‹ Les vieux auteurs castillansChapitre 22 sur 34 · MARIE L'EGYPTIENNE · texte numérisé non relu

MARIE L'EGYPTIENNE

Egyptienne qui fut une dame très-belle et de son corps très-fière. *

L'aiîteur continue par quelques réflexions morales puis arrive enfin à son sujet. Marie, dés sa jeunesse, s'abandonna à tous ses mauvais penchants; les exhortations de sa mère, les réprimandes de son père passaient sur elle comme un .souffle de vent. Pour être plus libre dans ses vices elle quitta sa famille. Elle partit seule comme un voleur qui ne veut point de compagnie. Elle emportait avec elle un petit oiseau; il chantait hiver et été, et elle l'avait en grand goût parce que toujours il chantait d'amour. Elle arriva à Alexandrie avec grande joie.

€ Elle fit prévenir tous les fils de bourgeois pour qu'ils la vinssent admirer. Eux avaient grande passion pour elle, parce qu'elle était comme une fleur. Tous lui faisaient la cour pour obtenir son amour (por el su cuerpo acabar). Elle les recevait très-volontiers pour qu'ils fissent à son plaisir. A boire , à manger , dans la folie elle passait ses jours et ses nuits Quand elle se levait de table c'était pour se réjouir avec eux. Elle ne songe qu'à jouer, qu'à rire; elle ne se rappelle pas qu'elle mourra un jour. Les jeunes gens de la ville sont si épris de sa beauté que chaque jour ils viennent la voir et ne peuvent s'éloigner d'elle. Elle attirait telle foule que les jeux se changeaient en querelles sanglantes. Devant sa porte on se donnait de grands coups d'épée. Le sang répandu coulait dans la rue. La malheureuse, quand elle le voyait, n'en avait nul souci. Celui qui était le plus vicieux, celuilà était son ami. Si deux de ses amis mouraient , il lui en restait cinquante vivants. Pour l'âme de celui qu'elle

•vaîl perdH elle ne donnait qu'un rire. (îetit tpii étaient blessés pour elle, elle n'allait pas les visiter. EHe aimait mieux se divertir avec ceux qui se portaient bien que d'aller vràr des malades, i

Cette dangereuse Marie jeta toute la ville dans le trouble; mais c*est que, depuis qu'elle naquit , on ne vit pas de beauté comparable à la sienne. Elle avait des oreilles rondes , blanches comme le lait des brebis; ses yeux et ses sourcils étaient noirs ; son vî«ap:e avait la couleur de la rose ; son cou et sa poitrine étaient tels que la fleur d'épine; ses bras, son corps étaient blancs comme le cristal. Les vêtements dont elle se parait étaient de la plus grande richesse; jamais elle ne se couvrait de laine: il lui fallait l'or, l'argent, la soie, l'hermine; elle ne se chaussait que de souliers de iparoquin^ magnifiquement brodés.

Un jour de printemps, la belle pécheresse sortît de la ville et^ se promenant sur le port, elle vit une galère pleine de pèlerins qui allaient à Jérusalem. iMarie eut envie de faire aussi ce voyage. Le poète décrit ensuite la traversée avec des détails qH€ nous ne reproduirons pas. Arrivée à Jérusalem, Marie mena une vie plus dissolue que jamais. Le jour de TAscension, mêlée à la foule des pèlerins, elle voulut comme eux pènétjer dans le temple, mais des anges armés d'épées la repoussèrent du saint lieu. Cette apparition tit une vive impression sur la courtisane; déplorant ses erreurs, arrachant ses ^h^veux, meurtrissant sa poitrine, elle tomba

MAHIE L'£GYPT1JENNË« S78

à genoux devant une statue de la Vierge et prononça une longue prière * .

< Ob y remarque «ne péosée qoî a fait forlnne ai moyen âge :

Ay éavoy* duSce IU<lre

(^e en el tu vientre toviste 1 tn pidre.

Gno manvQla fiie del Padre Que 8u fija Gio Madré.

M. Barret» en trouvant cette même idée dans nne pièce da troibadosr Pierre de Corbiaa ,

Domna espoaa filhV nmira

semble croire <|De Dante s'était inspiré de cette pièce lorsqu'il

dit:

Vergioe Madré ftglia del liio figlio...

Mitts Pierre de Gorbian ne me paraît pas avoir la priorité. Om troave ta même idée dans Gautier de Coincy, qui lui était an*

térienr : « ^ u . ,x

Rose firesche el clere,

De saint espir plaine,

Tu es fiUe et mère

Au FiU Dieu demaiue.

Tant fu la matere

Nete et pure et saine,

Qff'en toi prist ton père

Forme et char humaine.

On remarque encore une pensée analogue dans Gonzalo de Berceo :

Eoega a ta fija. Madré, por lios elaatraf Uajreteaelfija..»

La vogue de cette idée ne s'arrête p» là. Dans le Mirach d^Amii et d'Amiie, I» Vierge parle ainsi : Enfiina en la Jhesns pni^ne»

Qui est mon Fils el mon Père Bn TOUS plaie noUe n'appère...

Dans un livre d'heares, charmant pelU manuscrit provenant de l*akbaye de saint Fierremout, je lis:

Ligoiée bëneoitu ton père Filie apaise dott(|U( il es mère.

