‹ Les vieux arts du feuChapitre 20 sur 35 · I. J. Cardan, de la Subtilité, liv, VII · texte numérisé non relu

I. J. Cardan, de la Subtilité, liv, VII

Pour quelques érudits Cologne est le premier endroit où se serait développé, en Occident, le noble art de rémail. Il y aurait été apporté par des Grecs à la suite de l'impératrice Théophanie. C'est faire un peu bon marché de notre grand saint Eloi, de son maître Abbon & de son élève saint Théau ; c'est méconnaître la renommée dont les Gaulois étaient déjà en possession dès le m* siècle de notre ère. Selon nous, c'est à Limoges que revient l'honneur d'avoir inauguré l'émaillerie dans le monde occidental. Les Vénitiens, avant les Grecs de Théophanie, transplantèrent dans cette ville ce style byzantin si caractérisé qui s'adapta bien facilement à un art dont la pratique ne fut jamais totalement délaissée par les Celtes d'Aquitaine, nos bons aïeux.

tut

Sans doute, à une antiquité très-reculée, des navigateurs phéniciens apportèrent de TOrient lointain des menus objets en cloisonné, qu'ils échangèrent contre les métaux utiles de la Bretagne & des Gaules. J'aime à voir, en ce fait, l'origine de l'émaillerie dans notre vieille patrie ; aussi bien, en remontant le courant d'un art, faut-il se convaincre qu'on ne retrouve sa source qu'aux pays du soleil. Uopus de Ltmogia, on Ta dit cent fois, est célèbre depuis nombre de siècles, & désignait, jadis, non-seulement les produits de l'endroit, mais toute espèce de travaux en émail, quelle qu'en fût d'ailleurs la provenance. A Limoges c'est l'héritage direct, la tradition gallo-romaine non interrompue de l'émaillerie champlevée, tandis que les émaux byzantins détiennent le procédé du cloisonné de l'extrême Orient, d'où semble provenir la méthode des émaux rhénans. Mais ce qui est bien en propre à l'antique Ratiastum de Ptolémée, c'est d'avoir fait succéder l'émail peint directement sur le métal aux émaux cloisonnés opaques, aux champlevés à pâtes translucides de France, d'Allemagne ou d'Italie.

Sur la rivière de Vienne se trouve la ville épiscopale, prévôté & vicomte de Limoges. Mi-parti Auvergne & Gascogne, le Limousin est un très-bon pays. Ses habitants sont demeurés ce qu'ils étaient jadis, grands mangeurs de pain & gens de bonne foi^. Lemovix, héros issu de la race des géants, fonda, diton, leur antique cité, vers le temps que Gédéon était juge des Hébreux. Là vivait une population sobre & laborieuse. Les femmes y avaient la pudicité & la

I. Tncolae Letnovicij cibi potusque sunt àitXû; parcissimi, pane contenu, laucitiarumque osores ; panis tamen helluones, ut proverbio locum dederint, Lemovix panis helluo; vini usum pagi fere ignoranti, industri; sunt, ingeiiiosi, cauti, catique; non précipites : egregie sibi, suisque rébus consuleiites. Vulgus tenax, domique sordidius, nobilitas magnifica alcioris animi liberalis. {Theatrum Mitndi, lansson.)

charité en singulière recommandation. « Pas de fainéants, tous travaillant », dit un vieux géographe. En effet, si ce n'est à l'entrée d'un vicomte-roi, à la naissance d'un Dauphin, ou bien aux fêtes carillonnées, d'habitude on n'y chômait guère. Mais, alors, il fallait voir les beaux cortèges précédés & suivis des milices bourgeoises, marchant cinq à cinq, en bel ordre & forme de bons soldats, avec fifres & tambourins, portant le toquet de velours cramoisi, les grègues d'écarlate, le pourpoint de satin blanc, les bas de soie, venir quérir le prince à la maison du Breuil, pour le conduire à la maison de ville, sous un dais magnifique, entendre les harangues pendant que le canon grondait sur la plate-forme des arènes. Et quand naissait un petit futur vicomte de Limoges, il fallait voir trente mille habitants suivre la châsse de xMonsieur saint Martial, précédée des consuls en robe de velours tanné, cannelé, en sayes de satin noir, le chaperon de damas rouge cramoisi, avec leurs massiers à masse d'argent & les six gagiers portant bâton, en robe mi -partie de rouge & de vert. On défilait par la rue du Clocher, par Ferrerie, par les rues Crouchador & Manigne tendues

