POEME BU CID
ne pouvaient trouver de meilleurs partis que 1^ filles du héros et parlèrent de leurs projets au roi. Don Alfonse lui-même en entretint Minaya et Pero Bermuez, les envoyés du Cid, et les engagea à faire connaître à ce dernier les espérances des infants de Carrion. Diego et Ferrando passaient pour fort orgueilleux et leur demande fut peu agréable à Rodrigue; il ne crut pas cependant devoir re pousser des gendres qui étaient appuyés par le roi, et bientôt une entrevue dans laquelle le Cid fui comblé d'honneur eut Ueu entre ce dernier et don Alfonse ; le mariage fut décidé et célébré peu de temps après. — Ici le vieux poète avertit ses lecteurs qu'il va mettre fin à cette partie de sa chanson et leur souhaite la protection de Dieu et de tous les saints *.
La dernière partie du poème est presque entièrement remplie par l'épisode des infants de Carrion, qui renferme de très-beaux détails et qui offrirait plus d'intérêt s'il était moins longuement raconté. Don Diego et don Ferrando n'étaient pas dignes d'épouser les filles du Cid ; ils donnèrent une triste idée de leur courage en s'enfuyant devant un . lion que le Cid faisait élever et qui s'était échappé de sa cage. Le Campëador, qui faisait sa sieste, brusquement réveillé, marcha vers le farouche animal, le fascina de son regard, le saisit par le cou et le remit dans ses chaînes. Peu après, la lâcheté des infants apparut de nouveau dans une guerre contre les Mores , guerre où le Cid acquit une
1 Vers 2280.
190 CHAPITRE ni.
gloire nouvelle en iuanl le roi Bucar et en lui en-» levant Tizon, épée non moins fameuse que Colada. En butte au mépris des compagnons d'armes de leur beau-père, les infanis témoignèrent le désir de retourner à Carrion, et ils obtinrent du Cid la per* mission d'y emmener leurs femmes. Celui-ci, quoique consentant à ce départ avec répugnance, combla ses gendres de ses bontés; outre des richesses considérables il leur donna Tizon et Colada, Les infants ne s'étaient mariés que par avarice, ils haïssaient le glorieux sang du Cid ; ils s'étaient imaginés que le lion devant lequel ils avaient fui n'avait été lâché que pour éprouver leur fermeté; ils étaient humiliés, ils voulaient se venger et ne plus vivre avec les témoins de leur lâcheté. Arrivés dans un bois , les perfides infants dépouillent Sol et Elvire de leurs vêtements, attachent les malheureuses à des arbres et les abandonnent après les avoir meurtries de coups. Fêlez Munoz, neveu du Cid, trouve ses cousines dans cette affreuse position et comme mortes, il les ramène à leur père. Le Cid , songeant que s'il a été insulté le roi Ta encore été davantage car c'est lui qui a marié Sol et Elvire, demande à Alfonse de le mettre en présence des coupables. Alfonse réurlit les cortès à Tolède. Le cinquième jour arrive Rodrigue précédé d'Alvar Fanez. Le roi monte à cheval et vient à la rencontre du Campeador et lui fait le plus honorable accueil. Le roi expose ainsi aux cortès le motif de leur réunion * :
< Vers 5140.
POÈME DU CID. i07
a Ecoutez, chevalier et que Dieu vous protège. Depuis que je suis roi je n'ai jamais réuni que deux eortès, Tune à Burgos l'autre à Carrion. Aujourd'hui je tiens cette troisième assemblée à Tolède par amour pour mon Cid, qui est né en une heure bonne, pour qu'il obtienne justice des infants de Carrion. Us lui ont fait grand tort, nous le savons tous. Que soient juges le comte don Ânrich et le comte don Rémond et vous autres comtes , qui n'êtes d^aucun parti; prêtez toute votre attention car vous êtes capable de voir où est le bon droit, car je ne veux rien d'injuste. Soyons de part et d'autre en paix aujourd'hui. Je le jure par saint Isidore, celui qui quittera cette réunion sera banni du royaume et perdra mon affection. Je serai du côté de celui qui a le bon droit. A présent parle, mon Cid Campeador, nous saurons ce que répondront les infants de Carrion. > Mon Cid baisa la main du roi et se leva : c Je vous remercie comme mon roi et mon seigneur de ce que vous avez réuni ces certes pour moi. Je demande ceci aux infants de Carrion: pour mes fiUes qu'ils ont abandonnées , je n'ai pas de déshonneur car vous les avez mciriées, roi^ et vous saurez ce que vous avez à faire; mais quand ils emmenèrent mes filles de Valence-la-Grande , je les aimais de cœur et d'ànie et je leur donnais mes deux épées Tizon et Colada. Je les avais gagnées en baron, je les leur avais données pour qu'ils s'honorassent avec elles et vous servissent. Quand ils laissèrent mes filles dans le bois de chêne, ils ne voulurent plus m'être rien et perdirent mon amour; qu'ils me rendent mes épées puisqu'ils ne sont plus mes gendres, i
Les juges trouvèrent la demande juste et déclarèrent que les épées devaient être remises au Cid.
c II reçut les épées, baisa les mains du roi et retourna au banc qu'il avait quitté. Il tient les épées dans 9es
198 CHAPITRE m.
muiis et les regwrde ; on ne peat les avoir changées car le Cid les connaît bien. Tout son corps est joyeux ; il sourit, il lève la main et la porte à sa barbe : c Par cette barbe que personne n'a coupée , elles iront venger dona Elvire et dona Sol. d II appela son neveu par son nom, tendit le bras et lui donna l'épée Tizon : € Prends-la, neveu, elle gagne à changer de mattre. > Et à Martin Antolinez, le brave habitant de Burgos^ tendant le bras il donna l'épée Colada : c Martin Antolinez, mon preux vassal, prends Colada, je Tai gagnée d'un bon seigneur, du comte don Remond Berengel, de Barcelone-la-Grande. ii vous la donne pour que vous en ayez grand soin. Si vous combattez avec celle-là , vous aurez grand renom et grand prix. ) Il lui baisa la main et prit l'épée. Alors se leva mon Cid le Campeador: c Grâce au Créateur et à vous, roi seigneur, je suis payé à présent de mes épées Colada et Tizon. J'ai une autre demande à faire aux infants : quand ils emmenèrent mes filles de Valence , je leur donnais en or et en argent trois mille marcs. Ils acceptèrent ce don. Qu'ils me rendent mon bien puisqu'ils ne sont plus mes gendres K »
Les infants, après s'être concertés, cédèrent encore sur ce point , espérant qu'ainsi se termineraient les exigences du Cid, et dans les certes même ils remirent à Rodrigue la valeur des sommes qu'ils avaient reçues de lui ; ils lui donnèrent des chevaux, des mules, des épées; alors le Campeador reprit la parole et ce fut pour demander à venger par les armes Toutrage qui lui avait été fait.
De vives discussions s'élèvent entre le Cid et le comte don Garcia, son ennemi, le même dont il a
i Vers ^i88.
POÉHE DU CiD. 199
déjà été parlé ailleurs ; enfin le champ clos est accordé. Le neveu du Cid, Pero Bermudez, doit combattre Ferran Gonzalez ; Martin Anlolinez se présente contre le second infant. Mais le nombre des combattants s'accroît encore par l'arrivée d'Azur Gonzalez, parent des infants. •Celui-ci entra aux certes le manteau traînant et le visage empourpré, caril venait de déjeuner; il s'écria : «( Barons, a-t-on jamais rien vu de si mauvais, qui nons donnera des nouvelles du Cid de Bivar? Est-il allé à Riodovirna pour y mettre ses moulins en mouvement et prendre des moutures comme il a coutume de le faire? Etait-ce à lui à s'allier à ceux de Carrion! * » Ces paroles sont vivement relevées par Muno Gustios, qui provoque l'insolent. Trois combats sont donc décidés. Tout à coup deux étrangers s'avancent vers le roi: Tun est Oiarra, infant de Navarre ; l'autre Yenego Ximenez, infant d'Aragon; ils viennent demander les filles du Cid pour en faire deux reines- Le Cid y consent avec l'agrément du roi. Quant à l'autre réparation qu'attend le Campeador elle doit avoir lieu le lendemain ; mais les infants trouvent des prétextes pour faire ajourner le duel à trois semaines. Le Cid repart pour Valence après avoir adressé des encouragements à ses champions: « Pourquoi nous dites-vous cela? lui répond Antolinez. Nous avons pris le défi et vous pourrez entendre parler de morts mais non de vaincus', jt
4 Vers 5585.
2 Vers 5u59.
SOO CHAPITRE lU. •
Enfin arrive le jour où s'ouvre la lice , el ce jour amène la défaîle des perfides infants. Les préparatifs du combat et le combat lui-même sont décrits avec beaucoup de mouvement et d'énergie. Celte description, on peut la préférer aux descriptions analogues de TArioste et du Tasse; elle est moins pompeuse , elle est plus réelle que celle des deux poètes italiens. C'est un épisode rendu avec une grande exactitude et une grande vérité , et le vieil auteur espagnol a su varier avec bonheur les détails des trois duels qu'il raconte.