L'archiprètre de Hiia, dans set Goxot de Santé Maria, a dit :

VirgvB SenU llaht Fija et leal esposa Delt«fi|i»M<9i3.

i}i CHAPltRE Vté

Marie s'adressa ensuite à Dieu et le pria de la proléger contre les tentations , puis elle se rendit de nouveau à l'église. Aucune apparition ne lui en défendait plus l'entrée et une voix mystérieuse l'engagea à se rendre sur les rives du Jourdain, au monastère de Saint-Jean , où elle recevrait le divin remède qui la guérirait de ses crimes. Cette voix lui enjoignit encore de se retirer ensuite dans la solitude. Elle obéit et se soumit , dans le désert, aux plus cruelles expiations. Le poète la peint bien différente de ce qu'il l'a montrée au commencement de son récit et avec un réalisme de détails qui font un peu ressouvenir d'une pièce de Villon, les Regrets de la belle Heavlmière. Au bout de sept ans, Marie fut privée de ses vêtements , elle n'eut plus pour se couvrir que ses cheveux incultes; les épines déchiraient ses pieds sans chaussures. Chaque fois qu'une épine la blessait, elle perdait un de ses péchés. Elle avait

Dans le Cancionero de Baena, une cantiga d'AIfonso Alvaret

de VillasaDdiDo» offre ces deux vers :

Noble Tosa, fija e'esposa De Dyos, e su madré dyna...

Palci commence la seconde octave do chant II de Morgante

par ces mots :

E t« Vergine figlia e Madré e sposa Di quel Signer.

Un poète italien moderne , Borghi , s'écrie au débat d'one de ses hymnes :

0 del eterno artefice Madré figUoola e sposa...

On aperçoit dn reste quelque chose de cette idée dans une

hymne de l'Église :

Sttmini reg58 Mater ei BliA«

MARIÉ L'ÉGYPTIErtNE. • ^B

emporté avec elle trois pains : la première année ils furent durs comme la pierre, ils devinrent ensuite blancs et tendres comme s'ils eussent été faits le matin. Quand les pains furent mangés, Marie se nourrit d'herbes et de racines, elle en vécut dix-huit ans; elle vécut ensuite vingt ans sans rien manger, à moins qu'un ange ne lui apportât de la nourriture. Le diable voulut encore la tenter, il s'efforça de lui rappeler tout ce qu'elle avait tant aimé , les grands repas et les lits moelleux, mais elle réussit à vaincre le mauvais. Il y avait près de quarante ans que Marie accomplissait sa dure pénitence quand elle fut rencontrée par un saint personnage, Zozime, que l'auteur espagnol appelle don Gôzimas. Il crut voir un spectre, mais elle'l'^ppelâ par son nom; il reconnut alors qu'il- y avait là quelque chose de divin et s'approcha , mais comme eUe était nuo il lui donnia en se détournant une partie de ses vêtements. Lorsqu'elle s'en fut couverte elle lui apprit ses cfimes et son repentir. Zozime fut touché de tant de remords et Marie lui demanda de lui apporter la communion, ce qu'il fit. Ce saint regagna le monastère dans lequel il habitait en admirant la piété de la sainte. Il revint ensuite pour la revoir... il ne trouva plus que ses restes mortels, mais quelques lettres étaient tracées sur le sol : f Prends, Zozime, le corps de Marie, ensevelis-le aujourd'hui et quand tu Tauras enseveli prie pour elle. »

Zozime s'apprêtait à exécuter ces ordres tout en craignant de ne pouvoir lui seul creuser la fosse; tout à coup un lion descendant de la montagne

Sff6 CHAPITRE VU

vint Taider dans sa tâche. Znzime retourna ilans son couvent, et l'exemple de Marie, qu'il prenait plaisir à citer, amenda la vie de plusieurs moines:

d Prions cette Marie, chaque jour et chaque nuit pour qu'elle intercède près du créateur pour qui elle eut tant d'amour. Puisse*t-elle obtenir que nous fassions tel service q«'à Theure do jugement il ne nous trouve pss dans le viee , qu'il nous donne part à la vie perdurable, que tout homme doué de sens réponde et dise amen l ji

La légende des rois d'Orient est beaucoup plus courte que celle de Marie rE^yptienne, elle n'a que 244 vers; elle ne se distingue jamais par la forme, mais le plan en est assez heureusement imaginé. Le Livre des trois Rois n'est pas seulement le récit que nous a conservé le Nouveau Testament, Le suj t principal de cette œuvre est l'arrestation de la Sainte Famille par des Brigands. Le fils de l'un d'eux , couvert d'une affreuse lèpre, est miraculeusemenifguéri en se servant de l'eau qui a été employée à laver l'enfant Jésus. Plus tard cet en* faut, devenu un homme, se trouve attaché à une croix à côté du Christ mourant. C'est le bon larron»

On doit encore à M. de Pidal une publication intéressante mais qui, n'ayant pas été mise en vente, est peu répandue. Nous la connaissons, grâce à M. Wolf. Ce savant l'a reproduite dans ses études sur la littérature espagnole. C'est le fragment d'un poème inédit qui parait appartenir au treizième siècle. L'auteur raconte une vision qu'il eut. Il aperçut un corps mort et vit près de ce cadavre l'âme qui venait de s'en exhaler» Elle

FbAGMENt. i77

maudissait son compagnon et lui rappelait l'inanité de tout ce qui naguère faisait son orgueil et sa joie. M. Wolf cite, à côté des vieux vers espagnols, les vers français dont ils sont la traduction- Ce lambeau d'antique poésie est une nouvelle et curieuse preuve de l'influence qu'exerçaient les trouvères. Quant à l'idée même sur laquelle est écrit ce morceau , elle parait avoir eu beaucoup de vogue au moyen âge. Nous la reverrons se manifester dans l'ancienne littérature castillane et s'y manifester encore d'après un modèle français.

