POÈME DU CID
et qui devaient le rendre plus sympathique aux masses. Il serait presque inutile de démontrer par des preuves que , durant sa vie ou peu de temps après sa mort, le Cid fut célébré dans des traditions populaires. Ni l'analogie générale , ni les faits notoires , ni les lois qui résultent de la nature des choses ne permettent de douter que ces traditions, dès leur origine, s'exprimèrent non-seulement en relations prosaïques, mais aussi sous une forme poétique, et principalement dans ce genre de poésie que l'on appelle populaire, pour le distinguer de la poésie plus artificielle dans laquelle les idées, les sentiments cherchent à s'exprimer et dont la culture appartient aux classes plus élevées de la société. Nous n'omettrons pas un témoignage très-décisif et intéressant à divers points de vue, qui prouve que dès le commencement du douzième siècle , c'est-à-dire peu d'années après la mort du Cid , on chantait déjà ses exploits en Castille '. »
M, Huber cite ensuite quelques vers que l'on a souvent reproduits et que nous transcrirons aussi. Ils sont extraits d'un poème* latin sur la prise d'Alméria par AlfonseVII, en 1147. L'auteur de cette œuvre barbare, qui a été publiée par Sandoval, faisait, à ce qu'il paraît, lui-même partie de cette expédition. Il nomme, parmi les chevaliers qui assistaient au siège d'Alméria , Alvar Rodriguez, petit-fils d'Alvar Fanez , l'un des compagnons du
* Chron. del Cid, p. XIX.
i7l CHAPITRE m.
Campcador, et à cette occasion il rappelle et ce dernier et le Cid lui-même *.
Cognitus et omnibus est avus Alvarus, arx probitatis
Née minus bostibus extilit impiis urbs bonilatis.
Audio sic dici, quod est Alvarus ille Fanici ;
Hismaelitarum gentes domuit, nec earura
Oppida vel turres potuerunt stare fortes.
Fortia frangebat ; sic fortis ille premebat.
Tempore Roldani si tertius Alvarus esset
Post Oliverum, fateor sine crimine rerum,
Sub juga francorum fuerat gens Agarenorum ,
Nec socii cbari iacuissent morte perempti ;
Nuilaque sub cœlo melior fuit hasta sereno.
Ipse Rodericus, mio Cid semper vocatus
De quo cantatur, quod ab bostibus haud superatur
Qui domuit Maures, comités domuit quoque nostros;
Hune extoUebat, se laude minore ferebat
Sed fateor virum, quod tollet nulla dierum
Meo Cidi primus fuit, Alvarus atque secundus ;
Morte Roderici Yalentia plangit amici
Nec valuit Christi famulus ea (eam ?) plus retinere.
On voit-, d'après cette citation, qu'en H47, une cinquantaine d'années après la mort de Rodrigue, il existait des chants sur ce héros toujours appelé mon Cid , qui ne fut jamais vaincu , qui dompta les Mores, qui triompha des comtes espagnols et après la mort duquel les chrétiens ne purent pas conserver Valence.
Ces chants se sont perdus , mais l'Espagne possède néanmoins une chanson de geste bien réelle.
^ M. Dozy. Recherches, elc, p. 608*
POÈME DU GID. 173
C'est cette cbansôn que Sanchez a publiée sous le titre trop solennel de Poème du Cid^ et qui paraît être le plus ancien monument de la littérature castillane. L'auteur inconnu de cette antique production a deux fois indiqué fort clairement ce qu'était son œuvre. Il en termine ainsi la première partie :
Aqui conpieza la gesta del mio Cid el de Bi?ar. Et il dit à la fin de la seconde :
Las copias deste cantar aquis'van acabando.
C'est donc bien une chanson de geste que nous avons sous les yeux ^ .
i On trouve dans Tandenne littératare castillane trop de traces de notre influence pour ne pas voir encore ici nne imitation de la France dn moyen âge. M. E. Barret a publié un iotéressaot opuscule sur les analogies qui existent enlre la chanson du Cid et celle de Roland, et, quoique nous n'apercevions pas toutes les ressem* blances qu'il signale, il rapproche certains détails qui ne sont certainement pas sans rapport. Mais même en admeltant que ce soient Ik des rencontres dues au hasard, des rencontres qu'on s'explique aisément quand on pense au fond assez modique d'idées qui était en circulation au moyen âge, on est frappé par une réelle similitude de ton , d'inspiration , par un effet d'ensemble qui n'est pas sans identité. Il n'y aurait du reste rien d'impossible à ce que la chanson du Cid n'eût pris celle de Roland pour modèle, et nous croyons qoe cela aurait pu avoir lieu sans l'intervenlion du midi, sans qu'il soit besoin de supposer une rédaction provençale de la geste de Roncevaux. M. Barret, qui ne me parait pas tenir assez de compte de l'action exercée par la France du nord, pourrait, je le sais, étayer son opinion de celle deM.Dozy, qui dit dans une note : u Quant à la poésie française, je sui3 porté à croire qu'elle était entièrement
On a beaucoup discuté sur sa dale. Sancbez la publia sur un manuscrit portant un millésime qui, suivant lui, peut être MCCXLV ouMCCCXLV (4207 ou 4307), Mais M. de Gayagos, qui a examiné soigneusement ce manuscrit , déclare que la date est bien 1345. « Quelque curieux, dit-il, effaça l'un desC afin de donner à l'œuvre une plus grande apparence d'antiquité. Si, comme on l'a dit, la lettre effacée eût été un e (et) la rature n'eût pas été aussi grande*. > Quoiqu'il en soit le manuscrit n'est pas le texte original du poème, les mots le escribiô qui le terminent paraissent indiquer l'œuvre d'un copiste et non l'œuvre du poète qui , suivant l'usage du temps, aurait employé sans doute le verbe faire au lieu du verbe écrire. Il est certain que le style du poème semble beaucoup plus ancien que celui de Gonzalo de Berceo qui vivait vers 4220; aussi Sancbez conjecture qu'il dut être composé au milieu du douzième siècle. Des savants de diverses nations ont partagé cette opinion , tels sont entre autres Marina, Capmany, M. Huber et M. F. Wolf.
inconnue en CasUHe et mèn^e en Aragon. * n Nous avons trouvé tant de preuves du contraire que nous oserons ne pas être de c^ avis. Nous avons déjà indiqué quelques-unes de ces preuves, nous aurons encore à en citer d'autres. On ne peut vouloir prétendre que toutes les œuvres frauj^aises dont on retrouve des traces en Espagde soient arrivées dans ce pays par des textes provençaux. S'il en était ainsi, on eu retrouverait quelques-uns : tous n'auraient pu se perdre. La chanson de Roland, protégée par un nom célèbre» a pu y tout aussi bien cl mieux même que les antiques productions que uous avons citées, arriver à TËspagne et y arriver directemenU i Uiit. de la LiU. esp., 1. 1, p. 496.
* Recherches, etc., p. 6tl.