En apprenant la victoire de ses champions le Cid rend grâce à Dieu ; à présent ses filles sont vengées et sans déshonneur il peut les marier.
€ Leurs premiers maris étaient de grands seigneurs , les seconds sont meilleurs encore , et le second mariage leur donne plus de gloire que le premier. Voyez quel honneur pour celui qui naquit dans une heure favorable, quand ses Biles sont souveraines de Navarre et d*Aragon ! A présent les rois d'Espagne sont ses parents et tout sera honneur pour celui qui est né dans une heure bonne. Il est sorti de ce siècle le jour de la Pentecôte. Qu'il obtienne pardon du Christ Puissions -nous l'obtenir aussi. Ce sont là les nouvelles de mon Cid le Campeador. Ici s'achève ce récit. Dieu donne le paradis à celui qui écrivit ce livre. Amon. Per Abbal (abbé) l'écrivit au mois de mai en Tan mil et CC...XLY ansi. >
Telle est la donnée du poème ou plutôt de la chanson du Cid. Cette œuvre antique fut sans doute inspirée par nos chansons de geste françaises; mais
Vers 5731. .
POEME DO Clb. âOi
si par sa forme, par quelques détails elle rappelle des influences étrangères , elle est restée espagnole par le caractère de son personnage principal et elle est un des livres les plus curieux que puisse citer Tancienne littérature castillane. La chanson du Cid a longtemps été dédaignée , partageant le sort de toutes les productions du moyen âge. Sisraondi, M.Villemain, M. Viardot ont été chez nous les premiers qui lui aient rendu justice. En Allemagne Clarus Ta vengée des mépris de Bouterwek. Chroniq'iie rimée, telle est Tépilhète qui a souvent été accolée au titre du Poème du Cid. Chronique rimée soit. Cette désignation dénigrante explique pourtant une partie de Tattrait qu'olTre la vieille chanson de geste. C'est un accent de vérité et de bonne foi qui y règne du commencement à la fin ; qui finit par subjuguer, par faire accepter comme authentique le récit d'événements la plupart imaginaires. Les courses de Rodrigue sont souvent racontées étapes par étapes ; les lieux où il passe la nuit sont scrupuleusement indiqués; on rapporte ses paroles comme si on les avait entendues. Le loyal serviteur du chevalier sans paour et sans reprouches , le fidèle écuyer qui nous a laissé une vie si animée de Bayard , n'avait pas pour son maître plus d'aflFeclion que le poète pour son Cid. Que de respect et d'amour dans ces mêmes phrases qui reviennent presque chaque fois que le héros est nommé; dans ces répétitions que Ton attend comme un refrain aimé et connu : celui qui est né dans une heure bonne , celui qui dans une heure bmne a ceint l'épée! El comme le guerrier castil-
ioi CHAPITRE m.
lan mérite toulc celte sympathie ! Nos personnages chevaleresques perdent de leur probabilité dans un réseau d'aventures impossibles, le Cid reste vrai, il reste homme mais grand homme. Le ro* man a si bien l'aspect de la réalité, qu'un savant espagnol a pu croire que le poème était l'œuvre d'un page même du Cid , qu'on adopterait volontiers cette hypothèse s'il y avait moins d'opposition entre des documents authentiques et le récit du poète. On peut du moins distinguer l'histoire à travers la légende. C'est une curieuse peinture du moyen âge que cette œuvre sans féerie , sans chevaliers errants, sans femmes dévergondées, avec son héros unique , avec ce Ruy Diaz , rude , éner* gique , chrétien fervent, mari fidèle , père tendre , vassal inébranlable , qui combat pour vivre, qui appelle gagner une bataille , gagner son pain. Sismondi a peint aésez heureusement un des effets que produit la lecture du Poème du Cid : a II est sans prétention, sans art, mais tout plein d'une nature supérieure; il caractérise pleinement les hommes de ce temps si différents du nôtre, il nous fait vivre avec eux et nous séduit d'autant plus que l'auteur ne se propose nullement de les peindre. Ils sont faits ainsi, et le poète nous les laisse voir tels, niais il ne nous les montre pas; il n'est point frappé des circonstances qui nous frappent , il ne suppose point que les mœurs de ces personnages soient différentes de celles des lecteurs, et la naïveté de la représentation en suppléant au taleal fait bien plus d'effet que lui *• »
^•j la au. du Midi de r Europe, l. III, p. U9,
POÈME DU cm. â03
Il me semble seulement que Sismondi ne tient pas assez compte du talent du poète, et il y a chez lui talent abrupt, mais talent. L'entrée du Cid dans Burgos, son départ de san Pedro de Gardena, ses adieux à Chimène, plusieurs batailles, la joie du Campeador lorsque Chimène arrive à Valence, la description des cortès, l'attitude de Rodrigue en face des infants de Carrion , le triple combat par lequel se termine le poème , sont des passages à citer et où la grandeur, l'intérêt des situations gagnent peut-être à l'extrême simplicité du style. Dans ces vers qui sont à peine des vers, qui manquent de mesure et souvent de rime et d'assonnances , qui sont écrits dans une langue qui n'est pas encore une langue, point d'antithèses, point d'hyperboles, point d'images, rien qui indique l'art , et pourtant on les lit avec entraînement, ces vieux vers incorrects-, on les lit plus volontiers qu'on ne lirait tous les poèmes réunis par Quintana qui parle si dédaigneusement du Poème du Cid.
XJL CHKOmQUE RIMEZ.
Nous avons dit que Ton a prêté au Cid des physionomies fort diverses. Dans le poème on a vu le Gid royaliste. Une chronique rimée le représente sous un autre aspect et offre un Gid féodal, un Gid qui devait faire bien accueillir par les seigneurs les jongleurs se présentant sous son patronage. G'est de cette œuvre que nous allons nous occuper. Elle n*a point de titre et nous la désignerons comme on Ta fait jusqu'ici sous le nom j de Chronique rimée. Indiquée par M. de Ochoa , elle a été publiée par M. F. Michel, par M. Wolf et plus • récemment par M. Augustin Duran. La date ^ui peut lui être assignée est un point sur lequel on n'est nullement d'accord. M. Ticknor, dans son Histoire delà Littérature espagnole y traite la Cronica rimada assez cavalièrement. Il ne s'en occupe que dans une note et parait Fattribuer au quinzième
HM CâAPItHË IV.
siècle. Après avoir dit quels détails nouveaux elle contient sur le Cid et combien elle altère ceux que Ton connaissait, il ajoute : « Tout cela est une ver- ) sion très-libre des antiques traditions du pays, faite
> à ce qu'il semble au quinzième siècle, à l'époque
> ou les romans de chevalerie commt^nçaient à
> être en vogue, et dans le but louable de donner
> au Cid une place parmi les héros de cette litté-
> rature. * »
M. Dozy allègue quelques faits qui paraîtraient démontrer que la chronique remonte plus loin dans le passé. Selon lui elle a été composée au commencement du treizième ou à la On du douzième siècle, mais depuis elle fut rajeunie par un copiste maladroit '.