OOMZA&O BB BSaCXO.

Gonzalo de Berceo est le premier poète espagnol sur lequel on ait quelques renseignements, mais il n'occupe pas dans les lettres une place assez importante pour justitier toutes les recherches aux quelles. Sa nchez s'est livré à son sujet. Je suis loin cependant de lui refuser tout mérite et je trouve que Bouterwek et Sismondi se sont montré trop dédaigneux à son égard. Le premier de ces critiques pense que si Gonzalo n'eût pas appartenu à l'Église, on se serait, en Espagne, beaucoup moins intéressé à lui: «Si Berceo, dit-il, avait fait des vers mondains, les littérateurs espagnols ne discuteraient pas avec autant de zèle l'histoire de sa vie. » Mais dans ce cas, ajouterai-je , Bouterwek aurait sans doute fait une plus large place au vieil auteur. Il Ta, je le crois, condamné sans Yen^

tendre et rien qu'à l'intitulé de ses poésies. Des préjugés anti-catholiqiies l'ont rendu inique à son égard. Il n'a pu supposer qu'un hommo adonné à chauler la Vierge et les Saints fût digne d'un examen sérieux. Sismondi n'a guère été plus équitable. M. Viardot ne s'est pas laissé influencer par ces mesquines préventions : f Gonzalo de Berceo , dit-il , était un véritable poète auquel il n'a manqué que des connaissances plus étendues que celles de son siècle et un instrument plus maniable et plus harmonieux qu'une langue dans l'enfance. »

Oui, dans certains moments Gonzalo a des éclairs de poésie, il a des pensées, il a quelquefois du style ; ses vers sont écrits avec facilité, c'est pour son temps un versificateur habile s'exprimant avec clarté, maniant sans trop de contrainte une langue indisciplinée, Tassou plissant dans un rhythme assez ingrat. Lui donner ces éloges ce n'est pas dire qu'on puisse le lire sans fatigue et sans ennui. Gonzalo manque d'invention, et dans les sujets de piété qu'il a traités il n'a pas trouvé de grands élans; il n'y a pas là d'inspiration comme on en admire chez sainte Thérèse, c'est un mysticisme rasant la terre, un mysticisme de légende. C'est bien le prêtre espagnol du moyen âge. Gonzalo ne me paraît mériter ni l'indifférence hautaine de certains écrivains étrangers, ni l'attention excessive avec laquelle il a été considéré par quelques critiques espagnols. Je n'imiterai pas les premiers en n'indiquant Gonzalo que par une phrase dédaigneuse, et je ne suivrai pas les seconds dans des dissertations prolixes et inutiles.

GONZALO DE BERGEO. 281

GoQzalo naquit vers la fin du douzième siècle, an plus tard en 1198, à Berceo, ville peu éloignée de l'abbaye de Saint-Millan dans laquelle il fut élevé. C'est un détail qu'il consigne deux fois dans ses vers. Gonzalo appartint au clergé séculier de sa ville natale et mourut vers 1360. Ses œuvres, non compris quelques hymnes, sont au nombre de neuf, et portent les titres suivants : Vie du glorieux confesseur saint Dominique de Silos (Vida del glorioso confesser Santo Domingo de Silos). L'histoire du seigneur saint MiUan mise du latin en romance (La Estoria de senor Sant Millan tomada de latin en romance). Du sacrifice de la Messe (Del sacriûcio de la Misa), Martyre de saint Laurent (Martirio de San Lorenzo). Louanges de Notre-Dame {Loores de nuestra Senora). Des signes qui apparattront avant le jugement (De los signes que apa* receran ante del juicio). Miracles de Notre-Dame (Milagros de nuestra Senora). Le deuil que fit la Vierge Marie le jour de la passion de son fils Jésus^ Christ (El duelo que fizo la Virgen Maria el dîa de la passion de su fijo Jesu Ghysto). Vie de sainte Oriay vierge (Vida de sanla Orio virgen).

La Vie de saint Dominique de Siios parait avoir été la première production de Gonzalo. Dans les 777 quatrains qui la composent , Sancbez voit le nombre 21 (trois fois sept) et suppose que cette œuvre date de 1221 . Celle conjecture, toute bizarre qu'elle soit, ne paraît pas impossible lorsque l'on se rappelle les savantes puérilités du moyen âge, quand on se souvient que dans El Doctrinal de Pfivadùs le marquis de Santiliana paraît avoir

28â CHAPITRE VII.

voulu indiquer par te nombre de 53 stances Tannée 1453 dans laquelle mourut ié^mr de Luna^ dont la disgrâce fait le sujet du poème. En admettant comme probable la date sous laquelle se place généralement le Poème du Cid^ il y aurait donc une cinquantaine d'années entre ce poème et la Vie de saint Dominique. La langue a fait des progrès, le vers a pris de la régularité : mais le rhythme employé par Gonzalo dans tous ses livres et que nous verrons encore en usage longtemps après lui, est d'une monotonie fatigante. C'est encore ce y quatrain monorime dont s'était déjà servi l'auteur inconnu du Livre d'Apollonius. Gonzalo ne cherche pas un style relevé , et , comme on le verra par la fin de la citation suivante y du familier il descend souvent jusqu'au trivial. Voulant écrire pour l'édification du peuple, il désire surtout être aisément compris : « Au nom du Père qui fit toute chose et de don Jésus - Christ , fils de la Glorieuse et de l'Esprit-Saint qui est leur égal, d'un confesseur saint je veux faire, une prose en roman vulgaire, dans lequel le peuple a coutume de parler à son voisin , car je ne suis pas assez lettré pour faire un autre latin; cela vaudra bien, je le crois, un verre de bon vin.. >

