‹ Les vieux auteurs castillansChapitre 11 sur 34 · PI · texte numérisé non relu

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logiques : ces détails serviront non-seulement i éclairer ces pages mais encore plusieurs points que nous avons indiqués ou sur lesquels nous devons plus tard appeler l'attention. .

Après la bataille de Xérès, qui, en 714, livra FEspagne aux Arabes et aux Mores , on se le rappelle, beaucoup de chrétiens se retirèrent dans le nord de la Péninsule. Ils se réunirent sous les ordres de Pelage, résistèrent énergiquement aux vainqueurs et, secondés par les difficultés d'une contrée sauvage et montagneuse, parvinrent à fonder une monarchie. Cette monarchie se nomma successivement royaume des Âsturies, d'Orviedo et enfin de Léon. Favila succéda à Pelage son père, et eut pour héritier son beau-frère Alfonse , fils du duc de Biscaye et descendant des rois goths. Ce prince, qui régna sous le nom d'Alfonse I^^ chassa les Mores de la Galice et d'une partie des contrées qui jadis avaient été occupées par les Vaccéens ; ce pays , dit-on , prit alors le nom de Castille , parce qu'à mesure que les chré* tiens s'y avançaient , ils protégeaient leurs conquêtes par la construction de citadelles , castellas. La Castille, appelée à dominer un jour le reste de l'Espagne, fut donc redevable de son origiae

|NfftO]>tJGTlOM. M

aux rois de Léon. Elle ne tarda pas cependant à méconnaître leur pouvoir et mit à sa tête des fuges au nombre desquels se trouva Laïn Calvo, l'un des ancêtres du Cid. Tel du moins est le récit d'antiques traditions. Le fils de l'un de ces jugesi Fernan Gonzalez , célébré plus tard dans un poème et dans plusieurs romances, dut à sa valeur de devenir le chef unique de la Caslille et de transmettre cette haute position à ses héritiers. Cette souveraineté passa dans la maison de Navarre par le mariage de Sanche lU et de Nuna , sœur de Garcia, comte de Castille et dernier rejeton mâle de Fernan Gonzalez. Sanche III, Sanche-le-Grand ^ unit son fils Fernand à Sancia, fille de Bermudo III, roi de Léon, et lui donna le comté de Castille qi)i fiit alors transformé en royaume. Fernand l^ joi« gnit à cet état le royaume de Léon en détrônant Bermudo III , son beau-père. L'unité s'était faite pour une partie de l'Espagne, Fernand ne sut point la perpétuer. Il partagea entre ses enfants les pays que la Providence avait réunis sous son sceptre. Alfonse devint roi de Léon , Garcia obtint la Galice, la Castille fut donnée à Sanche II; celui-ci fut tué par trahison ; Âlfonse son frère , qu'il avait dépouillé , lui succéda et régna sur la Castille, le royaume de Léon et la GaUce. On place sous ces trois règnes les hauts faits du Cid. La renommée de ce guerrier, dont d'héroïques fictions ont recouvert l'histoire véritable, franchit les Pyrénées et attira en Espagne Henri , petit-fils de Robert I^',^ duc de Bourgogne et neveu du roi de France Henri ^^ Il accourut avec ses hommes

U iNtaODÙCttON.

d'armes et battit en plusieurs rencontres les Àrabéâ qui venaient de défaire les armées d'Aifonse. Ce prince, qui, parmi ses nombreuses femmes, avait compté une française , Constance, tante de Henri et veuve de Hugues II, comte de Chalon-sur-Saône, donna à son courageux auxiliaire la main d'une de ses filles , Térésa , et la province qui devint le Portugal. Les troupes de Henri, composées de Français , de Gascons , de Provençaux , glorieuse colonie établie sur les bords du Minho, se mêlèrent au peuple de la contrée et lui apportèrent des éléments nouveaux. La langue de ce peuple , qui était celle de la Galice , se modifia , contracta ses mots, emprunta à la France des consonnances nasales inconnues au castillan , se rapprocha parfois du catalan né dans des conditions presque analogues, et forma l'idiome dont Camoens acheva de faire un mélodieux instrument. A la suite de notre langue, notre littérature envahit le Portugal; les chevaliers de la Table-Ronde y devinrent popu« aires et peut-être servirent plus tard de modèles au tendre Amadis '. Tandis que la langue d'oil redisait ainsi ses poèmes au Portugal, la Provence y trouvait comme un écho de ses troubadours, et la Galice elle-même si elle n'altéra pas son dialecte lui apprit du moins à s'assouplir dans les rhylhmes savants inventés par les poètes de la langue d'oc '.

i F. Wolf et G. Hoffmann. Prtmavtra y flur de rotnaneu» loir. t. lo, p. Si, nota 28.

2 La Poéiie det troubadoufê, par F* Dîex, trad. de M, d$ EoUin, p« 257«

Un prince français était devenu comte de Portugal , un autre Français devait donner à la Castille une longue lignée de souverains. Alfonse, qui fut pour le royaume de Léon Alfonse VI , et pour celui de Castille Alfonse I«', engagea sa fille Urraca à partager le trône qu'il lui laissait avec Alfonse !«', roi d'Aragon et de Navarre. Ce prince, qui prit alors le nom d' Alfonse VU , reçut aussi le surnom de batailleur. Peut-être gagna-t-il en partie ce sobriquet dans les luttes à main armée qui éclatèrent entre lui et sa femme. Urraca réussit à faire casser son mariage, et l'on proclama roi de Castille un fils qu'elle avait eu d'un premier mari. Or, ce premier mari avait été Raymond de Bourgogne S et ce fils fut Alfonse VIII, qui acquit une assez grande suprématie sur les autres princes espagnols pour se permettre de porter le titre d'empereur. < Tout alors, dit Marina , se changea et se transforma en Espagne sous l'influence des Français et surtout sous celle de l'archevêque de Tolède, don Bernard. Les sacrés et vénérables canons de l'Église d'Espagne, sa liturgie, son ancienne discipline , sa politique civile, et ecclésiastique , l'ordre des offices divins , tout prit un autre aspect et s'altéra sans même excepter l'art

< VEneyelopédie moderne publiée par M. Didot contient (art. Castille, t. tii, p. 745) nae singulière erreur. On y fail d' Alfonse VIII le fils d' Alfonse VU. — Une autre erreur commise par quelques historiens a été de donner à Raymond de Bourgogne Henri de Bourgofsne pour frère. Henri appartenait à la famille des ducs de Bourgogne , Raymond k celle des comtes de Bourgogne dont les élats se composaient à peu près de la Franche- Gomti. Il était fils de Guillaume 1«^ et d'Éliennette de Bar.

M tMTRODtnmOff.

d'écrire. L'empereur (Alfonse VIII), toujours à rinâtance des Français , ordonna d'adopter dans tout le royaume la lettre gallicane au lieu de la lettre gothique \ changement qui, en rendant peu. praticable aux Espagnols la lecture de leurs anciens manuscrits , inQua beaucoup sur la langue vulgaire •• »

Les chevaliers français, fidèles compagnons des chevaliers espagnols dans leurs guerres contre les Mores , se trouvaient en si grand nombre au-delà des Pyrénées, que dans la plupart des villes de la Gastille il y avait un quartier ou une rue qui portait le nom de leur nation. A leur suite venaient nécessairement des trouvères, des jongleurs. Ce fut à rimitation de leurs chansons de geste que fut écrit le poème du Gid. Le Livre d'Alexandre, la Vie de Marie l'Égyptienne, les poésies de Joan Ruiz, plusieurs romances sur des héros du cycle carlovingien , les Miracles.de la Vierge de Gonzalo de Berceo, la grande Conquête d' outre-mer^ d'autres productions' encore sont les preuves de cette influence française, preuves visibles, irrécusables, et qui démentent une étrange, une inexplicable assertion de M. Dozy '.

En même temps que les écrivains espagnols

t Les (roths employaient les caractères invenkés par Ulphilas i^i ne ressemblèrent nullement aax lettres dont nous nous servions et qoMmproprement on a nommas stoihxqueê. Ce sont cellesci qne les Espagnols qualifiaient de lettres franqaes. (Voir Âldrete del ori§en y principio de la Inngtia eaateliana» L. ii ch. xtiii.)

> F. Wolf. Studitn zur Geêchichtt der spaniichen und portugietieken nationaliiteratur, p. 61.

' Heeherchef, etc., p. Wf note.

BfTRODOCTlON. Vï

s*inspiraient de nos flcfions, ils proâtaient de notre langue. Ils en ont tiré un assez grand nombre de mots. Dans la Collection de Poésies antérieures au quinzième siècle, publiées par Sanchez, nous remarquons les suivants : mager (maugre) , fuert (fort) dans l'acception de très ; aliora (alors) , desarro (désarroi), maslo (mâle), mienna (mienne), foir (fuir). En vieil espagnol le mot poridad est . employé pour secret; nous voyons chez nous le mot purté recevoir le même sens. Dans un très-joli roman dont le sujet a fourni à Shakspeare le drame de Cymbeline, dans li contes dou roi Flore et de la biele Jehane \ nous lisons : c Jehan vint à li, des* couvri la purté et li conta tout Taffaire de cief en cief. » Roquefort, dans son glossaire, n'a pas mentionné cette signiflcation du mot pnrté, il n'en a pas non plus indiqué une du mot per dans le sens d'épouse, sens qui, en Espagne, était aussi donné au mot igual.

.... 0 est RoUans le catanie

Ki me jurât came sa per à prendre.

Damelo tu por igual.

