‹ Les vieux auteurs castillansChapitre 24 sur 34 · GONZALO DE BI^GEO · texte numérisé non relu

GONZALO DE BI^GEO

Seizième miracle. — Un jeune juif qui allait à l'école chez un maître chrétien , communia avec les élèves de ce dernier. Il vil la sainte Vierge dans une resplendissante vision, et rentré chez son père ne lui cacha pas ce qui s'était passé. Celui-ci , furieux , jeta son enfant dans un four. L'enfant y resta sain et saut. Le miracle, fut bientôt connu et le juif puni comme il le méritait.

Gautier de Coincy dit que ce miracle eut lieu à Bourges. — {Du fils du juif qui^ à Bourges ^ fut délivré du brasier.) — Quatrième miracle du ms. de Soissons, et p. 282 du recueil imprimé. — Un fait semblable est rapporté dans Grégoire de Tours, Liber miraculorum^ l. I, p. 30, dans Evagrius, lib. IV, ch. XXXVl; dans Nicephore, 1. XVll, ch. XXV.

Diooseptième miracle. — Histoire de trois hommes qui avaient profané une église en y poursuivant un de leurs ennemis. Ils sont punis par une afireuse maladie et Notre-Dame obtient enfin leur grâce.

Dioo-huilième miracle. — Un jour, pendant une grande fête, on entendit dans la cathédrale de Tolède une voix qui se plaignait des impiétés des juifs. Aussitôt Tarchevêque, suivi du peuple, se rendit chez le rabbin. On y trouva une grande statue en cire du Christ que les juifs crucifiaient.

Dix-nmvième miracle. — Il y avait une chapelle dans une île , les eaux de la mer en se retirant permettaient aux fidèles de s'y rendre. Une femme enceinte y était allée avec d'autres personnes, mais ralentie dans sa marche , elle ne put

gagner la rive avant l'heure du reflux. Tout le monde la croyait perdue; il n'en était rien, grâce à la protection de NolreirDamc. Les eaux s'écartèrent et la pauvre femme reparut tenant dans ses bras un eqfant qu'elle venait de mettre au monde.

Vingtième miracle. — Histoire d'un moine qui s'était enivré, à qui le diable apparaît sous diverses formes hideuses, et que la Yiei^e protège contre le maudit. Elle engagea le moine à se confesser dès le lendemain, ce qu'il fit.

C'est la huitième légende de Gautier, imprimée, p. 326.

Vingt -unième miracle. — Des pèlerins embarqués pour la Terre-Sainte sont, pendant iHie tempête, sauvés par Notre-Dame.

Dans Gautier, vingt-septième miracle du manus* crit et p. 515 de l'œuvre imprimée.

Vingt-deuxième miracle. — Cette légende commence comme un conte de Boccace , M. l'abbé Poquet ne pouvait la publier. Sous le titre : De VAbbesse que Nostre-Dame deffendi d'angoisse, elle est le douzième récit qu'offre le manuscrit de Soissons. Ce conte a été plusieurs fois redit au moyen âge. Legrand en a donné un extrait et Louis Racine a parlé de l'une des versions de cet inconvenant épisode, sur lequel je ne m'arrêterai pas davantage.

Vingt-troisième miracle, — Histoire d'un homme ruiné qui va trouver un juif et obtient de lui de l'argent en lui faisant accepter pour garantie Notre- Dame et son fils. Cet homme va au Caire, refait sa fortune, puis tout à coup songe que le jour où

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sa dette doit être payée va arriver. Il n'a pas le temps de retourner à Constantinople où son créancier Taltend. Après une fervente prière il confie Targenl à la mer. Les flots le portent le lendemain au juif qui le serre précieusement. Revenu plus tard à Constantinople notre homme est poursuivi par le juif; il déclare qu'il Ta payé, et une image du Christ prend la parole et dit ce qui s'est passé.

Quarante-cinquième légende du ms. p. 543 des œuvres imprimées de Gautier.

