ROMANCES SUR LE CID
vite en France qu'en Espagne. Là, pendant longtemps, la femme se montra comme une compagne très-subordonnée à son mari , qui était bien le seigneur et maître ; là elle n'avait- pas le prestige dont l'entourèrent chez nous peut-être des réminiscences celtiques, peut-être quelques se ivenirs des idées platoniciennes, peut-être quelques influences orientales. Tous les charmants sonnets des Trovatori italiens n'eussent pas été compris au-delà des Pyrénées, à l'époque où ils furent composés. Voyez toutes les héroïnes de la vieille littérature espagnole, elles n'ont pas cette délicatesse de sentiments, cette pudeur de démarche, cette retenue de paroles dont on a fait aux femmes de si gracieux attributs. Zaïde, fille d'Âbenabet, roi more de Séville, envoie dire au roi Alphonse VI, de Castille, qu'elle désire le voir, qu'elle est fort occupée de son mérite, de la beauté qu'on lui prête, qu'elle l'aime et qu'enfin elle tient à le connaître.
Les romances sont pleins de déclarations fort vives adressées par des femmes. Là l'amour reste très-positif: point de soupirs, point de regards furtifs, de rougeurs subites, point de timides rendez-vous, des hommes, des femmes, qui se disent qu'ils s'aiment. Au lieu des détails voluptueux et pourtant chastes encore d'une passion à son début, plutôt les conséquences les plus matérielles de la passion assouvie. Des naissances qui viennent révéler des fautes. Ces situations, qui ne sont intéressantes que si la mère est à la fois épouse, qui, quand elles ne s'offrent pas avec cette condition
SiO CHAPITRE V.
indispensable, répugnent généralement aux poètes, eh bien! ces situations sont à chaque instant reproduites dans les romances. Réellement la littérature castillane indique un peuple pour lequel l'idéal n'avait pas de séductions , et fort différent de ce qu'on le suppose quand on ne le considère que légèrement. Est-ce là un effet de ces grands soleils qui éclairent chaudement tous les objets, qui ne laissent rien indécis, qui font vigoureusement saillir, sur un ciel bleu , arbres , rochers et murailles, avec leurs contours nettement arrêtés, avec un relief étrange? Là point de ces vapeurs, de ces demi-teintes sous lesquelles la pensée peut errer sans but déterminé, se prenant à des regrets du passé , s'attristant de ces paysages pâles et rencontrant la rêverie, cette muse des contrées brumeuses. L'action remplace la réflexion dans les chants populaires de l'Espagne. Le poète est trop occupé des personnages qu'il crée — qu'il crée en copiant le chevalier qui passe, la dame qui monte à son balcon, tels qu'il les voit — pour s'inquiéter même du fond du tableau. La nature lui importe peu, il n'y a pas dans les romances une description de site, pas même une de ces peintures de printemps si fréquentes chez nos vieux poètes français qu'elles y sont devenues des lieux communs. Quant au langage des romances, il est trèssimple et tel qu'on peut l'attendre dé poètes incultes qui n'ont pas de temps à perdre et qui ont beaucoup à raconter. Il est bien rare de trouver dans les anciens romances, les seuls dont nous nous occupions, une comparaison, une
ROMANCES SUR LE GID. Ui
image, quelque chose qui donne delà poésie à l'expression et à l'idée. Plus tard , il est vrai , les Espagnols se dédommagèrent de cette pénurie primitive; imitateurs des Italiens, ils outrèrent leurs modèles, ils renchérirent sur les hyperboles de ceux-ci. La femme alors passa du secoïiJ rang au premier; ils la peignirent avec les plus éclatants excès de couleurs ; ils dirent comme Caldéron que si Thomme est tout un monde, la femme est tout un ciel ; ils en firent enfin la création souveraine dont l'incomparable Dulcinée du Toboso est l'excellente parodie.
Je reviens au Cid, dont je me suis laissé étoigner par ces réflexions qui peut-être eussent été mieux à leur place plus tard et qui pourront être complétées ailleurs. Les romances nous racontent, ainsi qu'on l'a vu, le mariage du Cid ; un de ces romances pourrait dériver de la Chronique rimée ou d'un des chants plus anciens dont l'auteur de cette chronique a fait son profit. C'est en quelque sorte la reproduction du passage de cette œuvre relative à l'union de Ruy Diaz. Celui-ci se montre outré de ce que son père ait baisé la main du roi. Le ton de celte pièce contrase avec celui des autres chants dans lesquels il est parlé de la vie de Rodrigue sous Fernand. Plusieurs des romances qui suivent roulent sur des faits dont il a déjà été question , soit dans la notice sur le Cid, soit dans l'examen de la chronique en prose ou l'analyse de la Chronique rimée. On y voit comment Ruy Diaz s'en alla en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, la rencontre qu'il fit d'un lépreux qui n'était
i4% GHAPITRE V.
