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renferment-elles pas un magnifique éloge? Mais U est bien certain maintenant que Ruy Diaz ne fut pas le beau paladin que nous a fait aimer Corneille, et que certains biographes ont écrit sur son compte des nouvelles à peine historiques. Un des traducteurs de romancero du Cid s'est cramponné aux fables des romances et ne veut renoncer ni au fameux duel avec le comte de Gormaz, ni au mariage avec Chimène Gomez, ni à tous les plus charmants et les plus touchants épisodes de cette poétique jeunesse *. Plutôt que de ne plus croire à la tendre Chimène Gomez et contrarié par les traces d'un mariage avec une autre Chimène, fille du comte des Asturies , il a mieux aimé donner à Rodrigue deux femmes du même nom. Ailleurs M. Damas-Hinard use du même expédient à l'égard du cheval du Campeador, du fameux Babieca, dont la longévité lui parait difficile à expliquer. Il est tenté de supposer que le Cid a eu plusieurs coursiers du même nom. Qwelques auteurs ont bien prétendu qu'il y avait eu divers personnages connus sous le nom de Cid et qu'on avait attribué à un seul les actions de tous; pourquoi ne pas inventer deux Chimènes et trois ou quatre Babieca?
On montre, du reste, deux tombeaux de Chimène, l'un à San Juan de la Pena , l'autre à San Pedro de Cardena, mais il faut voir dans un de ces monuments une supercherie rendue presque excusable par l'admiration des Espagnols pour leur
A Romancero ofxJlecueil des Chants populaires de V Espagne, t. IL p. 2.
héros, un témoignage du désir de faire cfoire à la possession d'un souvenir de Ruy Diaz. Les moines < de San Pedro de Cardena prétendaient bien conserver dans leur église les restes de presque tous les individus qui figurent dans la vie de Ruy Diaz, y compris ceux du cheval du héros , enterré à la porte du couvent. « On le voit, dit M. Dozy, Saint- Pierre de Cardègne devint un véritable panthéon consacré à tous les personnages réels ou fabuleux qui avaient eu quelques rapports avec le Cid de rhistoire ou celui de la poésie populaire *. »
Les restes du Cid n'eurent guère plus de repos que ceux du valeureux roi Jean de Bohême. Enfin après bien des vicissitudes, en 4824, ils retournèrent à San Pedro de Cardena où ils avaient été déposés d'abord.
La renommée du Cid grandit rapidement. En 1272, Alfonse le savant composa, dit-on, une épitaphe pour le Campeador. La croix qu'il portait sur sa poitrine, avec d'autres objets qui lui avaient appartenu, fut longtemps précieusement conservée. Les rois d'Espagne, au moment d'entreprendre des guerres, firent souvent chercher cette croix à San Pedro de Cardena ; elle leur semblait un présage de victoire, elle était presque pour eux une relique nationale. Comme pour Charlemagne la renommée héroïque ne sembla plus suffisante autour du nom du Campeador. On faisait à son tombeau des pèlerinages, on racontait des miracles opérés par son intercession. Cette croyance existait encore au
^ Recherchée, etc., p» 697.
seizième#siècle. Philippe II fit solliciter la canonisation de Ruy Diaz , sans s'inquiéter de tout ce que l'avocat du diable aurait pu dire.
Quand un personnage est ainsi environné de la sympathie , de toute l'admiration d'un peuple , les poètes s'empressent de mettre leurs chants sous la protection de ce personnage célèbre, de recueillir les traditions qu'il a inspirées , d'ajouter à ses exploits des. prouesses nouvelles. Ce fut ce qui arriva pour le Cid. Mais avant de le montrer tel que le firent les œuvres des poètes , nous allons le considérer dans la chronique qui porte son nom.
LA CBBOKXqVB DV CZD.
Dans le chapitre précédent j'ai cité plusieurs fois la Chronique du Cid. Cet ouvrage, dans sa rédaction actuelle, parait appartenir à une époque beaucoup plus rapprochée de nous que celle dont j'aurais à parler maintenant si je suivais l'ordre des temps. Ce livre semble postérieur à la chanson de geste que j'analyserai bientôt et peut-être même lui a-til emprunté des détails. J'ai cru cependant devoir ici sortir d'une disposition chronologique et m'occuper dès à présent de cette chronique. Je trouve qu'il vaut mieux réunir dans une sorte d'ensemble tout ce que j'ai à dire sur le Cid que de l'éparpiller sous des dates diverges; je trouve encore qu'il est préférable, en traitant de ce personnage fameux, de m'arréter dès à présent devant des documents qui assez souvent se rattachent à l'histoire plutôt
iU CHAPITRE II.
que de les apprécier après d'autres qui s'en éloignent beaucoup davantage.