Bouterwek dit, à propos de ce passage, que Gonzalo appelait ses vers de la prose. L'envie de dénigrer le pauvre vieux poète a fait oublier au savant critique que le nom de prose a été donné à des hymnes de TÉglise dans lesquelles on ne retrouve plus les régies de la prosodie latine, mais QÙ rharraoniQ est produite par le nombre des

GONZÂLO DE BERCEO. 2^^

syllabes et par l'emploi de la rime ; que ce même nom de prose fut pris sans doute de ces chants religieux, et donné par les provençaux à leurs poésies narratives :

Versi d'amore e prose (H romanzi...

s'écrie Dante en parlant des œuvres d'Arnauld Daniel. Il est évident que c'est en souvenir ou des hymnes de TÉglise, ou des poèmes de la langue d'oc , que Gonzalo a employé le mot de prose et que lui, qui se traite en un endroit de versificateur, dans un autre passage de troubadour ^ ne faisait pas des vers, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir.

La vie Je saint Dominique de Silos, dont la fête tombe le 20 décembre, est racontée dans l'ouvrage du P. Ribadeneira. Gonzalo n'a guère fait que mettre la légende en vers. Un des meilleurs pas-' sages du poème est l'entrevue du saint et de don Garcie , roi de Navarre : « En ce lemps-là — dit Ribadeneira -— Garcie, roi de Navarre, entreprit de piller les joyaux d'or et d'argent de la sacristie du couvent. Le saint résista constamment à l'avarice du roi, faisant plus d*état de la gloire de Dieu et de défendre les biens de l'Église, si nécessaires au service divin, que de l'indignation ou de l'amitié du roi, qui, depuis, le chassa du couvent de Saint- Millano avec quelques-uns de ses religieux. ' » Il

1 La Vie ds$ SaintSf par le B«P» Ribadeneira, trad. de M, l*dbbé Darasi U XU> p. 299»

tu CHAPITRE VII.

y a ifeins reotretien de Dominique et de Garcie nu mouvement' assez dniroalique. Gonzaio termine son poème en rapportant les miracles du saint. La vie (ie saint Millan ^ n'est pas écrite de suite comme celle de saint Dominique ; elle est divisée en trois livres. Dans le premier, Gonzalo raconte la mission du saint, qu'il fait naître à Berceo» en dépit des autres localités fort nombreuses qui se disputent son berceau. Après avoir gardé les brebis, Millan fut in^truit par un pieux ermite et se retira lui-même dans des lieux déserts, fuyant la foule que la renommée de ses vertus attirait à lui. L'évêque Dydime l'engagea à renoncer à cette vie isolée et à exercer les fonctions de prêtre. Il les remplit à Berceo ; mais bientôt l'envie lui suscita des ennemis. Il fut indignement calomnié, et quittant de nouveau le monde , il se retira dans les . montagnes et y reprit son existence d^anachorète* Dans le second livre, Gonzalo raconte, d'après saint Braulio qui écrivit une vie de Millan, les miracles de qelui-ci.

Le troisième livre continue la relation de ces miracles et renferme le récit d^une bataille que Ramire II, roi de Léon, gagna contre les Mores, grâce à l'apparition de saint Jacques et de saiut Millan. Cette dernière partie a été prise par quelquea critiques pour une œuvre séparée à laquelle ils ont donné le nom de b.n taille de Simancas. Ce troisième livre est le meilleur. Gonzalo y décrit avec énergie les signes de la colère céleste; il dit

^ yt9 fia SainUt par le R. P» Ribadenlsirai 1. 11/ p, ilKh

GONZÂLO DE BERCEO. 285

en parlant d'une éclipse qui dura presque tout un vendredi: « Plus épouvantable jour ne se leva jamais depuis le saint Vendredi où le Christ mourut. » N'y a-t-il pas quelque chose de Dantesque dans la manière dont le poète raconte cet autre prodige : < Les étoiles se mouvaient dans le ciel, elles volaient par les airs, elles se heurtaient entre elles comme des hommes qui combattent, revenant et fuyant. » Le récit de la bataille est assez chaleureux, et Ton reste convaincu que s'il avait eu le secret d'un autre rhythme , Gonzalo aurait pu s'élever bien plus haut. Celte obligation de renfer* mer une pensée dans quatre vers, de les terminer tous quatre par des sons semblables, a dû être une gêne incessante pour le poète ; souvent l'idée a été mutilée, d'autres fois elle a été délayée d'une façon toute prosaïque. Deux vers vraiment beaux ont eu pour escorte deux lignes d'une vulgarité désespérante, deux lignes parasites que l'auteur eût certes supprimé s'il ne lui eût fallu ses quatre rimes pareilles. — Voltaire, dans une jolie épître à l'empereur de la Chine, disait » en parlant de notre système poétique:

# Ton peuple est-il soumis à cette loi si dure

Qui veut qu'avec six pieds d'une égale mesure

De deux alexandrins côte à côte marchants

L'un serve pour la rime et l'autre pour le sens ?

