POÈME DU CID
M. Maguin pense que le poème du Çid est formé de trois chansons de geste distinctes mais probablement écrites par le même auteur et ne dépassant pas la deuxième moitié du douzième siècle *. M. Dozy penche pour Tannée 1207. M. José Amador delosRios dit dans une note de ses savantes études sur les juifs : « Sans prétendre que notre opinion soit décisive, nous croyons que le poème (du Cid) a bien pu être écrit par quelq"es*uns de ses serviteurs les plus familiers. Cette conjecture à laquelle donne quelque consistance Tesprit qui règne dans toute l'œuvre, semble se corroborer encore si Ton remarque que toujours au nom de Cid est ajouté le pronom possessif mon , chose qui n'a pas lieu pour les autres personnages et qu'on ne voit répétée dans aucun poème de l'époque. Le mot Cid signifie seigneur, de sorte que chaque fois que Ton dit mon Cid cela équivaut à mon seigneur. Il semble naturel que celui qui appelle toujours son seigneur le seigneur de Bivar ait été son vassal. A cela on répondra que le poème fut écrit un demi-siècle après la mort du Cid et qu'il ne peut, par conséquent, être l'œuvre de ses familiers ou de ses serviteurs. Les pages du Cid ne devaient pas être âgés, ils devaient au contraire être trèsjeunes , ce n'est donc pas une supposition aventurée que de penser que l'un d'eux put écrire le poème quarante ans après la mort de son maître. * »
* Revue de$ Deux^Mondès, août 1847. De la Chevalerie en Espatftie.
> E»ludio8 historicos politicoê y lilerarios êobre los Jadioê de Espafia por don José Amador de los Riot^ p. 237.
176 CHAnTRB Ul.
Il me semble que Ton peut d'abord opposer à cette assertion une objection produite par la langue même dans laquelle est écrit le Poème du Cid. Si cette langue est beaucoup plus vieille que celle de Gonzalo de Berceo , elle parait beaucoup plus moderne que l'idiome qui a servi à la traduction de la charte d'Avila, traduction qui fut faite en 1155. Citons, comme preuve, quelques mots de cette pièce : < Estos sutU los Foros que den el rey D. AlonsoMd Abilies cuando la poblau par foro sancti Farandi et otargo lo Emperador em primo per solar prender i solido a la reu et ij denarios a lo saion e cada ano un solido en censo per lo solar, . . »
On peut, à la vérité, expliquer l'apparence plus antique ou plus moderne qu'offrent les premières traces de la langue espagnole, en considérant dans quels lieux ces manifestations se sont produites, car l'idiome était moins formé dans telle province que dans telle autre, et pouvait, par cette raison, avoir un certain aspect de vétusté. Si l'on explique de cette manière l'apparence d'antériorité que la langue de la charte d'Avila paraît avoir à l'égard du poème du Cid, il y a un autre argument à opposer à l'opinion de M. de los Rios. Si réellement le poème du Cid avait été écrit par un des serviteurs de Ruy Diaz, cette^œuvre ne serait pas si fréquemment en désaccord avec ce qui semble être la vérité. Pour ruiner cette objection , il faudrait pouvoir établir que le récit de la chanson de geste est réellement de l'histoire et, par conséquent, que le récit retrouvé par Risco, et dont des documents
POÈME DU GID. 177
de nature diverse prouvent l'authenticité, n'est, au contraire, qu'un tissu de fictions ou d'inexactitudes?
M. Huber, dans son introduction à la Chronique du Cid, se fait deux questions qui ne manquent pas d'intérêt. Il demande * si le Poème du Cid a été, comme une espèce de mosaïque, composé de l'agrégation de plusieurs romances antiques, ou si, au contraire, le texte de cette œuvre forme un tout compacte et homogène. La première supposition ne serait pas sans exemple; pour ne citer qu'une production fameuse : ce fut ainsi que se forma le célèbre poème des Niebelungen. M. Huber ne veut pas , du reste , se prononcer sur ce point ; mais il fait remarquer que parmi les romances antiques du Cid, un seul, celui qui commence par ce vers :
Très corles arraara el rey ,
correspond plus ou moins 'avec le récit du poème — du vers 2984 au vers 3169 — mais offre tant de différences essentielles qu'on ne peut le regarder comme un des matériaux de la chanson de geste*. Quant au grand nombre de romances que Ton fabriqua avec les chroniques, à partir du seizième siècle , il n'y a évidemment pas à s'en occuper, puisqu'ils ne peuvent avoir aucune connexion immédiate avec le poème ^.
iP. XL.