autre que saint Lazare , son combat avec Martin Gonzalez... Un romance peu ancien du reste et tiré de la chronique en prose, revient sur un épisode rapporté dans la Cronica rimadaj sur l'expédition imaginaire contre le comte de Savoie. Un autre romance d'une date plus reculée et faisant également allusion aux démêlés de Fernand et du Saint-Siège, nous montre le Cid fort peu respectueux envers le Pape. A Rome, où sans doute il n'alla jamais, Rodrigue brise avec indignation le fauteuil du roi de France parce que ce fauteuil était placé au-dessus de celui du roi d'Espagne, fait pour lequel le Pape lance à Rodrigue une excommunication si mal reçue par celui-ci, qu'elle est bien vite suivie d'une absolution. Nous voyons , après cela, le Campeador dans les guerres que produisit le partage des états du roi Fernand. Plusieurs romances sont relatifs au siège de Zamora que don Sanche disputait à sa sœurdona Urraca. Nous retrouvons dans un chant qui passe pour ancien , l'infanle éprise que Corneille a mise dans sa tragédie; le Cid envoyé par don Sanche pour demander la reddition de la place est reçu par l'infante qui lui adresse ces paroles :
a Dehors, dehors, Rodrigue le superbe Castillan., tu devrais te rappeler ce temps déjà loin où tu fus fait chevalier devant Tautel de Saint-Jacques , quand le roi fut le parrain et toi Rodrigue le filleul. Mon père te donna les armes , ma mère te donna le cheval , moi je te chaussai les éperons pour que tu fusses plus honoré, car je pensais t'épouser, je ne le pus pas pour mes
ROMANGlId SCR IM GID. UZ
péchés ; tu l'es marié avec Chimène Gomez, la fille du comte hautain; avec elle tu as trouvé de l'argent, avec moi tu eusses trouvé un royaume. Si tu t'es bien marié, Rodrigue, tu aurais pu te marier mieux encore, tu as laissé la fille du roi pour prendre celle du vassal. »
Sanche ayant été tué par Vellido Dolfos sous les murs de Zamora, Alfonse VI son frère lui succéda; mais le Cid soupçonnant que ce prince avait pu participer à l'assassinat, exigea du nouveau roi un serment solennel. C'est ce qui fait le sujet du beau romance suivant dont le fond parait être ancien, mais qui a été certainement rajeuni S*
ic A Sainte-Gadée de Burgos, où jurent les gentilshommes , on demande un serment au roi de Castille , à Alfonse sur la mort de son frère. Le bon Cid le lui demande, le bon Cid castillan, sur un verrou de fer et une arbalette de bois et en tenant les Évangiles et un crucifix à la main. Les termes du serment sont si forts qu'ils donnent de l'épouvante au bon roi : (l Que les vilains te tuent , Alfonse , les vilains et non les gentilshommes, qu'ils soient des Asturies et non Castillans ; qu'ils te tuent avec des aiguillons et non avec des lances et des dards , avec des couteaux à manches de corne et non avec des poignards dorés; qu'ils portent des chaussures grossières et non des souliers à lacet ; qu'ils aien des capes de paille et non des capes de drap de Courtray ou détoffe à poils frisés; qu'ils aient des chemises d'étoupes * et non de Hollande ni travaillées ; qu'ils
i Ceci prouve que ce romance, ÎDdiqué par D. Âagastin Doran comme appartenant à ane date recalée, n'est réellement pas ancien.
* Pritnaverà y flor, Ul, p.i^S,
Rom* gen,, p. 828.
m CHAPITRE Y.
montent des ànesses et non des mules ou des chevaux; qu'ils se servent de bride de corde et non de cuir nettoyé par le feu ; qu'ils te tuent dans les terres labourées et non dans un bourg ou un village ; qu'ils t'arrachent le cœur vivant par le côté gauche, si tu ne dis pas la vérité sur ce que je t'ai demandé , si tu as participé ou consenti à la mort de ton frère, i» Le serment était si redoutable que le roi ne le prêta pas. Alors parla un chevalier qui était très-familier avec le roi : « Faites le serment, bon roi, n'ayez pas de cela souci. Jamais roi ne fut traître, ni pape excommunié. » Le roi jura qu'il n'était pour rien dans le meurtre, mais aussitôt il dit avec colère: « Très-mal tu m'as fais jurer ^ Cid; Gid, très-mal tu m'as fait jurer. Aujourd'hui tu demandes un serment à qui tu dois baiser la main. Va-t'en de mes états, Cid, mauvais chevalier, et n'y reviens pas avant un an d'ici. — Cela me plaît, dit le Cid ; cela me plaît , dit-il, et beaucoup puisque c'est la première chose que tu ordonnes dans ton royaume. Pour un an tu m'exiles, moi je m'exile pour quatre. »
«: Le Cid partit joyeux pour son exil avec trois cents chevaliers. Tous étaient nobles , tous sont des hommes jeunes, il D'y avait pas là une tête blanche; tous ont la lance au poing avec son fer brillant ; ils portent des boucliers avec des houpes rouges, et la place ne manque pas au Cid pour asseoir son camp. »
A la suite de cet épisode de Sainte-Gadée, commence le long exil du Cid et toute la partie de sa vie qui se trouve racontée dans le poème; les romances reproduisent à peu près le fonds de cette œuvre antique mais en allèrent quelquefois l'esprit. Ils rapportent avec une grande minutie les prouesses vraies ou fausses du héros, la ruse qu'il emploie avec les juifs de Burgos , sa récon-
ROMANCES SDR LB €ID. 2i8
ciliation avec le roi , la prise de Valence , la trahison des infants de Carrion, la vieillesse, la mort de Rodrigue, « et forment, dit M. Ticknor, un ensemble que rhistorien Muller et le philosophe Herder considéraient comme étant en grande partie une histoire digne de foi , mais qui ne peut passer pour autre chose que l'expression poétique de toutes les traditions populaires qui circulaient aux diverses époques où ces romances furent composés * . »
Je ne m'arrête pas longtemps sur ces romances du Cid parce que plusieurs traductions ou imitations les ont déjà fait connaître en France. Je remarquerai d'ailleurs que pour la plupart ils ne sont pas très-anciens. MM. Wolf et Hoffman n'en ont admis que trente -neuf dans leur excellent recueil Primavera y flor de romances. C'est à un nombre à peu près pareil que M. Huber reconnaît des caractères d'antiquité ; il croit que beaucoup des chants dont est formée cette catégorie furent
* composés peu de temps après les événements qu'ils racontent, au douzième, au treizième, au plus tard au quatorzième siècle. Ce qu'il y a de certain c'est que la langue de ces romances n'est pas vieille; en admettant l'hypothèse de M, Huber, il faut admettre aussi que les romances ont été rajeunis sous le rapport du style. Au seizième siècle — comme j'aurai l'occasion de le dire plus tard — r les chroniques qui avaient été souvent
. écrites à l'aide de chansons de geste, furent
1 HUU de la LitU 9tp., 1. 1\
%iê aunm v.
transformées en romances. Mascarille voulait mettre en madrigaux toute l'histoire romaine; on mit en romances toute Thistoire d'Espagne. Le Cid bien entendu ne fut pas oublié, et de là le nombre beaucoup trop grand de pastiches qui se sont abrités sous son grand nom.