{Ramaneero dût Cidj*

Outre les mots que nous avons cités tout à l'heure — et qui, bien que venant du latin, indiquent par la forme de leur modification qu'ils ont passé par la langue d'oïl , — outre ces mots, beau-

* Publié par M. F. Miehel. Théâtre français au moyen àge^ p. 417,

M tNtftODtJCtiÔrt.

coap d'autres peuvent encore avoir leur origine dans le même idiome, mais c'est ce qu'on ne peut af&rmer, parce qu'ils se retrouvent aussi dans le provençal. Tels sont par exemple quitar (quitter), plaza (place), atender (attendre), sopear (souper), croza (crosse), rua (rue), percear (percer), Hrar (tirer), budel (boyau), ffent^ fratic, ardit... Chose bizarre, le catalan, qui était plutôt sous l'action provençale que sous l'action française, tira néanmoins une partie de son vocabulaire de notre langue, et entre autres plusieurs noms de nombre : un, quatre, cinch, sis, set, vuit, onze, catorze, quinze... Cette influence de la France sur l'Espagne, influence commencée sous Âlfonse II, augmentée sous Âlfonse VIII, fut continuée par des alliances. Ainsi, Âlfonse VIII donna sa fille Isabel en mariage à Louis-le-Jeune, roi de France; saint Louis épousa Blanche de Castille; Philippele-Hardi, Isabel d'Aragon ; Fernand III, Jeanne de Ponthieu; Fernand de la Cerda, fils d'ÂlfonseX, Blanche, fille de saint Louis, cette même princesse qui fut la protectrice du trouvère Âdenez et d'après les ordres de laquelle fut écrit le roman de Cléomadès. ' Pendant que la Castille et le royaume de Léon

t M. Wolf, dans soii etcetlenl ouvrage Sludien zur Geschichie der ipanischen natiunalliiera'urf émet quelques-aoes des coa- SidéralioDs qae j'offre ici ; je suis trop justement fier de me reo* contrer avec M. Wolf pour ne pas rappeler que son beau livre a été publie en 1859. et que le passage même où je suis asseï heureux pour exposer des idées analogues aux sienoes, a para dans aoe revae de province, VAu9tra$i0, livraison d'soût 1998?

étaient , de même que le Portugal , si directement sous l'influence française, la Navarre, plus à proximité de nos frontières , allait voir à sa tête nonseulement un comte français, mais un poète français, un poète champenois. Â la mort de Sanche YI, la NaVarre, devenue un royaume, échut à Thibaut IV, comte de Champagne ^ Ce prince, fils de Thibaut III et de Blanche, sœur de Sanche VI, était le neveu et Théritier de ce roi. Ses deux fils lui succédèrent. Du second, Henri-le-Gros, naquit une fille, Jeanne V^, laquelle, en épousant Philippele-Bel, ajouta à la couronne de France la petite couronne de Navarre. Le titre de roi de Navarre appartint ensuite à Louis-le-Uutin ; à sa mort, sa fille Jeanne II se trouva la légitime souveraine de cet état; mais son oncle, Philippe-le-Leng , Ten dépouilla et en transmit la jouissance à Charlesle-Bel. L'an 1328, Jeanne rentra enfin en possession de son héritage et elle l'apporta en dot à Philippe d'Evreux. On comprendra, sans qu'il soit nécessaire d'appuyer sur ce fait, combien cette série de princes étrangers dut seconder les communications de la France et de l'Espagne.

1 Cette province a produit an très-grand nombre de poètes. (Voir la Collection des Poètes champenois antérieurs au sei* ziitne «téc/e, pabliée par M. Tarbé), el ces poètes dorent se trouver plus ou moins en rapport avec l'Espagne. Les poètes do moyenàge voyageaient beaucoup. Cbaucer vint à Paris , Perrin d*Angecoort parle plusieurs fois de ses voyages en province, Guillaume de Machault, Tami de Jean TAveuglc se rendit souvent en Allemagne, etc.

Ce fut par TAragon que la Provence entra en Espagne où elle joua un rôle si remarquable. UAragon réuni aux états de Charlemagne, perdu par Louis-le-Débonnaire , province indépendante ensuite, avait fini par se fondre dans la Navarre. Sancbe III en refit un royaume au prdit de Ramire I^''. Il lui donna l'Àragon en même temps qu'il donnait la Navarre à Garcie et, comme on Ta déjà dit, la Gastille à Fernand I«^ Une des descendantes de Ramire, Pélronille, fut mariée à Raymond Bérenger IV, comte de Barcelonne. Leur fils Alfonse II hérita de sa mère l'Aragon et de son père la Catalogne. Or, ce fils pouvait aussi faire valoir certains droits sur la Provence, il les tenait de son aïeule Douce, comtesse de ce pays. Raymond Bérenger, second fils de cette princesse, avait continué la race des comtes de Provence ; mais son successeur n'ayant eu qu'une fille, Raymond V, de la maison de Toulouse, s'empara des états de celleci qui s'appelait aussi Douce et qui était cousine d' Alfonse II. Le roi d'Aragon chassa Raymond V et prit pour lui-même possession de la Provence. Ce fut ainsi qu'en 1166 ces belles contrées, l'Aragon et la Catalogne, se trouvèrent rassemblées sous une même domination. La Provence alors avait déjà ses troubadours; leur langue formée,

INTRODUCTION. iOl

comme tous les idiomes romans, de l'élément latin et des débris de divers dialectes , avait retenu quelques souvenirs des anciens habitants de Marseille et semblait avoir hérité des instincts poétiques de la Grèce. Elle était la langue littéraire par excellence. Raymond Bérenger IV, l'époux de Pétronille d'Aragon, s'était montré grand protecteur de la Gaie science et avait été célébré par Pierre d'Auvergne.

Alfonse I! chanta lui-même en langue d'oc et ne se lassa point de favoriser les troubadours. Nostradamus rapporte que ce roi fit rédiger, par un moine de Saint-Honorat, abbaye située dans une des deux iles de Lérins, un manuscrit dont la première partie contenait les généalogies de la noblesse de Provence, d'Aragon, d'Italie et de France, et dont la seconde moitié renfermait des notices sur les troubadours et un choix de leurs poésies \ Les maîtres en gai savoir, reconnaissants de sa protection, ont entouré Alfonse II d'un concert d'éloges. Le satirique Bertrand de Born fut le seul qui ne s'associa pas à ces louanges, mais sa voix, toute vibrante qu'elle était , fut couverte par les chants apologétiques de ses confrères. Raymond Vidal a célébré la mémoire du roi-poète dans une longue pièce de vers. Entretenant un jongleur de l'âge d'or de la gaie science : c Ami, lui dit-il, vous déplorez un grand changement si vous rappelez le bon temps tel que vous le dépeignait votre père. Pour ma part , j'ai aussi appris à connaître

< GiDgaené. Hitt, litt. d'Italie, t. I, p. 229.

la cour du roi Alfonse qui comblait tout le monde de biens et d'honneurs. Que n'étes-vous venu plus tôt, vous eussiez appris de la bouche même des poètes de cour comment ils parcouraient le monde, visitant les villes et les châteaux ; vous eussiez vu leurs molles selles, leurs magnifiques harnais, leurs freins d'or et leurs palefrois. Nombre d'entre eux se rendaient en Catalogne, d'autres venaient d'Espagne, tous étaient sûrs de rencontrer un protecteur affable et généreux dans le roi Alfonse II » '. Il ne faut pas confondre ce Raymond Vidal avec Pierre Vidal qui fut aussi l'un des commensaux habituels d' Alfonse II. Pierre était fils d'un pelletier de Toulouse, origine qu'il chercha à déguiser en se nommant plus tard chevalier du roi de Castille, titre un peu apocryphe qu'un de ses confrères, le moine de Montaudon, l'accusait de s'être conféré lui-même. La vie de cet autre Vidal est une sorte de roman dont le héros, homme d'un talent réel toutefois, est tantôt un don Quichotte, tantôt un Poinsinet. Bien venu près des dames, il s'attacha à la belle Azalaïs, femme de BarraU vicomte de Marseille. S'étant mis un jour dans la position de redouter le ressentiment d' Azalaïs, qui ne voulait qu'être chantée par lui, il prit la fuite, parcourut l'Italie, l'Espagne, et finit par suivre le vaillant roi Richard en Palestine. On lui fit épouser, à Chypre, une Grecque prétendue nièce de l'empereur d'Orient. Il s'imagina qu'il avait des droits au trône de Constantinople , prit les insignes im-

*■ Poésie de$ Troubadours, par Diez> p. 69.

JNTRODUCnON, 108

périaux, fit porter un trône devant lui et entonna des chants pleins de la plus incroyable forfanterie* Ayant appris qu'Azalaïs était apaisée, Vidal revint à Marseille. Peu après il perdit son protecteur, Raymond VII, comte de Toulouse. En signe de deuil il laissa croître sa barbe et ses cheveux et fit couper les oreilles et les queues de ses chevaux. Ce fut alors qu'Alfonse II chercha à se l'attacher et lui demanda une chanson. Cette chanson contient une allusion à la tristesse du troubadour: c De chanter je m'étais abstenu par la douleur et l'abattement que j'ai de là mort du comte, mon seigneur. Mais puisque cela plaît au bon roi (d'Aragon), je ferai une chanson que porteront, en Aragon, Guillelm et Blascol Romieu. * »

Le troubadour que nous ne connaissons que sous le nom de moine de Montaudon , celui-là qui reprochait à Pierre Vidal de s'être créé chevalier de sa propre autorité, était aussi accueilli avec empressement par Alfonse II; prieur de Montaudon il ne séjourna guère dans son abbaye; ses saillies , ses vers faciles , sa gaieté, le faisaient rechercher par tous les seigneurs. Il réussît à obtenir de son abbé la permission de vivre comme le lui prescrirait le roi d'Aragon. Ce prince,

* De cantar m'era laissatz Per rir'e per la dolor Qu'ai del comte mon senhor :

Mas pos vei qu'ai bo rei plats Farai tost una cause Que porton eu Arago Guilleims e Blascols Romieus.

{Poèlâi français jutqu' à Malherbe, 1. 1, p. 166.)

i04 INTRODUCTION.

qui connaissait bien le troubadour, lui enjoignit de vivre allègrement. Cet ordre fut ponctuellement exécuté par le jovial prieur, lequel a plaisamment énuméré ainsi les choses qui lui déplaisaient le plus : « Un moine barbu, un mari qui aime trop sa femme , un petit morceau de viande dans un grand plat, beaucoup d'eau dans un peu de vin. >

Bien différente fut, dit-on, l'existence d'un autre troubadour qui fréquentait aussi la cour d'Aragon, et dont la mort tragique a été attribuée à d'autres personnages. Guillaume de Cabestaing^ épris de Marguerite de Roussillon, fut, d'après une tradition probablement fabuleuse, tué par un mari jaloux qui se vengea comme le sire de Fayel , en faisant manger à sa femme le cœur du troubadour.