Si bien que sans rien perdre, en bravant cet usage,

On pourrait retrancher la moitié d'un ouvrage.

C'était encore bien pis avec ces malheureux et lourds quatrains monorimes.

Le Sacrifice de la Messe est une œuvre froide dans laquelle le poète apparaît rarement. Dans ce petit poème y Gonzalo commence par parler de la loi de Moïse et se montre très-versé dans TEcriture sacrée. Il arrive ensuite au sacrifice de la loi nouvelle, à la messe dont il explique longuement chaque détail. On peut remarquer qu'au temps de Gonzalo on pratiquait quelques cérémonies qui ont été abandonnées depuis. On voit aussi dans les vers du vieil auteur que les fidèles ne découvraient leurs têtes qu'à l'Evangile. Beaucoup plus tard, Louis de Grenade reprenait cette mauvaise coutume, après être entré à l'église et s'y être age- ;iouillé, de se couvrir et de se mettre à causer avec son voisin. J'extrairai du livre de Berceo cette explication du Pater ^.

« Nous demandons sept choses par cette prière. Les trois premières durent éternellement, les quatre dernières fmiront avec le monde et n'ont qu'un temps. La première s'adresse au Père spirituel dont le saint nom est durable et non mortel. La seconde demande le royaume céleste qui ne finira jamais. En troisième lieu nous demandons que la volonté de Dieu pleine de bénédiction s'accomplisse sur la terre compie au ciel où jamais n'entre un voleur. Ces trois premières choses que nous avons lues ne seront jamais accomplies dans notre monde, mais elles le seront dans l'autre où l'on n'entend jamais de paroles de discorde. La quatrième demande que nous adressons à Dieu est la vie de notre corps ; nous nommons toute la nourriture quand nous disons le pain;

Quatrain âlfl(,

GONZÀLO DE BERCEO. 28?

quand nous nommons le pain, nous comprenons tout en lui. Dans la cinquième phrase -> à laquelle nous devons faire grande attention de peur de gravement errer — si nous demandons que Dieu nous pardonne nous devons

d'abord pardonner à tous Si nous voulons être

pardonnes de nos péchés, pardonnons d'abord; allons nous confesser, nou& pourrons ensuite être certains et assurés que du mal que nous avons fait nous serons déchargés. Quand nous adressons la sixième demande nous devons le faire de tout cœur pour que Dieu ne nous laisse pas tomber en tentation qui fait à la chair perdre son frein. Une phrase reste, c'est la dernière qui renferme les autres ; il y a peu de paroles mais saintes de haute manière. C'est un petit épi bien rempli de grain. Nous prions le Père céleste que par sa sainte grâce il nous délivre du mortel ennemi, du feu infernal qui ne cesse de brûler en aucun temps. »

Un poète, né en Italie en 1265 — à peu près à l'époque présumée de la mort de Gonzalo — a aussi paraphrasé le Pater. Ce poète a dit :

0 Padre nostro che ne'cieli stai Non circonscritto, ma per più amore Ch'ai primi effetti di lassu tu bai,

Laudato sia'l tuo nome e'I tuo valore Da ogni creatura, com'è degno Di render grazie al tuo alto vapore.

Vegna per noi la pace del tuo regno Che noi ad essa non potem da noi S'ella non vien con tutto nostro' ngegno.

Corne del suo voler gli angeli tuoi Fan sagrificio a te, cantando Osanna t Cosi facciano gli uomini de' suoi,

âdfr CHAPiTBE vn.

Da oggi a noi la cotidiana manna Senza la quai per questo aspro diserto A rétro va chi più di gir s'affanna.

E corne noi lo mal ch^avem sofferto Perdoniamo a ciascuDO, e tu perdorm BenigDo e non guardare a! noslro suerto.

Nostra virtu che di leggier s'adona Non spermentar con l'antico avversario Ma libéra da lui che si la sprona <•

Le poète qui fit ces vers s'inspirait aussi ^e ces mêmes mystères auxquels Gonzalo demandait le sujet de ses chants. Mais il ne se bornait pas à raconter quelques légendes, quelques miracles apocryphes. Entraîné par son génie , il s'élançait.

' li 0 Notre Père qui es dans les cieaz> qai n'y es pas circons* crit, mais qui y es attaché par le plus grand amour que tu portes aux premiers effets de ta création.

Loués soient par toute créature ton nom et ta puissance, et qu'il soit rendu grâce à ta liaute sagesse.

Qu'elle vienne vers nous,Ja paix de ton règne ; car si elle ne descend pas vers nous, malgré toute notre iutelligence nous ne pouvons nous élever jusqu'à elle.

Comme tes anges te font le sacrifice de leur volonté en chantant Hoiannat qu'ainsi fassent les hommes de leurs désirs*

Donne nous aujourd'hui la manne quotidienne sans laquelle» dans cet âpre désert, va en arrière celui qui de s'avancer s'efforce le plus.

Et de même que nous pardonnons à chacun le mal que nous avons souffert, clément, pardonne-nous et ne regarde pas à notre mérite.

Notre vertu qui succombe si aisément, ne l'éprouve pas avec l'antique adversaire» mais délivre-la de lui qui la tente si fortement. Il

G0N2AL0 DE BËftCEO. Î6ê

au-delà de la tombe, traversait l'empire des éternelles doulears , parcourait le royaume des expiations, et — comme Ta dit Michel-Ange — conduit par sa grande pensée, montait vivant jusqu'à Dieu :

...e a Dio Scorto dal gran pensier vivo salio.