Le Campeador était tombé dans le domaine de la littérature populaire, comme chez nous les pala-* dins du cycle de Charlemagne. Deux poètes aujourd'hui oubliés essayèrent de le relever, l'un fut Diego Jimenez de Ayllon, l'autre Gonzalo de Ârredondo, dont l'œuvre n'a pas même été. imprimée. Rny Diaz ne devait pas tarder cependant à inspirer un homme plus cligne de le chanter, cet homme fut Guillen de Castro qui eut la gloire d'être imité par Corneille. Un peu plus tard la tragédie française retourna en Espagne, elle y fut copiée par Diamante dans El Honrador de su padre, que Voltaire s'imaginait être le modèle de la pièce de Corneille * •
< A la fin da dix-septième siècle an antear satirique, Francisco Santos, évoqoa encore Tombre da Cid dans une ceavre assez originale inlilaiée : La Verdad en el potro y el Cid remcitado. M La vérité k la torture et le Cid rtssuscilé. » Un fait curieux que M. Ticknor fait observer c'est que plusieurs des romances cités dans cet ouvrage ne se trouvent dans aucun romancero. Le . Cid revenu dans ce monde est do reste très mécontent de tootes \eê fables inventées sur lui. U s'indigne en eoteodant débiter dans le| rues le récit de son outrage au Pape : u Aurais-je jamais pu commettre une telle insolence t — s'écrie-l-il — moi, que Dira a fait Castillan, j'aorais insallé le pasteur de l'Église t Moi, Castillan, avoir traité ainsi le Saini-Père, avoir montré cette irrévérence! Par saint Pierre, par saint Paal el par saint Lazare, qui ont communiqué avec moi quand j'étaia vivant» ta mens, mauvais cbantear t n .
&S UVBX S'AVOUbOmUS. — IkA TXB X»B SAXMTTE aiARIB Ii'iOTVTZEimE. — &'A1>0- AATION DX8 ROIS. — nLAGMElTT.
A en ju^er par Taixcienneté de la langue , par rirrégularité des vers, par quelques mots qui peuvent indiquer la prétention d'user d'un nouveau système rhythmique, le livre d'Apollonius dut précéder les poésies de Gonzalo de Berceo et suivre d'assez près le Poème du Cid. Ce Livre d'ÀpoUanius, tiré il y a quelques années de la bibliothèque de TEscurial et publié pour la première fois par le marquis de Pidal, est encore une production anonyme , mais elle n'est pas, comme le Poème du Cid, empreinte du caractère espagnol. Ce manque d'originalité a déterminé M. Ticknor à passer très légèrement sur celte œuvre ; mais si, lorsque l'on s'occupe de la littérature du moyen âge, on ne voulait s'arrêter que devant des idées
248 CHAPITRE YI.
neuves, on trouverait bien peu de livres qui fussent vraiment dignes d'attention. On supposerait volontiers qu'un monde presque entièrement séparé du vieux monde, qu'un monde jeune par son ignorance et livré à lui-même, devait avoir une puissante sève, une grande fécondité. Il n'en était pas du tout ainsi ; le moyen âge , comme les enfants, ne se lassait pas d'entendre raconter les mêmes histoires, dont les unes, de réminiscences en réminiscences, remontaient à l'Inde; dont d'autres étaient des souvenirs plus ou moins altérés de l'antiquité ; dont d'autres enfin avaient un fonds de vérité dans les turbulences des grands vassaux et leurs luttes contre la royauté. Ajoutez à cela quelques anecdotes grivoises empruntées à la vie privée et qui se transmirent avec la facilité propre à tout récit scandaleux, des trouvères à Boccace, aux autres conteurs italiens, à Louis XI, à la reine de Navarre , à Desperiers , à Verville , à Lafontaine; ajoutez à cela encore quelques compilations à visées encyclopédiques^ quelques allégories froides et monotones; exceptant Dante, Pétrarque et au-dessous d'eux un petit groupe d'auteurs originaux et qui domine ces troupeaux d'imitateurs , vous avez pour ainsi dire toute la littérature du onzième au quinzième siècle, littérature qui, pour emprunter une expression de Shakspeare, vous offre perpétuellement qnelque chose de déjà vu.
Pour qui aurait une immense mémoire et une vaste érudition, il y aurait un curieux livre à écrire sur ces analogies de fictions et d'idées , sur
LE LIVBE D'APOLLONIUS. 2i9
ces transmissions et ces incessantes transformations de sujets identiques. L'histoire d'Apollonius fut au nombre des romans qui obtinrent le succès de ses nombreuses répétitions , seulement le nom d'Apollonius a été quelquefois changé en celui de Périclès.
On trouve l'histoire d'Apollonius dans presque toutes les littératures du moyen âge. Elle figure dans le recueil intitulé Gesta romanorumy dans un livre de Gower, Confessio amantis; elle était connue en Provence, elle est rappelée une fois par Armand de Marsan *■ , une autre fois dans le roman de Flamenca*; elle n'était pas ignorée des peuples du nord, elle fut racontée en allemand, elle fut traduite en grec moderne. En français elle a été redite par bien des écrivains et entre autres par Gilles Corrozet et par Belleforest. En Espagne, Timoneda, qui a écrit des nouvelles sous le titre de Patranuelo, y a inséré les aventures d'Apollonius ; elles forment le dixième récit de ce recueil qui fut composé à l'imitation des conteurs italiens. Enfin le roman d'Apollonius a fourni la donnée d'un drame attribué à Shakspeare et dont quelques scènes paraissent en effet appartenir au grand poète. Ce drame c'est Périclès '.
* Hiit, de la Poésie provençale, t. III, p. 4M» s Lexique roman, t. I. — Boman de Flamenca, p. 10 ' Oo peut lire sar les imitations qui forent faites de VHiêtoire d'Apollonius, la préface de Périclès; œuvres de Shakspeare, tr. revue par M. Guizot, et le savant ouvrage de M. Wolf, Sludien zur Geschichle der spanischen Nationalliteratur , S. Kl.
ÏKO CHAPITHE TI.