* Hiit, de la LiUérature espagnole, U i, p. 26, noie i4.
s M. Dozy pense trouver l'iodicatioD de la date recalée qu'il prête k la chrooiqae dans les traits suivants. A plusieurs reprises le poète dit qu'eu Espagne il y a cinq rois. 11 n'en était pas ainsi à l'époque du Cid, mais il en était ainsi entre 1157 et 1220 ; il y avait alors les royaumes de Caslille, de Léon, de Navarre, de Portugal et d'Aragon. En remarquant que lorsqu'ils peignent le passé, les hommes du moyen âge décrivent toujours leur propre temps, M. Dozy croit que l'on peut placer l'existence du poète inconnu entre ces deux dates 1157 et 1220. En supprimant une ligne qui selon lui est hors de sa place, M. Dozy trouve qu'à l'époque oà fut écrite la Cronica rimada, Blonte Yrago était nommé comme ayant plus d'importance que Bénévent qui fut fondé pa»Fernand II , roi de Léon (1157 -- 1158) ; que par conséquent si Bénévent était alors dans on état d'infériorité, c'est que celte ville ne devait pas encore être fort éloignée de sa fondation. Cet argument que M. Dozy n'établit qu'en amputant hardiment la vieille chronique de deux lignes, et qui n'est pas exprimé avec la clarté habituelle à ce savant, ne vaut pas sa dernière indoction. H. Doiy Ure une IroUième présomption de l'anU^nité de la Chroniqtt^
M. Augustin Duran croit la Chronique rimée de la fin du quatorzième siècle ou du commencement du quinzième. Elle contredit l'esprit des documents connus sur le Cid ; toutefois quelques romances peuvent en avoir été tirées. Sauf certains passages
rimée, de ce qu'il y est dit que les filles du comlc de Gormas porlèrent le deuil eo noir, et de ce qu'un glossateur ajoute : u Alors ou n portail cela comme deuil, à présent on le porte comme signe de Il joie. i> Or, divers passages cités par M. Dozy peuvent faire supposer que Pépoque où le noir cessa d'être deuil, s'étendit de la seconde partie du douzième à la seconde partie du treizième siècle, et il pense que la glose appartient à celte dernière époque *, ï\ y a une observation que Ton pourrait encore ajouter à celles de BI. Dozy. Dans la Chronique rimée, le prince de Savoie est toujours nommé comte, el tel fut le titre que les princes de celte maison portèrent jusqu'à Amédée \IU, jusqu'en d'il?. On pourrail doue penser que si l'œuvre eût été écrite postérieurement à celte date, l'auteur, avec l'habitude que tes poètes du moyen âge avaient de reproduire ce qu'ils avaient sons les yeux, eût donné an prince de Savoie le titre de duc. Nous indiquons celle remarque sans y attacher toutefois grande importance.
M. Dozy ne réclame pas d'ailleurs une. même antiquité pour l'ensemble de la Chronique rimée, il pense que dans le tissu ordinaire de celte œuvre, lis$iu qui a été rapiccelé au quinzième siècle, se sont mêlés des chants plus aucieus. Il rappelle que dans la Chronique généi aie il est dit après le récit de l'expédition fabuleuse de Fernand I^c en France: (t Et pour celle raison les cantarea disent qu'il passa les ports d'Aspa en dépit des Français **, E per esto dixerun los cantares que pasava loa puertoa de Atpa a pesar de lus franceses. Or, les mêmes expressions se relrouveat dans la Chronique rimée qui reproduit sans doute un de ces cantares dont parle la Chronique générale»
* Recherches, elc, pages 624. 20, 31, 32, 33.
** Cilanl M. Dozy, i»ous conservons sa Iraduclion ; disons seulement que le mol puertos sij^niae ici défilé, gorge de montagne, ot que M. Dosy a employé le mol };or(« dans la mômo acception. Il s'agit d'une vallce des Pyrénées qui fe'^tcnd du sud au nord çt doit son nom au pvo d*As{»c.
plus anciens , qui sont sans doute des romances traditionnels intercalés, le style de la Chronique rimée parait à M. Duran celui du quinziènae siècle.
— Le Cid de la chronique représente les intérêts et les passsions des grands en hostilité avec la royauté. — Le Cid de la tradition, des chroniques en prose et du poème publié par Sanchez, est beaucoup plus conforme à celui de la chronique latine de Risco et du chant trouvé par M. du Méril.
— Si Ton compare la chronique et le poème et si Ton veut juger de leur date par Fart et la versiOcation, la première, dont la forme est bien plus défectueuse, paraîtra plus ancienne; mais si Ton ne tient compte que des expressions antiques on en trouvera davantage dans le poème. Cette apparence de vétusté, que la chronique doit à sa forme, peut n'être causée que par Tignorance et la grossièreté de l'auteur inconnu.
M. Duran n'affirme pas du reste que le poème soit antérieur à la chronique. La chronique peut avoir été rajeunie, mais si elle l'a été comment est-elle restée si barbare de forme? Dans sa rédaction actuelle, elle offre des vers qui, mêlés à des titres, à des notes, sont devenus de la prose, de la prose dont le copiste a maladroitement essayé de faire des vers, des romances ayant à peine perdu leur caractère primitif, les vestiges d'une œuvre aussi régulière que le pouvaient concevoir les poètes populaires, vestiges défigurés par un inhabile metteur en œuvre. — M. Duran regarde comme indubitable l'existence d'un même personnage transfiguré dans deux types, expressions
d*iatérêts opposés. Le Cid de la chronique est féo* dal. Le Cid des autres documents est monarchique^ dévot et démocratique. C'est ce Cid qui a prévalu comme type de l'esprit national. — Bien avant la chronique et les poèmes existèrent des chants populaires qui altérèrent les événements, firent de certains personnages des symboles d'idées, de vérités morales. Les héros perdirent dans ces chants leur réalité avant d'arriver à l'histoire et n'y arrivèrent plus que modifiés ou idéalisés par la tradition poétique '.
M. Wolf voit dans l'œuvre qui nous occupe « une chronique du Cid dans laquelle a été incorporée une vieille composition poétique postérieure au poème d'un demi-siècle au plus, faite dans la même manière mais encore plus rude *.
Mais abandonnons ces conjectures pour examiner l'œuvre même qui les a provoquées. Le début de cette œuvre prouve au plus haut point l'impéritie du copiste et explique les non-sens, les interpolations, les omissions que l'on ne cessera de rencontrer. Il est d'abord question, dans un morceau en prose, de Pelage dont on rappelle la mort, de sa fille mariée au comte don Suero de Casso. L'auteur inconnu de ce fragment raconte ensuite à sa manière la naissance et les premières aventures de Fernan Gonzalez. A ce lambeau de prose succèdent des vers, venus on ne sait de quelle source, dans lesquels on continue l'histoire de ce
1 Romancero gênerai, t. II, p. 647.
* Nouvelle revue enei^ehpédique. OcU i8S7> p. 192-107-205^
2i0 CHAPITRE IV.
personnage et où on lui donne pour arrière-petitfils lion Sancho Abarca qui en réalité parait avoir été roi d'Aragon, et qui n*eut rien de commua avec la Castille. Il est ensuite parlé dans ce morceau de la fondation de Tévêché de Palencia y des • \ lignages des bons castillans , de Laïn Calëo , de Fernand l^^. Ce n*est qu'au vers 280 que commence l'histoire duCid, dont précédemment ce compilateur a donné une généalogie empruntée sans doute à des documents difiérents de ceux dont il va maintenant se servir.
Le récit relatif au Cid débute par la querelle du comte de Gormaz et de Diego Laïnez :
* a Le comte de Gormaz fit tort à Diego Laynez. Il frappa
ses bergers et enleva son troupeau. Diego Laynez étant appelé vint à Bivar^ il envoya chercher ses frères et monta aussitôt à cheval. Ils se rendirent en hâte à Gormaz au soleil levant. Ils brûlèrent les faubourgs et brûlèrent le chemin de ronde. Ils emmènent les vassaux et tout ce qu'ils avaient ', ils emmènent les troupeaux autant qu'il y en a dans les champs, ils prennent pour déshonneur les lavandières qui sont à laver dans l'eau. Contre eux s'avança le comte avec cent cavaliers nobles appelant à grands cris le fils de Laïn Cal({i^o : m: Laisse mes lavandières, fils de l'akade citadin, car vous ne m'attendriez pas si nous étions autant les uns que les autres. » EchaufiTé par la colère, Ruy Laynez ', qui était seigneur
* Le texte dit tiene, il faut sans doote tienen,
s Ca ami non me atenderedes a tanlos por tanlos , por qaaoto el esta escalenlado.