> Hist. de la LitU e«p., 1. 1, p. ^96.
^ M. de Gayaogos afait remarquer ane circonstanct que Sanchei
La seconde question que s'est faite M. Huber est celle-ci : Y a-t-il quelque relation immédiate entre la chanson du Cid et la chronique publiée par Risco? A celte demande il répond par la négative. Quoique le sujet soit le même dans les deux œuvres , on ne retrouve pas dans les détails ces analogies frappantes qui seules peuvent établir de véritables rapports , et prouver que Tune procède de l'autre. Les passages dans lesquels le poème et la chronique diffèrent entièrement sont d'ailleurs assez nombreux. Ainsi, dans le poème, le comte de Barcelone n'est, qu'une fois prisonnier du. Cid; il l'est deux fois dans la chronique. Dans le poème, la prise de Murviedro précède celle de Valence, dans l'histoire elle lui est postérieure ; il n'est pas question dans le poème du secours que les Almoravides apportent aux habitants de Valence; enfln, les aventures relatives au mariage des filles du Cid et des infants de Carrion et bien d'autres faits encore appartiennent à la chanson de geste *.
11 faut donc voir , dans le Cid de cetle dernière œuvre, non le Cid de l'histoire , mais le Cid de la tradition. On ne doit du reste pas s'étonner que si, peu de temps après sa mort, le Campeador ait été ainsi transformé. Ces altérations rapides étaient
a passé sous sîleDce : c'est qae la chanson da Cid présente un certain nombre de divisions commençant par des majascoles. Il pensa d'abord que ces majuscules pouvaient indiquer le commencement de romances ; mais, en examinant atlentivement ce point , il se convainquit que ces divisions tout k fait arbitraires devaient être le fait du copiste.
i P. XLII^XLIII.
POÉBIE DU CID. 179
fréquentes au moyen âge et même dans des siècles plus civilisés que Tépoque de Ruy Diaz. Ainsi on trouve, dans une chronique anonyme de Lorraine, des détails sur Jeanne d'Arc qui diffèrent en beaucoup de points de l'histoire. La Jeanne d'Arc de la chronique qui fut écrite quarante-six ans seulement après la mort de la Pucelle est celle de la tradition populaire ' . Le récit du vieil annaliste doit être le résumé de ce que, en Lorraine, pensaient les contemporains de Jeanne ; ils ne savaient pas même trop comment elle était morte. L'imagination du peuple, frappée par la célébrité de l'héroïne, avait suppléé aux notions incomplètes que l'on avait sur elle, et à défaut d'une histoire avait fait un roman. C'est presque toujours ainsi qu'agit le peuple quand il est ému par la renommée d'un être extraordinaire : il crée des épisodes fabuleux qui lui paraissent dignes de ce personnage de prédilection. Un mot maintenant sur la langue et le rhylhme du poème du Gid. La langue — j'en ai déjà parlé ailleurs — rude , imparfaite dans ses formes, indécise dans ses constructions , se privant des particules qui donnent tant de grâce et de force aux idiomes modernes % dérivait tout nouvellement du latin. Elle en corrompait les mots à sa manière ou elle les acceptait sous la forme que leur donnaient la langue d'oil et la langue d'oc \ Le
* Revue de Metz (année 18^3). Tradition sur la vie de la Pucelle d^Orléans, par le baron d'Haart; t, II, p. 272. « Ticknor, Hist., etc., t. I^ p. 21. *
3 L'influence de la langue d'oil me parait, dans le poème du Cid, plus marquée peut-être que celle de la langue d'oc, Certes, oa
rhylhme se compose de vers d'une extrême irrégularité ; on y remarque des vers de huit et des vers de vingt syllabes, des vers qui tantôt, comme dans nos anciens poèmes, offrent des séries de rimes pareilles, qui tantôt ne présentent que de faibles assonnances, qui d'autrefois enfin se terminent par un son seul de son espèce. C'est un rhythme réellement barbare qui peut cependant avoir eu son modèle dans les vers rimes de quinze syllabes employés quelquefois au moyen âge et par exemple dans une pièce sur une victoire remportée par les Pisans en 1088 :
Inclylorum Pisanorum scripturus bistoriam ,* Antiquorum romanorum renovo memoriam ; Nam extendit modo Pisa laudem admirabiiem , Quam olim recepit Roma vincendo Gartaginem<, etc.