Foiquet de Marseille, qui renonça à la gaie science pour entrer dans un monastère , et qui sortit de ce monastère pour devenir évêque de Toulouse , Foiquet de Marseille, d'abord le platonique amant d'Adalasie de Barrai, puis le persécuteur des Albigeois, a chanté plus d'une fois Alfonse d'Aragon. Ce fut même à la mort de ce prince qu'il se décida à quitter le siècle. On a de Foiquet une chanson vigoureuse qu'il composa pour exciter les chrétiens à porter secours aux Espagnols vaincus à Alarcos. On y remarque cette strophe sur le roi d'Aragon : « On peut au moins avoir du cœur, c'est le moment de le montrer, Dieu fera le reste avec notre roi d'Aragon. Je ne crois pas qu'il puisse faillir à quiconque a cœur e vaillance, lui qui ne fait défaut à personne. Il ne voudra pas être parjure à Dieu qui l'honorera

urmoBucnoN. los

s'il est servi honorablement. Qu'il soit maintenant coaronné ici-bas ou dans le ciel, il obtiendra Tune de ces deux couronnes. ^ >

Pierre II suivit les traditions de son père Alfonse à regard des troubadours. Il fut le rival heureux de Raymond de Hiraval , pauvre chevalier de Gascogne, mais poète assez distingué. Raymond parla avec tant d'enthousiasme d'Azalaîs de Lombes, à son royal patron, que celui-ci la voulut voir. L'imprudent ménagea, entre la dame et le roi, une entrevue dans laquelle celui-ci devait parler en faveur du poète... mais du poète il ne fut guère question, et Raymond fit allusion à son malheur dans deux chansons qui nous ont été conservées. Enveloppé dans les persécutions contre les Albigeois, Mira val se vit enlever son château. Pierre II étant accouru au secours de son beau-frère, le' comte de Toulouse, perdit la vie à la bataille de Horet. Après cette journée qui lui enlevait tout espoir de rentrer en possession de ses biens, Hiraval se retira en Aragon et mourut dans un

< Cor siyals pot n'aver bo,

D^aitans poira s'en garnir,

Qae l'als pot Dieus totz complir

£ nostre rei d'Arago;

Qa*iea no cre sanbes failir A nul qaeî an ab bon cor e valen Tan pane vezem que falb a l'antra gen. No den ges far à Dieu pejurazo.

Que l'onrara si 1 sery onradamen ; Qn'ogan si s vol ner coronatz sa jos O sus el cet ; uns no 1 fàlh d'acqnest dos.

{Poèteê français, 1. 1, p. 78.)

m INTRODUCTION.

couvent. Un autre poète provençal, Perdigon, que Pierre II avait toujours comblé de faveur, célébra honteusement la défaite et la mort de son protecteur.

Jayme I«', Jayme-le-Conquérant, né et élevé à Montpellier, acheva de compléter Tinfluence provençale sur l'Âragon en distribuant, à des chevaliers du midi de la France, les terres qu'il avait conquises sur les Mores. Auteur, il a laissé ses mémoires. Jayme fut chanté par les troubadours comme l'avaient été ses ancêtres : c Franc et noble roi d'Aragon , s'écriait Aimeric de Belmont , j'ai grand désir de vous voir à la tête de vos armées ; il n'est chrétien, sarrazin ou juif qui n'admire l'habileté avec laquelle vous tirez parti de vos forces. »

Pierre III, fils de Jayme, fut poète lui-même. On a de lui un appel qu'il adressa à ses peuples à répoque où Philippe-le-Hardi, roi de France, se disposait à soutenir Charles de Valois à qui le pape venait de donner l'investiture de l'Aragon. Guiraut Riquier, dont on rencontrera encore le nom tout à l'heure, offre dans ses vers une preuve -de l'état florissant de la Catalogne qui, on se le rappelle, faisait partie de l'Aragon. Il a composé une rétroensa en l'honneur des Catalans, nation réputée fine fleur de courtoisie. Ne réussissant pas à gagner les faveurs de sa dame , le poète veut se remettre à l'école et compléter par un voyage en Catalogne son apprentissage en amour.

La poésie provençale avait décliné en deçà des Pyrénées, qu'au-delà elle conservait encore tout

son prestige. En 1388, Jean I«% instruit de l'établissement ou plutôt de la réorganisation des jeux floraux, envoya au roi de France une ambassade solennelle pour lui demander que deux mainteneurs de Toulouse vinssent former à Barcelone un collège de gaie science *. Le marquis de Villena, qui rapporte ce fait , ajoute que Jean I*'' obtint ce qu'il désirait et donne des détails curieux sur le cérémonial du concours poétique. C'était la répétition de la fête littéraire dont à Toulouse on attribue la fondation à Clémence Isaure. Mais la poésie qui fleurit sous la protection de cette succursale de la gaie science, ne rappela plus guère les troubadours, elle imita plutôt l'Italie délivrée par Dante de son vasselage envers la Provence.

Je n'ai pas craint de personnifier par quelques noms, par quelques souvenirs biographiques, l'influence que la Provence exerça sur l'Âragon, mais je suis loin d'avoir cité tous les troubadours qui visitèrent cette contrée. Ce que j'ai dit suflira, d'ailleurs, pour faire comprendre les emprunts que le catalan put faire au provençal. Il ne faudrait pas supposer cependant qu'il existe une complète identité entre les deux idiomes. C'est là ce que peut-être on a trop répété. On a cité à ce propos le passage où le marquis de Santillane, en parlant de la langue qu'employaient les poètes catalans, la qualifie de limousine. Ces poètes, il est vrai, usaient de la langue des troubadours, mais cela n'empêchait pas le peuple de se servir d'un autre

io§ omunnicnoii.

idiome, de Tidiome qu'écrivit Jayme I^ et qui n'est pas celai dans leqael chaotaient les poètes catalans. C'est là nn point que M. Cambouliu me parait avoir parfaitement éclairci * et que me semble confirmer une phrase de Raymond Vidal. Celui-ci ne met point la Catalogne au nombre des pays où Ton parlait la langue d'oc.

c Tout homme, dit-il, qui veut s'adonner à la poésie, doit savoir premièrement que nul idiome n'est notre droit et naturel langage, hormis celui qu'on parle en Limousin, en Provence, en Auvergne et en Quercy. Or, quand je vous parle de Limousin, vous devez entendre ces mêmes contrées ainsi que les territoires voisins ou intermédiaires, et tout homme né et élevé dans ces parages parle naturellement et correctement notre langage ^ > On doit le penser, en Catalogne la langue d'oc pouvait être entendue du peuple mais n'était guère employée que par les poètes. Les œuvres dé ces derniers se trouvent dans nos recueils mêlées à

^ u On n*t pas pris gtrde que le provençal était, poar les Catalans comme poar les peuples de l'Italie, ane langue littéraire qui était en possession d'exprimer un certain ordre d^idées et de. sentiments, k peu près comme le latin était, dans l'opinion de tous, Vorgane obligé de la science. Croil-on qu'à l'époque on Lanfrane Cigala célébrait, dans Gènes sa patrie, les charmes de sa maîtresse dans le plus pur proyençal, celle Tille n'eût point d'autre langue que le provençal... Ceux qui s'exerçaient i composer dans le goût des troubadours se croyaient obligés de s'exprimer dans leur langue, ce qui n'empêchait nullement qu'il existât en même temps un idiome national, n

{Esiat êur VHUt. de la Htl. catalane, p. 12.)

* Diez. PoéiU dei Troubadours, p. 7.

INTRODUCTION. i09

celles des troubadours et n'en diffèrent par rien. Le marquis de Santillana, dans sa lettre au connétable de Portugal, donne sur les troubadours catalans quelques détails qu'il n'est pas sans intérêt de rapporter ici. Après avoir dit que ceux-ci, les Yalenciens et quelques poètes du royaume d'Aragon, écrivirent d'abord en vers longs dont quelques-uns rimaient et dont les autres n'offraient que des assonances, Santillana ajoute : < Depuis, ils ont employé le vers de dix syllabes à la manière des Limousins. Il y eut parmi eux des hommes remarquables tant sous le rapport de l'invention que sous le rapport de l'habileté des rhylhmes. Guillen de Bergueda, généreux et noble chevalier, et Pao de Benlibre acquirent une grande renommée; messire PeroMarch, le vieux, vaillant et noble chevalier, fit de bonnes choses, il écrivit entre autres des proverbes de grande moralité. De notre temps a flori messire Jorde de Saint-Jorde, chevalier prudent qui, certes, composa de belles poésies qu'il accompagnait lui-même, car il était bon musicien. ' »

Quelques Espagnols, mal conseillés par la vanité nationale, ont prétendu que le provençal devait sa naissance au catalan et qu'il aurait été importé dans nos provinces méridionales lorsque les comtes de Barcelone j devenus rois d'Aragon, occupèrent une partie de ces provinces. Il est beaucoup plus naturel de penser le contraire. Après l'expulsion des Mores ce furent des colonies d'hommes appar-

i Sanchex, Promio al C^ndc^Mh de Portugal, p. 13»,

ilO INTRODUCTION.

tenant à ce côté des Pyrénées qui , à la suite de Jayme, repeuplèrent des contrées presque désertes. A ce qui restait en Catalogne de latin dégénéré ou d'ancien dialecte local, ces colonies mêlèrent leurs diverses langues, langue d'oc et langue d'oïl, et de là la ressemblance qui existe entre elles et le catalan.