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de riches parements; on passait aux Bancs où les milices tiraient force arquebusades & escopetteries, puis on allait rendre grâces & merci à Dieu pour après^ dans la soirée, allumer feux de joie & danser de verte façon.

A San^Marçau Debro-Treil, à San-Marçau Baro^ Treil, c*est-à-dire à la Saint-Martial ouvre-pressoir, à la Saint-Martial ferme - pressoir, venaient encore de grandes processions, ainsi qu'à la foire Sainte- Marchande, qui se tenait rue des Taules & contre l'église ; mais c'était surtout au saint jour de Pâques qu'on promenait en grand apparat, avec le sabre de saint Domnolet, défenseur de la cité, les nombreuses châsses d'orfèvrerie émaiilée dont la magnifique industrie était la gloire de Limoges.

Dans un temps de foi vive, on comprend qu'un art décoratif & précieux dût être exclusivement consacré à l'ornementation des objets du culte. Un in-folio ne suffirait pas à contenir le catalogue des produits de l'émaillerie limousine fabriqués depuis l'époque des premiers abbés de Saint-Martial & de Saint-Martin-lez- Limoges jusqu'à la Renaissance. Tout ce qui fut fait

de châsses grandes & petites, de tables d'autels^ de reliquaires, pyxides & custodes, d*encensoirs, navettes, ciboires & ostensoirs, de croix, de crosses épiscopales ou abbatiales, d'agrafes de chapes, de patènes, de calices, d'ex-voto, de plats de missels & d'évangéliaires, c'est véritablement incalculable. Pendant des siècles le programme de la production ne fut pas changé. Le style byzantin, pesant & immuable, imprégna d'un caractère uniforme tout ce qui passa dans les fours de Limoges. Les émaux, opaques ordinairement, y affectent l'aspect de la mosaïque & conservent un caractère d'immobilité très-congruent à Tornementation des objets sacrés d'une religion immobilisée.

L'émail suit pas à pas le mouvement artistique général. Hiératique, affectant le mépris, l'horreur même du corps humain, il ne le représente, tout d'abord, qu'émacié, défiguré par la maigreur, & professe, concurremment avec les autres arts du dessin, l'abomination de la chair. Son caractère se fixe bientôt, & son adaptation aux objets du culte suscite une école d'ornementation particulière dont le mouvement ascendant est interrompu par les guerres des

successeurs de Charlemagne. Après cette sombre nuit surgit une école nouvelle qui, se développant à mesure que les arts plastiques accusent un progrès plus marqué, s'épanouit dans cette renaissance toute française des règnes de saint Louis & de Philippe le Bel, admirable floraison que la guerre de Cent ans vient faucher si malencontreusement. Enfin voici le grand renouveau, la grande gestation. Tous les dieux de rOlympe redescendent ressuscites sur la terre. Chaque arbre reprend sa Dryade, chaque source retrouve ses Nymphes, chaque rivage a ses Néréides. Les antiques philosophies sont agitées comme des bannières victorieuses par les valeureux érudits. L'anthropomorphisme ressaisit son empire. La glorieuse Italie suscite une nouvelle religion de la Beauté, ses grands artistes éblouissent le monde.

