‹ Les vieux auteurs castillansChapitre 13 sur 34 · CHRONIQUE DU CID · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DU CID

d'après quelles autorilés il rédigeait cette période de la vie du Cid. En ne le faisant pas il se trouvait exactement dans la même position que si , de luimême, il eût cherché à décrier Ruy Diaz.

Florian de Ocampo, qui» en 1541, publia la première édition de la Chronique générale, croyait que la dernière partie de ce livre , celle qui con* tient justement la vie du Cid , n'était pas l'œuvre d'Alfonse X. Il parait certain cependant que la fin du IV* livre fut écrite par ce roi. C'est cet illustre auteur, comme le fait remarquer M. Ticknor, auquel on peut le mieux attribuer certains détails de vie intime et la relation de la mort de saint Fernand. Mais tout en admettant la remarque de M. Ticknor, on peut penser qu'Alfonse X eut divers collaborateurs , surtout lorsqu'il s'agissait de traduire et croire que le commencement du IV® livre, ou tout au moins le récit de la prise de Valence — qui n'est qu'une traduction — fut l'œuvre de l'un de ces coopérateurs inconnus. Ce mauvais style, dont parle M. Dozy, serait, il me. semble, une induction de plus en faveur de mon hypothèse. Si du reste Âlfonse X avait eu pour le Cid les sentiments hostiles qu'on lui prête aujourd'hui, eût-il, en 1272, fait élever un nouveau tombeau au guerrier castillan, y eût-il fait graver une élogieuse épitaphe composée, dit-on, par lui-même?

M. Dozy fait de la mémoire du Cid comme une pensée d'opposition dressée en face du trône de Castille, et nous voyons cependant plusieurs des princes qui montèrent sur ce trône témoigner la plus grande admiration pour Ruy Diaz^ traiter les

objets qui lui avaient appartenu comme de véritables reliques. C'est ainsi que, en 4336, AlfonseXI écrivait à l'abbé de Cardena : « Sachez que pour la grande dévotion que nous avons dans la croix du Cid que nous avons portée l'autre fois quand nous fûmes devant Gibraltar, nous croyons bon de l'envoyer chercher de nouveau pour la porter dans notre guerre en Portugal..., etc. > Ces traditions de respect se conservèrent longtemps après la mort du Campeador. On a une lettre adressée par Charles-Quint à l'abbé de San-Pedro de Cardena, qui s'était permis de déplacer le tombeau du Cid et celui de Chimène. L'empereur ordonne à l'abbé et^aux moines de remettre sur-le-champ les choses dans l'état où elles étaient, et il s'étonne que l'on ait eu la hardiesse de toucher aux sépulcres d'aussi illustres personnages. Plus tard le respect devint de la vénération. Philippe II , bon connaisseur en despotisme et qui se fût peii soucié d'exalter encore le souvenir d'un factieux, sollicita — nous l'avons déjà dit — la canowsation de Ruy Diaz.

Il ne résulte pas moins , je dois l'avouer , des divers ouvrages inspirés par le Campeador, que l'on a donné au même personnage deux caractères très-distincts, qu'on l'a fait le représentant de deux idées opposées ; des historiens modernes ont, pour définir ces deux personnifications, employé par un singulier anachronisme de langage les locutions de la politique actuelle , les mots de monarchique, dedémocratique. Tout étrange que cela paraisse d'abord , on s'explique assers vite comment un même homme a pu réunir en lui

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deux types contradictoires. Rodrigue domine le moyen âge espagnol ; il a depuis longtemps alliré à lui toutes les imaginations, et la difficulté de retrouver les réalités de son existence a permis à ces imaginations en mouvement de voir dans la vie du héros ce qu'elles y voulaient rencontrer. La chan* son de geste, qui porte le litre de Poème du Cid, est le plus ancien ouvrage en langue castillane que Ton connaisse sur lui. Là le Campeador est le Cid monarchique', des persécutions injustes ne peuvent lui faire oublier le respect qu'il doit à son roi ; l'exil lui donne l'intérêt qui s'attache à ceux qui souffrent, mais l'exil ne fait pas de lui un factieux. Pourtant il y a déjà dans cette œuvre antique le germe d'un autre sentiment. « Quel bon vassal s'il avait eu un bon seigneur ! » disent les habitants de Burgos en voyant partir le glorieux proscrit. C'est la pensée contenue dans ce vers qui va se déveli)pper dans la chronique rimée et dans plusieurs romances. Alfonse, l'un des plus grands princes de l'Espagne, devient un mauvais seigneur, une espèce de tyran ; toutes les sympathies se tournent vers Ruy Diaz, l'intérêt change de nature; la résignation n'est pas une vertu faite pour plaire longtemps aux masses , il leur faut quelque chose de plus actif, de plus énergique: la révolte, la lutte ; et elles prennent parti pour le plus faible, sans rechercher oii est le droit, où est la justice. Elles s'imaginent être entraînées par un instinct généreux et ne font qu'obéir à des instincts d'orgueil , à une pensée hostile à ce^qui est autorité. Le peuple espagnol se passionna pour le Cid par

les mêmes raisons qui plus tard et dans d'autres romances lui firent accorder ses sympathies au hardi contrebandier en révolte contre les lois. Ce qui resta surtout de Rodrigue, ce furent ses exils et ses insolences contre le pouvoir : que le pouvoir s'appelât le roi ou même qu'il se nommât le pape» Remuez toutes les nations et vous trouverez toujours le vers de Lafontaine :

Notre ennemi^ c'est notre maître.