Vingt-quatrième miracle. — Gonzalo raconte une légende très-célèbre au moyen âge et que pour cette raison même je rappellerai en peu de mots, car elle est très-connue. Théophile n'ayant pu , comme il l'espérait, parvenir à Tévêché d'Adana, se donne au diable par l'entremise d'un juif, et remet à l'esprit du mal un acte en bonne forme de cette donation. Il ne tarde pas cependant à éprouver le plus poignant repentir et il supplie avec tant de douleur, avec tant de larmes, Notre- Dame d'intercéder pour lui, qu'après avoir d'abord rejeté sa prière, elle finit par se laisser toucher. Elle reprend à Salan la donation que Théophile lui avait faite de son âme et la remet au pécheur repentant. Elle lui ordonne ensuite d'aller porter cet acte à l'évêque qui, pour l'édification des fidèles, le fait lire en public.

La vie de Théophile fut d'abord écrite en grec par Eulychianus, son disciple, qui dit avoir été témoin d'une partie des événements qu'il raconte et avoir appris les autres de Théophile lui-même. Le diacre Paul traduisit cette vie en latin. Elle fut

30i CHÂPlTaE VU.

encore écrite dans la même langue par Gentianus Hervetus et par Laurent Surius. Au dixième siècle, Boswitha de Gandersbeini et , au siècle suivant , un anonyme composèrent chacun un poème latin sur Théophile. Son histoire devint aussi le sujet ^ d'un poème allemand, d'une légende de Gautier de

Coincy ^— la première du manuscrit et p. 26 de la publication de M. Poquet — d'une œuvre dramatique de Rutebœuf et jouit dans tout le moyen âge d'une faveur qui la fit citer par les écrivains religieux comme par les poètes, qui en ût reproduire les principaux épisodes par les artistes verriers comme par les sculpteurs ' .

Vingt-cinquième miracle. — Cette histoire, la dernière de celle que contiennent les Mirades de Notre-Dame y est tout à fait insipide : des bandits se livrent dans une église à des vols sacrilèges qui sont aussitôt miraculeusement châtiés. Il peut y avoir ici un souvenir d'un chapitre delsiChroniqtie de Turpin : c Comment ung maistre Sarrasin de Cordube avec plusieurs aultres mescreans furent griefvement pugnis de Dieu , pour ce qu'ilz fasoyent choses deshonestes en l'église Sainct-Jacques. » F. XXVII versa.

Les Miracles de la Vierge^ je l'ai dit et on vient de le voir, sont presque tous imités de Gautier de

1 Voyez à ce sujet la Mystique de Gœrres Irad. de M. Ch. Sainte-Foi; t. IV, p. 203. — Théâtre français au moyen âge, par MM. Monmerqué et F. Michel. — Le Miracle de Théophile, notice p. 136. — Fabliau» de Le Grand, t. Il, p. 124. — Hist, lift, dû la France, t. XX, p. 77l(«

GONZÂLO DE BERCEO. 90tf

Coiacy qui, lui-même, avait mis à contribution Herman , Hugues Farsit * et d'autres légendaires. Gonzalo n'a pas toujours emprunté à nos vieux écrivains leurs meilleures productions. Nos contes dévots offrent quelquefois de l'intérêt et des idées assez heureuses. On sait que d'un de ces contes : De l'Ermite qu'un Ange conduisit dans le siède^ Voltaire a tiré un des plus jolis chapitres de Zadig. Gonzalo, 3ur des données bien faibles , montre du reste un certain talent de narration. Ses vers sont faciles et quelquefois ses personnages sont mis en scène avec assez de mouvement et de vérité. Quant à la portée morale de son livre , elle devait être fort dangereuse et se trouve ainsi indiquée dans une stance de son maître Gautier de Coincy :

Ave Dame qui es i royne des archanges, Royne des apostres, des virges et des anges, Royne des martyrs, royne des confès.

Qui le croit ainsi puist mourir desconfès '.

Pour les hommes du moyen âge la conséquence à tirer des miracles de Notre-Dame devait être que

1 Voir, sar Gauthier, Herman et Bagnes Farsit, HUt, littéraire de France ; t. X\l, p. 294 ; t XVIIl, p. 830; t. XIX, p. SU.

