CHAPITRE II. — CHRONIQUE DU CID
Rodrigue de Bivar , quand il vit les lettres du roi son seigneur, se recuit beaucoup et dit aux messagers qu'il voulait accomplir la volonté du roi et se rendre à son ordre. Et Rodrigue s'apprêta bien et promptement et il prit avec lui beaucoup de ses chevaliers et de ses parents et de ses amis , et beaucoup d'armes nouvelles ; et il arriva à Palenéia , près du roi , avec deux cents pairs de lances, et le roi sortit et le reçut très-bien, et lui fit beaucoup d'honneur et cela irrita beaucoup tous les comtes. Et quand le roi eut trouvé- bon de lui parler, il lui dit comment dona Ghimène Gomez, fille du comte don Gomez de Gormaz, celle dont il avait tué le père» était venue le demander pour mari et comment elle lui pardonnait la mort de son père. Il le pria de trouver bon de se marier avec elle et qu'il lui ferait pour cela toutes sortes de bien et de grâces. Et quand Rodrigue de Bivar entendit cela, cela lui plut beaucoup et il dit au roi qu'il ferait à sa volonté, ainsi qu'en toute autre chose qu'il lui ordonnerait. Et le roi le remercia beaucoup et il envoya chercher l'évéque de Palencia et ils firent leurs serments, et l'on dressa un acte comme le veut la loi *... »
Et voilà le point de départ du Cid chevaleresque et amoureux I
Ces détails sur la Chronique de Ruy Diaz ont, ce nous semble, servi de transition entre la vérité et la fiction, et nous ont tout naturellement conduit à l'œuvré antique que l'on connaît sous le titre de Poème du Cid et qui, comme M. Dozy l'a fait remarquer, devrait plutôt être appelée : Chanson du Cid '.
1 Chronica, p. 10> y itg,
3 En parlant de celle œuvre, je la désigaerai i&dltféreminenr par ces deux dénominations,
IiE VOSMS DV CID i.
On ne peut pas douter que FEspagne n'ait eu, comme la France, des chansons de geste. L'existence de ces poèmes est prouvée par diverses allusions de la Chronique générale. Elle parle d'une chanson de geste sur Bernard del Carpio. « E al-gunos dicen en stis Cantares de gesta que fue este donBemardo, etc.. Quelques-uns disent dans leurs chansons de geste que ce don Bernard fut... » Ailleurs elle dit encore : « Non lo sabemos por cierto sinon quanto oîmos dezir a los juglares en $m cantares de gesta.., j> Alfonse X, dans les Sicte PartidaSf défend aux chevaliers de se faire réciter
i Toute cette partie de mon livre était écrite depuis longtemps quand a paru la traduction complète du Poème du Cid, par M. Daouis-Hinard , traduction que les lecteurs, qui voudront con* naître à fond celte œuvre antique, liront avec intérêt.
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autre chose que des chansons de geste ou des récits de faits d'armes... « Que los juglares non dixiesen uni ellos cantares sinon de gesta o que fablasen de fecha d' armas. >
Aujourd'hui la connaissance de la littérature romane est assez répandue pour qu'il soit inutile de s'étendre beaucoup sur la nature de la chanson de geste. Nous n'en spromes plus au temps où l'on déclarait la fameuse chanson de Roland perdue parce que l'on s'imaginait qu'elle ne devait se composer que de quelques couplets. De courts détails suffiront donc pour rappeler à nos lecteurs ce qu'ils ont déjà su.
Chez- les peuples où la lecture, l'écriture, étaient des sciences inconnues , les chants furent le seul moyen de populariser les souvenirs. Tacite dit que les Germains célébraient leurs dieux dans des vers antiques qui étaient toute leur histoire. Il ajoute qu'ils avaient encore un autre chant^ appelé Bardit^ par lequel ils s'animaient au combat. Mais ce chant était moins une suite de paroles que le cri du courage : « Nec iam voces iUœ quam virtutis concentus videntur ^ » Ce sont sans doute ces cris sauvages qui devinrent la chanson de geste et qui de leur appellation firent, dans la Gaule comme chez les peuples du nord, donner le nom de bardes à des poètes dont le caractère était réputé sacré.
On connaît deux couplets d'un chant latin qui fut composé sur la victoire que Clotaire II remporta, en 623, sur les Saxons* D'après le témoignage
« D9 Gcr, //.
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d'Egînhard, Charlemagne fit recueillir les poèmes barbares e*t antiques dans lesquels avaient été célébrées les actions et les guerres des anciens rois.
La chanson de geste , dont le gerrae se retrouve ^ si loin dans le passé, se développa, en France, au douzième siècle. Elle devint alors un récit en vers de dix ou douze syllabes, disposés en tirades monoriraes. Les guerres des grands vassaux entre eux et quelquefois contre leurs suzerains furent les sujets de ce poème qui,* d'abord assez court pour être chanté dans une marche militaire ou à Tinstant du combat, s'accrut plus tard au point de prendre les dimensions d'une épopée. Ce développement ne fit pas perdre à la chanson de geste son caractère belliqueux, et, ne pouvant plus en redire la totalité , on en récita des branches. La chanson de Roland , qui n'a que dix-huit cents vers dans le texte publié par M. F. Michel, en a plus de dix mille dans une autre rédaction *.
C'est un fragment de cette chanson que Tailleter chanta avant la bataille d'Hastings, où Guillaume changea son surnom de Bâtard contre celui de Conquérant. Taillefer rappelle encore les bardes du nord dont on ne reconnaît plus guère les héritiers dans les trouvères et les jongleurs.^ Ces deux noms désignaient primitivement deux états différents qui souvent se confondirent pour tomber dans un même discrédit. Le trouvère, comme son
* Chanta hittoriquee français, par Leroux de Lincyi 1. 1| p. X.
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nom l'indique y était celui qui inventait^ qui trouvait, le poète ; le jongleur était celui qti chantait les œuvres des trouvères et qui joignait à ce talent le métier de baladin , d'escamoteur. Un poème anglo- normand du treizième siècle, le Dit du * Jongleur de Ely \ ofTre une série de jeux de mots débités par un jongleur, jeux de mots dans le genre de ceux qu'au dix -septième siècle on nommait turlupinades , et dont une scène du Pédant joué, de Cyrano de Bergerac, offre un assez plaisant spécimen.
Les trouvères et les jongleurs, on l'a déjà vu, ne furent pas inconnus à l'Espagne ; on trouve dans son ancienne littérature mille traces de leur existence, et sans doute le Cid dut être un des premiers héros qu'ils célébrèrent. Nous laisserons à ce sujet la parole à M. Huber : c II ne serait pas facile, dit-il^ de rencontrer une existence, une physionomie historique qui offrit à^ l'imagination et à la tradition populaire autant d'éléments, autant de points d'appui et pour ainsi dire autant de tentations irrésistibles que le Cid , soit que nous le considérions comme champion invincible de la nationalité politique et religieuse, soit que nous voyions en lui le vassal loyal dans la bonne et la mauvaise fortune, dans l'exil et jusque dans la rébellion contre son roi , soit qu'on le considère comme le fléau des grands seigneurs haïs et craints du peuple et entouré de ces rumeurs d'illégitimité et de bassesse d'origine que répandaient parfois ses ennemis
^ Môme ouvrage, t. L pé XXVl«