M. Dozy Iraduil: a Voyant que Tautre 8*écbaoffatt Ruy Laynez, \e seigneur de Faro, s'écria... n M* de €irconrl> qui a ei(é plusieurs
de Faro, répondit : « Cent contre cent nous combattrons volontiers contre vous à un pouce de distance *. On convint du jour et de la place, on rendit des lavandières, des vassaux, mais on ne rendit pas les troupeaux, on les garda pour ce que le comte avait pris. Les neuf jours sont passés , ils montèrent à cheval. Rodrigue , fils de don Diego et petit-fils de Laïn Caloo , et petit-fils du comte Nuno Alvares de Amaya et arrière petit-fils du roi de Léon, avait douze ans , il n*en avait pas encore treize, il ne s'était pas encore vu à la bataille, mais le cœur lui en battait. Il se mit au nombre des cent guerriers que son père le voulut ou non. Les premiers coups sont entre lui et le comte don Gormaz. Les osts étaient en ligne et ils commencent à combattre. Rodrigue tua le comte qui ne put éviter la mort. Les cent se préparent à combattre. Contre eux marche Rodrigue qui ne leur laisse pas de loisir. Il s'empare de deux fils du comte, malgré leur résistance, Hernan Gomez et Âlfonso Gornez, et il les conduit à Bivar. Le comte avait trois filles , toutes à marier: Tune était Elvire Gomez, la seconde Aldonza Gomez, Tautre, la plus jeune, Chimène Gomez. Quand elles surent que leurs frères étaient prisonniers et que leur père était mort , elles se vêtirent d'étoffes noires et de longs voiles — alors on se mettait ainsi comme deuil, à présent comme signe de joie; — elles sortirent de Gormaz et s'en furent à Bivar. Don Diego les vit venir et sortit pour les recevoir : « D'où sont ces nonnes qui viennent pour me demander quelque chose? — Nous vous
passages de la Chronique rimée dans la Nouvelle Revue ency^^ clopédigue, reod ainsi ce vers:u Ruy Lainez qui était seigneur de Faro se retourna et lui dit tout échauffé... m L'obscurité du texte se prèle h Tune et à l'autre interprétation. La seconde me semble cependant plus naturelle, c'est du moins celle qui s'esl aussi offerte à moi.
' Cyenlo por cienlo vos seremos de buena miente e al pulgar.
le dirons seigneur, car nous n'avons pas de motifs pour le taire. Nous sommes les filles du comte don Gormaz et vous Tavez fait tuer. Vous avez pris nos frères et vous les retenez ici. Et nous sommes des femmes qui n^avons personne qui nous protège. » Don Diego dit ces paroles : c Gela n'est point ma faute ; demandez-les à Rodrigue, s'il veut vous les donner , je le promets par le Christ, je ne m*y oppose pas. a Rodrigue entendit cela et commença de parler, c Mal avez fait, seigneur, de nier la vérité ; je serai votre fils et le fils de ma mère i . Faites attention au monde , seigneur, par charité, les filles ne sont pas coupables de ee qu'a fait leur père. Rendez-leur leurs frères dont elles ont besoin. Il faut avoir des égards pour des femmes. » Alors don Diego dit : « Fils, faites-les mettre en liberté, o On relâche les frères, on les rend aux femmes. Quand ils se virent dehors et saufs, ils commencèrent à parler. « Donnons quinze jours de répit à Rodrigue et à son père, puis nous viendrons pendant la nuit brûler les maisons de Bivar. » Ghimena Gomez, la plus jeune, parla ainsi: < De la prudence, dit-elle, mes frères, de la prudence par charité. Je vais aller à Zamora me plaindre au roi Fernand et vous resterez en sûreté et il fera justice. > Ghimène monte à cheval , trois damoiselles la suivent et des écuyers la gardent. Elle arriva à Zamora où est la cour du roi, pleurant de ses yeux et demandant pitié, e: Roi, je suis une malheureuse femme, ayez compassion de moi. Toute petite je fus orpheline de la comtesse ma mère; le fils de Diego Laynez m'a fait beaucoup de mal, il a pris mes frères et tué mon père. Je viens me plaindre à vous qui êtes roi. Seigneur, par grâce, faites-moi justice. » Gela inquiéta le roi et il commença de parler, m En grand trouble sont mes états.
< Digne de voas et de ma mère.
CHRONIQUE EIMÉË. 213
La Castille pourra se soulever et si les Castillans se révoltent ils me feront beaucoup de tort. » Quand Chioiène Gormaz Tentendit elle alla lui baiser les mains, c Merci, dit-elle, seigneur, ne le prenez pas en mal ; je vous montrerai le moyen de calmer la Castille et tous les autres états. Donnez-moi pour mari Rodrigue qui a tué mon père. » Quand il ouït cela, le comte don Osorio , père nourricier du roi, prit le roi par les mains et le mena à part : a Seigneur, que vous semble de cette demande ? Elle doit vous plaire à cause de la puissance du père de Rodrigue. Envoyez chercher Rodrigue et son père. » On fait aussitôt des lettres et on les remet à un messager. Quand il arriva à Bivar, Don Diego se reposait. Le messager dit: a: Je vous salue, seigneur, et vous apporte de bonnes nouvelles. Le bon roi don Fernand m'envoie à votre sujet et pour votre fils. Yoilà ses lettres signées que je vous apporte, et si Dieu le veut Rodrigue sera promptement dans une haute position. i> Don Diego regarda les lettres et changea de couleur; il soupçonnait qu'à cause de la mort du comte le roi le voulait tuer, f Ecoutez-moi, mon fils, je me méfie de ces lettres et crains les faussetés qui sont les mauvaises coutumes des rois. Le roi que vous servez, servez-le sans déloyautés mais gardez -vous de lui comme d'un ennemi mortel. Mon fils, rendez-vous à Faro où est votre oncle Ruy Laynez, moi j'irai à la cour où est le bon roi , et si par aventure le roi me tue, vous et vos oncles vous pourrez me venger. ï> Alors Rodrigue répondit: a Cela ne sera pas, où vous passerez je passerai , quoique vous soyez mon père, je veux vous conseiller. Prener avec vous trois cents cavaliers et vous me les donnerez, seigneur,
1 Al rey que vos aervides servillo muy sin arte. M. Dozy a traduit : u Le roi qae vous servez je Tai servi moimême BaDs jamais le tromper, ti
tu CHAPiniE IV.
à l'entrée de Zaroora. d Don Diego répondit: «Alors partons. » Ils se mettent en chemin et arrivent à Zamora, à rentrée de la ville du côté où coule le Duero * ; les trois cent guerriers s'armèrent et Rodrigue aussi. Quand Rodrigue les vît armés il leur dit : a Ecoutez-moi, amis, parents et vassaux de mon père. Servez votre seigneur sans tromperie et sans trahison. Si vous voyez que l'aiguazil le veuille prendre, tuez l'alguazil ; que le roi ait un jour aussi noir que les autres. On ne pourrait vous accuser d'être traîtres^ parce que vous tueriez le roi, car nous ne sommes pas ses vassaux et Dieu ne le veuille ! Le roi serait bien plus traître s'il tuait mon père parce que j'ai tué mon ennemi en loyal combat , irrité contre la cour où est le bon roi don Fernand a.
Tous se disent que c'est bien là celui qui tua le comte hautain. Quand Rodrigue tournait les yeux, tous tremblaient , ils avaient une grande frayeur de lui. Don Diego Laynez vint baiser la main du roi. Quand Rodrigue vit cela, il ne voulut point la baiser s. Il portait une longue épée. Le roi fut très-effrayé et s'écria : a Emmenez ce possédé. * j» Rodrigue dit alors :
I Â la entrada de Çamorai al lado duero cay.
* Por yo malar mi enemigo eo buena lid en campo
Yrado coalra la corle e do esta el baeD rey don Fernando. M. Dozy dit de ces deax vers qu'il ne traduit pas: u Le premier vers est une explication assez fade de l'auteur de la Cronica. Le second ne présente pas un sens satisfaisant. » Ce qui est très-vrai, j'ai traduit mot à mot sauf un e, > Quando esto vio Hodrigo non le quiso bessar la mano Rodrigo finco los ynojos por le bessar la mano. (Quand cela vit Rodrigue ne lui voulut baiser la main. Rodrigue plia les genoux pour lui baiser la main.)
II y a ici une contradiction étrange. Sans doute entre ces deux vers — dont j*ai supprimé, le second — se trouvait un passage qui servait de transition entre le refus et le consentement de Rodrigue k un acle de re^^pect.
* £i8e peccado (ce péché.)
ClffiOmQOE RIMÉE.' Sitt
c J'aimerais mieux un clou ' que de vous voir mon seigneur* et que de me voir votre vassal. Je suis irrité d'avoir vu mon père vous baiser la main. > Le roi dit ces paroles au comte Osorio, son pè»e nourricier : a Amenez cette damoiselie , nous marierons cet orgueilleux. » Don Diego ne le croyait pas, tant il était surpris. La damoiselie parut, le comte la menait par la main. Elle leva les yeux et commença à regarder Rodrigue. Elle dit : c Seigneur, mille grâces, c'est là le comte que je demande. <r Alors on maria doîiaXimena Gormazavec Rodrigue le castillan. Rodrigue répondit trèsirrité contre le roi castillan : € Seigneur, vous m'avez marié plus de force que de gré, mais je promets au Christ que je ne vous baiserai pas la main et qu'on ne me verra pas avec elle (Chimène) ni en désert, ni en lieu habité jusqu'à ce que je sois vainqueur dans cinq grands combats. >
Nous avons traduit tout ce passage parce qu'il contient — quoique fort différents de ce que les a faits Corneille — les épisodes auxquels le Cid a dû sa popularité et parce qu'il offre tout à la fois les preuves les plus outrecuidantes de l'arrogance féodale. Il nous a semblé aussi que cette citation , mieux que toutes les observations, pouvait donner une idée de la Cronica rimada dont nous allons continuer l'analyse rapidefnenl.