Bans SOD édition du Livre du Chevalier de La Tour Landrjf» M. de Montaiglon dit qu'il croit avoir retrouvé l'ouvrage d» Hugues Farsit : u Car dans nu manuscrit de la bibliothèque impériale se tronve entre autres choses un poème français en quatrains mo' norimei sur les miracles de Théophile , un ouvrage latin sur les miracles de Notre-Dame de Roc Amadour, n p. 293. Serail-ce ce poème en quntraim monorimes qui aurait servi de modèle au rhythme employé par Gonzalo et les vieux poètes castillans ?

s Leê Miracles de la sainte Vierge, p. 739,

le pécheur le plus criminel pouvait être sauvé s'il avait dans la Vierge une foi que cependant démentaient ses œuvres. Celte persuasion — dont on retrouve encore quelque chose dans un beau drame de Calderon : La Dévotion de la Croix — explique du reste les anomalies qui frappent dans les hommes du moyen âge ; elle explique les médailles bénites de Louis XI et ce mélange bizarre de pratiques pieuses , de duels et d'aventures galantes que l'on remarque encore avec étonnement dans les mémoires de Bassompierre. Parmi ses contemporains, Montaigne ne devait pas en trouver beaucoup qui comprissent ce passage des Essais : € Celui qui appelle Dieu à son assistance pendant qu'il est en train du vice, il fait comme le coupeur de bourse qui appelleroit la justice à son aide. »

Le second poème de Gonzalo sur la Vierge est le récit de la Passion rais dans la bouche même de la Mère de Dieu et fait par elle à saint Bernard. Il y a de la facilité , dans la versification de cette œuvre où Gonzalo s'exprime souvent avec une douceur et une naïveté qui ne sont réellement pas / sans attraits; mais là comme dans tout ce qu'il écrit, Gonzalo tombe souvent dans d'étranges trivialités. Le vieil auteur annonce qu'il veut avec l'aide de la Vierge écrire un poème sur la douleur qu'elle souffrit lors de la mort de son divin fils, puis il poursuit de cette manière :

«c Saint Bernard , un bon moine très-ami de Dieu, voulut connaître qu'elle fut TafOiction dont je vous parle, mais il ne put trouver d'autre moyen que de s'adresser

GONZALO DE MRCEO. 307

à celle à qui Gabriel dit : « Le Seigneur est avec vous. » Non une fois, tnais bien des fois le saint homme répandant de vives larmes de son cœur fidèle , adressait à la Glorieuse cette supplique qu'elle accomplit ses vœux. Il s'écriait plein de foi: « Reine des cieux, avec qui le Messie partage tous ses secrets , que je ne sois pas privé de ta pitié ! Toute la sainte Eglise en aura grand profit et aura plus de respect encore pour ta personne. On saura de plus grandes choses à ta louange que n'en publient tous les savants de France. » Le moine pria avec tant de ferveur que son cri monta jusqu'aux cieux. Sainte Marie dit : < Pensons à l'exaucer, ce moine ne nous donnera point de repos, y» La Glorieuse descendit, vint à la retraite ou le moine priait le capuchon renversé; elle lui dit : € Dieu te sauve; mon âme «déchirée, je viens te donner la consolation que tu demandes. — Dame , dit le moine , si tu es Marie, celle qui de son sein allaita le Messie , c'est toi que j'invoquais, car toute mon espérance gît en toi. — Frère, dit la dame, n'en doute pas, je suis Dona Maria, épouse de Joseph. Ta supplication m'attire ici triste et navrée, je veux que nous composions ^ moi et toi, une prose. — Madame (Senoora), dit le moine , je sais bien que tristesse ni douleur ne peuvent te toucher, car tu es dans la gloire de Dieu, Notre-Seigneur, mais tu sais mon désir, fais-moi la faveur de l'accomplir. Je te prie de me dire d'abord si quand le Christ fut arrêté tu étais avec lui, comment tu le regardais et avec quels yeux , je te prie de me l'apprendre. — Frère, dit la daine, ce m'est une chose pesante de rappeler mes peines, car je suis glorifiée, cependant mon afQiction je ne l'ai pas oubliée, car je l'ai bien fortement dans mon cœur. Ni vieillard, ni jeune homme, ni femme mariée ne souffrit jamais tel coup, ne connut jamais tel déchirement, etc. i »