Ce poète qui créa une œuvre colossale et magni- ^que, c'était Dante.

Mais ne nous laissons pas éblouir par ce radieux génie et redescendons vers Gonzalo de Berceo. Le martyre de saint Laurent, qui d'ailleurs est inachevé, ne me semble pas digne d'arrêter l'attention; mais l'œuvre intitulée : Des signes qui apparaîtront avant le jugement, offre quelques passages d'une sombre énergie, et pèle mêle des traits ridicules ou d'un prosaïsme effrayant. Ainsi, après avoir décrit tous les terribles prodiges qui précèdent le jugement dernier, les oiseaux jetant des cris dans les airs, les mers mugissantes, les arbres suintant le sang, les édifices s'écroulant^ les pierres se précipitant les unes contre les autres comme dans une bataille et se broyant en poudre plus Gne que du sel, la terre tremblant des plus horribles secousses, les hommes consternés cherchant en vain un refuge, les étoiles ise détachant du firmament et tombant comme des feuilles de figuier, le poète ajoute :

Enfin le dernier jour, comme dit le prophète , L'ange envoyé de Dieu sonnera la trompette ;

990 CHAraaiLVH.

Tous les morts l'entendaDt, chacun dans sa cachette. Viendront au jugement en portant leur malette.

On a vu, dans la nomenclature des œuvres de Berceo, qu'il avait composé trois pièces en l'honneur de la Vierge. Dans ces poèmes, une foi vive, ardente, inspire par moment des vers très-heureux au poète, mais l'élan ne se soutient pas et la prose la plus vulgaire vient contraster à côté de pensées remarquables. Dans les louanges de Notre-Dame on remarque, au sujet de la naissance du Christ, les vers suivants :

En el vidrio podria asmar esta razon Como lo pasa el rayo del sol sin lésion Tu asi engendreste sin huila corruption ^

ft Celte comparaison a été souvent employée an moyen &ge ; elle se troave dans nne pièee da troubadonr Pierre de Corbian :

De vos trait u carn humana Jhetu Christ aoslre salvaire, Si com Ml treneaiBens faire, Intra'i bel raiz quan solelba Por la fenestra veirina.

Avant Pierre de Corbian, Rutebœof avait deux fois émis la même idée, la première fois dans le miracle de Tbéophile :

Si comme en la verrière Entre et rera arrière Li solaua qne n'entame, Aiodine fus vierge entière Qoant Diex qui es ciex lere Fist de toi mère et famé.

La seconde fois dans la chanson de Notre-Dame:

Si com on voit le soleil tonte jour Qu'on Ib verrière entre et ist et s'en va Ne l'empire /tant i fîertà séjour Ainsi vos di que oncqnes n'empira

La Vierge Marie,

Vierge f^t nourrie

G0N2ÀL0 DE BERCËO. â»l

Les miracles de Notre-Dame offrent au début la description assez gracieuse d'un Heu de délices, d'un de ces Edens que tant de fais les vieux poètes se sont plu à dépeindre :

« Moi, maître Gonzalo, surnommé de Berceo, en allant en pèlerinage, j'arrivai à une prairie verte, fraîche, parsemée de fleurs , lieu désirable pour un homme fatigué. Des plantes odorantes répandaient un grand parfum et raffraichissaient dans Thorome les chairs et I esprit. A chaque coin de cette prairie coulait une claire fontaine, fontaine bien froide en été et tiède en hiver. Il y avait là une abondance de bons arbres, grenadiers et figuiers, poiriers et pommiers , et bien d'autres fruits parmi lesquels on n'en trouvait ni de pourris, ni d'acides. La verdure du pré, le parftim des fleurs, les ombres des arbres pleines de douces saveurs me reposèrent tout à fait, et je séchai mes sueurs. L'homme pourrait vivre avec de telles odeurs. Je ne trouvai jamais dans le siècle un lieu si délectable, ni un ombrage si doux, ni une odeur si suave. J'ôtai mon manteau pour me reposer mieux ; je me plaçai sous l'ombre d'un bel arbre. Ainsi

Vierge Dieu porta Vierge Valeta Vielle fat sa vie.

On rencontre encore cette comparaison dans un vieux poème italien, la Regina Ancroja:

Si corne el vetro non si rompe o speÏEta, Ei fiore non perde ralimento e fruUo, Oosi full corpo sao de tanta altezza Ghe per virtù de Dio fa nette tulto.

Une hymne dn donzième siècle donna probablement celte comparaison pour la première fois :

Ut vltrium non laiiitur

Sole pénétrante Sie illasa creditur Po8t partum ut ante*

^î CHAPITRE Vit.

étendu, je perdis tous mes soucis; j'entendis le chant des oiseaux pur et mélodieux : jamais hommes n'omrent orgues plus harmonieuses, ni qui puissent former des sons mieux accordés... >