Quelques discussions se sont élevées sur l'âge et sur l'origine de l'œuvre que je vais ouvrir. Je résumerai rapidement ces controverses littéraires.
La Chronique du Cid paraît un fragment à peine remanié^ à peine modifié d'une compilation que j'ai déjà nommée souvent , que je rencontrerai encore un peu plus loin et qui est célèbre sous le litre de Cronica gênerai de Espana \ C'est du IVe livre de cet ouvrage — composé par AlfonseX ou tout au moins sous sa direction — que , selon la plupart des critiques, est extraite, avec de légères variantes, l'bistoire connue sous le nom de Cronica del famoso cavallero Cid Ruy Diez Campeador. Telle est l'opinion de M. Dozy. Suivant ce savant, la Chronique du Cid n'est que la partie correspondante de la Cronica gênerai retouchée et refondue par quelque ignorant du quinzième ou de la fin du quatorzième siècle , retouchée de nouveau au commencement du seizième siècle, par son premier éditeur Juan de Veloredo. M. Ticknor s'exprime à peu près de même. Des nombreux arguments dont il étaie son avis je rappellerai le suivant: La Chronique générale, après avoir parlé de l'enterrremcnt du Cid, ajoute: < 11 fut ainsi placé dans l'endroit où il repose encore. » Dans la Chronique du Cid on lit : « Et il resta là longtemps jusqu'à ce que vint à régner le roi don Alfonsc, » Suit le récit de la translation du corps dans un
^ Recherches, etc., p» 406»
CHRONIQUE DU GID. 18S
autre tombeau, translation qui eut lieu évidemment à une époque postérieure à la rédaction de la Chronique générale, puisque celte chronique ne dit rien de cette cérémonie.
M. Huber, s'emparant, probablement sans le savoir, d'une hypothèse de Southey, suppose que les deux compilations ont dû avoir une source commune, que toutes deux ont été rédigées d'après une chronique plus ancienne. Cette explication ne supporterait pas un examen sérieux.
M. de Pîdal , lui , regarde la Chronique du fid comme antérieure à la Chronique générale; il se fonde sur ce que plusieurs passages du premier de ces ouvrages offrent des séries de vers de romance, et croit qu'il fut écrit directement d'après les cantares des jongleurs. Dans la Chronique générale, les passages correspondant à cent qu'a cités M. de Pidal n'oiit plus rien conservé de ces débris poétiques; ils furent donc, suivant le critique espagnol, composés, non d'après les cantares, mais d'après la Chronique du Cid où ces fragments avaient déjà pris l'aspect de la prose. Pour concilier ces objections en sens invers , il faut admettre — supposition certes peu croyable — que la Chronique du Cid existait avant la Chronique générale, qu'elle servit de modèle à celle-ci, puis qu'elle fut remaniée ensuite et d'après la compilation d'Alfonse X.
Quoiqu'il en soit des dissertations auxquelles a donné lieu la quasi-identité des deux chroniques, il est un fait qui semble certain, c'est qu'une phase importante de la vie du Cid a été écrite sur des documents arabes. Ces documents, après avoir été
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traduits en castillan , ont été intercalés dans un texte fourni d'abord par des matériaux d'origine espagnole.
De là le peu d'unité qu'offre la physionomie du Cid; de là les couleurs très-différentes sous lesquelles il apparaît ; de là deux personnages pour ainsi dire, deux personnages fort dissemblables: l'un grand , héroïque , chevaleresque ; l'autre ambitieux, fourbe, cruel. M. Dozy présume que le roi Alfonse X , qui eut tant de fois à se plaindre des grands de son royaume , saisit avec joie l'occasion de les fustiger dans leur type et de les fus* tiger par la main d'un Arabe, a Je crois, ajoute M. Dozy en parlant d'Alfonse-le-Savant , je crois qu'il a traduit lui-même le récit arabe et cela aussi littéralement que possible , afin qu'on ne pût pas dire qu'il avait calomnié le héros de la nation. C'est cette circonstance qui nous explique pourquoi le style de la traduction est si mauvais , pourquoi il diffère si sensiblement du style du roi-auteur ^»
Je me permettrai de faire quelques observations à ce sujet. Je crois parfaitement que le récit de la prise de Valence, ce récit où le Cid se montre sous un jour si défavorable , est emprunté à un More. Mais ne pas révéler l'origine moresque de ce passage n'était-ce pas se déclarer responsable des appréciations de l'écrivain ennemi? Il me semble que si réellement Alfonse X voulait rabaisser le Campeador, sans risquer d'être accusé de calomnier le héros de la nation, il eut d'abord indiqué
A Recherchât, etc., p. 4iU*