Les émailleurs de Limoges comprennent que leur art doit être une des manifestations de lart de peindre & cesser d'être uniquement une fonction, un auxiliaire, un accessoire de l'orfèvrerie. Le métal ne sera plus qu'un excipient &, pour préparer cette heureuse transformation, Nardon Pénicaud transporte sur le cuivre

les procédés du peintre verrier. Bientôt Témail a des maîtres. Ce sont des maîtres, en effet. Ils sont peintres, ils connaissent les lois de la forme & savent les secrets artifices à l'aide desquels on révoque sur une surface plane. Comme tous les artistes de valeur, ils sont doublés d'un habile ouvrier* Car c'est une vérité incontestable que, sans la double action combinée de l'intellect & de la main, il n'y a pas d'expression plastique réussie.

On ne sait presque rien sur ces vaillants émailleurs, malgré les recherches d'écrivains spéciaux, & particulièrement celles du vénérable Maurice Ardant, archiviste de la Haute-Vienne. Dans de nombreux écrits on a fait l'historique de l'art de l'émail, ce qui nous dispense de nous y appesantir; nous nous contenterons d'adresser le lecteur curieux de s'instruire sur les vicissitudes de cet art, sur ses différents caractères & les signes particuliers qui les font distinguer, aux auteurs qui en ont écrit.

Vive à jamais la mémoire de notre grand roi François ! Vive ce spirituel & vaillant prince dont le nez tenait tant de place sur la monnaie à son effigie, que Louis Alleaume, lieutenant général d'Orléans, a pu dire, dans son poëme de VObscura claritas, qu'il la couvrait tout entière :

Occupât immenso qui tota numismata naso.

C'est l'honneur de ce prince d'avoir été jugé digne, dans son extrême jeunesse, par le savant & délicat Balthasar Castiglione, de rendre la France aussi courtoise & apte aux arts de la paix que l'Italie : a ... Se la bona sorte vole che Monsignor d'Angolem (corne si spera) succéda alla corona, estimo che si corne la gloria delV arme

fiortsce & risplende in Francia, cosi vi debba anchor con supremo ornamento fiorir quella délie lettere ; perche non è molto ch'io, ritrovandomi alla carte, vedi questo signore : & parvemi che oltre alla disposition délia persona & belleiia di volto, havesse nelV aspetto tanta grande^a, congiunta pero con una certa gratiosa humanità, che' l Reame di Francia gli dovesse sempre parer poco^. » Nul ne fut mieux pourvu des dons de nature; c'est ce que l'illustre Guillaume Budé^ Thonneur de la France^ celui dont la docte éloquence fit^ la première, résonner à nos oreilles barbares la langue de TAttique, confirme par Tautorité de son témoignage. Maintes fois il prit un curieux plaisir à considérer attentivement tant sa stature, sa corpulence, ses habitudes , les traits de son visage, que sa manière d'écouter, de jeter son regard, de parler, de rendre réponse à ceux qui lui faisaient requête ou rapport, ainsi que toutes façons d'être & maintiens de sa personne \ soit qu'il siégeât en habit royal dans les grandes assemblées, soit qu'il répondît aux panégyriques & louanges qu'on lui adressait, soit

I. Il libro del Cortigiano del conte Baîdasar Castiglione. ^ Aldus, in Venecia, 1533.

qu'à sa table, dînant ou soupant, il s'épanchât en propos familiers & s'y livrât naïvement sans préparation & sans art. A ce qu'on reconnaissait, le savant prévôt des marchands put dire, sans être taxé d'adulation, que (( ce prince avait plantureusement des biens de l'âme, solide & ingénieuse compréhension, ferme & iîdèle mémoire, jugement discret, sûr discernement^ bonne opinion à consulter, délibérer & conjecturer, quand il y appliquait sa pensée, fantaisie d'esprit droite & certaine à représenter les choses vraies au naturel & à imaginer les figurées, toutes vertus, qualités & autres parties internes. Quant à ses dons corporels, chacun pouvaic voir la grande, saine, bonne, belle, complète & solide complexion de son corps, la dextérité singulière & l'agilité naturelle de ses membres qu'il entretenait par un journalier exercice, afin de faire à l'occasion, d'une manière avenante & assurée, son métier de roi & de chevalier » *.

Combien de fois le vit- on, en sa fleur de jeunesse, devant le roi Louis, son beau -père, entrer aux lices

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