Le poète continue sa description en disant qu'auprès de ces chants les instruments les meilleurs: la viole, le psaltérion, la gigue, le manoderotero , la voix du plus habile chanteur , ne pourraient produire des sons qui valussent un denier. Chose admirable : ni le froid ni la chaleur n'enlevaient rien de sa beauté à ce lieu ravissant , et pour .une Ûeur qu'on y prenait il en poussait trois. Cette prairie devait ressembler au paradis terrestre. Mais ici tous les fruits étaient excellents, et si don Adam en eût mangé , il ne lui serait pas arrivé tant de mal, à lui et à sa femme, a Seigneurs — ajoute Berceo — ce que nous avoms dit en paroles obscures, nous voulons l'exposer plus clairement; laissons là l'écorce, arrivons à la moelle ; prenons le dedans, abandonnons le dehors... » Gonzalo explique ensuite ce qu'il entend par cette prairie enchantée. Tous ici-bas nous sommes des pèlerins; dans notre voyage nous trouvons une prairie où nous pouvons nous reposer. Cette prairie c'est la glorieuse Vierge Marie. Les fontaines d'eau limpides qui y coulent sont les quatre évangélistes. Les ombres des arbres sont les prières que Notre- Dame fait nuit çt jour pour les pécheurs. Les oiseaux qui chantent si agréablement sont Augustin, Grégoire et tant d'autres. Les fleurs qui parsèment la prairie sont les doux noms que l'on a donnés à

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la Vierge... Gonzalo termine cette introdaction en disant qu'il veut raconter quelques-uns des miracles de Notre-Dame ; mais grand est son embarras : il ne sait par où commencer , car les miracles qu'a faits la Vierge sont plus nombreux que les grains de sable sur le bord de la mer.

Le commencement de cette œuvre ne manque p^s d'une certaine grâce. Il y a dans la description de la prairie mystique un éclat étrange, un brillant dans les détails et à la fois une certaine naïveté qui me feraient volontiers comparer les vers de Gonzalo à un charmant petit tableau de Breughel 'i de Vlours, au Paradis terrestre que l'on voit dans j la galerie du Louvre. Malheureusement Gonzalo ne reste pas longtemps poète , il devient trop vite un incolore légendaire. Il raconte avec les intentions les plus pures des miracles dont la plupart doivent être regardés comme apocryphes et dont quel- j ques-uns peuvent à peine être indiqués. Ici, du \ reste , nous retrouvons une preuve nouvelle de ! l'influence française : Gonzalo imite un de nos 1 vieux poètes , Gautier de Goincy. Les auteurs de Y Histoire littéraire de la France paraissent douter ; de cette imitation et croire que Gonzalo copia plutôt des hagiographes latins; mais s'ils eussent comparé \ avec attention les deux poètes, ils auraient vu que ce n'est pas seulement quelques récits qui offrent des ressemblances. Gonzalo a raconté vingt-cinq miracles ; dix-huit se retrouvent dans Gautier de Goincy, et plusieurs fois les vers espagnols ont été évidemment inspirés parles vers français. Ces analogies, qu'il peut être curieux de constater^ m'en-

gagent à faire rapidement connaître les sujets traités [ ar Gonzalo.

Premier mirade. — Idelfonse , archevêque de TolèJe , avait une très-grande foi en la Vierge et institua une fête nouvelle en son honneur. Elle l'en récompensa par le don d'une chasuble, « œuvre angclique et non tissue par mains humaines ». Quand Dieu rappela à lui Idelfonse, il fut remplacé par un mauvais prélat nommé Siagrius. Celui-ci voulut revêtir la chasuble de son prédécesseur, mais à peine l'eût-il endossé qu'elle se rétrécît, et se rétrécit à tel point qu'elle l'étrangla.

Cette légende est la seconde que Gautier de Coincy raconte dans ses Miracles de la sainle Vierge. Il y mêle du reste une autre légende que Gonzalo a laissé de côté , de même que des attaques d'une excessive violence contre le clergé et la corruption romaine. M. TabbéPoquet a publié, en le tronquant, ce récit dans les Miracles de la sainte Vierge \ et

i Les Miracles de la sainte Vierge , par Gantier de Goincy, publiés par H. l'abbé Poquel; an vol. in 4* ; p. 77. — M. l'abbé Poqaet, ea livrant cet ouvrage à Timpression, a renda service aux personnes qai s^occupent de notre ancienne liltératare , quoiqu'il n'ait pas osé faire paraître Tceuvre de son poète favori sans de nombreuses mutilations. Je comprends parfaitement ee scrupule, mais j« regrette quMl ait fait prendre au savant éditeur des mesures qui ont quelquefois trop défiguré le recueil du prieur de yic-sur*- Aisne. Bf. Poquet n'aurait-il pas dû surtout s'abstenir des corrections qui enlèvent parfois toute vraisemblance aux légendes et qui s'attaquent même — comme dans Tbistoire de Gérard — aux vignettes dont on prétend offrir la reproduction. M. Tabbé Poquet a pensé que les Miracles de la sainte Vierge, ainsi expurgés» mériteraient un bon accueil des lecteurs pieux qui ont tant de

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il a été inséré Intégralement dans les fabliaux de Méon •.

Deuxième miracle, — Un moine dont la conduite avait d'abord été Irés-régulière finit par se dépraver. Il sortait souvent la nuit de son couvent et se noya dans une rivière qu'il lui fallait traverser. Gomme il était loin d'être en état de grâce, les diables s'emparèrent de son âme. Cependant ce moine avait conservé une vive foi dans la sainte Vierge et il s'inclinait devant sa statue en disant un Ave toutes les fois qu'il sortait du couvent ou qu'il y rentrait. Cet acte de piété lui mérita l'intercession d'une toute - puissante protectrice, grâce à laquelle il fut ressuscité. Il profita de cette seconde vie pour faire pénitence de la première.