1 Poesias anteriores al iiglo XV, p. 242*

308 CHAPlTftE VII.

Tel est le début singulier de ce poème de Gonzalo , poème qui a eu l'honneur d'attirer l'at-^ tention de M. Villemain. C'est au sujet de cette œuvre que l'illustre critique a écrit ces lignes qui sont en peu de mots une si juste appréciation des livres du vieux poète: « La piété était en Espagne indigène comme la valeur. On compte parmi les monuments de la langue castillane , au treizième et au quatorzième siècle, beaucoup de légendes versifiées. C'était le romancero de l'Église. Il se compose de vies de Saints ou de gloses poétiques de l'Évangile. Ce sont des vers rudes , sans éclats dans le style, mais avec une sorte, d'invention dans les faits, un tour d'esprit hardi ; nulle trace de ce faste, de cette pompe de langage qui remonte à Lucain et à Sénèque. L'hyperbole est dans la fable et non dans le langage grossier mais naturel '. >

4 ...Vous remarquerez, ajoute plus loin M. Villemain, par le choix que le poète a fait de saint Bernard, à quel point les grands noms de France étaient alors célèbres. Il est visible qu'à cette époque c'était de la France que les idées religieuses, poétiques se répandaient dans l'Europe*. » Ajoutons que dans le fragment que l'on vient de lire ou trouve encore une sorte d'hommage à la France. C'est lorsque Gonzalo parle de ses savants, de ses maîtres :

Que non renuncian todos los maestros de Francia.

1 Cours de littérature^ moyen âge, t. II, p. 122* » P. 125,

G0N2AL0 DE BEttCEO. !HM

M. Wolf , dans son éniinent ouvrage : Studien zur Geschichte der spanischen Nationalliteratur, s'est occupé du poème sur la douleur^de la Vierge surtout au point de vue du rhythrae; il y a signalé avec raison comme un essai de poésie lyrique.*^ C'est un chant que les juifs répètent autour du tombeau du Christ, chant où deux vers rimant ensemble sont uniformément séparés par un refrain qui reste le même*.

La Vie de sainte Oria est le dernier poème de Gonzalo. Cette sainte , qui fut religieuse à Saint- Millan qui alors était tout à la fois un couvent de moines et de religieuses , vivant séparément dans un monastère y avait reçu l'habit des mains de saint Dominique de Silos. Gonzalo, en racontant la vie de ce dernier^ avait déjà eu à dire quelques mots de sa pieuse héroïne. L'histoire de sainte Oria fut écrite en latin par un bénédictin du nom de Muno. Il paraît que c'est cet ouvrage que Gonzalo romança, comme il le dit. Celle dernière production , qui se compose de deux cent cinq quatrains, ne m'a paru rien offrir de saillant.

J'ai dit que Gonzalo a laissé des hymnes , elles sont au nombre de trois et sont écrites dans le rbylhme habituel au vieux poète, rhythme qui peut convenir rigoureusement pour le récit, mais qui ne saurait avoir aucun élan lyrique. Je traduirai une de ces pièces :

< Salut , sainte Marie , Étoile de la mer , Hère du Roi de gloire qui Jamais n'eut d*égal ; Vierge toute saveur

SlÛ CHAPITRE Vil.

qui ne péchas point ; Porte des pécheurs pour entrer att ciel.

» A toi Tut dit Ave par Tange Gabriel^ root doux et suave, plus doux que le miel , tu nous conserves en paix , Mère toujours fidèle; en Ave s'est changée Eva, la mère d'AbeL

ï> Délivre les pécheurs qui gisent enchaînés ; donne la lumière aux aveugles qui vont errant ; ôte de nous le mal qui nous tient assujettis, et accorde-nous le bien dont nous sommes privés.