La prédilection qui s'attacha au Cid fut celle qui s'attacha, en France, aux quatre fils Aymon. On sacrifia Alfonse à Rodrigue , comme chez nous on avait immolé Charlemagne à Renaud qui, dans une des éditions sans cesse reqianiées du vieux poème d'Hélion de Villeneuve, finit par offrir le modèle d'un parfait démocrate:* étrange altération de l'orgueilleux grand-feudataîre , dernière expression d'une idée révolutionnaire longtemps cachée* sous l'armure de la chevalerie.

Je pense, du reste, que ce fut un peu à l'exemple des quatre Fils Aymon et sous l'influence de la littérature française que la physionomie du Cid s'altéra ainsi et que le même homme devint le héros de deux partis. On trouverait, dans les jugements qu'a inspirés un personnage plus moderne et non moins célèbre que le Campeador, cette bizarre dualité de personnifications contraires. Jeanne d'Arc, pour certains historiens, est une

i Lei Quatre Fils Aymon (Paris. Lagan, 1827), t. II, p. 266.

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héroïne monarchique; pour d'autres c'est la messagère d'une ère nouvelle, c'est une héroïne démocratique... Mais laissons ces questions auxquelles plus tard nous serons peut-être ramené encore y et revenons à la Chronique du Cid.

La yie du Campeador dans la Chronique générale et dans la chronique qui porte son nom et qui est presque, comme je l'ai dit, une reproduction de ce premier ouvrage, fut sans doute écrite d'après Lucas de Thuy, Roderick de Tolède, les Gesta^ le vieux poème, quelques traditions et des historiens arabes. Ces sources si diverses ont produit nécessairement un livre où la vérité s'unit aux fables; mais l'aspect général de l'ouvrage offre une apparence de réalité, même dans les pages où Ton ne peut guère douter que la fiction n'ait eu sa part. Je l'ai repété et je le montrerai encore, l'esprit espagnol ne s'écarte guère des limites de la probabilité, et les œuvres d'imagination qu'il produit ont encore quelque chose de possible.

« Nous ignorons absolument — dit M. Hubert — ce que veulent ou peuvent signifier et sur quoi sont fondées ces expressions d'extravagante^ d'aftsurdCy de fabuletise y d'incroyable^ appliquées aux relations de la chronique... Quant à nous, pour dire la vérité — en mettant de côté certains traits qui touchent plus ou moins au caractère de mirade et de vision , qui sont dans le sentiment de la tradition catholique et populaire et tels qu'on en rencontre d'ailleurs dans beaucoup d'historiens du moyen âge que personne n'a songé à regarder comme entièrement fabuleux — nous n'avons pas

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rencontré dans la chronique un seul fait qui , en soi-même ou relativement à ceux qui le suivent ou le précèdent, puisse être traité d'absurde, de merveilleux ou d'extravagant. Que Ton suppose ces récils inventés par un More ou un chrétien, il faut bien avouer que jamais on n'employa moins d'imagination et d'invention , ou que jamais on n'usa d'autant d'artitice, d'invention et d'imagination pour produire une histoire fausse et mensongère, et l'on doit reconnaître que l'auteur montre dans ce qu'il rapporte autant de bonne foi qu'aucun autre historien de son temps. Et, qu'on le remarque bien, ce caractère de vérité historique nous ne le rencontrons pas autant dans les bonnes que dans les mauvaises qualités de cette relation , que dans la confusion , les contradictions , le défaut. de conséquence et de continuité logique qui sauten; aux yeux, que certainement personne n'aurait pris la peine d'inventer et que jamais on n'a inventé de celte manière ni à ce degré. Laissons à nos adversaires le soin de concilier toutes ces invraisemblances, beaucoup plus grandes, à notre avis, que celles qu'offre la chronique, et hâtons-nous d'ajouter que nous sommes très-loin de vouloir conclure que tout ce qui est raconté avec cette simplicité et cette probabilité intrinsèque puisse être pris pour vérité historicité. Ce que nous nions c'est que l'on doive placer la chronique au rang d'oeuvres notoirement .et évidemment de pure invention, de contes tout à fait imaginaires, qu'ils soient mores ou chrétiens ^ >