y retrouve beaucoup de [mots [qui apparlieunent k l'idiome des troubadours, mais ces mots appartenaient aussi à la langue des trouvères, et ce qui pourrait donner à penser qu'ils lai ont été fournis par cette langue^ c'est qu'elle lui en a donné d'autres qui ne se trouvent pas dans le provençal. Voici quelques-uns des mots que, plus ou moins altérés, on rencontre dans les deux langues de la France: Solas, quilar, ardiment (hardiesse), plaza, endurar, ocasion, gonel, luen, bamax, atender, me» ter, orne, cuita, departicion {départiment en provençal, dépar-^ tie en français). En voici d'autres qu'offre encore le poème du Cid et que, nous le croyons, possédait seulement le roman du nord: wo^fcr (maugre) , nuef (neuf), eclegia (eglegie), prison {preiso en provençal), peliçon (pelisson en vieux français, p^lissa en langue d'oc), aguardar (guarder), poridad (dans le sens de secret), fonta (honte). On remarque encore dans le poèm.e du Cid cet impératif : fed (faites) au lieu de hazed. ^ Poésies populaires latines, par £d, de Méril, p. 2^0.
POÊHE DU €fD. 18)
Les irrégiîlarilés rhylhmîques du Poème du Ci'd ont fait douter à M. Dozy que ce poème ait pu être calqué sur les chansons de gesle françaises ou provençales ; pourtant des traces certaines d'imitalion le prouvent, ce sont nos chansons de geste qu'a voulu copier le poète du Cid et Ton peut expliquer les défectuosités de la mesure par le peu de soin que les vieux auteurs espagnols apportaient à l'observer. Juan Lorenzo parle comme d'un grand mérite de faire des vers à syllabes comptées (a sillabas ountadas). L'auteur du Poème du Cid a fort bien pu s'inspirer des chansons de geste françaises , tout en conservant les libertés de la versification espagnole.
Le Poème du Cid, tel que nous le possédons» contient 3744 vers. Il manque au manuscrit qu'a fait imprimer Sanchez et qui est le seul que l'on connaisse, quelques pages au commencement et un feuillet vers le milieu. Le début de l'œuvre étant perdu, le lecteur se trouve subitement en face du Cid partant pour un exil qu'il saura rendre si glorieux. L'auteur nous montre Rodrigue regardant sa demeure dévastée et pleurant. Au moyen âge, comme l'a remarqué Sismondi, on n'a jamais fait consister le courage à ne pas répandre des larmes. Après avoir contemplé les portes ouvertes et sans cadenas , les perchoirs de la fauconnerie privés d'oiseaux, le Cid soupira et dit : < Sois béni, Seigneur Père, qui es au ciel 1 » Puis il s'éloigna à cheval et entra à Burgos à la tête de soixante lances. En sortant de Bivar, U avait une corneille
i«t CHAPlTBfi ItL
à droite ; il en avait une à gaacbe en entrant à Burgos \
c Tous les habitants sont aux fenêtres, pleurant de leurs yeux , tant ils ont de douleur ; tous disent : Dieu I quel bon vassal, s*il avait eu un bon seigneur t Mais personne n'osait l'accueillir , tant le roi Alfonse avait une grande colère. Avant la nuit était arrivée à Burgos une missive de lui fortement scellée. Le roi défendait à qui que ce fut de donner asile au Gid , et par vraie parole faisait savoir à quiconque le ferait qu'il perdrait ses biens, plus les yeux de la tète et même son corps et son âme. Grande peine avaient les chrétiens ; se cachant de mon Gid , ils n'osaient rien lui dire. Le Campeador se dirigea vers sa maison ; quand il arriva devant la porte^ il la trouva bien fermée, par crainte du roi Alfonse qui l'avait ainsi ordonné, en sorte que s'il ne la brisait personne ne la lui ouvrirait. Les gens de mon Gid appelaient à haute voix ; ceux de dedans ne voulaient pas leur rendre une parole. Mon Gid piqua des deux et s'approcha de la porte. Il tira son pied de l*étrier, et du pied donna un coup dans l'huis qui ne s'ouvrit pas , car il était bien clos. Une petite fille de neuf ans se montra alors : Gampeador, dans une heure bonne vous avez ceint Tépée. Le roi a défendu de vous recevoir. Avant la nuit est arrivée de lui une missive fortement scellée; nous n'oserions vous ouvrir ni vous recevoir pour rien au monde. Si nous le faisions, nous perdrions
« On a déjk vu qoe le Cid croyait k l'ornilhomaocie. Cette préteDdoe science, qui remonte à la pins baole anliqoité, fot coodananée par Bloîse. Dans Escliyle, Promélbée se vante d'avoir inventé ce mode de divination. V. à ce sujet Hiit. des Speclre$ et Appariiioni par Le Loyer, p. 566 ^ et ane note dans laquelle H. Dozy montre combien les Espagnols croyaient à ce moyen d'angnrer. Reeherehen sur l'Histoire politique et littéraire de l^Espagne, p. 493,
t^oéMË DtJ 01b. isS
nos biens, nos maisons et les yeux de notre tête. Cid) à* notre malheur vous ne gagneriez rien. Mais que le Créateur et tout ses saints vous protègent. La jeune fille dit cela et s'en retourna à sa maison '. 3>
Cette scène si simplement écrite me paraît véritablement belle et touchante, et je ne crois pas qu'un poète moins abrupt que l'écrivain inconnu pourrait arriver à produire un plus grand effet.