M. E. du Héril a savamment indiqué dans l'introduclion de Floîre et Blaticeflor ' l'influence jusqu'ici peu connue que la Grèce exerça sur le moyen âj(e. Le Livre d'Apollonius est une preuve éclatante de celte influence, là l'origine grecque n'est nullement déguisée. Peut-être relrouveraiton dans celle fable quekjues souvenirs fort altérés sans doute d'Apollonius de Thyane. Ce philosophe voyapiîa beaucoup, comme le héros du roman; comme ce dernier il alla à Tharse, à Ephèse, il passa quelque temps dans les Indes, il laissa enlin une mémoire mêlée de faits merveilleux qui dut lui attirer les sympathies populaires. Mais si en effet le souvenir du philosophe pythagoricien fut pour quelque chose dans l'œuvre dont je vais parler, il faut avouer que la vérité a disparu enliéiement sous des incidents imaginaires. Le livre d'Apollonius est fort invraisemblable, aussi invraisemblable i|ue la plupart de nos romans de chevalerie, mais il l'est autrement. Ici pas de ces grands coups d'épée qui amusaient encore Mme de Sévigné, point de géants, point de belles captives gardées par de félons châtelains, rien de ce soufDe chevaleresque qui gonfle nos vieilles épopées, Apollonius ne pourfend personne; loin de là , il a même un peu peur d'Antiochus. C'est un prince fort cavd.nl trés-bon musicien, aussi habile qu'Œdipe art de deviner des énigmes; c'est bien un nage tel que la Grèce pouvait le créer à le de sa décadence.
àpirUrdelRpRgeCXVI.
LE UVBE D*APOLLONnJS. 2U
II parait que le texte grec original du livre d'Apollonius s'est perdu * et c'est sans doute après bien des transformations que cette fable dut arriver à Tauteur espagnol. Il imite sans doute une version provençale ou française, mais il ne dit pas ' quel put être son modèle. Il se contente d'invoquer Dieu et la Vierge et les prie de le guider dans la composition d'un roman de Nueva maestria. On a pensé que ces mots indiquaient une innovalion dans le rhythme, et en effet les vers d'Apollonius ne sont plus ceux du Poème du Cid^ ils offrent le rhythme qui fut aussi celui de Gonzalo de Berceo, de Juan Lorenzo et d'autres poètes. Le Livre (f Apollonius est en vers qui en général ont quatorze ^ pieds. Ils sont cpupés par une césure qui tombe après la sixième, la septième ou la huitième syllabe et disposés par quatrains monorimes. On remarque cette forme de quatrains monorimes
i Narratio eorum qum Apollonio Régi eontigerunt , e Grœco versa est ab homine Chrisliano (forte Symposio) ante mille et duceDlns circiler anoos. Eistht latiue, AagastiB Vindel^ i595| et ibîd. 1682 ioler opéra Marci Velseri.
CasuM 8uoi, ut in extremo narrationis illias legitur, Apollonius ip»e demripsU, diw volumina perfecit, unum in templo Ephe^ siurum^alterum in sua bibliotheca collocavit» Eamdem narralio- Dem latine , sed mollis locis ab impressa discrepaotem habuit msiam Tbeod. Cauteras, ut teslatus est liuens ad Joacnem Meursiam. (iaillce prodiil primum Roierdami 1710. Carminé Krœcobarbaro prodiil Venel I()U6 tt (Pabriciu>, Bibliotheca gripca L. V. C. 6 ^ 12 ) Je ferai retiianiner que ces rinâeignemenl> dituiiés par Fabricius ue soûl pas tous exacU; aiu^i, bien avaut 1710, VHist. d'Apollonius fut imprimée en français, et la première édition de la traduction de ce livre en grec moderne porte la date MDUII.
282 CHAPITBE YI.
dans un grand nombre de poésies latines du moyen âge, et entre autres pièces dans une satire contre Pierre des Vignes :
Veheraenti nimium commotos dolore Sermonem aggredior furibundi more Et qaosdam redarguam in mec furore NuUum mordens odio vel palpans amore.
Les poètes provençaux et français ont aussi usé quelquefois de ces vers peu harmonieux. C'est en quatrains monorimes que sont écrits^ en langue d'oc le Nouvel Confort *, en langue d'oil le Jugement de ScUomon * et le Débat du Corps et de F Ame ' :
Ung hontz estoit au siècle de gran\ extraction Mais pour fuir le monde et sa déception, Quant lui fut révélée ceste vision, Tantost devint hermite par graut dévocion.
Ge fut sans doute chez des poètes provençaux ou français que TEspagne trouva le modèle d'un rhythme dont Tarchiprélre de Hila commença à sentir la monotonie. Le tivre d'Apollonius date probablement des premières années du treizième siècle et se compose de six cent cinquante-neuf stances. Dans l'analyse que je vais donner de cette œuvre, je lâcherai de reproduire le caractère naïf et parfois gracieux de l'original. L'auteur raconte
i Poésies des Troubadours, t. Il, p. 5.
9 Fahliaux de Mêon.
* Le Débat de deux damoy selles, etc., p, 91.
bien, et j'aime mieux son roman que la nouvelle de Timoneda. Celui-ci n'a pas su proliter de quelques situations intéressantes indiquées dans le vieux poème. Mais ce vieux poème , Timoneda l'avait-il lu? On peut en douter. Un grand nombre des poésies du treizième siècle étaient oubliées déjà à répoque ou le marquis de Santillana, né en 1398, adressait au connétable de Portugal la lettre tant de fois citée qui est une sorte de résumé de l'histoire de la littérature. Il n'est pas question dans cette lettre du Livre d'Apollonius. Ce personnage devait cependant jouir en Espagne d'une certaine popularité. Il est nommé dans un romance sur Alfonse X. On y prête à ce roi les paroles suivantes : € Sainte Marie, Madame, ne m'oubliez pas! Les chevaliers de Castille m'ont abandonné, et par crainte de don Sancho, ne m'osent pas aider. J'irai aux terres étrangères, naviguant au loin dans une galère noire qui montre mon chagrin ; et sans gouvernail et sans agrès je me placerai dans la haute mer. Ainsi faisait Apollonius : je ferai comme lui. »
Que asi ficiera Apollonio Y yo fare otro que tal ^ •
Je terminerai ces préambules peut-être déjà trop longs en faisant remarquer que Timoneda s'éloigne de la version des Gesta romatiorum^ et qu'au contraire il existe une très^rande ressemblance entre
t Primavera y flor de romances, 1. 1, p. 199.
