendons qu'il en soit pour nous*mémes, si la bonne Vénus vitriprœses nous octroie d'enserrer dans nos œuvres une étincelle de beauté.
Pline, dans son XXXVIP livre, chap. xu, nous apprend que les anciens contrefaisaient les pierres précieuses : « C'est fort difficile de discerner les vraies des fausses, car on a trouvé le moyen de transformer les pierres fines en fausses d'une autre espèce. » Il existait même, à cet égard, des traités que connaissait l'honnête polygraphe, mais qu'il se refusait à indiquer : « Il y a même des auteurs qui ont fait là-dessus des commentaires que je m'abstiendrai de donner. Ils montrent la manière de communiquer à un cristal la couleur de l'émeraude ou d'autre pierre transparente, de faire d'une cornaline une sardoine ou de transformer un certain nombre de gemmes en d'autres, & nulle . fraude n'est plus lucrative. »
LES VIEUX ARTS DU FEU 7j
Grecs & Romains, héritiers des arts sacrés des * Egyptiens^ ont légué leurs données aux philosophes
hermétiques ; mais cette gerbe, dissipée par le vent de
barbarie qui mit TEurope dans les ténèbres du haut
moyen âge, dut être récupérée brin à brin par les efforts
d\m empirisme persévérant. Nous tenons de plus d^un
souffleur quelques recettes pour fabriquer les fausses
pierreries. Les polygraphes italiens du xv° & du
XVI® siècle nous en ont conservé bon nombre.
L'encyclopédique Vincent de Beauvais nous conte, in spécula naturali, première partie de son Spéculum majus, qu^une prose rimée d'Adam de Saint- Victor, chantée de son temps dans les églises, attribuait, entre autres arts, à saint Jean TEvangéliste, celui de faire les pierres précieuses.
Olympiodore, philosophe hermétique, nous donne ainsi la manière d'obtenir Témeraude : « Prends deux onces de beau cristal & demi-once de cuivre calciné, (yaîiyoO xcpauasvou) , broie dans un mortier & fais fondre à une température égale (ïaio rwpl). »
Saint Thomas d'Aquin (de Esse & Essentia minera-- Hum) dit qu'on fait Témeraude avec la poudre verte
lO
d'airain*, & le rubis avec le safran de fer*. Paul de
Canotanto (in toto libro Practicœ) s'exprime de la
sorte : « Veux-tu avoir une émeraude ? mets-y du vert de cuivre, apponas viride ces ; si un saphir ? emploie
assez de lapis-lazuli ; si une hyacinthe violette? plus ou moins de la susdite pierre ; si une chrysolithe ? prends de l'arsenic ; si une topaze ? un peu moins de ce dernier ^ » Les magistères des alchimistes abondent en recettes semblables.
Les Vénitiens, ces bons verriers, savaient tailler si bien les masses vitreuses colorées par les oxydes métalliques & les présenter de telle façon, qu'ils imitaient les gemmes à s'y méprendre. Ces pierres fausses remplaçaient, au plus grand avantage des orfèvres déloyaux — neque ulla fraus vitœ lucrosior — ces doublets de cristal destinés aux paysans & dont parle Benvenuto Cellini, ainsi que les pierres adultérées qu'on savait faire, nous l'avons vu, au temps même de Pline — ex verts gemmis in alterius gêner is falsas tra-