Rùy Diaz, voyant que le roi était implacable, traversa Burgos. Arrivé à Sainte-Marie, il mit pied à terre, s'agenouilla et pria du fond de son cœur, puis il sauta en selle et alla camper sur les bords de l'Ârlanzon; il le fallait bien puisque personne ne voulait le recevoir. Le roi avait même défendu de lui vendre des vivres. Ponrlant Martin Antolinez pourvut abondamment Ruy Diaz et ses hommes de pain et de vin. Martin Antolinez dit au Cid:
€ Campeador, dans une heure bonne vous êtes né s. Cette nuit préparons-nous au départ et mettons-nous en chemin de grand matin, car je serai accusé pour le service que je vous ai rendu, je serai pris en haine par le roi don Alfonse. Mais si je reste avec vous sain et sauf, il faudra bien que plus tard le roi m'ait pour ami. Quant à ce que je laisse, je n'en fais pas plus de cas que d'une figue '. j>
i Vers 18 et soiv.
> Celte phrase, qai apparaît à cbaqae instant dans le Poème du Cid , se 4rouTe aussi plusieurs fois dans dos Chansons de Gesle^ L*aateQr de Parise la Duchesse s'écrie en parlant de Guillaume de Losanne :
Beneoiie soit Toure quo il fa cngearez ! On lit encore le même vers dans Guy de Bourgogne, p. tfl* 5 Ver» 7i,
(si (iiiÂPiTRE Ht.
Le Cid entendit avec joie ces paroles et regretta de ne pouvoir donner une paie double à Atitolinez, mais il n'avait plus ni or ni argent. Il lui en fallait cependant pour solder ses hommes. Il fit part à Antolinez d'une idée qui lui venait :
tf Je veux, lui dit-il, prendre deux coffres et les rem* plir de cailloux, pour qu'ils soient bien pesants, ils seront couverts de cuir et fermés soigneusement , le cuir sera or et rouge, les clous seront dorés. Vous irez chez Rachel et Vidas, à Burgos, vous leur direz que je n'ai pu m'arrêter à cause de la colère du roi, qu'il m'est im-* possible d'emporter mon trésor avec moi à cause de son poids, que je désire le mettre en gage et quils le fassent emporter la nuit pour que personne ne le voie \ »
Après avoir parlé de cet expédient digne de Gusman d'Alfarache , Sismondi ajoute : « Cette ( tromperie, la seule que se soit permise le héros ( espagnol en était à peine une, puisque sa pa- « rôle était sur ce sable et valait seule un trésor. « En eflfet, le premier fruit des dépouilles des « Maures servit à racheter le sable mis en gage. » Ce n'est pas du tout ce que dit le poète. Les romances racontent bien que le Cid s'acquitta de sa dette, mais fort tardivement, environ quatorze ans après l'emprunt; quant au poème, il laisse la restitution dans le doute. Le vieil aulcur prête, au sujet de cette tromperie, une sorte de scrupule i Ruy Diaz; il lui fait dire ces paroles : <r Dieu et tous les saints le voient je ne puis fairo. autre chose
« Vers 88,
POÈME DU CID. i8S(
et je le fais malgré moi. » La réprobation «^est plus indiquée dans le roman relatif au même épisode : « 0 nécessité infâme, à combien d'hommes d'honneur tujais violence et qui pour sortir de toi font mille choses mal faites !» On se rappelle encore en Espagne celte anecdote plus honorable pour Rachel et Vidas que pour le Cid ; et Ton voit encore dans la cathédrale de Burgos un des deux fameux coffres.