» Montre-toi notre Hère : que ta pitié te guide ; offre nos prières au roi de majesté; obtiens-nous, par charité, la grâce du Fils qui en toi prit l'humanité.

> Vierge, Mère glorieuse, seule et unique, pleine de mansuétude, plus douce qu'un agneau, obtiens-nous. Mère, la vie véritable, et ouvre-nous le ciel comme une bonne portière.

> Conduis notre vie, que nous ne l'empoisonnions pas ; tu es notre voie pour que nous ne trébuchions pas. Guidenous^ Dame, quand d'ici nous nous en irons, pour que nous voyions Dieu et que nous nous réjouissions avec luL

» Louange soit au Père, au Fils révérence, honneur au Saint-Esprit (jui n'a pas moins de puissance. Un Dieu en trois personnes : c'est là la croyance ; un règne , un empire, un roi, une essence. — Amen. »

On aura sans doute remarqué la recherche de cette pensée : En Ave s'est changée Eva la mère d'AbeL Cela pourrait sembler une des premières traces de ces conceptos qui plus tard devinrent si communs dans la littérature espagnole, mais il est probable que Gonzalo n'a guère fait qu'imiter Gautier de Coincy. C'est sur ce contraste entre Eva et Ave que roule presque entièrement e Prologue des Salus Notre-Dame du vieux poète français :

GONZALO De BEtlCËO. SH

Quant à sa douce mère envoia Diex Ave Livrez iert touz li mons atristé et Ave Pour saluer sa mère fist Diex Ave d'Eva Marie a recouvré quanque perdu Eve a

Laissons donc VEva si détenons VAve Quar par VAve sunt tuit du mal levain lavé

Eva le ciel nous clost mais Ave le nous euvre, etc^

Un cantique à la Vierge d'Alvares de Villasandino, présente la raêrne idée :

Contrario de Eva, Ave De los çielos puerta e llave Rruega al tu fijo suave Que me oya mi rrogança «.

« Contraire d'Eve, Ave, des cieux porte et clé, prie ton doux fils pour qu'il entende ma prière* »

On remarque une pensée analogue dans Tbymne Ave Maris steUa.

Sumens illud ave Gabrielis ore Funda nos in pace Mulans Evae nomen.

Sanchez a publié, à la suite des œuvres de Gonzalo de Berceo, un poème en son honneur écrit par un anonyme et dont l'ancienneté inspire des

1 Miraoleê de la sainte Vierge, p. 737-738. 3 Caneionere de Baena, 1. 1^ p. 14.

ftlâ CttAPlTRE VU.

doutes à son éditeur. Sanchez parait voir dans ces vers un pastiche de l'antique poésie castillane. C'en est assez pour que je m'abstienne de parler avec délails de ce poème qui, d'ailleurs , n'a aucun mérite littéraire. Il renferme quelques indications sur Gonzalo , la nomenclature des livres qu'il composa et réloge de ses vertus et de son talent. Ce talent, on ne peut le nier complètement, mais estil resté visible dans les analyses et les citations que j'ai données. Une bonne partie de ce talent n'a-telle pas disparu avec ce vieil espagnol dont Gautier eut souvent le secret de disposer les mots avec une réelle harmonie. Les qualités de Gonzalo ne sont pas de celles que la critique peut, pour ainsi dire, toucher du doigt: c'est la simplicité, c'est un ton de bonne foi, c'est une piété crédule, superstitieuse, mais pleine de candeur, de douceur, d'onction; c'est qtielquefois aussi la rencontre d'images heureuses, un instinct de ce qui peut donner au récit du mouvement, de l'intérêt. On dirait que Gonzalo a trop douté de lui quand il a voulu surtout s'adresser au peuple et lui parler ainsi que l'on parle à son voisin; quand il s'est, comme à plaisir, abaissé par des comparaisons vulgaires , par des traits de trivialité. Mais dans ces espèces d'humilités de style ou de pensée , il y a quelque chose de modeste qui ne déplaît pas chez un prêtre, et l'on se sent, pour le légendaire, une sympathie, une estime qu'on n'éprouve pas pour l'archiprêtre de Hita, dont j'aurai à parier un peu plus loin et qui, lui , fut un des poètes les plus remarquables de son temps,

ili'