IS
2U CHAPITRE Vî.
cette rédaction et le poème, une ressemblance qui semblerait indiquer que ces deux récits entêté composés d'après un même original ou que l'un a servi de modèle à l'autre \
Antiochus , roi d'Antioche , avait une fille d'une si merveilleuse beauté qu'elle lui avait inspiré un criminel amour. Antiochus, dans le but d'éloigner ses rivaux, avait fait proclamer que pour obtenir la main de sa fille il fallait deviner une énigme proposée par lui *. Si l'énigme n'était pas expliquée le prétendant devait s'attendre à perdre la vie. Déjà un grand nombre déjeunes gens avaient payé leur hardiesse de leur tête. La condition imposée par Antiochus n'effraya pas Apollonius, roi de Tyr; c'était un prince de beaucoup de sagesse, fort instruit , et il pensa qu'il serait plus heureux que ses prédécesseurs. En effet, il comprit facilement le sens caché de l'énigme, mais cette énigme n'était autre chose qu'une allusion à la passion coupable d'Antiochus. Celui-ci, en entendant s'expliquer le roi de Tyr, n'avoua pas toutefois que la solution eût été trouvée; il prétendit au contraire qu'Apollonius s'était complètement trompé, qu'en conséquence il devait avoir la tête tranchée. Il ajouta pourtant qu'il consentait à lui accorder un
1 Gesta romanorum cum applicaiionibuê moralUatis ac mt«ticiê fol. €XX* De Tribulations tefnporali que in gatidium stmpilemum postremo commutabilur»^
3 Dans le roman de Tristan un géant arrête ^Sadoc et Ché' linde; il menace de laer l'un et d'outrager l'antre si Sadoc ne devine une énigme. Sadoc comprend le sens de cette devinaiHe «t découvre que le géant est iacestaeox.
LE LIVRÉ D'APOLLONIUS. âbB
délai de trente jours pour méditer la question proposée. Apollonius ne jugea pas qu'il fût prudent de passer ce temps à Antioche, il s'embarqua et revint à Tyr à la grande joie de son peuple dont il était chéri. Retiré dans ses appartements, au milieu de ses livres, il étudia longtemps le redoutable distique et ne put y trouver une autre réponse que celle qu'il avait déjà faite. Tourmenté par cet insuccès, par la honte de n'avoir pas réussi, Apollonius prit le parti de voyager et s'embarqua.
Pendant ce temps Antiochus, qui ne pardonnait pas au roi de Tyr d'avoir découvert son infâme secret, formait contre ce dernier des projets de vengeance. 11 appela un de ses courtisans nommé Taliarque et le chargea d'aller tuer Apollonius. Taliarque, qni n'avait rien à refuser à son maître, partit pour la ville de Tyr. En y arrivant, il trouva toute la population dans la douleur et il apprit que ce deuil public était causé par le départ du jeune roi. Taliarque retourna près d'Antiochus qui se décida à faire rechercher Apollonius de tout côté et qui promit de récompenser magnifiquement celui qui le vengerait du roi de Tyr. Ici le poète s'arrête pour maudire les tyrans, il se livre sur Tenchainement des passions à une série de réflexions morales et les termine en rappelant l'histoire de cet ermite que le vin conduisit à l'adultère et de l'adultère au meurtre, histoire qui paraît être empruntée o'un fabliau * , et dont Piron a fait un
4 De V ermite qui s* enivra, publié par Roquefort J De ta poëtie française dans les douzième et treizième siècles, p. ZZé^ «nalysé par Le Graud ; Fabliaux, U \f p. 122«
conle. Antiochus, amené par soa fatal amour ati projet Ae faire assassiner Apollonius, fit armer des^ vaisseaux et Ton commença d'activés perquisitions ; mais Dieu ne devait pas permettre que de tels projets réussissenl. Apollonius était arrivé à Tarse et après y avoir marqué son séjour par des bienfaits qui lui valurent l'honneur de se voir éle* ver une statue sur la place du marché , il se décida à s'embarquer de nouveau. Les conseils d'un habitant de la ville, nommé Estrangilo, le déterminèrent à prendre ce parti. Le bruit de la colère d'Anliochus s'était répandu jusqu'à Tarse et malgré sa reconnaissance le peuple de cette cité craindrai*, probablement de prendre la défense du roi de Tyr. Apollonius se mit donc en mer escorte par les vifs regrets des habitants. Son voyage ne fut pas heureux : il fut assailli par une violente tempête , son vaisseau fit naufrage et de tous ceur qui le montaient il échappa seul à la mort. Ayant gagné la terre sans avoir rien pu sauver de ses richesses, le pauvre Apollonius s'abandonna aux plus sombreâ réQexions. Il en fut distrait par la vue d'un pécheur dont il s'approcha et auquel il raconta toutes ses aventures. Le pécheur répondit au roi par d^s pensées sur la mobilité des choses humaines; puis finissant par où il aurait dû commencer, il lui offrit la moitié de son manteau, le conduisit à sa cabane et lui présenta un frugal souper. Le lendemain matin Apollonius pria son bote de lui indiquer le chemin de Pentapolin, la capitale du pays. Le pécheur conduisit Apollonius et ne le quitta qu'après l'avoir mis sur la route qu'il
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devait suivre. En arrivant près d»a Penlapolîn, Apollonius aperçiil beaucoup «le jeitnes gens qui s'amusaient à jouer à la paume, les aida à ramasser la balle et déploya tant d'adresse à cet exercice qu'il attira rattention du roi Architrastes, lequel vînt à passer par cet endroit. Architrastes, charmé de la dextérité et de la bonne mine de l'étranger^ rengagea à le suivre dans son palais et à diner avec lai. L'heure du repas étant sonnée, le roi s'aperçut que l'inconnu n'était pas présent ; il l'en- Toya donc quérir, mais Apollonius n'osait pénétrer dans le palais tant il était mal véiu. Le roi lui envoya alors les plus beaux habits qu'il put trouver chez lui y et le naufragé n'eut plus de motifs pour refuser l'invitation qui lui était faite. Après le festin, Architrastes fit appeler sa fille Luciana. La jeune infante entra , baisa le main de son père comme un enfant bien élevé , salua les seigneurs et jeta un regard de curiosité sur te voyageur. Le roi voyant que celui-ci attirait Taltention de Luciana , engagea l'infante à lui parler et h s'enquérir de ses aventures. Elle le fit avec tant de grâce et de bonté qu'Apollonius ne put lui cacher ni qui il était, ni ce qui lui était arrivé; mais le souvenir de ses malheurs lui arrachèrent des larmes, et Architrastes, peiné de cette marque de douleur, engagea sa fille à distraire l'étranger par ses chants. La princesse prit aussitôt un rebec et en joua de façon à s'attirer de vives approbations. Apollonius cependant ne mêlait pas ses applaudissements à ceux des courtisans, et le ro'^ un peu choqué de son silence, lui demanda s'il ne trouvait
2tt8 CHAPITRE VI.