Rachel et Vidas confiants dans la parole du Cid, lui prêtèrent sans difficulté six cents marcs d'argent, et Antolinez réussit en outre à obtenir pour lui-même un présent de trente marcs. S'étant ainsi procuré dés fonds , le Cid se mit en route pour le monastère de San-Pedro de Cardena où était sa femme dofia Chimène et ses filles Sol et Elvire, Il arriva au monastère au chant du coq; Tabbé don Sancho récitait les matines. Chimène, accompagnée de cinq dames d'honneur, était aussi dans l'église où elle priait Dieu et saint Pierre pour soti mari. Le Cid fut reçu avec bien de la joie par l'abbé don Sancho qui lui offrit l'hospitalité dans son couvent. Ruy Diaz lui remit de l'argent pour payer les vivres dont il avait besoin ; il y ajouta deux cent marcs pour l'entretien de sa femme et de ses enfants, demandant au bon abbé de les garder sous sa protection et promettant que pour un marc dépensé en leur faveur, il en donnerait cinq au couvent.
« Voilà dona Chimène qui arrive .avec ses filles. Les dames les conduisent. Devant le Campeador dona
m cuÂPiTRE m.
Ghimène- plia les deux genoux. Elle pleurait de ses yeux et voulait lui baiser les mains : ^ Mercy, Caropeador> dans une bonne heure vous êtes né; par de méchants intrigants de cette terre vous êtes banni. Mercy, Cid, barbe accomplie s n^e voici devant vous moi et vos filles, ce sont des enfants de bien peu d'années ; avec elles sont mes femmes de qui je suis servie. Je vois que vous êtes au départ et quoique vivant nous devons nous séparer. Donnez-nous vos conseils par amour pour sainte Marie. Le Cid porta ses mains dans sa barbe touffue , il prit ses filles dans ses bras et les serra contre son cœur, car il les aimait beaucoup. Il pleura fortement de ses yeux et soupira : « Dona Chimène, ma femme accomplie je vous aime comme mon àme. Vous le voyez, bien qu'en vie, nous allons nous séparer. Je m'éloignerai, vous resterez ici. Plaise à Dieu et à sainte Marie qu'un jour je marie mes filles moi-même; que je vive quelques jours de bonheur, et vous femme honorée, que vous soyez servie par moi >. >
Martin Anlolinez , qui avait quitté le Cid après lui avoir promis de le rejoindre, arriva à San- Pedro de Cardeiia à la lête de cent quinze cavaliers. Le Cid alla à leur rencontre et leur dit qu'il souhai* tait, avant de mourir, pouvoir faire quelque bien à
1 Nos vieux poèmes parlent plusieurs fois avec une espèce d'admiration respectueuse des barbes de leurs héros :
Car li roys Gordabas i la barbe florie
{Chevalier au Cygne , verg 3049.) Saps que ti manda Karles ab la barba floria.
(Pier^-BroM^ ciU daru le Chevalier au GvffUtf, p. 120.) Et le dus Naimes respond qui ot le poil fiori.
{Gui de Bourgogne, p. 87.) Volenliers, dit Doon. par ma barlie flourie.
{Gaufireii, p. 7.)
î Vers 2C2.
POÈME DU GID. 187
des gens qui avaient quitté pour lui leurs propriétés et leurs maisons, et pouvoir leur rendre h double de ce qu'ils avaient perdu. Six jours c'étaient déjà passés sur les neuf que le roi permettait au Cid de passer en Castille , il fallait se préparer au départ.
< Mon Cid et sa femme vont à l'église. Dona Chimène s'agenouille sur les degrés du maître-autel priant Dieu aussi bien qu'elle le sait, pour qu'il préserve de tout mal mon Cid Campeadon... Âpres la messe dite on sortit de l'église, les chevaux étaient harnachés. Le Cid embrassait Chimène, Chimène baisait les mains de Cid, pleurant de ses yeux que l'on ne savait que faire. Lui se retournait vers ses petites filles et les regardait : — Je vous recommande à Dieu mes filles et à ma femme et au Père spirituel , à présent nous allons partir, Dieu saura nous aider. Pleurant de leurs yeux que jamais vous n'avez rien vu de tel, ils se séparent les uns des autres, comme l'ongle se sépare de la chair. Et il s'en va regardant derrière lui*. »
Le poète raconte ensuite minutieusement le voyage du Cid qui , chemin faisant, est rejoint par beaucoup d'hommes d'armes. Un songe , dans lequel l'ange Gabriel lui apparut, inspira un peu de confiance à l'illustre proscrit. Au moment de quitter les états d'Âlfonse, il passa sa petite armée en revue ; il compta huit cents lances et un bon nombre de piétons. Le Cid entra à leur tête dans le pays des Mores. Il y signala son arrivée par une victoire qui lui valut un butin considérable. Dieu
4 Vers 327.
« Vers 367.