La Castille ne fut pas moins visitée par les troubadours que les autres états de l'Espagne. Toutefois leur influence semble y avoir été beaucoup plus tardive. Comment se fait-il qu'un peuple en relation fréquente avec les Provençaux et parlant une langue qui offrait de grandes analogies avec celle de ces derniers, ait été plutôt chercher ses modèles parmi les trouvères dont il était plus loin et qui s'exprimaient dans un idiome moins intelligible pour lui? C'est là un phénomène littéraire assez bizarre ; cependant , je le crois , il n'est pas inexplicable. En Castille, la poésie semble être née dans les classes secondaires de la société. Gonzalo de Berceo voulait seulement se servir du langage peu relevé dans lequel on a coutume de s'adresser à son voisin. Au peuple il faut des faits et non des

iNÏRODÛCTIOr^. m

réflexions, des fécils et non des pensées, par conséquent il préfère la poésie narrative à la poésie lyrique. Or, la première de ces poésies était moins commune chez les troubadours que chez les trouvères. Les Provençaux s'inspiraient plus de sentiments que d'actions; leurs chants présentaient sous une forme très-travaillée, très-artistique, des idées souvent fort recherchées et inspirées par cette scholastique amoureuse que l'on rencontre dans les sonnets de Dante et de Pétrarque. Ces chants étaient à la portée des hautes classes, ils n'étaient pas à la portée du peuple. En Arapfon où, comme en Italie, de grands personnages étudiaient l'art des vers, en Catalogne où la langue différait peu de la langue d'oc elle-même, où la gaie science comptait aussi les plus nobles chevaliers parmi ses adeptes, les troubadours durent avoir un succès plus marqué, plus complet qu'en Castille. Ce ne fut guère que lorsqu'Alfonse X éleva la littérature jusqu'à lui qu'elle devint apte à recevoir l'inspiration provençale au même moment où, par des motifs identiques, elle put aussi profiter des exemples donnés par les Arabes. Avant le règne d'Alfonse cependant, les troubadours étaient favoblement accueillis en Castille chez les grands et à la cour, et sans doute ils exercèrent une certaine influence, mais une influence restreinte et à laquelle il fallut du temps, non pour se populariser, mais seulement pour se répandre. Lorsqu'Alfonse VIII fui, avec le titre d'empereur, reconnu le chef d'une ligue contre les infidèles , ligue dans laquelle entrèrent les petites puissances de nos provinces

ili^ INTRODUCTION.

méridionales, Marcabrus composa un chant de guerre énergique et le fit suivre d'une autre pièce adressée au roi Alfonse lui-même ^

Un autre troubadour dont j'ai déjà parlé, Pierre d'Auvergne, rappelle aussi cette alliance des princes chrétiens contre les Mores. Un peu plus tard, sous le règne d'Alfonse IX de Castille, une nouvelle croisade fut prèchée contre les Arabes, et Gavaudan composa à ce sujet une chanson assez vigoureuse^ On y voit que la France, l'Allemagne, l'Angleterre, la Bretagne, l'Anjou, le Béarn, la Gascogne avaient fourni des combattants à cette sainte entreprise.

Fernand III aima et protégea la gaie science comme son père Alfonse IX, comme son fils Alfonse X. — a C'est le roi de Castille, dit Allamanon en parlant de Fernand III, qui rétablira les jeux, les amusements des troubadours, car ils ne reviendraient point d'ailleurs *. i>

Un des derniers poètes distingués qu'ait produit le midi de la France, Guiraut Riquier, parait s'être surtout attiré la faveur d'Alfonse X. J'aurai tout à l'heure à parler d'un morceau assez intéressant de ce troubadour.

Comme Guiraut Riquier et tant d'autres, Boniface Calvo a chanté la protection qu'Alfonse X accordait au gai savoir : « Encore ici chants et soûlas puisque les maintient le roi don Alfonse. Mais si lui seul ne le. faisait ils seraient déjà tout à fait oubliés et puisqu'il les veut maintenir il ne met point

^ Fauriel. Hist. de la Poésie provençale, t* II, p, 147 • 148* i HUt. lui. de France, X, XIX, p. 440.

Famour de côté, (;ar sans amour chant ni soûlas ne valent *. »

Ce Boniface Calvo était un noble génois; il quitta ritalie alors troublée par les guerres civiles, vint en Provence, et de là se rendit en Caslille. Lorsqu'Alfonse X prépara une expédition restée sans résultat, pour faire valoir de prétendus droits sur la Gascogne, Calvo le seconda par un chant guerrier. Après avoir quelque temps habité la Castille où, malgré les largesses du roi, ses poésies ne lui parurent pas toujours encouragées autant qu'elles le méritaient, le troubadour italien retourna dans sa patrie. Alors, il est temps de le remarquer, il n'y avait pas plus d'Alpes que de Pyrénées. Les troubadours naissent à Gênes comme Calvo, à Venise comme Bartholomé Zorgi, près de Mantoue comme Sordello, tout aussi bien qu'aux environs de Clermont comme Pierre d'Auvergne, ou qu'en Catalogne comme Guillaume de Berguedan. Peut-être le lecteur se rappelle-t-il encore ce dernier nom que le marquis de Sanlillana a cité comme celui d'un noble et généreux chevalier. Berguedan ne semble d'ailleurs pas avoir été digne

d'un tel éloge, car il nous est représenté comme un

1 En qoer cab sai chaoz e solatz Po8 los mante lo reis N Anfos ; Ma si per lai loi sol no fos Ja'ls agroo del lot obtidatz £ pois qa*el los volt mantener Non met amor a non caler *

Car sans amor, chanz e solalz no val...

(Raynouard. Nouveau Choix de Poésies originale» des troubadours, 1. 1 du Lexique roman, p. 475»)

iii INTRODUCTION.

homme d'un caractère foucçueux et d'une licence de mœurs effrénée. Assassin d'un seigneur plus puissant que lui, il fut obligé de fuir et trouva chez des parents et des amis une hospitalité qu'il profana indignement. Je ne veux pas, du reste, retracer la vie de ce misérable assez dépravé pour s'applaudir d'avoir déshonoré la femme de son frère, mais je veux profiter d'un fait qui se rattache à lui et qui contribue à prouver que la gaie science formait comme un royaume ou phitôt comme une république littéraire au milieu d'états réels, que les limites de ces états n'enclavaient nullement la renommée des troubadours. Un des plus anciens recueils de l'Italie : Le Cento Novelle antiche renferme un conte dont ce Berguedan, qualifié là de noble chevalier de la Provence, est le héros. On lui prête un mot qui a aussi été attribué à Jean de Meung. Celui-ci, sur le point d'être fustigé par des femmes irritées de ses médisances, pria celle d'entre elles qui penserait le mieux mériter ses critiques de lui porter le premier coup. C'est exactement ce que dit Berguedan : < Donne io vi prego per amore che quai di voi é la più p... mi dea in prima. Allora l'una riguardô l'altra, non si trovô chi prima li volessa dare e cosi scampô a questa volta \ »

Une autre nouvelle de ce même recueil , la soixante^quatrième, offre encore une particularité

^ Le Cento Novelle antiche , Novella XLII , p. 64. — Od trouve encore celle anecdote, mais ayec d*aulres noms, dans le lai d'Ignaurès e| d(iD9 le iivre (itf chevalier de léO Tour Landry.

qu'il faut noter. Ce côute est écrit en italien et a pour sujet une aventure arrivée au troubadour Âllamanon; mais il se termine par une longue pièce de vers en provençal. Et cette pièce, l'auteur n'a nullement songé à la traduire. Il était donc certain que les lecteurs auxquels il s'adressait la comprendraient tout aussi aisément que leur langue natale. Cette bizarrerie est faite pour attester quelle extension avait prise Tidiome des troubadours. Cet idiome, tel qu'ils l'employaient, ne fut probablement jamais parlé par les basses classes, mais devait être entendu de tout homme un peu lettré. Il était ce que le latin est de nos jours, mais avec plus de vie et de popularité. De même qu'en Espagne, la langue d'oc avait la prééminence en Italie. Le nombre des poètes transalpins qui s'en servirent est très-considérable. Outre ceux que j'ai déjà cités, il faut nommer encore, comme ayant joui d'une certaine célébrité, Albert, marquis de Malaspina et Dante de Majano. Le seul sonnet * que l'on possède en langue d'oc fut composé par cet italien contemporain du grand homme qui, par son génie, s'est comme approprié le nom de Dante. Toutes les œuvres du vrai Dante portent les traces de la renommée qu'avaient acquise les vers provençaux. Dans la Vie nouvelle, étonné d'une vision, il voulut l'apprendre à plusieurs qui étaient de fameux troubadours de ce temps ; € Proposi di farlo sentire à molti li quali erano famosi trovatori

Raynooard. — Nouveau Choix, p. 804y

Ile IMUODUCnON.

in quel tempo ^ > En Espagne, à peu près vers le même temps, Gonzalo de Berceo employait aussi ce mot : troubadour.

Âun merced te pido por el tu trobador t.

Dans son de Vulgari ehquio, Dante cite Bertrand de Born, Pierre d'Auvergne, Foulque de Marseille, à côté de Guido Guinicelli, de Cino da Pistoja ou de ses propres vers. Raimbaud de Vaqueras a composé un descort dont le premier couplet est en provençal, le second en italien, le troisième eh français, le quatrième en gascon, le cinquième en castillan et le sixième en ces six langues qui chacune y comptent un vers. Dante ne voulut-il pas imiter cet étrange modèle lorsqu'il fit une canzone où le provençal, le latin et Titalien se succèdent.

Ahi ! fâulx ris par que trai havez

Oculos meos et quid tibi feci

Che fatto m'hai cosi spietata fraude '.

La Divine Comédie présente encore de nombreux souvenirs de la Provence, les Triomphes de Pétrarque sont pleins aussi de la gloire des troubadours *; on a trop de fois cité ces illustres preuves de leur célébrité pour que je fasse ici d'inutiles redites, mais, je le ferai remarquer, l'influence

i Vita nuova, p» 9.

* Poesias anteriores cU siglo XV* — Loprei de nueitraSeno^ ra, st. 252, p. i90.

^ Opère di Dante, t. II, p. 226.

* Trionfo d'Amore Capitolo quarto*

des .poètes de la langue d'oc s'étendit plus loin encore que l'Espagne et Fltalie. Dans la partie septentrionale de celte dernière contrée, les troubadours se trouvèrent souvent en rapport avec les Allemands. Ils furent aussi en relation avec eux dans la Provence même, par les prétentions que Frédéric Barberousse, Othon IV, Frédéric II, élevèrent sur le royaume d'Arles, et ainsi peuvent s'expliquer d'étranges ressemblances entre de vieux chants allemands et des chansons provençales. Frédéric Barberousse a quelque droit à être luimême qualifié de troubadour. On connaît de cet empereur un couplet dans lequel il dit ce qui, dans chaque nation, lui plait le plus et dans lequel il parle — c'est encore pour nous une circonstance à indiquer — de la brillante cour de Castille *. Le couplet que nous rappelons a du reste été attribué, et entre auires, par Schlegel, à Frédéric II. C'est de l'un ou de l'autre de ces empereurs qu'il est

* Bans Guillawne au Faucon , il est fait allaaion à la beauté des castillanei.

De la dame vos voldrai dire Ud peliut de sa beaaté.

La florele qui naisl el pré.