. Le Cid commence bientôt à tenir son serment et bat les Mores en plusieurs rencontres. Il a ensuite .une entrevue avec le roi et insiste encore sur ce qu'il ne se regardait pas comme son vassal. Don Fernand demanda qu'il lui donnât le cinquième de son butin. Mais Rodrigue repoussa celle prétention
qoerria mm on davOé
S46 CHÂPIItŒ IV.
et rendit la liberté à un roi arabe. M. de Circourt rapproche cet épisode de la captivité du comte Raymond, telle qu'elle est contée dans le poème » et dont la Cronica a fort bien pu s'inspirer. En dépit de toutes ces insolences, don Fernand engagea Rodrigue à accepter, comme son champion, un défi du roi de Navarre. Au jour indiqué, lorsque, désespérant de le voir paraître, son père allait prendre sa place , Rodrigue arrive ; il revient d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle , pèlerinage pendant lequel il a rencontré le lépreux dont il est aussi question dans la chronique en prose. Le Cid , comme on le pense bien , triompha de son adversaire. Le prix de la victoire est Calahorra , qu'il conquiert pour le roi. Une lacune existe dans le manuscrit. L'auteur parle des exploits de Rodrigue contre les Mores qui envahissent les terres chrétiennes. Il raconte une nouvelle entrevue de Rodrigue et du roi. Le Cid dit à celui-ci qu'il ne le reconnaîtra pour suzerain que quand le prince se sera lui-même armé chevalier et nommé chevalier de Saint-Jacques. Le roi consent à exécuter la volonté de Rodrigue ; tous deux se mettent en chemin pour aller à Compostelle. Le Cid hvre un terrible combat à quatre rois mores; là périssent son père et trois de ses oncles , il les venge après avoir invoqué saint Jacques. Ici se trouve sans doute une interpolation. 11 faudrait, à ce qu'il semble, placer antérieurement ce que le poète dit des victoires que le Campeador remporta sur les comtes rebelles. Après cet épisode, qui n'est pas en son lieu , le poète raconte comme quoi le roi de France elTem-
OmONÏQUE RIMÉE. 217
pereur d\\llemagne exigèrent que le roi de Castille leur donnât annuellement en tribut quinze nobles pucelles, des chevaux excellents, trente marcs d'argent, etc V Don Fernand est fort troublé de cette exigence; quant à Rodrigue, il se prononce énergiquement pour la guerre. A la manière épique, il y a une longue énuraération des forces que l'on réunit de part et d'autre. Dans le détail des préparatifs faits par don Fernand , nous rencontrons un mot entièrement provençal :
Mando a Portogal essa tierra jensor (gent, geusor).
Quant à l'armée que don Fernand doit combattre, elle est trés-considérable ; l'empereur, le pape , le roi de France, le comte de Savoie, bien d'autres princes encore se sont ligués contre lui.
Malgré les Français, les Espagnols ont franchi les défilés d'Aspe '.
« Le comte don Firuela et le comte don Ximon Sanchez virent venir les grandes forces du comte de Savoie. Mille et neuf cents chevaliers à cheval s'appro-* chèrent du roi de Castille en disant : « Aux armes, chevaliers , bon roi don Fernand , passons le Rhône avant qu*il ne nous mésarrive, car les Français sont nombreux comme les herbes du champ. » Le roi don Fernand
i Les demandes de tribot sont fréquentes dans nos vienx romans, ^empereur de Perse, Jonas, voulait aussi que Charlemagne lui offrit cent chevaux de somme chargés d'or et d'argent, ceni jeunes et belles pucelles, etc. On trouve les mômes exigences dans Fierabras Qt dans plasiears chansons de geste.
« Vers 800.
dit ces paroles : a Ce n'est pas là ce que je demande ; il y a longtemps que j'ai quitté mes royaumes, ce que j'en ai tiré je l'ai dépensé. Voici le jour que je désirais me voir en bataille avec qui m'appelle tributaire. Barons, qui me fit roi et seigneur d'Espagne ? La modestie de vous tous^ gentilshommes. Vous m'avez appelé seigneur et vous m'avez baisé la main. Je ne suis qu'un homme comme vous tous ; de mon corps je ne puis plus qu'un autre homme. Hais où je mettrai les mains , pour Dieu ! retirerez-vous les vôtres ? L'Espagne est menacée d'une oppression qui durerait autant que le monde. Que jamais on ne vous appelle tributaires, car ceux qui sont à naître vous maudiraient. ]» Personne ne répondait à ces plaintes; le cœur du roi était prêt à se briser de douleur. Il demanda Rodrigue, celui qui naquit à Bivar. Rodrigue s'approcha et lui baisa la main : € Que vous plaît-il, seigneur, bon roi don Fernand ? Si comte ou riche homme est sorti de l'obéissance , mort ou prisonnier je le mettrai dans vos mains. > Le roi dit ces paroles : € Puisses-tu être heureux ! Sois mon porte-étendard , je t'en saurai toujours gré, et si Dieu me ramène en Espagne je te ferai du bien.» Alors Rodrigue dit : a: Seigneur, ne me faites pas cet honneur quand il y a tant de riches hommes , de comtes , de gentilshommes à qui il convient de porter votre bannière, tandis que je ne suis qu'un éeuyer, que je ne suis pas armé chevalier ; mais je baise vos mains et vous demande un don. Laissez-moi frapper les premiers coups et vous ouvrir le chemin par où vous entrerez. » Le roi dit ces paroles : o: Je te l'octroie. > Ces paroles dites, Rodrigue s'arma avec trois cents chevaliers qui lui baisèrent la main. Rodrigue s'avance très-irrité contre le comte de Savoie. Il n'avait jamais eu ni étendard ni penon : il prend un manteau qui était de soie, il en fait vite une bannière, il la fend avec la pointe de l'épée qu'il portait au cou , il taille quinze
CHRONIQUE EmÉE. Si9
morceaux dans cet étendard <. Il aurait eu honte de le donner à des chevaliers et tourna les yeux aillïeurs. Il vit son neveu, fils de son frère, que l'on nommait Pero Mudo, et il l'appela : a Viens, ça mon neveu, tu es fils de mon frère, tu es le fils qu'il fit à une paysanne quand il n'était pas encore marié *. Garçon, prends celte bannière, fais ce que je t'ordonne. » Pero Bermudo dit : a Je le ferai volontiers; je sais que je suis votre neveu, fils de votre frère, mais depuis que vous êtes sorti d'Espagne, TOUS ne vous êtes pas souvenu de moi, vous ne m'avez jamais invité ni à dîner, ni à souper. Je suis accablé de froid et de faim. Je n'ai que la couverture de mon cheval. Un sang clair coule des crevasses de mes pieds. j> Alors Rodrigue lui dit : « Tais-toi, traître, tout homme de bon lieu qui veut s'élever il faut qu'il soil intrépide' et qu'il supporte le mal et sache traverser le monde. » Pero Bermudo fut aussitôt armé, il reçut l'étendard et baisa la
i C'est plutôt le sens que le mot à mot de ces vers asseï obscurs :
Nunca viera sena nin peodon devissado ;
Ronpiendo va un manto que era de sirgo,
La pena le tird privado ;
Apriessa ertô de puma a la mêler la espada que traya al cuelo
Tlrola tan privado
Qttiose faroos fase la sena...
> Depuis <{ue ce chapitre est écrit, M. Damas Hinard a douoé une traduction de la Chronique rxmét. Il s'est, en général, tiré heureasement de cette difficile eatreprise. Je ne sais pourtant s'il a bien rendu ce passage ; il a traduit : Qaando andava casando par quandil allait chasser, p. CXIV. Or, h Chronique du Cid raconte le même épisode, sauf que dans ia chronique c'est Diego Lainez, père du Cid , <(ui a un fils d'une paysanne : u E queremos que sepades , que Diego Laynez trasvinielo de Laïn Caloo sleodo por casar (étant pour se marier) eavalgô un dia de Santiogo , que era en al mes de Julio, e enconlrose cou nna villana que levaya de comer a su marido a la hera. n (Cap II, p. 9). > Conyiene que de lo suyo sea avidado.