continua à lui être favorable dans plusieurs combats, et, se dirigeant du côté de Catalayut, il s'empara du fort château d'Alcocer. A-cette nouvelle es Mores envoyèrent demander des secours au roi de Valence et vinrent assiéger le Cid. Craignant de manquer de vivres, le Cid proposa à ses gens d'attaquer les Arabes. Les chrétiens, quoique bien inférieurs en nombre, acceptèrent cette offre avec enthousiasme. Ruy Diaz confia sa bannière à Pero Bermuez, en lui recommandant de ne pas se porter en avant sans son ordre.
. c Ils ouvrent les portes ; ils se précipitent dehors. Les sentinelles des Mores les aperçoivent et se replient sur l'armée. Quel émoi chez les Mores ! Ils courent prendre leurs armes. Au roulement des tambours la terre semble se fendre. Vous auriez vu les Mores s'armer et se réunir. Ils ont, de leur côté, deux étendards principaux. Ils forment deux troupes de fantassins. Qui pourrait les compter? Leurs troupes se meuvent en avant; elles s'avancent pour combattre mon Cid et ses hommes : a Soldats, restez à vos places , que nul ne bouge sans mon ordre! » Mais Pero Bermuez ne peut rester immobile. Il soulève la bannière et s'élance. « Dieu vous protège, brave Cid Campeador; je vais mettre votre étendard au milieu des ennemis. Nous verrons comment ceux qui le doivent le sauront défendre ! » Le Cid s*écrie : « Ne le faites pas, par charité I » Pero Bermuez répond: « Il ne restera point là ! > Il éperoae son cheval et se précipite dans le bataillon le plus épais. Les Mores Tentourent pour s'emparer de sa bannière. Ils lui portent dé grands coups, mais ne peuvent le blesser. Le Cid s'écrie : « Secourez-le, par charité ! » Ils serrent leurs écus sur leurs poitrines ; ils abaissent leurs lances ornées de penons ;
PO£MË DU GID. iS9
ils S6 courbent sur leurs selles ; ils se jettent vaillamment sur leurs ennemis. A grands cfis appelle celui qui nacquit dans une heure bonne : a Frappez , chevaliers , frappez au nom de Dieu ! Je suis Ruy Diaz, le Cid Campeador de Bivar. » Tous tombent sur la troupe où est Pero Bermuez. II y a là trois cents lances ; toutes sont ornées de bander rolles. Chacune de chaque coup tue un More, et en se retournant en tue encore autant. Que vous auriez vu là de lances frapper et se relever, de boucliers percés, de cuirasses bosselées et, trouées. Que vous auriez vu de penons blancs devenus rouges dans le sang , de qbevaux galoper sans cavaliers i. Les Mores crient : <r Mahomet ! :» les chrétiens : € Saint Jaques ! ^ En un petit espace tombent morts mille trois cents Arabes >. »
Celle description de combat, chaude et vraiment entraînante dans les vieux vers espagnols, est suivie des noms des principaux guerriers et de détails un peu minutieux sur leurs exploits. Presque toutes les descriptions de batailles de nos chansons de geste offrent aussi des longueurs de ce genre. Le poêle célèbre ensuite l'immense tutin fait par les
1 M. Barret a rapproché de ce passage des vers de la Chanson de Roland qui offrent les mêmes images. (Du Poème du Cid dans ses analogies fivec la Chanson de Roland), On pourrait emprunter à nos Chansons de Geste beaucoup de descriptions analogues* Citons la peinture suivante que nous offre 6Vy de Bourgogne»
La oissiez grant hnili à Testonr commencier \ Quant les lances sont fraites , traient les brans d'acier,
\ La véissies le jor tel estour commencier
Tant bras et tante espaulle et itant han> pier L'un niort desore l'autre verser et Irebuchicr Et foir par ces chants tant aufcrrant desticr Les règnes traînant qui ercnt estraicr, etc.