Rose de mai ne flor de lis N*est tant bêle, ce m'est avis, Gom la beaalé la dame estoit.

Qai toi le monde cereheroit, Ne porroit-OD trover plas bêle Ne el reaime de Castele, Où les plas bêles aûnés sont Qoi soient en trestot le mont.

(Fabliaux de Barbazan, t. IV, p. 408).

il8 INTaODUCnON.

question dans Lr Cento Novelle antiche, comme étant protecteur de la gaie science, c L'empereur Frédéric fut un trés-noble seigneur et tous ceux qui avaient quelque talent venaient à lui de toutes parts parce qu'il donnait volontiers et faisait bon accueil à quiconque avait du mérite. Vers lui venaient musiciens, troubadours, conteurs, artistes, jouteurs, jongleurs et toute manière de gens '. »

Les troubadours, poètes d'humeur vagabonde, ne craignaient pas les longs voyages. Emeric, roi de Hongrie, ayant épousé Constance, fille d'Alfonse II, cette princesse attira plusieurs poètes et parmi eux Pierre Vidal, à peu près comme une autre Constance , Constance d'Aquitaine , avait amené une suite de provençaux à la cour du roi Robert. L'Angleterre fut aussi parcourue par les maîtres en gaie science; ce pays était en outre en relation avec eux par la Guyenne. - >^

La Provence, si bien connue de l'Italie, comme \ on l'a vu tout à l'heure, fut peut-être une tran- \ silion entre cette contrée et l'Espagne. Dès la fin ! du onzième siècle, les villes du midi de la France i et plusieurs cités transalpines s'étaient alliées par divers traités. Elles formèrent des ligues pour combattre les Arabes, les chassèrent de plusieurs iles de la Méditerranée et leur enlevèrent des places en Espagne même. Dans le siècle suivant, Raymond Bérenger IV, celui sous le règne duquel s'opéra la réunion de la Provence et de l'Aragon , s'allia aux Génois pour assiéger Alméria. Ainsi avaient

i NdT9llaXXK

commencé par la politique des relations que* la littérature continua et qui apportèrent plus tard i TEspagne la renommée des grands poètes italiens dont elle allait s'inspirer. A une époque postérieure au temps dt)nt nous nous occupons, la gloire de ceux-ci succéda à celle des troubadours ; on oublia les Provençaux même dans la Catalogne où récho de leurs chants s'était le plus prolongé. Jorde imita Pétrarque ; Ândres Febrer traduisit la Divina Commedia *.

L'imitation provençale en Castille n'appartient pas non plus à la période que je me propose de traiter ou du moins ne se fit sentir que vers la fin de cette période. L'imitation provençale fut dans tout son éclat seulement au quinzième siècle, seulement sous Juan II. C'est du règne de ce roi que datent surtout les preuves écrites de cette influence à laquelle il fallut une si longue incubation. Cependant, dès Alfonse X, on doit le croire, il y eut une action plus sensible exercée par la poésie provençale. Ués lors la gaie science parait avoir eu en Castille son organisation, sa hiérarchie, comme . aux environs de Toulouse ou de Marseille. Une pièce de Guiraut Riquier donne même à penser que cette organisation était meilleure en Castille qu'en Provence. Celte pièce est une supplique adressée à Alfonse X pour prier ce roi de relever l'état de jongleur. Le jongleur qui chante de beaux vers, qui en compose, peul-il être comparé au vil saltimbanque écorchant un mauvais instrument, qui

< Ticknor, Hi8t. de la LitU esp., 1. 1, p. 349^n. 2.

charme la popnlace par des tours de passe-passe, par des danses de singe? Les vrais jongleurs ne sont pas ces indignes bateleurs , et le poète demande qu'il ne puisse plus y avoir de confusion entre eux et que les premiers reçoivent un nouveau nom. Cette supplique est suivie d'une réponse d'Âlfonse X, réponse qui est probablement encore l'œuvre du troubadour. Le roi ou le poêle qui le fait parler répond que du mot latin joculator est venu le mot jongleur, et regrette qu'en Provence on n'ait pas fait d'utiles distinctions. En Espagne^ ajoute-t-il , les choses sont mieux ordonnées , les musiciens y sont Bippelés joglars, les mimes remert" dadores , ceux qui mènent une vie déshonorante cazuros. Âlfonse finit par décréter que tous ceux qui ne cherchent qu'à divertir le peuple par leurs ignobles exercices soient comme en Lombardie nommés Bufos, que le titre de jongleur ne soit accordé qu'aux hommes dont le but, en jouant des instruments ou en récitant des vers, est seulement de divertir de nobles auditeurs. Quant aux hommes privilégiés qui savent composer, ils peuvent revendiquer le beau nom de troubadour et méritent toute espèce de considération*. On trouve, du reste, dans les Siete Partidas, recueil de lois rédigé par Alfonse X, la plupart des distinctions que vient de faire Riquier. Alfonse X y déclare infâmes les jongleurs, les mimes, les bouffons qui chantent devant le peuple et se font payer leurs jeux par quelques aumônes. Ne sont pas compris dans cette

^ Diez* Poéèie de$ Troubadour», p. 405 et siiiv.

INTRODUCTION. m

classe les personnes qui jouent des instruments ou chantent, soit pour se divertir, soit pour récréer leurs amis, les rois ou les seigneurs*

Les indications que l'on rencontre en Espagne sur les jongleurs sont nombreuses et anciennes. Il en est parlé dans le Livre d'Apollonius, dans le Poème du Cid, dans le Poème d^Aleocandre, dans les œuvres de Gonzalo de Berceo. On raconte dans la Chronique générale que le Cid, au mariage de ses filles, donna beaucoup de vêtements aux jongleurs qui étaient présents. La même circonstance est rappelée au sujet du mariage des trois filles d'Alfonse VI (1095). D'où venait cet usage? Il avait existé chez les Grecs, chez les Romains, il avait existé aussi chez les Arabes. Mahomet donna son manteau au poète Kaab *. Mais d'où venaient les jongleurs eux-mêmes? Autre question sur laquelle il est inutile de s'appesantir ici et qui pourrait fournir* un immense déploiement de citations de toute espèce. Sous divers noms on retrouve les jongleurs partout. Le chant, la musique, la danse, le rire provoqué par des gestes, par des paroles, la curiosité excitée par des preuves d'adresse ou de force, cela est si naturel à tous les temps, à tous les peuples, que toujours et partout il a dû se former spontanément des hommes cherchant à satisfaire de semblables instincts'

D'après l'esquisse que je viens de tracer on peut juger qu'il existait de grandes ressemblances entre l'Espagne et la France , mais cette ressemblance

1 On peut lire à ce sojet la Dissertation XXIX de Muratori.

dans l'aspect des deux nations était surtout à la surface de la société. Au milieu des diverses influences qui se croisaient au-dessus d'elle, influence latine, moresque, française, provençale, italienne, l'Espagne conserva une certaine originalité; elle put imiter des détails, des usages; elle conserva un caractère propre. Pressée entre les féeries de l'Orient et les croyances merveilleuses dont les traditions celtiques avaient peuplé la France, l'Espagne resta longtemps dans une sévère vérité. Ses héros primitifs ne se couvrent pas d'armes enchantées, ils ne sont pas les protégés de Merlin ou de la Dame du Lac , ils ne montent pas le cheval aérien de Firouz-Schah , ils ne possèdent point la lampe magique d'Aladin : ce sont des hommes forts, au cœur intrépide, qui revêtent de bonnes cottes de mailles, qui serrent entre leurs genoux de robustes coursiers, qui se battent souvent moins pour la gloire que pour le profit , que pour gagner leur pain — comme dît le poème du Cid, — qui vivent enfin d'une existence toute réelle. A peine quelques romances ofi'rent de vagues réminiscences de ces fictions qui, chez nous, ont alimenté de longs poèmes. La forêt de Brocéliant, célèbre par tant de prodiges , ne pouvait croître dans un sol sur lequel la croix étendait si souverainement les bras. Si parfois le surnaturel apparaît dans les productions espagnoles des premiers temps, ce surnaturel est emprunté au christianisme et ne cesse de rester dans les limites de la possibilité. II y avait donc quelque chose de trèspositif dans le caractère espagnol, on n'y sentait

d'aspirations ni à l'idéal , ni à l'infini , mais cette réalité n'a rien qui nous déplaise justement parce que pour nous elle n'est plus réalité ; parce que ces mœurs , ces usages , ces caractères , ces manières de penser ne sont plus les nôtres. La société telle qu'elle était au moyen âge trouve dans le contraste qu'elle offre avec le monde moderne une apparence de poésie. Ce qui pouvait être vulgaire pour des contemporains se transforme sous le charme mystérieux que le lointain donne à tous les objets. — Cet esprit positif de l'Espagne, je n'ai fait que l'indiquer ici , bientôt j*en accuserai les traits davantage. J'ai essayé de faire connaître comment se créa la langue dans laquelle furent écrites les anciennes productions de la Castille, j'ai tenté d'indiquer les influences nombreuses qui ont pu participer à ces œuvres antiques, il est temps, à cette heure , de classer les débris , les ruines de cette vieille littérature dans un livre qui sera moins un livre de critique qu'un livre d'archéologie littéraire.

UB GD. — lIÉTAIIiS BISTOBXQUSS»*

Le Cid est aussi populaire au-delà des Pyrénées que le neveu de Charlemagne l'a été en deçà. L'imagination des poètes s'es^t emparé de l'un et de l'autre héros, elle a mêlé la vérité à la fiction, et pour tous deux il est aujourd'hui difficile de dégager l'histoire du roman. On a cependant sur le Cid beaucoup, plus de renseignements que sur Roland. Comme témoignage sérieux il n'existe guère sur celui-ci qu'un court passage d'Eginhard. Pourtant le guerrier dont le nom plane sur tout le moyen âge, dont le souvenir se retrouvé partout, ce guerrier dût être un homme véritablement illustre... Mais quels monuments consulter sur lui? Des œuvres dont la forme, dont les détails révèlent immédiatement une inspiration toute romanesque., la poésie et les traditions ont trop vengé Roland de l'oubli de l'histoire.