pas que sa fille eût quelque talent. Apollonius répondit franchement que certainement la belle Luciana jouait agréablement du rebec, qu'elle avait un bon commencement, mais qu'elle n'était pas arrivée à toute la hauteur de son art. L'infante, curieuse de juger le talent d'Apollonius^ le pria de jouer lui-même. Il n'y consentit qu'à la condition qu'on lui mettrait une couronne sur la tête* Quoique pauvre il lie voulait pas abaisser sa dignité. Architrastes envoya sur*le-champ chercher la meilleure de toutes ses couronnes et l'ayant placée sur son front, le voyageur commença à chanter tout en s'accompagnant aussi bien qu'Apollon l'eût pu faire. L'infante fut ravie et désira qu'Apollonius lui donnât des leçons; il y consentit volontiers, mais ces entrevues fréquentes eurent un résultat facile à deviner. Luciana s'éprit pour lui d'un tel amour qu'elle tomba malade et si gravement, que les plus célèbres médecins ne purent rien deviner à ses souffrances. Sur ces entrefaites arrivèrent à la cour trois princes qui chacun venaient solliciter la main de l'infante. Le roi leur répondit qu'ils arrivaient mal à propos; .car sa fille était fort malade, et que les plus fameux médecins ne savaient quels remèdes lui prescrire. « Cependant, ajouta-l-il, je ne puis vous laisser repartir ainsi ; écrivez chacun une lettre — car sans doute vous savez écrire — donnez vos noms, on remettra les lettres à ma fille et elle pourra choisir, fjls firent ce qu'Architrastes leur conseillait, parlèrent de leurs états, de leurs richesses, de leurs ancêtres, et le roi, après avoir scellé ces
LE LIVRE D'ÂPOUONIUS. 250
demandes avec «on propre anneau, chargea Apollonius de les remettre à sa fille. Celle-ci fut toute surprise en voyant Apollonius, c Mon maître , lui dit-elle, que venez vous faire à cette heure? Comment se fait-il que vous entriez ici dans cet instant? Ce n'est jamais dans ce moment de la journée que vous venez me donner une leçon. — Je ne viens pas pour vous donner une leçon , répondit Apollonius , mais je viens remplir prés de vous un message. Le roi votre père était allé se promener pour attendre l'heure du dîner, lorsqu'arrivèrent trois infants pour vous demander en mariage, tous trois nobles, beaux et puissants. Votre père les a parfaitement reçus; mais ignorant ce que vous pourrie/ dire de leurs intentions, il les a engagés à vous écrire et ce sera à vous de faire un choix. > L'infante prit les lettres elles ouvrit... Elle ne trouva dans aucune le nom qu'elle cherchait. Cette scène est très-bien contée dans le poème espagnol, et je voudrais avoir rendu tout ce qu'elle ofire de grâce et de sentiment.
Luciana écrivit une réponse et la confia à Apol*lonius. Celui-ci alla la remettre au roi qui se pro menait sur le rivage. L'infante disait qu'elle choisissait pour époux celui qui seul avait échappé à la fureur de la mer. A ces mots chacun des prétendants assura qu'il avait couru le danger auquel la princesse faisait allusion. Mais Architrastes, qui était un homme de beaucoup de sens, soupçonna qu'ils mentaient et donna la lettre à Apollonius pour qu'il la lût et qu'il lui dit sa manière de voir. Apollonius comprit sur-le-champ la pensée
de rinfante et devint tout rouge. Architrastes appuyant alors la main sur la manche de celui-ci, le prit à part et quelques mots le mirent au fait de ce qui se passait. 11 revint ensuite vers les trois infants et les congédia, puis il se rendit près de sa fille qui, en l'apercevant, fut bien troublée; mais le bon roi la tranquillisa et lui ayant demandé quel était le mari qu'elle voulait elle répondit qu'elle ne pouvait vivre sans Apollonius. Architrastes accueillit ces paroles avec beaucoup de joie, et peu de temps après on célébra avec la plus grande pompe le mariage du roi de Tyr et de la belle Luciana. — Un jour, Apollonius s'alla promener au bord de la mer avec sa douce compagne; il pouvait y avoir alors sept mois qu'ils étaient mariés et Luciana était devenue enceinte dés la première semaine. Les deux époux virent un navire jeter l'ancre, et Apollonius ayant demandé au maître du bâtiment quelle était sa patrie, entendit avec émotion le nom de Tyr. En causant avec son compatriote, le roi apprit qu'il était toujours aimé cle ses sujets, et il fut informé d'une nouvelle d'un grand intérêt: Antiochus et sa fille n'existaient plus, le diable les avait fait périr et les habitants d'Antioche s'étaient décidés à reconnaître Apollonius pour souverain. C'était là une disposition dont il fallait profiter, aussi le roi de Tyr annonçat-il à sa femme qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'elle devait se préparer à quitter Pentapolin avec lui. Luciana voyait ce voyage avec crainte à cause de sa grossesse, mais Architrastes appuya fortement son gendre, et l'on s'oc-
cupa du départ. Ce fut un Irisle jour que celui où, après avoir reçu la bénédiction d'Architrasies, les deux époux montèrent dans un vaisseau. Bien d«8 larmes coulèrent, mais elles ne firent pas tomber les vents qui gonflaient les voiles, et le navire disparut à rhorizon. Le ciel était beau, la flier ne pouvait être plus calme et semblait vouloir faire oublier à Apollonius les maux qu'elle lui avait causés. Cet aspect si paisible des flots tranquillisait les passagers; heureux était Apollonius, heureuse était Luciana : ils ne savaient pas que la peine est la sœur de la joie. Au bout de quelques jours de traversée, Luciana se Irouva prise des douleurs de l'enfantement et avec d'horribles souffrances donna la vie à une petite fille, mais manquant des soins nécessaires la malheureuse mère tomba dans un état tel qu'on la crut morte. Les matelots, con* vaincus par une étrange superstition que le navire courrait les plus grands dangers si on conservait un cadavre, exigèrent avec violence que le corps de Luciana fût jeté à la mer. c Bientôt, si nous con* servons ce cadavre, nous allons tous périr — lui disaient-ils — perdons la mère pour conserver la fille. > Après une vive résistance et croyant s'apert^evoirque déjà les vagues commençaient à grossir, le malheureux Apollonius fljt forcé de céder. 11 oignit de parfums le corps bien-aimé et le plaça dans un cercueil enduit de bitume. Il mit dans ce cercueil quarante bonnes pièces d'or et y ajouta une lame de plonib sur laquelle il avait écrit et le nom de la morte et une prière à ceux qui la trou* ▼eraiont de la faire bonorabitmeni ensevelir ^ puis
le sacrifice s'accomplit. Les eaux portèrent le cercueil à Ephèse; là il fut recueilli par un savant physicien qui errait sur la plage. Celui-ci chargea un de ses élèves de remplir les désirs témoignés par Apollonius, et le disciple commença à s'occuper des tristes soins qui précèdent Tinhumation. Tout à coup il lui semble qu'il sent un léger battement de cœur, il interroge le pouls et se dit que la vie n'est pas complètement éteinte. Il court porter cette nouvelle à son maître qui est hors de la chambre. Le physicien s'empresse d'aider son élève et Luciana revient à la vie.