Il arriva à la mort d'Alexandre ce qui se produit presque toujours à la disparition des grands hommes. Le peuple qui ne les connaît que par le bruit de leur gloire, qui ne sait que vaguement ce qui la leur a méritée , s'efforce de les entourer de détails dignes de leur renommée. Les récits qui ont pu descendre jusqu'à lui ne lui suffisent pas; la vérité, si admirable qu'elle soit, ne saurait le satisfaire. Attribuer à ces héros des actions possibles , ce n'est pas assez , c'est presque les outrager. Le peuple les met trop au-dessus des autres mortels pour ne pas leur prêter une vie presque surnaturelle; il se lance alors dans la carrière des fictions, entoure ses personnages favoris de fables merveilleuses, s'enipare à leur profit de tout ^f' ce que les légendes ont de plus extraordinaire,

^ ^ dépouille , pour les en parer, d'autres héros de

iu câAPifRE vni.

leurs hauts faits, et se crée, à côté de Thistoire^ un roman auquel chaque siècle vient ajouter de nouveaux chapitres.

Alexandre était à peine mort que déjà son histoire était étrangement travestie. A leur retour dans leur patrie, des soldats grecs débitèrent sur le conquérant des contes qui remplirent bientôt l'occident et qui , plus tard, se condensèrent dans une prétendue vie d'Alexandre très-faussement attribuée à Callisthène.

Lorsque le persan Firdousi*, né vers Tan 917 de notre ère, composa le Livre des Rois* y cet immense poème ou mieux cette série de poèmes qui embrasse une période de plus de treize siècles, il ne trouva pas de matériaux persans sur le règne d'Alexandre-le-Grand , ce qui se comprend aisément. < Les peuples , comme l'a dit M. Molh , ne chantent pas leurs propres défaites. » Firdousi eut recours aux fables dont nous parlions tout à l'heure; ces fables avaient été rédigées en latin et en grec; un recueil, écrit dans cette dernière langue, avait été traduit en arabe. Cette version fournit au poète les matériaux avec lesquels il combla la la* cune qui existait dans les traditions de son pays '. Mais, par un sentiment national, Firdousi fit d'Alexandre un chef de race persane en lui donnant pour mère une fille de Philippe , roi de Macédoine, et pour père, Darab, roi de Perse. Le

i Biographie universelle, Firdoucy, par Lenglct, t. XIV. s CoUection orientale. Livre de» Rois, traduit par J. Molh. 9 Hlèoid oavr«ge« préface, t. I, p. }Ui4X,

Livre des Rois rendit une nouvelle célébrité au conquérant, et d'autres poètes persans ou arabes qu'aurait dû décourager le génie de Firdousi, chantèrent après lui le héros macédonien. Nizamî, qui mourut en 576 de l'hégire (H80), écrivit un ouvrage en vers sur Alexandre , ouvrage appelé Sahara f JSameh*. L'Arabe Abou-Thaher composa, sur le même personnage, le Darab-Nameh; un autre Arabe , Abd-al-Salam , écrivit encore Ylsken^ der-Nameh. D'Alexandre il fit non-seulement un insatiable guerrier, mais un prophète, et comme dans les idées musulmanes il faut être de race sémitique pour avoir la faculté de lire dans l'avenir,- Abd-al-Salam mit Esaû au nombre des ancêtres de son héros et le fit naître d'une vierge devenue enceinte miraculeusement. Cette vierge mourut en mettant Alexandre au monde, et Philippe, roi des Grecs et des Francs , ayant troiivé le petit enfant près de sa mère qui venait d'expirer, prit soin de lui et l'adopta *.