126 GHAPITaB I.

Plusieurs des documents que Ton a sur le Cid n'ont pas les caractères de la fiction, mais pour quelques-uns d'entre eux cela tient simplement à ce qu'en Espagne la fiction, en plein moyen âge, était presque toujours empreinte des couleurs de la réalité, et en dépit de leur apparence d'authenticité ces documents ne sont souvent guère plus vrais que les légendes relatives à notre Roland. Grâce à leur aspect de vraisemblance, ces détails ont pu toutefois s'introduire dans l'histoire. Des biographes, des historiens ont raconté sans hésiter la vie romanesque du Cid ^ Mariana avouait pourtant qu'il rapportait de Ruy Diaz plus de choses qu'il n'en croyait. Le doute qui apparaissait dans cette phrase devait grandir. Masdeu en arriva au point de contester l'existence du Campeador *. Il faut le reconnaître, aucune des chroniques coinposées en Espagne dans le onzième et le douzième siècle ne cite Ruy Diaz ; mais il est fait mention de lui dans une chronique des premières années du douzième siècle et écrite probablement dans le midi de la France. Â l'année 1099 on lit dans cette chronique: « In hispania apud Yalentiam Rodericus comes defunctus est, de quo maximus luctus christianis fuit et gaudium inimicis paganis. » — Cela n'est guère plus long que ce qu'Eginhard dit de la mort de Roland : « In quo praelio Eggihardus regiae mensae prepositus , Anselmus comes

A Eatre antre Maller.

s Refutaeion critica de la historia leonesa del Cid, eitée pftr M* ivL Méril/ Poéties latinei populaires, p. 285,

palatii et Hroodlandus britanici limitis prœfectus cum aliis compluribus interficiuntur. >

Les deux ou trois lignes de la chronique française et le contrat de mariage de Rodrigue Diaz et de Chimène, fille de Diego, comte d'Orviedo, ont longtemps été les plus importantes preuves de l'exislence du Cid \ De nouvelles recherches, des travaux dont nous allons parler successivement, ont montré combien l'incrédulité de Masdeu était exagérée.

Postérieurement aux deux documents que nous venons de. citer on avait eu, par les chroniqueurs du treizième siècle , quelques détails plus circonstanciés sur le Gid. Tout à coup, en 1792, apparut une vie complète de ce personnage, une vie qui semblait avoir été écrite peu d'années après sa mort. Elle avait été découverte par Risco et publiée comme appendice à son livre: La Casiilla y el mas famoso Castellano. Les admirateurs du Cid romanesque, ceux qui tenaient à son combat avec le comte de Gormaz, à son mariage avec la fille de celui-ci, à l'épisode des infants de Carion, aux récits popularisés par la Cronica gênerai, par la Cronica del Cid,, par les romances, accusèrent hautement Risco d'être l'auteur des Gesta Roderici Campidocti; à eux se joignirent les sceptiques qui, avec Masdeu, doutaient même de l'existence du héros castillan. L'accusation portée contre Risco,

1 Et ce contrat de mariage oa plutôt cette charta arrharum a été même mise en doute. (Y, du Aléril, oavrage précité^ p. ^4| note 1.)

examinée par les juges les plus compétents, est aujourd'hui abandonnée. Les traducteurs espagnols de Touvrage de Bouterwek, MM. de la Cortina et Hugalde y Moltinedo, publièrent un fac simite du manuscrit découvert par Risco. Ce manuscrit a disparu depuis , cela est vrai , mais l'auteur d'une histoire de Portugal, M. Herculano, le vit encore et le consulta en 1846. 11 lui fut confié par un savant allemand, M. Heyne, qui l'avait acheté d'un colporteur français entre les mains duquel ce précieux document était tombé à la suite de la destruction des monastères '.

On peut présumer que les Gesta furent rédigés avant 1288, puisque cette date est celle de la re* prise de Valence par les chrétiens et que l'auteur, après avoir dit comment les Maures s'emparèrent de cette ville, ajoute: < Saraceni... unquam eam ulterius perdiderunt. > — Vgilà donc une vie du Cid écrite peu de temps après la mort du Cid *, et plusieurs des faits qu'on y rapporte sont aussi consignés dans les histoires arabes et dans un petit poème dont nous ne larderons pas à parler.

Les travaux des historiens arabes résumés par Conde attestent en effet la réalité d'un chef espagnol qu'ils appellent Kambytur, traduction du mot Campeador. Depuis, M. Dozy a découvert dans les écrivains arabes des traces plus marquées encore de l'existence du Cid ; il a pu recomposer

* V. Historia de la Uteratura Espafiola, por M. 6. Ticknor, tradacida al Castellano, 1. 1^, p. 494.

* Une soiMntaiae d'anaées après, suivant M. Dozy.

LE CID. i^a

plusieurs parties de la vie du célèbre castillan , il a jeté une vive lumière sur la voie où Conde, pour lequel il se montre sans pitié, s'était à ce qu^U parait si souvent égaré.

Non nostrum inter vos tantas componere lites.

Un autre document fait pour corroborer tous ces témoignages a été publié depuis peu. C'est un poème latin, un fragment de poème malheureusement, qui a été livré au public par M. E. du Méril ^ Le manuscrit qui contient ce poème est du treizième siècle, et M. du Méril pense, d'après diverses inductions qui semblent plausibles mais dont nous croyons inutile d'alonger ces pages, qu'il dut appartenir à l'abbaye de Sainte-Marie de Ripoll en Catalogne. Il se trouve aujourd'hui à la bibliothèque impériale, sous le n» 5132. Trentedeux strophes saphiques sont tout ce qui nous reste de cette production qui se termine par les premiers mots d'une autre strophe inachevée. M. Mila y Fontanals adopte l'opinion de M. du Méril sur le lieu de provenance du poème, mais il le croit en partie un résumé, en partie une traduction d'une composition plus populaire et sans doute d'origine castillane. Quoiqu'il en soit, le fragment édité par M. du Méril semble remonter loin dans le passé. On pourrait croire qu'il a été écrit à l'époque du Cid, ou — si l'on accepte l'opinion de M. Mila y Fontanals, — qu'il a été composé d'après

A Poésiei popuhireê latinei du moyen àffe, par E. du Méril» p. 508.

130 CHÂPrtllÉ t.

d'autres œuvres datant elles-môraesde celle époque, puisque l'auteur parle des récentes guerres de Rodrigue :

Modo canamus Roderici nova Priacipis beila.

On pourrait tirer les mêmes inductions de cette strophe dans laquelle l'auteur semble s'adresser à des contemporains du guerrier :

Eia I Isetando populi catervae Campi doctoris hoc carmen audite !

Magis qui ejus freti estis ope, Cuncti venite !

Le poète parle d'abord des guerres que le Cid fit en Navarre, guerres où il mérita le surnom de Campeador. Il parle ensuite de l'afFcction du roi Sanche pour le jeune chevalier, puis raconte comment, après l'assassinat de ce prince, Rodrigue fut également cher à son successeur don Alfonse ; mais des courtisans envieux réussirent à perdre le Campeador dans, l'esprit du nouveau roi qui bannit le héros. Ce fut alors que le Cid commença à guerroyer contre les Mores. Ses succès augmentèrent la haine de ses ennemis et, cédant à leurs instances, le roi envoya le comte Garcia combattre Rodrigue. Rodrigue fut vainqueur, il le fut encore du comte de Barcelone avec lequel s'était allié le prince more Alfagib. Le poème est interrompu an moment même où l'on peut croire que l'auteur allait traiter son sujet moins sommairement. C'est

LE CiD. I3l

ce qu'on peut supposer en lisant les dernières strophes qui contiennent une description prolixe de la manière dont le Cid s'arma pour combattre de nouveau le comte de Barcelone et Alfagib.

Voilà la rapide analyse du curieux fragment publié par M. du Méril; nous aurons à le citer tout à l'heure avec plus d'extension. Nous remarquerons que dans ce poème, pas plus que dans les Gestes découverts par Risco, Rodrigue n'est nulle part qualifié de Cid. Il parait toutefois que, dans des chants populaires très-anciens, il était connu sous ce surnom qui signifie seigneur en arabe. C'est ce que prouvent des vers souvent rapportés et empruntés à un poème latin du douzième siècle. Ces vers , nous aurons aussi à les transcrire plus tard. Quant au litre de Campeador traduit dans l'œuvre qui vient de nous occuper par les mots campi^ doctor, rendu ailleurs par ceux de campidoctus, campiductor , campidator, campeator, campiator, et dont les Arabes ont fait cambythour, campydhour, quant à ce titre, il a donné lieu à diverses explications ; noua en résumerons quelques-unes le plus brièvement possible. Suivant M. Dozy, ce surnom n'a rien à démêler avec le mot latin campus et dérive du mot teutonique champt qui répond aux mots duéllum, pugna. « Dans le latin du moyen âge — ajoute le savant écrivain — on trouve les substantifs camphio, camphius*.. les verbes cavnpare, campire et probablement campeare (d'où dérive campeator) *. »

t Recherches sur VHistoire politique et littéraire de VEspagne pendant h moyen âge, p. 4i8«

m CHAPITRE I.

M. Ghâsles donne une étymologie peu probable au mot campeador, il le fait venir de acampar, campar, exceller, surpasser *. D'autres ont essayé de traduire le mot de campeador par champion, ce qui, suivant M. Dozy, ne le rendrait pas exactement *.

Ce n'est sans doute pas assez d'avoir établi l'authenticité du Cid. Avant de parler des diverses œuvres poétiques qu'il inspira, il peut être nécessaire d'esquisser sa vie en employant les documents les plus dignes de foi, de montrer le personnage de la réalité avant de montrer le personnage de la fiction. Nous allons essayer de le faire avec la sobriété de détails que nous impose le caractère plus littéraire qu'historique de ce livre.