La pauvre reine apprit par ses sauveurs dans quel lieu elle se trouvait, et, en attendant que quelque heureux hasard pût lui apporter des nouvelles de son mari, elle se décida à entrer dans un monastère et à y vivre comme une religieuse. Maintenant que nous sommes plus tranquilles sur le sort de Luciana, allons «retrouver Apollonius. Après que le cercueil eût été jeté dans les flots, sa tristesse fut extrême, et les jours s'écoulèrent sans améliorer sa lamentable position. Ce fut ainsi qu'il arriva à Tarse. Il ne voulut pas se faire connaître et alla loger chez Estrangilo , un des habitants de cette ville, qu'il avait particulièrement connu autrefois. Il lui raconta tout ce qui lui était arrivé depuis qu'il l'avait quitté et lui confia sa fille qu'il appela Tarsiana, et la gouvernante de celle-ci, Lycorides, qui avait été la nourrice de Luciana. Apollonius fit ensuite le vœu de ne couper ni ses cheveux ni ses ongles tant que Tarsiana ne serait point mariée; puis il déclara qu'il ne voulait ni aller à Typ, ni se
rendre à Ântioche, ni retourner à Pentapolin, et qu'en attendant que sa fille fût grande , il irait parcourir l'Egypte... Dans quel but? C'est ce que l'auteur ne dit point; pas plus que les autres poètes, ses contemporains y il ne se donne la peine de pallier les invraisemblances.
Estrangilo et sa femme Dionisa eurent d'abord les plus grands soins de la petite Tarsiana. Hs ne la laissèrent manquer d'aucune chose ; ils lui donnèrent des maîtres de grammaire et lui firent apprendre à jouer du rebec et à chanter; si bien que, parvenue à l'âge de douze ans, l'enfant était charmante et n'avait point de rivales dans la ville de Tarse dont tous les habitants la chérissaient. La jeune Tarsiana ne devait cependant pas tarder à connaître la douleur : elle perdit sa bonne gouvernante Lycorides , qui, avant de mourir , lui révéla le secret de sa naissance. Ce malheur ne vint point seul... Dionisa, en voyant l'infante si parfaite^ en l'entendant partout mettre au-dessus de ses propres enfants, Dionisa, qui jusque-là avait dignement rempli ses devoirs, se laissa tout à coup aller à la jabusie. Elle se dit que si Tarsiana disparaissait elle pourrait profiter des richesses de celle-ci pour marier convenablement ses filles. La méchante femme s'adressa à un malfaiteur nommé Théophyle et lui promit de grandes récompenses s'il voulait tuer Tarsiana. Le misérable consentit au crime, et il fut décidé que le lendemain il frapperait la jeune princesse lorsqu'elle irait prier sur la tombe de Lycorides. Théophyle se trouva en effet au cimetière au moment où Tarsiana y entra, et lorsqu'elle
26i CHÂPITRC TI.
s'agenouilla sur la tombe de sa gouvernante, il se précipita sur elle, la saisit par ses beaux cheveui et leva son sabre. Mais la malheureuse Tarsiana lui demanda d'une manière si touchante un instant pour prier Dieu, que l'assassin n'eut pas le courage de le lui refuser. Il s'apprêtait pourtant à gagner la récompense promise; il relevait son arme, lorsque des pirates , qui passaient près du cimetière, poussèrent de grands cris qui le mirent en fuite. /'^ Les pirates s'approchèrent de la jeune fille, la trouvèrent belle et, pensant qu'ils pourraient la vendre un bon prix , l'entraînèrent avec eux sur leur vaisseau et la conduisirent à Mythilène. Là Tarsiana fut mise en vente , el ses charmes excitèrent l'attention et les désirs d'Antinagoras , qui tenait cette ville sous sa puissance, puissance peu étendue et peu despotique, car un mauvais homme, qui faisait le plus honteux métier, ne craignit pas d'enchérir sur les mises d'Antinagoras et lui enleva la «belle captive pour en augmenter le sérail qu'il tenait à la disposition du public. Le lendemain Antinagoras se présenta chez le maître de Tarsiana et lui paya la somme à laquelle ce dernier tarifait la première entrevue qui aurait lieu avec son esclave. Mais la princesse supplia avec tant d'éloquence Antinagoras de ne pas l'outrager, que celui-ci la quitta en manifestant les sentiments du plus grand respect. Tarsiana comprenait cependant combien sa position offrait de danger; elle fit une proposition à son maître. Elle lui offrit d'aller comme les jongleurs chanter et jouer d'un instrument sur les places publiques^ et lui promit de
lui rapporter de fortes sommes d'argent. Son maître finit par consentir à cette proposition , et le lendemain de bonne heure la jeune fille, après s*étre richement parée, se rendit sur la place du marché. Là elle se mit à jouer de la viole et à chanter avec un talent qui ravit tous les assistants. Elle gagna plus de cent marcs. Et continuant à exercer ce métier y Tarsiana s'acquit bientôt Taffection et le respect de tous les habitants.