» Vers 701.
i90 CHAPITRE IIL
chrétiens. Le Cid, pour sa part, eut trois cents chevaux. Il appela Minaya, son bras droit, et le chargea d'aller faire part de sa victoire au roi Alfonse , et de lui conduire trente coursiers harnachés. Il lui remit aussi une bourse pleine et le chargea de payer mille messes à Sainte-Marie de Burgos et de disposer du reste en faveur de sa femme et de ses filles. Minaya alla remplir son message. Le roi sourit en voyant les beaux chevaux et demanda qui les lui envoyait.
€ Mon Cid Ruy Diaz qui dans une heure bonne a ceint répée, répondit Minaya, a vaincu deux rois mores dans une journée. Seigneur, le buiin est immense. Â vous, roi honoré, il envoie ce présent. Il vous baise les pieds et les mains, et vous prie de l'avoir en merci *. Le roi dit : — Il est bien tôt: un banni ne peut ainsi, au bout de trois semaines, rentrer en grâce près de son seigneur; mais puisque cela vient des Mores, j'accepte ce présent et apprends avec plaisir ce qu'a fait le Cid. :»
Le roi ajouta qu'il pardonnait à Minaya et qu'il permettait à tous ceux qui le voudraient d'aller combattre sous la bannière de Ruy Diaz. Au bout de trois semaines le Cid vit revenir Minaya qui lui amenait encore deux cents cavaliers et une foule de piétons. Le Cid avait rendu Alcocer aux Mores, moyennant trois mille marcs d'argent. Il pouvait payer généreusement ses troupes qui s'augmentaient de jour en jour. La nouvelle de tant de gloire et de profits excita Tenvie de Raymond III, comte
» VtMs 87U.
POÈME DU CID. igt
de Barcelone. Il devint pour le Cid un nouvel ennemi, fut vaincu et fait prisonnier par le Campeador. Dans sa douleur, Raymond refusait de prendre aucune nourriture ; mais Ruy Diaziui annonça qu'il le rendait à la liberté. Cette victoire apporta encore un immense butin au Cid ; ce fut sur le comte de Barcelone qu'il conquit la Colada^ célèbre épée qui valait plus de mille marcs d'argent. Les triomphes de Ruy Diaz allèrent toujours croissant: des villes, des bourgs^ des châteaux tombèrent en son pouvoir, et enfin il s'empara de Valence après un long siège :
« Quand mon Cid entra à Valence, ceux qui étaient des piétons devinrent des cavaliers. Qui pourrait compter For et Targent qu'ils trouvèrent : tous étaient riches. Mon Cid don Rodrigue eut le cinquième dans la prise ; il eut en argent trente mille marcs d'argent pour sa part ; ce qu'il eut en outre, qui pourrait le compter?... Le Cid passa en revue ses troupes, c Grâce â Dieu et à sainte Marie, sa Mère, dit-il à Minaya, nous avons plus de monde avec nous que lorsque nous quittâmes la maison de Bivar ! ' i»
Le Cid chargea ensuite Minaya d'aller de nouveau vers le roi Alphonse, de lui offrir un présent de cent chevaux et de lui demander la permission de faire venir près de lui sa femme et ses filles. Le Cid envoya aussi mille marcs d'argent à l'abbé de San-Pedro de Cardena , et , dans son zèle pour la foi, établit pour évêque à Valence le bon prêtre don Jérôme : ce qui fut une grande joie pour les
« Vers 1221— i277.
m CHAPITRE III.
chrétiens. Lorsque Minaya arriva à la résidence da roi , don Alfonse sortait de l'église où il était allé ouïr la roesse :
« Voilà Minaya Âlvar Fanez qui arrive ; il plia les genoux
devant tout le peuple et aux pieds du roi Alfonse il tomba
avec grande Iristesse ; il lui baisa la main et lui parla ainsi:
c Merci , Seigneur Alfonse , pour l'amour du Créateur !
Mon Ci(i vainqueur vous baise les mains, les pieds et les
mains comme à son bon seigneur, et il vous prie de loi
accordée merci. Vous l'avez banni de votre terre ; il n'a
pas votre faveur. Quoiqu'en pays étranger, il a fait de
belles choses. Il a pris Xerica, Ondra, Almenar , la forte
place de Murviedro, Cebolla, Casteion, Pena Castiella qui
est une roche redoutable. Maintenant il est seigneur de
Valence ; il y a mis un évèqùe ; il a gagné cinq grandes
bataille^ ; immenses sont les profits que Dieu lui a donnés.