Rodrigue descendait de Laïn Calvo, l'un des deux juges auxquels, au temps de Froila, les Castillans avaient confié le soin de terminer leurs différends. Le petit -fils de Laïn Calvo, qui s'appelait Diego Lainez, épousa Teresa Nuna et en eut, vers la moitié du onzième siècle, Rodrigue, appelé plus

1 Études sur V Espagne, p. iJii,

^ Cet auteur dit en résumant les recherches de Ducange : n Dans le moyen âge le champion était on homme qui allait d'un lien à un autre et qui se donnait à louage pour combattre dans les combats judiciaires. Il combattait à pied, jamais à cheval, et n'avait d'autres armes qu'un bâton et qu'un bouclier. Les champions étaient réputés infâmes et les anciennes lois les mettaient sur la même ligne que les voleur:* et les filles publiques n Mais ce mot ne fut-il pas quelquefois pris en bonne part, nous serions tenté de le croire en lisant au mot campion dans le Lexique roman de Raynouard . u Lo valen calholic coms de Mont fort canipion per la fe. n u Le vaillant catholique comte de Montfort^ champion pour lu foi, n

fréquemment Ruy ou plutôt Roy-Diaz (Rodrigue, fils de Diego). Tels sont du moins les renseignements que donnent et l'auteur des Gesta et Rodrigue de Tolède, chroniqueur du treizième siècle. Ce dernier ne parait pas classer la famille du Cid au rang des plus illustres races du pays. En cela il n'est pas 'd'accord avec le poème récemment publié par M. du Méril. On y dit :

Nobiliori de génère ortus Quod in Castella non est illo majus Hispalis novit et Iberum littus Quis Rodericus,

f D'une race si noble qu'il n'en est pas de plus illustre en Castille, Séville et la terre des Ibères ont su quel homme était Rodrigue, b

Plus tard on entoura la naissance du Cid de contes étranges. Ce fut sans doute à l'imitation des romans français où les naissances illégitimes étaient fort en vogue, que l'on fit de lui un bâtard '. Dans une chronique rimée, dont il sera question par la suite, Ruy Diaz fait répondre au duc de Savoye qu'il est le fils d'un marchand, mais c'est là une plaisanterie dans le genre de celle de Jean de Paris au roi d'Angleterre.

Le Cid fît ses premiers exploits dans une guerre en Navarre, guerre dont les circonstances sont peu

< Sandovat — cité par Risco : La Castilla y et mas famosù CcuteltanOf prologo, p. YI, — fail allusion aux brutls qui couraient sur la basse naissance du Cid dont on faisait le fils d*aQ meunier«

m CHAPtTtlfe t.

connues et qui eut pour cause les prétentions que le roi de celle contrée élevait sur une partie de la vieille Castille. Don Sanche, au dire des Gesta d'accord avec le poènoe précité, mit Rodrigue à la tête de son armée et lui confia la garde de l'étendard royal.

Ruy Diaz prit ensuite part aux guerres que Sanche entreprit contre son frère don Alfonse. Ferdinand I^f, leur père, avait partagé ses états entre ses cinq enfants : à l'aîné il avait donné la Castille, à Âlfonse Léon et les Asturies, à Garcia la Galice et une partie de la province qui devait devenir le Portugal; à Urraca, une de ses filles, Zamora; Toro à Ëivireson autre fille. Ce fatal partage produisit en Espagne des troubles analogues à ceux que des dispositions du même genre causèrent dans la France mérovingienne. Une première guerre se lermina par la défaite du roi de Léon. Une seconde guerre se fut terminée par celle du roi de Castille sans un conseil du Cid. D'après des conventions solennellement adoptées, le vaincu devait céder son royaume au vainqueur. Le vaincu, nous venons de le dire, fut d'abord don Sanche; son frère, croyant à l'exécution des serments échangés, arrêta la poursuite d'ennemis dans lesquels il voyait des sujets. Rodrigue persuada alors à don Sanche de surprendre le camp de son frère. Le roi de Castille commit celte déloyauté. Les troupes d'Alfonse furent massacrées ou mises en fuite et lui--même fut fait prisonnier. Quinlana a raconté avec de grands éloges pour le Cid cet

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odieux manque de foi * que M. Dozy a jugé comme il méritait de l'être *. La trahison appelle la trahison. Sanche périt assassiné devant Zamora où il assiégeait sa sœur Urraca. Par cette mort la couronne de Castille et de Léon se trouvait réunie sur la même tête, sur celle d'Alfonse qui avait été remis en liberté à la condition quMl se ferait moine et qui, plutôt que de franchir la porte sans espérance d'un couvent, avait été chercher un asile près d'Almamoun, roi de Tolède. C'est ici que la chronique du Cid et les romances placent un épisode dont ne parlent ni les Gesta, ni le poème. Avant de reconnaître la royauté d'Alfonse, Ruy Diaz exigea qu'à Burgos, dans l'église de Sainte- Gadea (Sainte-Agathe), le roi jurât qu'il était étranger à la mort de son frère. Ce fait, que M. Dozy regarde comme vraisemblable, aurait été la cause de la haine d'Alfonse contre Rodrigue. S'il en avait été ainsi on ne s'expliquerait pas que le roi eût donné à Rodrigue la main de sa cousine germaine Chimène, fille de Diego, comte d'Orviedo '. Le poème latin prétend que Ruy Diaz fut d'abord aussi avancé dans la faveur d'Alfonse que dans celle de Sanche.

i Vidas de espanoles célèbres, p. 5.

* Dozy. Recherches, etc., p. 4^7.

' Igitur post mortem domini sui régis Sanctii qui eum nalrivit et eum yaldé dilexit, Rex Âdelfonsus honorifice eam pro vassallo recepit. alqoe eum Dimto reverenle amore apad se habuit. Domioam Eximinam neplem soam, D daci comitis Ovetensis filiam ei in axorem dédit. — Historia JRuderici Didaci Campidocti^ ap. p. XVIII.

Post cujas necem dolose peractam Rex Edelfonsus obtinuit terrain Gui, quod frater voverat per totam Dédit Castellam.

Certe nec minus cœpit hune amare Gœteris plusquam volens exaltare Donec cœperunt ei invidere Compares aulae.

Dicentes régi : Domine quod facis?

Contra le ipsum malum operaris Cum Rodericum sublimari sinis ; Displicet nobis.

Sit tibi notum ; te nunquam amabit Quod tui fratris curialis fuit Semper conlra te mala cogitabit Et prseparabit.

« Après sa mort (de Sanche) traîtreusenaent amenée, le roi Âlfonse monta sur le trône et donna au Campeador le rang que son frère lui destinait en Castille.

> Certes, il ne l'aimait pas moins, il voulait l'élever au-dessus de tous jusqu'à ce que les courtisans eussent commencé à lui porter envie.

» Ils dirent au roi : Seigneur, que faites-vous, vous travaillez contre vous-même en laissant Rodrigue s'élever ; il nous déplaît.

c Sachez-le, il ne vous aimera jamais parce qu'il a été le favori de votre frère , il méditera et préparera votre perte. >

D'après le poème, l'envie des courtisans fut donc la seule cause d'une disgrâce généralement

LE GID. 197

attribuée à la rancune que le roi aurait conservée du serment de sainte Gadea. L'auteur des Gesta prétend que cette disgrâce eut pour motif une victoire que le Cid aurait remportée sur les Mores dans une guerre entreprise sans le consentement du prince et durant laquelle furent dévastés les environs de Tolède , état dont le roi était rallié d'Alfonse. Ce motif semble peu vraisemblable et l'on peut en dire autant de diverses guerres ra* contées précédemment par le chroniqueur latin. Quoiqu'il en soit, ce serait vers l'an 4081 que le Cid aurait été banni. M. du Méril pense que l'on peut supposer , d'après une strophe ' du poème publié par lui , que le Campeador se vengea en dévastant les états du roi de Castille ; mais M. Mila y Fontanals a fait remarquer que le mot hispania désignait en Catalogne les terres des Mores * ; ce qui ferait cependant pencher pour le sens adopté par M. du Méril, c'est que le roi, toujours d'après le poème, envoya Garcia Ordofiez avec ordre de prendre le Cid mort ou vif; mais le Campeador, à la bataiUe de Capra, mit son adversaire en complète déroute.

Le Cid trouva un asile à Saragosse chez Yousouf-al-Montamin , c'est le prince que les Gesta nomment Almuctaman '. La guerre éclata entre

1 Jabet c terra virnin exalare Hiac cœpit ipse Manros debellare Hispaniarum palrias vaslare Urbes delere.

s Observaciones sobre lapoena popular,pm 65. s Voir poor loul ce qoi suit; Recherchée $ur P Espagne, par

ce prince et son frère Al-Hadjib, roi de Dénia — Alfagib dans les chroniques espap^noles — qui avait pour allié Sancho Ramirez, roi d'Aragon et de Navarre, et Bérenger, comte de Barcelone. Le Cid consacra son épée à son protecteur et combattit vaillamment en trop de rencontres pour que nojis tenions un compte exact de tous les exploits dont le bruit arriva à don Âlfonse. Ce roi le rappela, mais de nouvelles calomnies — étaient-ce bien des calomnies? c'est ce qu'une distance de huit siècles empêche de bien juger — amenèrent un nouvel exil, et le Cid revint chercher un asile à Saragosse qu'il quitta un peu plus tard pour rentrer passagèrement dans les bonnes grâces de son roi. Ce prince lui donna alors un grand nombre de villes, de châteaux et la propriété de tout ce qu'il pourrail conquérir sur les Mores. Ce retour de faveur fut de courte durée. Lé Cid, par un malentendu, n'ayant pu se joindre au roi dans une expédition contre les Almoravides, fut encore une fois en butte aux accusations de ses ennemis. Alfonse l'exila, lui prit ses châteaux, fit emprisonner sa f<»mme et ses tilles. Celles-ci furent remises en liberté, grâce aux sollicitations d'un envoyé de Rodrigue, mais le Cid n'obtint pas d'être autorisé à combattre ses ennemis en champ clos. D'autres expéditions , d'autres victoires consolèrent le proscrit; guerroyant tantôt pour les uns, tantôt pour les autres, n'oubliant jamais ses intérêts, combattant pour

H. Dozy, Quintena Vidas de espafioles célébrée, RiscD /a CoBtilla y el ma9 famo9o Caitellano» — Chraniea del Cid,

gagner du butin/ pour gagner son pain comme dit le vieux poème, tombant sur les chrétiens sans plus de scrupules que sur les Mores, pillant les mosquées et même les églises si Ton en croit certaine lettre du comte Bérenger, le Cid retrouva plus de puissance que don Âltonse ne lui en avait enlevée Nous ne pouvons raconter minutieusement ces expéditions dans lesquelles Rodrigue unit souvent, d'après M. Dozy, à une vaillance vraiment chevaleresque, toute la rapacité d'un condottiere et toute l'astuce d'un diplomate. Nous citerons cependant sa guerre contre Al-Hadjib et le comte Bérenger qu'il avait déjà combattu lors de son premier séjour chez Yousouf-al-Monlamin. Le comte rejoignit le Cid dans des montagnes, et la rencontre des deux armées fut précédée par des espèces de lettres de défi *.