(Il conrieat que du sien il soit animé).
220 CfiÂPlTftE IV.
main de Rodrigue et dit: ce Seigneur, en face de Dieu je vous le dis, voici le drapeau, sans tromperie je le mettrai avant le coucher du soleil où jamais ne fut planté étendard de more ni de chrétien. » Alors Rodrigue dit : € C'est là ce que je veux. A présent je vois bien que tu es fils de mon frère. »
Il me semble qu'il y a dans cette scène un souvenir de ce qui se passe dans le vieux poème où Rodrigue confie aussi son étendard à Pero Bermudo ou Bermuez :
a Et vous, Pero Bermuez, prenez mon étendard ; comme vous êtes très-brave, vous le porterez sans déloyauté. Mais n'avancez pas avec lui si je ne vous l'ordonne. » Il baisa la main du Cid et prit l'étendard... Ce Pero Bermuez ne peut attendre plus longtemps, il tient l'étendard en main et commence à éperonner. « Le Créateur vous soit en aide, loyal Cid Campeador. Je vais mettre votre bannière dans le plus gros bataillon... etc. ^ »
£ vos Pero Bermuez la mi sena tomad Como sodés mny boeoo tenerla hedes sia arch Mas non agaigedes con ella si yo non vos lo mandar Âl Cid besô lo mano la sena va tomar
Aquel Pero Bermuez non lo pudo endurar La sena tiene en manoz eompezo de espolonar : £1 Criador vos vala, Cid Campeador leal : Yo mêler la vuestra sena en aquek mayor faaz. Vers 698 — 713.
Deux vers sont presque les mêmes :
Bccebié la sena a Rodrigo beso la mano.
{Cronica), Al Cid beso la mano la sena va tornar.
{Poema)g
CHRONIQÏÏE RIMÉE. 2âl
Je vais signaler du reste un rapprochement plus singulier que celui-là. Il me semble qu'il y a dans la Chronique rimée comme une réminiscence d'un de nos romans , de l'histoire de Jean de Paris. L'imitation n'est pas positive, sans doute, mais il y a une certaine analogie entre la rencontre de Rodrigue et du comte de Savoie et celle de Jean , et du roi d'Angleterre ; il y a quelque rapport aussi entre le ton goguenard du héros espagnol et/ du personnage français. Citons : /
€ Avec trois cents cavaliers, il allait gardant la bannière. Le comte de Savoie le vit et il fut inquiet, et il dit à ses chevaliers : <i: Chevauchez vitement. Sachez si cet espagnol est exilé de son pays, s'il est comte ou riche homme qu'il vienne me baiser la main; s'il est de bon lieu qu'il soit mon majordome. :» En hâte les latins sont arrivés près de Rodrigue; l\ fut fort émerveillé quand ils eurent fait leur commission. « Retournez, dit-il, latins, au comte avec mon message ; dites-lui que je ne suis ni riche homme, ni puissant gentilhomme. Je suis un écuyer, je n'ai pas été armé chevalier, je suis fils d'un marchand, petit-fils d'un bourgeois. Mon père demeurait dans une rue ^ et toigours vendait son drap. Deux pièces me restèrent le jour où il mourut, et comme il vendait le sien je vendrai le mien volontiers, car il en coûtait beaucoup à qui lui achetait.^ a
1 Mi padre mors en rua (moa père demeura en rue, on : mon përedemearaitàRua^ si dans ce nom on veut voir la ville de Roa.) Quant an mot roa (rue), on le trouve souvent dans l'ancien espagnol ; il appartenait aussi an provençal et a la langue d'oïl.
> Ne pourrait-on pas trouver aussi quelques rapports entre cette rencontre et plusieurs passages de nos chansons de geste, passages dans lesquels nos chevaliers cachent leurs vrais noms. Dans Fiera" bras, le personnage qui porte ce nom est provoqué par Olivier ;
m CHAPmuBiv.
Rapprochons de ce passage quelques fragments de notre Jean de Paris :
«... Le roi d'Angleterre commande d'aller quérir un héraut ; lequel venu , le roi commanda d'aller voir cette compagnie et qu'il s'enqutt et demandât qui en était le seigneur et qu'il le saluât de sa part. Incontinent le héraut partit et flt tant qu'il arriva près d'eux et les regarda volontiers , les voyant chevaucher en belle ordonnance et tous les chevaux pareils. Il -prit courage et se mit en la garde de Dieu et vint jusqu'auprès des derniers et dit : fit Dieu vous garde, messeigneurs ; le roi d'Angleterre mon seigneur, qui vient après , m'envoie vers vous pour savoir qui est le capitaine de cette belle compagnie. — Ami
dit l'un d'eux > elle est à Jean de Paris notre maître
il chevauche un peu devant » Le héraut se bâta
tant qu'il vit celui qu'il demandait et le salua honorablement disant : o Très-haut et puissant seigneur, je ne sais pas vos titres par quoi je puisse vous honorer, si m'aurez pour excusé. Vous platt savoir, mon redouté seigneur, que le roi d'Angleterre , mon maître , m'envoie
il loi demande qui il est, Olivier dit qu'il s'appelle Garin et qn'il estdaPérigord.
On m'apele Garin, de Pieref ort sui nés, Fiufl h un vavasour c*avoU nom Ysorés.
Ça SOS m'a envoiié, priet m'en a assés Karies H rois de Franche qui tant est redoutés.
Quant Tenlen Fierabras 8*en a .1. ris jeté :
— Garin car me di ore, garde ne me celer, Pour coi n*i est venus Rollans 11 adurés ,
Et li qnens Olivier, qui tant est biax armés, Berars de Mondidier et Ogier TaloséaT
— Par fol, dist Oliviers, car il t'ont en villes Mais jou dont on (n*) a cure sui ci à toi montés, Je ferai la bataille se tu es si osés.
{PieràbraSt chanson de geste, publié par MM. Kroeber et G. Serroiit ^ U et 15.)
CamONIQUE tllBtÉE. lAi
à vous pour savoir quels gens vous êtes. — Mon ami, vous direz à votre maître que je me recommande bien à lui, et que , s'il veut chevaucher légèrement, il nous pourra atteindre. — Qui dirai-je que vous êtes? — Mon ami, dites-lui que je m'appelle Jean de Paris... d Le roi d'Angleterre chevaucha jusqu'à Jean de Paris et le salua
« Dites-moi, dit l'Anglais, de quelle qualité êtes-vous, vous qui menez telle compagnie? — Mais, répondit-il, je suis le fils d'un riche oourgeois de Paris qui va dépenser une partie de ce que mon père m'a laissé... » Quand ce vint un autre jour, le roi demanda à Jean de Paris : a Mon ami, dites-nous, je vous prie, en passant le temps » pour quelles raisons vous venez en Espagne. -^ Sire, dit Jean de Paris, volontiers je vous le dirai. Je vous dirai pour vrai qu'il y a environ quinze ans que feu mon père. Dieu lui fasse pardon, vint chasser en ce pays; quand il partît , il tendit un lacet à une cane ; je viens m'ébattre pour voir si elle est prise ^ >
Est-ce une illusion de ma part? Il me semble que réellement il y a des rapports entre les deux situations et même dans les paroles des deux personnages; chacun d'eux s'exprime d'une manière figurée, seulement on ne sait trop ce que signifient les deux pièces de drap du Gid , tandis que la cane de Jean de Paris est l'infante d'Espagne à laquelle le roi de France a depuis longtemps pensé pour son fils Jean. Ce qui me semblerait encore indiquer une imitation, c'est le peu d'à-propos des détails que dans la Chronique rimée on donne à la rencontre de Rodrigue et du comte de Savoie, c'est la disparate de ton. Ce qui est tout naturel
< Histoire de Jean de Parie, pages 19, âO| ai, 28.
né CHAPITBE IV.