En voici les preuves ; je vous dis la vérité : Voilà cent
beaux chevaux , bons coureurs ; ils sont garnis de leurs
selles et de leurs brides. Le Cid vous baise les mains et
vous les présente. Il se reconnaît pour votre vassal et
vous lient pour son seigneur, i Le roi leva sa droite
et sesi«;na à la nouvelle des grands butins qu'avait faits le
Campeador. < Saint Isidore me soit en aide ! Je me
réjouis de ce qu'a fait le Campeador ; j'accepte ces che*
vaux qu'il m'envoie en don. » Ce qui plut au roi déplut
à Garci Ordonez : < Il semblerait que dans le pays des
Mores il n'y a plus un homme vivant quand on voit le
Campeador faire ainsi à sa guise >. i>
Minaya parla ensuite du Jésir que le Cid avait de revoir sa femme et ses tilles. Don Alfonse le permit et dit qu'il ferait même donner une escorte
i Vers 132S.
MU
POÈME DU X;iD. 108
d'honneur à Cbimène. Il ajouta qu'il accordait au Cid toutes les terres qu'il avait conquises. Minaya alla accomplir la fin de son message. Il se rendit à San Pedro de Cardefla ; annonça à Chimène et à ses filles qu'il était chargé de les conduire près de Ruy Diaz, et remit au bon abbé Sancho la somme qui lui était destinée. Minaya acheta ensuite pour Chimène, ses filles et leurs femmes, les plus beaux ornements qu'il put trouver à Burgos, des palefrois et des mules. Voilà que tout à coup, comme il allait partir, Rachel et Vidas vinrent se jeter à ses genoux pour se plaindre du tort qui leur avait été fait. Minaya promit de s'entretenir de cette affaire avec le Cid , et les assura que le service qu'ils avaient rendu serait reconnu. Il n'est plus davantage question des pauvres juifs, mais on peut s'étonner que, après tant de fructueuses victoires, Rodrigue n'ait pas songé plutôt à acquitter ses dettes. En effet, les événements que j'ai racontés ont rempli plusieurs années. C'est un poin'. qu'il est bon d'indiquer, car la rapidité de l'analyse pourrait faire supposer qu'il ne s'est agi que d'un court laps de temps. Le bon abbé don Sancho vit avec bien des regrets partir Chimène et ses filles dont le poète raconte minutieusement le voyage. Elles arrivèrent à Valence, où elles furent reçues avec solennité. Le Cid alla au-devant d'elles , monté sur le fameux Babieca, son cheval favori. C'est la première fois, du reste, que ce cheval est cité dans le poème. La joie du Gampeador et db sa familte est vivement décrite :
« Écoutez ce que dit celui qui naquit dans une heure prospère : < Vous^ chère et honorée femme et mes deux
49i CHAPITRE III.
filles, mon cœur et mon âme entrez avec moi à Valence, dans cet héritage que j*ai gagné pour vous. La mère et les filles lui baisèrent Us mains, puis tous entrèrent avec grand honneur dans Valence , et le Cid les conduisit à TAlcazar '. »
Mais le Cid ne devait pas vivre longtemps en paix. Yucef , roi de Maroc, a rassemblé une puissante armée, il débarque en Espagne et vient assiéger Valence. En voyant du haut de TAIcazar les troupes africaines, Chimène et ses enfants, qui sont devenues de jeunes filles pendant le long exil de leur père, ressentent une grande terreur. Rodrigue les tranquillise, ce sont de nouvelles richesses qui lui arrivent , c'est le présent de. bienvenue de Chimène, c'est la dot de Sol et d'Elvire. Le Cid se détermine à fondre sur ses ennemis. Après avoir entendu la messe et reçu avec ses gens l'absolution de l'évêque Jérôme, il monte sur Babieca et se précipite sur les Africains. Il y a là un terrible combat; le Cid est vainqueur encore une fois. Il rentre à Valence où il est reçu avec bonheur par sa femme et ses filles. Le gain de cette journée est énorme et le poêle l'énumère complaisamment. Rodrigue envoie de nouveau une ambassade et des cadeaux au roi Alfonse. Ce n'est pas sans admiration que le prince écoute le récit d'une si brillante victoire et il témoigne la plus grande estime pour rilluslre guerrier. En voyant le roi rendre ainsi sa faveur au Cid, deux jeunes gens de la cour, les infants de Carrion, don Diego et don Ferrando, se dirent qu'ils
« Vers 1022.