Cependant dix années s'étaient écoulées depuis qu'Apollonius avait confié sa fille à Estrangilo, et l'époque où il s'était proposé de venir la retrouver était arrivée. Il quitta donc l'Egypte et partit pour Tarse. A la vue du roi , Estrangilo éprouva le plus grand trouble; mais sa femme, espérant tromper Apollonius par ses mensonges, prit la parole et annonça au pauvre père qu'il n'avait plus <l'enfant. Le désespoir d'Apollonius fut navrant, et il demanda à aller pleurer sur la tombe de sa fille. La méchante Dionisa conduisit le roi près d'un monument vide qu'elle avait fait élever et sur lequel on lisait l'épi* tapho de Tarsiana '. Arrivé sur la tombe, Apollonius ne trouva pas une larme. Il s'étonna de rester aussi calme et 'se dit que si réellement le corps de sa fille était là, il éprouverait cette douleur qu'il éiait surpris de ne pas ressentir. Soupçonnant que sa fille existait encore, mais ignorant ce qu'elle
t Dans le romao de F'oft ei Blanckefieur^ les j^reats de Flore , pour lui faire oublier son amottr, vendent Blaticheflear II des corsaires el lui foni élever on lombeao eomane si elle eùl été norie. (Y, FMrw wt BiancefloTt p. SGfS
pouvait être devenue, il s'embarqua dans la pensée de retourner à Tyr. One violente tempête l'assaillit et poussa son navire vers la plage même où vivait Tarsiana. Le vaisseau- aborda à Mythilène. Apollonius permit aux gens de l'équipage de descendre à terre et d'y aller chercher des vivres. Quant à lui , il ne voulut pas quitter le lit sur lequel il gémissait, et il défendit qu'on vint l'importuner. Après avoir fait l'acquisition des vivres qui leur étaient nécessaires , les hommes de l'équipage vinrent faire leur repas sur le vaisseau et attirèrent l'attention d'Antinagoras qui se promenait sur la jetée. Il s'approcha d'eux et leur demanda quel était le patron du navire. Ceux-ci lui répondirent que leur maifre gisait malade sur un lit et qu'il avait défendu que l'on s'approchât de lui ; ils ajoutèrent qu'il se nommait Apollonius et apprirent à Antinagoras une partie des infortunes de ce prince. Antinagoras se souvint qu'il avait entendu prononcer le nom d'Apollonius par Tarsiana. Montant sur le vaisseau , il s'avança vers le roi de Tyr en écartant ceux qui voulaient l'en empêcher. La colère d'Apollonius se calma à la vue d'un étranger, et Antinagoras adressa au roi les plus sages discours Il s'aperçut pourtant que ses paroles ne consolaient pas le malade et songea à recourir au merveilleux talent de la belle Tarsiana. Il la fit appeler sur-le-champ et elle chanta d'une manière ravissante, mais sans réussir non plus à rendre le calme à Apollonius. Celui-ci lui lit remettre de l'or, mais elle le refusa d'abord et, dans son désir de prolonger son enlrelien avec le voyageur, elle s'en-
gagea ensuite à recevoir son cadeau à la condition qu'Apollonius devinerait plusieurs énigmes proposées par elle. Le roi finit par accepter cette condition et expliqua les énigmes dont le mot lui était demandé. Se voyant battue, Tarsiana s'efforça encore de prolonger l'entrevue, mais Apollonius ne le permit pas... La jeune fille , sur le point de quitter le voyageur pour lequel elle ressentait une irrésistible tendresse, se précipita tout à coup dans ses bras... Le roi la repoussa rudement; elle ne put alors retenir ses plaintes, et, tout en maudissant son triste sort, elle esquissa en quelques mots l'histoire de sa vie... En l'entendant, Apollonius éprouva une surprise qui se changea en une joie indicible lorsque Tarsiana , complétant son récit, lui eut prouvé qu'elle était sa fille *.
€ Il la prit dans ses bras avec une très-grande allégresse, disant : « Ah ! ma fille , je mourais pour vous. Maintenant j*ai perdu le souci que j'avais, ma fille; jamais un si beau jour ne s'est levé. Ce jour, je ne croyais jamais le voir ; je ne croyais jamais vous tenir dans mes bras. J'eus pour vous de la douleur : j'ai maintenant du plaisir. J'aurai toute ma vie à remercier Dieu de ce moment. :» Il commença à appeler : a Venez, mes vassaux, Apollonius est guéri ; battez des mains, chantez... Pensez comment vous ferez cette fête grande et complète: elle est retrouvée
1 Dans le Ramayana, poème sanscrit. Rama retrônre ses fils
un peu comme Apollonius, retrouve sa fille ; il les reconnaît dans
de jeanes rapsodes qui chantent les courses de Rama« — {Le
Jlamayana , poèmo sanscrit , mis en français par H» Fanche,
U P% p; Kïf.)
la fille que j'avais perdue ! Bonne fut (a fempèift: etie fut permise par Dieu , puisque c*est elle qui nous a conduit id!... t
Ântinagoras fut plus heureux de celle rencontre que s'il eût gagné le royaume de France, et pria Apollonius de lui donner sa fille. Le roi de Tyr accueillit avec joie c^lte demande. Le mariage fut célébré au milieu des plus grandes réjouissances; le vilain homme qui avait mis la verlu de Tarsiana dans nn si grand danger fut lapidé, et réponse d'Anlinagoras maria convenablement les femmes quMl avait chez lui ; elles sorlirent, grâce à celle-ci^ du péché , et vécurenl Ires-hoiiorées. On perpétra par un monument le souvenir de la reconnaissance du père et de la tille; puis Apollonius, son gendre et Tarsiana partirent pour la ville de Tyr... Durant la traversée un esprit apparut au roi et lui ordonna de se rendre à Ephèse et d'y visiter le temple de Diane. Apollonius obéit et, dans ce temple, retrouva Luciana. Il aUa ensuite avec elle et les autres membres de la famille à Tarse ou Estrangilo et Dioniea reçurent un juste châtiment; puis ayant donné le royaume d'Antioche à Antinagoras et A Tarsiana» il se dirigea avec Luciana vers Pentapolin pour y voir le bon Architrasles. Plus tard, Apollorius eut un fils donl la naissance le combla de joie, et après plusieurs années d'une félicité parfaite il ii'épassa dans la ville de Tyr. Cette mort donne à l'auteur l'occasion de débiter quelques banalités sur la vanité et la brièveté de la vie , et son poème, finissant par une espèce de prière, se têrmtm^ par le moi : Anaea.