daos rhistoire de Jean de Paris, ce qui est la conséquence de ce qui précède, ce qui est nécessaire à ce qui suit, se présente dans l'œuvre espagnole sans aucune utilité, comme un vrai horsd'œuvre, comme un caprice de l'auteur qui aurait trouvé dans un livre étranger une jolie situation et qui l'aurait transportée dans le sien sans songer que n'étant pas amenée elle va perdre tout ce qu'elle a d'agréable. Si l'imitation que j'ai cru reconnaître existe véritablement, elle serait une nouvelle preuve de l'époque peu reculée où la Chronique rimée aurait été composée , car le roman de Jean de Paris n'est pas ancien. Mais revenons à la Cronica rimada. Immédiatement après ce que nous venons de traduire, le poète prête à Rodrigue ces paroles : « Dites donc au comte que mort ou vif il ne m'échappera pas. » Puis il ajoute :
€ Le comte quand il ouït cela , continue le poète , fut très-courroucé et mécontent: € Cet espagnol ûls d'une diablesse vient menacer. Que tous les autres meurent, que lui soit prisonnier et conduisez -le moi en Savoie les mains attachées. Je veux le pendre par les cheveux à mon château. J'ordonnerai à mes pages d*ètre tellement sans pitié qu'au milieu du jour il croira qu'il est nuit serrée. On commande les bataillons et l'on combat de bon cœur. Savoie ! criait le comte, et Castille ! le castillan. Vous verriez combattre à outrance et se donner de rudes coups, bien des penons brodés se lever et s'abaisser, bien des lances brisées par le premier choc, bien des cavaliers tomber et ne pas se lever, bien des chevaux sans maîtres par les champs aller. Au milieu
de la plus grande presse, Rodrigue s'était jeté ; il se rencontra avec le comte et lui porta un coup, il le renversa de cheval et ne voulut le tuer, a Vous êtes pris don comte, Savoisien honoré. De cette sorte vend du drap ce bourgeois. Ainsi le vendait mon père jusqu'à sa mort, qui lui en achetait le payait cher, d Le comte dit ces paroles : « Mercy Espagnol honoré ; un homme qui se bat ainsi ne doit pas être un vilain. Tu es frère ou cousin du bon roi don Fernand. Comment te'nomme-t-on, si tu as payé à Dieu^? ib Alors Rodrigue dit : « Cela ne te sera pas refusé, Rodrigue m'appellent ceux que je mène. Je suis fils de Diego Laynez et petit-fils de Laynez Calvo. » Le comte dit ces paroles: c Ah misérable! malheureux! je croyais combattre avec un homme, je combattais avec un diable. Il n'y a pas longtemps que je t'ai entendu nommer; roi more ni chrétien ne peut t'attendre sur le champ de bataille. Avec toi on n'échappe pas ou à la mort ou à la prison. J'ai entendu dire au roi de France et au pape de Rome que jamais homme né ne t'a pris prisonnier ^. Dis-moi comment je pourrai sortir de tes mains sans être déshonoré. Je veux te marier avec ma fille que j'aime beaucoup ; je n'ai pas d'autre fille ni d'autre fils qui doivent hériter de mon comté. :» Alors Rodrigue dit : ^ Envoyez-la chercher tout de suite ; si je m'en contente l'affaire sera vite conclue. » On va chercher l'infante aussi vite que les chevaux peuvent aller. On la ramène assise sur une selle blanche : le frein de sa monture est d'or et du plus beau travail. L'infante est revêtue d'un riche habit, ses cheveux couvrent ses épaules comme de l'or purifié par le feu, ses yeux ont la couleur de la mure, son corps est bien fait. Il n'y a ni roi ni
[ 1 Si a Dios ayas pagado.
' ^ Ce passage ne pourrait avoir de sens si on n'adoptait pas la leçon proposée par M. Dozy.
m CHAPITRE IV.
empereur qui ne se fiisseot trouvés bien payés par elle. Quand Rodrigue la vit il la prit par la main et dit: € Comte, allez où bon vous semblera. Quoi que je puisse valoir, je n'épouserai pas votre fille, il ne m'appartient pas d'épouser une fille de comte et l'héritière d'un comté. Le roi Fernand est à marier et je veux la lui donnera »
Cependant le roi Fernand fait remarquer au Cid qu'il n'est pas venu en France pour s'y marier, et que l'Espagne pouvait lui offrir assez de nobles filles. Il est venu pour corabattre. Le Cid marche sur Paris où déjà il a été précédé par la nouvelle de sa victoire sur le comte de Savoie. Il fait en vain défier les douze pairs. Ses ennemis sont effrayés des forces qu'a réunies don Fernand. Le pape intervient. Des pourparlers ont lieu entre Fernand, l'empereur, le pape, le roi de France et le Cid. Celui-ci rejette fièrement les propositions qui sont faites à son maître.
« Ecoutez-moi, dit-il, roi de France et vous empereur d'Allemagne , écoutez-moi, patriarche et pape romain. Vous nous avez envoyé demander des tributs. Le bon roi don Fernand vous les remettra. L'argent que vous avez réclamé il vous le livrera demain sur un bon champ de bataille. Vous roi de France je vous chercherai, nous verrons si vous secourront vos pairs ou quelque autre hardi Français '• i>
Il y a probablement encore des lacunes dans celte partie de la Chronique rimée. Au récit des
1 Vers 866.
» Ver» 1078,
CHRONIQUE RIMËE. W
préparatifs de la bataille succède brusquemenl une autre scène et qui ne pouvait être amenée que par un certain temps, un temps plus long que celui qui paraît s'être écoulé depuis la défaite du comte de Savoie. La fille du comte de Savoie accouche d'un fils dans la tente du roi de Castille. Le pape prend l'enfant avant même que son père ne connaisse sa naissance, et le baptise. II a pour parrain le roi de France, l'empereur d'Allemagne, un patriarche et un cardinal. C'est au nom de cet enfant que les princes alliés contre l'Espagne sollicitent la paix et finissent par obtenir des con* ditions favorables. Là s'arrête le poème au milieu d'un vers.
Cette analyse, ces citations ont suffi, je le pense, pour rendre distincts les changements dé tons que l'on remarque dans la Cronica rimada. Celte variété de nuances est" très-sensible et elle a frappé tous les éraînents critiques qui se sont occupés de cette œuvre tronquée. Rappelons-le, tous semblent d'accord sur un point: le mélange d'alliage de diverses natures et de textes antiques. Ces interpolations expliquent pourquoi la Cronica rimuda présente des différences de langue^ pourquoi dans certains endroits elle a des caractères d'ancienneté qui disparaissent plus loin, pourquoi enfin on croit de temps en temps y saisir des réminiscences de la littérature romanesque de la France. On est d'abord tout naturellement porté à croire que les fragments anciens que présente la Cronica rimada faisaient peut-être partie du poème dont le commencement manque, mais bien des détails com-
ISg CHAPmB IV.
battent cette hypothèse. Il n'y a pas d'analogie entre le style des deux œuvres; dans le poème , Ruy Piaz est appelé le Campeador, mon Cid, celui qui dans une heure bonne est né, celui qui dans une heure bonne a ceint Tépée ; dans la chronique il est nommé simplement Rodrigue. Le jeune homme de la chronique, si hautain, si insolent envers le roi don Fernand qui ne lui a jamais fait d'injustice, n'aurait pu devenir le héros du poème, le sujet respectueux et fidèle du roi don Âlfonse qui le bannit et le persécute sans motif. On trouve il est vrai, dans les deux œuvres, une description de combat, description qui d'ailleurs rappelle la manière dont des sujets analogues sont traités dans nos chansons de geste et dans laquelle sont reproduites les mêmes idées, où elles sont exprimées presque dans les mêmes vers.
Yeredes lidiar à profia (sic) e tan firme se dar
A tanlos pendones obrados aiçar e abaxar,
A tantas lanças quebradas por el primore (stc) quebrar
A tantos caballos (caballeros?) caer e non se levantar
A tanto caballo sin dueno por el campo andar ^
« Vous verrez combattre à outrance et se donner de rudes coups y tant de penons brodés se lever et s'abaisser, tant de lances brisées au premier choc, tant de chevaux (de cavaliers?) tomber et ne plus se lever, tant de chevaux sans maîtres par le champ aller, o
On lit dans le poème:
Yeriedes tantas lanças premer é alzar Tanta adarga à forada é pasar
* VePB 89B.