^ Chronica del famoto cavalier o Cid Ruydiex Catnpeador

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Il me semble que ces paroles définissent assez exactement Taspect de la Chronique du Gid , mélange de faits réels et de faits con trouvés, racontés sous les apparences de la réalité. Je ne tenterai pas une analyse qui pourrait fatiguer le lecteur plus encore que moi-même. Je n'essaierai pas de dégager les faits qui peuvent être véritables de ceux qui semblent apocryphes : ce serait recommencer à peu près la notice que j'ai donnée sur Rodrigue. Je me contenterai d'indiquer quels sont les épisodes principaux que l'on peut regarder comme imaginaires et qui figurent dans la chronique. Tel est la mort du comte de Gormaz ; telle est l'expédition de Rodrigue contre la France, sa victoire sur le comte de Savoie; tels sont d'autres faits d'armes du même genre ; tels sont encore le mariage des tilles du Cid et des infants de Carrion, l'infâme trahison de ces derniers , la manière dont Rodrigue obtient justice, la rencontre d'un lépreux dont le Campeador prend le plus grand soin et qui n'est autre que saint Lazare. Celte légende indique déjà une tendance à faire du héros un bienheureux, tendance qui est plus marquée encore dans la légende du juif. Tous les ans on fêtait, dans l'église deSan-Pedro de Cardena, la mémoire de Rodrigue. On retirait de la tombe le corps embaumé du guerrier et on le plaçait en évidence, le buste entouré d'un manteau , la main sur une épée. Un juif pénétra dans l'église dans un moment où elle était

€fm una iniroduccion, por D V» A, Hubcr, •— Introduceion, p. LVU, ei LYllI.

déserte , il se mit à contempler les restes de Rodrigue : c C'est donc là , se dit-il, le corps de ce Cid Ruy Diaz dont on assure que personne n*a jamais touché la barbe ; je vais la lui prendre à présent et je verrai ce qui en adviendra. » Il étendit la main, mais avant qu'elle n'atteignit la barbe vénérable , le squelette fit un mouvement et tira à demi son épée du fourreau. Le pauvre juif tomba évanoui et le miracle qu'il avait provoqué le convertit au christianisme.

De tous ces épisodes celui qui a rendu le Cid populaire en France c'est son duel avec le comte de Gormaz et son mariage avec Chimène. Je vais prendre dans la chronique la germe de la tragédie de Guillen de Castro et de la tragédie de Corneille:

a ...Et ce Rodrigue y allant par la Castille, se prit de querelle avec le comte don Gomez, seigneur de Gormaz; et ils combattirent ensemble^ et Rodrigue tua le comte. Sur ces entrefaites, les Mores vinrent parcourir la Castille, et ils étaient très-puissants, car là étaient cinq rois mores. Ils passèrent près de Burgos; ils passèrent à Hontes de Dca, Carrion , Tilforada, SaA-Domingo de la Calçada , Logrono , Najara et dans tout ce pays , et ils enmenaient une grande quantité de captifs et de captives, de juments, de troupeaux et tout espèce de choses, et eux venant avec tout ce butin, Rodrigue de Bivar appela tous les hommes de sa terre, attaqua les Mores à Montes de Oca, les combattit, les mit en fuite et les vainquit, et prit tous les rois et s'empara de tout le butin qu'ils emportaient. Et ils s'en vint vers sa mère et il enmenait les rois avec lui. Et il partagea très-bien tout ce qu'il avait pris dans la bataille avec les autres chevaliers et ceux qui avaient été avec lui, tant les Mores prisonniers que

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les autres gains qu'ils avaient fait, en sorte que tous partirent très-joyeux et bien payés et le vantant beaucoup et se louant de lui et de sa manière d'agir. Et lui, quand il arriva près de sa mère avec grand honneur, il remercia beaucoup Dieu de la grâce qu'il lui avait faite» et dit qu'il ne tenait pas pour bon de garder les rois prisonniers, mais qu'il tenait pour bon qu'ils s'en fussent dans leurs terres* Et il les délivra en ordonnant qu'ils s'en allassent^ et eux le remercièrent de la grande grâce qu'il leur faisait. Et ils s'en retournèrent dans leurs terres en le bénissant autant qu'ils pouvaient et louant la merci et la courtoisie qu'il leur avait faites , et ils s'en furent dans leurs terres et lui envoyèrent aussitôt des tributs et se reconnurent pour ses vassaux. Le roi allant pacifiant son royaume dans le pays de Léon , il lui arriva la nouvelle du succès que Rodrigue de Bivar avait eu sur les Mores, et sur ces entrefaites vint devant le roi Chimène Gomez , fille du comte don Gomez de Gormaz, et elle plia les genoux devant lui et lui dit : Seigneur , je suis la fille du comte don Gomez et Rodrigue de Bivar tua le comte mon père, et je suis la plus jeune de trois filles qu'il a laissées. Et, seigneur, je viens vous demander merci, que vous me donniez pour mari Rodrigue de Bivar , ce dont je me tiendrai pour bien mariée et pour très-honorée : car je suis sûre que sa fortune sera en plus grand état que celle d'aucun homme de votre seigneurie. En cela je tiendrai, seigneur, que vous me faites grande grâce , et vous, seigneur, vous devez le faire ^ parce que c'est le service de Dieu et parce que je pardonne à Rodrigue de bon cœur. £t le roi trouva bon de lui octroyer sa demande et fit aussitôt écrire à Rodrigue de Bivar des lettres dans lesquelles il le priait et lui ordonnait qu'il vînt incontinen à Palencia pour causer avec lui de choses qui étaien très au service de Dieu ^ dans son intérêt et dans son lionneur*

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