( Nous savons et nous connaissons, disait le comte Bérenger à la fin de sa lettre, que les montagnes, les corbeaux, les corneilles, les aigles et presque toutes les espèces d'oiseaux sont tes dieux, que tu as plus de confiance en leurs augures qu'en Dieu. Nous, nous croyons en un seul Dieu qui nous vengera de toi et te livrera à nos mains. Nous avons la confiance que demain à l'aurore, avec l'aide de Dieu, tu nous verras près de toi et devant toi. Si tu quittes la montagne et viens vers nous dans la plaine, tu seras ce Rodrigue qu'on appelle le guerrier et le Gampeador. Si tu ne le

1 La Coêtilla y el mas famoio Caslellano, -^ Historia Roderici Didatii p» 96»87.

lais pas, tu seras ce que les Castillans appellent un alevoso (un traître) , et ce qui, en langue vulgaire des Français, se nomme bauzadar (trompeur), et fraudator (fourbe)...^ Dieu vengera ses églises que tu as démolies et violées... i

C'est dans les Gesta que se trouve cette lettre et la réponse qu'y fit Ruy Diaz. Ces deux morceaux ont passé de là, sans doute, dans la Chronica de Espana, et dans la Chronica del Cid.

Nous ne savons si ces morceaux peuvent être authentiques, mais il nous a paru bon d'emprunter au premier un court fragment; il fait voir le Cid sous un aspect étrange et rappelle les divers passages du poème qui nous représentent aussi don Rodrigue préoccupé d'augures *. Du reste, malgré la lettre injurieuse du comte, la conduite du Cid fut, à l'égard de Bérenger, généreuse et pleine de grandeur : il le battit, s'empara de sa personne et lui rendit la liberté ainsi qu'aux autres prisonniers. — On retrouve cet épisode dans le poème que nous venons d'indiquer.

Un raccommodement s'effectua encore entre le roi et 'Rodrigue, raccommodement aussi trompeur que ceux qui avaient précédé. Après avoir uni ses troupes à celles d'Alfonse et combattu avec lui les Almoravides, nouveaux sectateurs de Mahomet récemment accourus des confins du Sahara , le Campeador fut banni, tlette fois il eut la douleur de voir une partie des siens l'abandonner pour

1 En langue d'oc.

Pages 2i, 35, Ai, 52.

LE CID« lit

passer au service du roi. Rodrigue se retira dans le château de Peiiacastel, aux environs de Valence, dont probablement dès lors il convoitait la possession , et d'heureuses entreprises accrurent encore sa puissance et sa renommée. Il fit une guerre terrible à Garcia Ordonez, comte de Najera, son plus grand ennemi prés d'Alfonse. Il se précipita dans la Rioja, commettant des cruautés et des violences que ne dissimule nullement l'auteur des Gesta, puis il revint à Saragosse chargé d'un énorme butin.

Nous touchons à la plus brillante époque de la vie du Cid , à la prise de Valence que les Mores appelaient leur paradis. Les limites de cette esquisse ne nous permettent pas d'entrer dans tous les détails qu'a si patiemment rassemblés M. Dozy. Nous résumerons en peu de mots ce beau et curieux chapitre de l'histoire de la Péninsule au moyen âge. Hiaya, nommé aussi Âl-Kadir» était roi de Tolède ; il n'avait abandonné cette ville à Alfonse de Castille qu'à la condition qu'il serait mis en possession de Valence, ce qui eut lieu après diverses vicissitudes. Mais Al-Eadir régna si inhabilement dans sa nouvelle capitale, qu'elle put devenir l'objet de la convoitise de plusieurs de ses voisins , d'Al-Hadjib , roi de Dénia , d'Al-Mostain , roi de Saragosse, et que ses sujets ne demandaient qu'à passer sous un autre maître. Le Cid protégea Al-Kadir contre tous ces dangers; mais pendant une absence du Campeador, un kadhi de Valence, Ibn-Djahhaf, avec l'aide des Almoravides, renversa Al-Kadir, le fit assassiner et se saisit du pouvoir.

A ces nouvelles y Rodrigue accourut et , avec une armée grossie par les partisans d'Al-Kadir, il marcha contre Valence après s'être emparé de la forteresse de Cebolla, où il laissa un lieutenant, et se rendit maître de deux faubourgs de la ville. Les Yalenciens et. les Almoravides résolurent d'entrer en accommodement avec le Cid. Celui-ci mit pour première condition Téloignement des Almoravides, ce qui eut lieu en effet. La paix fut donc conclue et Ruy Diaz demeura en possession des deux fau« bourgs qu'il avait pris , tandis qu'Ibn-Djahhaf continua de gouverner Valence. Mais bientôt la guerre se ralluma entre lui et le Campeador qui, sous prétexte de se délasser dans un jardin d'Ibn- Djahbaf, avait pris possession d'un faubourg voisin. Après avoir forcé une armée d' Almoravides à rebrousser chemin, Rodrigue cerna Valence de tous les côtés. Pendant ce temps Ibn-Djahhaf avait perdu le pouvoir; il réussit à le ressaisir, à entrer en pourparlers avec le Campeador; mais après avoir promis d'exécuter certaines conditions, il s'y refusa et demanda en vain du secours au roi de Saragosse qui ne chercha qu'à gagner du temps. Cependant Valence souffrait toutes les horreurs d'un long siège, la famine y était horrible et les habitants s'engagèrent à capituler s'ils n'étaient pas secourus dans un certain délai; ils ne le furent pas et Valence se rendit le 15 juin de l'année 1094. Mais Rodrigue, suivant M. Dozy, qui du reste, il faut le remarquer, s'appuie sur des documents arabes c'est-à-dire hostiles au Campeador, n'observa niillement les conditioas de la capitulation,

lË cm. uz

îl dissimula d*abord ses projets et adressa aux Mores un discours rapporté dans la chronique générale et dans la chronique du Cid *, discours qui les remplit de joie. Mais cette joie se changea en amères douleurs quand, dans une seconde réunion, Rodrigue exposa clairement ses projets : ils étaient en contradiction complète avec les conditions qu'il avait promis d'observer.

Les deux chroniques que nous venons de citer sont aussi écrites sur des matériaux arabes et il y a à douter un peu de leur véracité. « Je ne puis croire — a dit à ce sujet M. Gh. de Monseignat — que le Cid ait violé déloyalement les conditions mises à la reddition de Valence, car ces conditions sont si favorables aux Mores qu'elles ne s'accordaient guère avec la situation désespérée où l'effroyable famine, dont leurs historiens font la description, avait réduit la ville,.. Je ne puis supposer qu'une ville, ainsi réduite par la faim, ait imposé à sa reddition des conditions telles que Rodrigue en aurait été le seigneur nominal plutôt que le maître réel '. »

Cette réflexion , d'une grande justesse , nous semble devoir être prise en considération. II est encore un fait que l'on a reproché au Cid, c'est la mort d'Ibn-Djahhaf, Ce malheureux fut, dit-on, enterré jusqu'au cou dans une fosse autour de laquelle on alluma un bûcher. Non content d'avoir

i Ces discours ont été traduits par M. le O^ de Gircoart. Hht, dei Mores Mudejares et dei Moriaqueê 1. 1, p. 388 et saivaQteSt

^ Le Cid, par Gh. dç Moaseigaati p. U4m

U8 GHAPltRË L

Cet homme sans foi ni loi, ce Raoul de Cambrai, qui viola et détruisit les églises chrétiennes, qui procura à Sanche de Castille la possession du royaume de Léon par une trahison infâme , en conseillant à son roi de violer les conditions arrêtées avant la bataille décisive, qui trompait Âlfonse, les rois arabes, tout le monde, qui lit brûler des malheureux assiégés qui s'étaient mis entre ses mains et en fit déchirer d'autres par des dogues, qui viola à Valence et à Murviedro les traités solennellement jurés *... »

M. Dozy reconnaît ensuite que beaucoup des crimes qu'il attribue au Campeador pouvaient ne pas sembler tels pour les hommes du onzième siècle. Mais ces crimes mêmes ne sont pas tous suffisamment prouvés. D'après quelle autorité accuse-t-on leCid d'avoir violé les églises? D'après une lettre d'un de ses ennemis. D'après quelles autres autorités parle-t-on de sa barbarie à l'égard des Valenciens, de sa déloyauté à tenir ses engagements? D'après des écrivains arabes. Que penserions-nous de notre glorieuse Jeanne d'Arc si nous n'avions sur elle que les appréciations des chroniqueurs du parti bourguignon , d'Enguerran de Monstrelet, de Jean de Wevrin, de Georges Chastellain?

M. Dozy a traduit, de la Dhakkirah d'Ibn-Bassâm, un chapitre où il est beaucoup question du Campeador. 11 nous semble qu'à travers la haine de 1 écrivain arabe on aperçoit un caractère plus grand

i Recherchée, ele.^ p* 6l{2,

que ne le représeate le savant traducteur : c La puissance de ce tyran — dit Ibn-Bassam en parlant de Ruy Diaz — alla toujours en croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les grands et les roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire, dans un moment où ses désirs étaient très-vifs et où son avidité était extrême : c Sous un Rodrigue cette péninsule a été conquise , mais un autre Rodrigue la délivrera ! ^ > Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait bientôt. Pourtant cet homme , le fléau de son temps, était, par son amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par son courage héroïque, un des miracles du Seigneur. Peu de temps après il mourut à Valence d'une mort naturelle. La victoire suivait toujours la bannière de Rodrigue (que Dieu le maudisse); il triompha des princes des barbares ; à différentes reprises il combattit leurs chefs, tels que Garcia surnommé par dérision la Bouche - Tortue , le comte de Barcelone et le fils de Ramire ; alors il mit en fuite leurs armées et tua avec son petit nombre de guerriers leurs nombreux soldats *. » De la part d'un ennemi , de telles paroles ne

< JeaDoe d*Arc disait : m Est-ce que Yons D'avez pas oqî que la France perdue par une femme serait sauvée par une autre femme. Il Nonne alias dictum fuit quod Francia per mul.erem désola' retur et postea per Virginem restaurari debebat. — (Procès de Jeanne d'Are, publié par M. Q nicherai, t. II, p. iii.)

' Recherches, etc., p. 3ti6.

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