Tanta loriga falsa desmanchar
Tautos pendones blancos salir bermejos en sangre :
Tantos buenos cavallos sin sus duenos andar.
c Vous verrez tant de lances frapper et se relever y tant de boucliers percés et troués , tant de cuirasses faussées se détacher, tant de penons blancs devenir rouges de sang, tant de bons chevaux sans leurs maîtres errer. »
Outre que dans ces vers on remarv'jue quelques expressions plus vieilles que dans les précédents, — telles sont falsa et desmanchar — on sent parfaitement en lisant le Poème du Cid que ces vers sont à leur place ; ils arrivent naturellement, forcément, pour ainsi dire, dans la description de bataille qu'ils complètent. Il n'en est pas tout à fait ainsi dans la Chronique rimée^ où ils se présentent comme un détail isolé. Ils ont tellement Tapparence d'un emprunt, que M Dozy — qui ne se rappelait point les vers du poème — dit à leur sujet * : « Ces vers qui riment en ar pourraient bien être un fragment d'une romance ou d'une chanson de Geste, car ces dernières offrent souvent des descriptions de bataille où l'assonnance est en ar. » Puis M. Dozy indique comme exemple un passage du Poème du Cid (vers 2414-2417) différent de celui que je viens de rappeler.
J'ajouterai à ces observations que le Cid du poème me paraît antérieur à celui de la chronique. Au temps de la domination des Goths, la féodalité
i Recherchée $ur VHUU poL et HH. deVEtp*, p* 666^ n. 5.
put chercher à se former en Espagne , mais Tinvasion des Arabes ne lui en laissa pas le temps. Les éléments féodaux reparurent ensuite dans les Asturies, dans les contrées voisines de la France et sous le règne de quelques rois de Castille, mais ces éléments qui manquèrent toujours de force ne se produisirent qu'assez tardivement. Ce dut être tardivement aussi que les seigneurs, froissés par les exigences de la royauté, purent prendre plaisir à voir personnifier leur hauteur, leur mécontentement dans un type depuis longtemps célèbre. Cette personnification même — imitation ou modèle de Bernard del Carpio — put être empruntée à la littérature française plutôt que produite spontanément par un besoin d'opposition , par un esprit d'indépendance dont en Espagne la monarchie assez restreinte dans ses prérogatives ne devait pas comme en France exciter les progrès. Je serais donc bien tenté de croire que le Cid, résumant une pensée d'hostilité aristocratique^ ne dut se créer que postérieurement au Cid, sujet dévoué quand même.
Dans la Chronique rimée^ où se sont aussi fourvoyés des lambeaux de prose, ce n'est pas seulement un seul poème qui dut être mis à contribution. 11 semblerait que plusieurs œuvres de ce genre se soient mêlées dans cette compilation. La partie la plus antique de la Cronica rimada paraît être le récit des démêlés de Diego et de Gormaz et les divers épisodes qui remplissent la vie du héros jusqu'à l'expédition contre la France. Là apparaît un chftBt qui, M/Dozy Fa reniai*qtié^ paraH èlre un
GHRONIODE RIHÉE. Ki
romance. La prétendue guerre contre la France est racontée dans la chronique en prose du Cid et dans la chronique générale ^ C'est donc une fable qui renaonte assez loin ; mais dans la manière dont à cet endroit la Cronica riniada représente le Cid , on pourrait découvrir les traces d'un changement de rédaction. Ce n'est plus le Cid insolent du commencement de l'œuvre, ce n'est plus le Cid féodal dans toute son âpreté. Il ne refuse pas de baiser la main du roi , il combat de grand cœur pour lui , il lui donne la belle infante de Savoie. Il y a là une transformation qui semblerait indiquer qu'au temps où fut écrite cette partie, la féodalité était sur son déclin. Les détails que l'auteur inconnu a donné sur cette expédition rappellent nos romans
i Un romance tiré de ees deux chroniques raconte anssi les détails de la gaerre contre le comte de Savoie : a Huit mille neuf cents cavaliers sont réunis; une partie d'entre eux est au roi^ les antres sont au bon Cid. Ils reconnaissent tous don Rodrigue pour capitaine-général. Ils passèrent les vallées d*Aspa. A leur reneontre s'avance Raymond, comte de Savoie, avec une très- grande chevalerie. 11 livra bataille an Cid , te combat fut acharné ; mais le Cid vainquit le comte et le fit prisonnier. Il lui rendit la liberté en gardant pour otage une fille que le comte avait. Le roi eut d'elle un fils que Ton appela don Femand et qui fut cardinal do royaume de Castille. Rodrigue remporta une grande victoire sur les meilleures troupes de France qui s'avancèrent contre lui et sans que le roi y prît part, car il s'était arrêté ailleurs. Les^rois, les empereurs et leur parti, quand ils virent le dégât que faisait le bon Cid, prièrent le pape d'écrire au roi Fernand de retourner en Castille et de lui dire qu'ils n'exigeaient plus de tributs, qu'ils voyaient que personne ne pouvait résister à la vaillance du Cid. Le roi, quand il reçut le message , retourna dans son royaume ; il fut très-content et remercia beaucoup le Cid. n {Romancero pen9ral de Duran , 1. 1, pé 494.)
252 CaOAPITBE IV.
de chevalerie. Sans parler de l'analogie que j'ai cm saisir entre notre Jean de Paris et les vers espagnols, je signalerai la mention des douze pairs et le Cid qui les défie comme le more Calaînos l'avait fait sans doute avant lui, comme Renaud de Montauban dans le romance qui porte son nom. Dans toute cette suite n'y a-t-il pas aussi quelque chose de moins rude, de moins sauvage? n'y a t-il pas comme un» intention de poésie dans le portrait de la princesse de Savoie?
Je ne tenterai pas d'apprécier, à un point de vue littéraire, la Chronique rimée. On l'a vu, c'est une sorte de mosaïque composée par un artiste peu habile et à l'aide de matériaux divers, mal joints, mal polis, et souvent séparés par de fâcheuses lacunes. Cela peut intéresser comme objet antique, mais cela manque d'une beauté réelle.
aOBCAKOES sua U5 CXI>.
Ailleurs je m'occuperai avec détails des romances qui forment une des branches les plus importantes, les plus curieuses de l'ancienne littérature espagnole. Alors j'aurai à parler de leur origine , de leur développement, de leurs phases différentes, de leurs genres si divers. Je ne dirai donc pas ici ce que j'aurai à exposer plus loin ; mais il m'a semblé opportun de détacher de ce travail ce qui est relatif au Romancero du Cid. Les motifs qui m'ont déjà engagé à sortir de l'ordre chronologique pour traiter de sa chronique sont encore ceux qui me déterminent à anticiper ainsi sur les dates ; il m*a paru nécessaire de former une espèce d'ensemble de tout ce que j'ai à rapporter surRuy Diaz.
Les romances dans lesquels ' il est célébré
i J'ai déjà dit qu'à Texemple d'écrivains qui font aotorité ea pareille matière, j'ai cooserré au mot romance le genre masculin
â5i CHAPITRE V.
s'élèvent à plus de cent soixante. Les uns sont anciens, d'autres sont beaux et énergiques, d'autres prosaïques et sans intérêt. Beaucoup de ces poésies sont tirées de la Chronique du Cid et sont, par conséquent, assez modernes; quelques-uns peuvent dériver de la Cronica rimada; il n'en est point qui puissent être réputés des imitations du vieux poème. C'est ce que j'ai déjà dit quand il a été question de cette œuvre.
Le Cid du Romancero se rapproche tantôt du Cid du poème, tantôt du Cid insolent et orgueilleux de la Cronica rimada et reflète les idées hautaines de la féodalité française, idées dont on remarque aussi les traces dans l'histoire de Bernard del
qu'il a dans la langue espagnole. Je reconnais toutefois qu'il peut y avoir là quelque chose de choquant pour des lecteurs français habitués à voir tous les substantifs à terminaisons en anee, appartenir au genre féminin. Romance, signifiant proprement un idiome né du latin , a sa traduction tout à fait exacte dans notre mot roman qui , par une synecdoque, désigna d'abord tous les ouvrages écrits en langue romane, puis seulement les récits d*aventures imaginaires. C'est ce mot roman qui rendrait le mot romance avec une précision parfaite > mais je n'ai pu m'en servir parce que l'usage lui a donné chez nous une autre acception. Le mot romance a du reste été employé au masculin en français , mais à la vérité en français écrit par un Anglais et dans le sens de roman qu'aujourd'hui il a encore dans la langue de Walter-Scott , c'est dans une pièce pu Guy de Beauchamp, comte de Warwick, dresse une sorte de catalogue de divers ouvrages qu'il donne à un abbé : u Sachez nous aveir baylé e en la garde le Âbbé- e le covent de Bordesleye laissé a demorer a touz jours tous les romaunce» dessous només... un volum del romaunce de Âygnes... un volum del romaunce Emond de Ageiand e deu roy Charles Dooun de Naunteille Ë le romaunce de Gwyoun deNauntoyl^ etc. n {TrUton, pub. par Fr. Michel, 1. 1, p. GXX.)