En comparant la narration de Gonzalo de Berceo à celle de Gautier de Coincy , on y remarque des traces évidentes d imitations. Seulement le récit de Gonzalo est plus abrégé que celui du prieur dfr Vicsur-Aisne. Cette légende, intitulée: D'un Mdne

chefs-d'œaYre à leur disposition. Cela a été une erreur. Le livre des miracles , quoique offrant des traces d'invention et de poésie, présente trop de monstrueuies ahiurditéê — j'emploie les expressions de Louis Racine qui en a fait le sujet d'un examen — pour intéresser d'autres personnes que les antiquaires en littérature. Peut-être, à cause de ce motif, à cause de sa langue vieillie, ce livre aurait pu, sans inconvénient, être publié intégralement. Si cependant une retenue parfaitement compréhensible en faisait juger autrement à M.-Tabbé Poquet, il aurait pu suivre l'exemple donné par Sanchez. Celui-ci, en livrant au public les poésies de l'archiprêtre de Hita, a indiqué les suppressions qu'il a faites et a respecté le texte de tout ce qu'il a cru pouvoir donner.

» T. II, p. 270.

çtie Nastre-Dame ressuscita, qui estait péris par sonpechié^ arrive le Irenle-deuxième dans le manuscrit de Gautier * , elle a été insérée dans l'édition de M. l'abbé Poquet, p. 459, et analysée par Legrand dans ses fabliaux, t. Y, p. 56.

Troisième miracle. — Un autre moine , de peu d'intelligence, mais qui avait toujours été plein de respect et d'amour pour la Vierge, mourut et fui enterré dans un lieu peu honorable. Notre-Dame apparut à l'un de ses confrères et lui ordonna de faire déterrer et ensevelir plus convenablement le corps du défunt. On obéit. Quand on exhuma ce corps, on le trouva dans un parfait état de conservation, et de sa bouche sortait une belle fleur.

Legrand a analysé ce conte dévot qui , sous le titre : Du Clerc de Chartres en qui bouche V Roses furent trouvées, forme le septième récit de Gautier et qu'on peut lire à la page 298 du livre de M. Poquet.

Quatrième miracle, — C'est encore d'une histoire à peu près semblable que Gautier raconte la quinzième: Des cinc roses qui furent trouvées en la bouche au m^ine, et que M. Poquet a placée à la page 362 de son recueil , que Gonzalo a tiré le commencement de son quatrième récit.

Cinquième miracle. — Histoire insignifiante d*un homme fort pauvre et que la Vierge réconforte à l'heure de sa mort.

^ Dans le mannscrit de Soissons» dont M. Tabbé Poquet a donni la table, p. XX^II de son introdactioa.

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Sixième miracle, — Un voleur , qui avait toujours eu de la dévotion pour Notre-Dame, est condamné à être pendu ; mais au moment de l'exécution, des mains divines le soutiennent dans les airs. Voyant qu'il ne mourait pas , on voulut lui couper la tête. Les mêmes mains s'interposèrent entr^ le cou et la corde, qui seule fut tranchée. On reconnut là un miracle et on laissa la vie au voleur.

Du Larron qm Notre Dame soustint par trois jaurs^ douzième récit de Gautier, p. 501 desiftrades de la sainte Vierge; analysé par Legrand, t. V, p. 43.

Septième miracle. — Histoire d'un moine de Cologne rendu à la vie el usant dé ce bienfait pour racheter les fautes qu'il n'avait pas expiées avant de mourir.

Dans Gautier : c D*un Moine ressuscité de Vune et Vautre mort par la déserte Nostre Dam^ » , seizième récit, p. 454, des miracles imprimés.

Huitième miracle. — Gonzalo déclare qu'il emprunte cette légende à saint Hugues, abbé de Cluny, et probablement il ne fait que traduire Gautier de Coincy qui dit aussi :

Un biau miracle vous vsreil dire Qu'en son tempoire fist escrire Saint Hue, li abbes de Clingni Pour ce que n'el mette en oubli Brièvement le weil en rimes mettre...

Saint Hugues rapporte effectivement le singulier événement qui fait le sujet de celte légende. U est

consigné dans la Vie de Guibert de NogenL (livre III, p. 522), mais les détails que donne Gonzalo sont empruntés à Gautier dans le manuscrit duquel il forme le dix-septième récit. Ce miracle , peu édifiant, a été, avec des suppressions et de bizarres changements, inséré p. 291 du Recueil de l'abbé Poquet. Un certain Girard, lorsqu'il était dans le siècle, ne marchait guère dans les voies de Dieu. Il voulut pourtant faire un pèlerinage à Saint- Jacques, mais chemin faisant, ses mauvaises habitudes reprirent le dessus et il s'oublia au point de commettre un péché mortel. Le diable désirant l'avoir dans cet état , lui apparut sous les traits de saint Jacques et lui déclara qu'il ne pouvait espérer son salut qu'en se mettant hors d'état de succomber de nouveau. Le pèlerin mourut de son obéissance à suivre ce mauvais conseil, mais saint Jacques pria tellement en faveur de Girard, que tout à coup il se retrouva sain et dispos. Il entra dans l'ordre de Gluny et put braver l'esprit du mal.

Ce conte a été donné en extrait par Legrand, t. V, p. 58.

Neuvième miracle. — Il y avait un prêtre si ignare, si inepte, qu'il ne pouvait guère remplir ses fonctions. Il ne savait qu'une seule messe et la répétait tous les jours. Cette messe était celle de Notre-Dame, et la Vierge prend la défense du pauvre prêtre contre un évêque qui le persécute à cause de son ignorance.

Ce conte est le sixième de Gautier, et on le trouve à la page 323 de ses œuvres imprimées. Gautier,

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