Alexandre remplit encore de ses prouesses d'autres ouvrages orientaux , poèmes , contes ou romans. Cardonne ', dans un intéressant article , a donné quelques détails curieux sur la manière dont les Arabes ont compris le personnage de rillustre macédonien. Ils lui ont prêté tant d'aven-

1 Biographie univ,, Nizami, par M. Silvestre de Sacy, p. 502^ t. XXXI.

* Livre dei Rois , préface p. LXXIII et saiv.

s Bibliothèque des Romans, juillet i777, 1«r volome, p. 24 et suiv. ; même recueil , même aoiiée, oct. i^' volume. — Extrait du romau d'Aleiuodre-le-Grand, p, 7 et suiv.

tures qu'ils ont fini par faire de lui plusieurs Alexandre. Ils ont appelé le principal , Roumi , c'est-à-dire Grec. Les uns l'ont fait fils de Philippe, les autres y comme Firdousi, petit-fils de ce roi par sa fille qui avait, disaient-ils , épousé Dariu3« Le monarque persan , suivant eux ^ répudia la fille de Philippe, et Alexandre ayant appris quels étaient ses droits à l'empire attaqua Darius Godoman, qui s'en était emparé, et le vainquit '.

Une autre version faisait naître Alexandre de Nectanebus , roi d'Egypte , ou plutôt de la femme de ce prince et d'un amant sorcier. Nous rencontrerons ce nom de Nectanebus dans nos poèmes du moyen âge où nous verrons que , transposant les rôles, on le représente comme l'amant d'Olympias. G'est de cette dernière façon que plusieurs historiens grecs ont aussi parlé de Nectanebus. Amoureux d'OIympias , il s'introduisit près d'elle sous la forme d'un serpent , et Philippe fut , par un songe , averti que sa femme donnerait la vie à un grand homme. Ben Gorion , le continuateur de Joseph, a débité ces fables qu'a rappelées Freinshemius ' , et a raconté que Nectanebus devint le maître de magie d'Alexandre, que tous deux se retirèrent dans un lieu désert où l'élève finit par tuer son professeur. Suivant Plutarque', le serpent qui pénétra près d'OIympias n'était autre que Jupiter lui-même. Les prétentions à une origine

i BibUothèque orientale , par d*Herbelot, p. 319.

> Supplémentê sur Quinte-Curce , livre l^^, ch. V^,

' Trad. Ricardi t. VI» p. d. — Dict, de Bayle, ari. OlympUte,

POÈUE D'ALEXANDRE. 517

divine y que le conquérant macédonien manifesta plusieu/s fois , durent être la cause première de ces légendes dont nous retrouverons des traces assez nombreuses au moyen âge.

Revenons aux traditions orientales. A les en croire, Alexandre poussa ses conquêtes jusqu'à la montagne de Kaf qui , selon le Coran , est le bout du monde. Il chercha l'anneau et le tombeau de Salomon \ il se mit aussi en quête de la fontaine de Jouvence , mais ne la découvrit pas ; un philosophe qui lui était attaché, Kender suivant les uns, Aristote selon les autres, fut plus heureux, et dans le Kathay trouva la source merveilleuse. En s'avançant à sa recherche , Alexandre rencontra de terribles obstacles, des lions, xdes panthères, d'autres animaux féroces , des aigles , des vautours, des torrents furieux , des fantômes gigantesques.... On remarque les souvenirs de ces divers épisodes dans les poèmes français et dans le poème espagnol.

Quelles que soient les voies par lesquelles ces fables arrivèrent à l'occident, elles y pénétrèrent au douzième siècle.

< Un démon rayit à âalomon l'anneau aaqnel il devait la sagesse» ei le je(a dans la mer. Salomon le retrouva dans le ventre d'un poisson qu'on servit à sa table. — Saint Arnonid, gémissant au bord de la Moselle sur la grandeur de ses fautes, jeta son anneau dans la rivière en disant qu'il se croirait pardonné si cet anneau lui était rapporté. Quelque temps après, son cuisinier trouva la bague dans les entrailles d'un poisson et la remit à son maître. — On se rappellera encore l'histoire de l'émeraude de Polycrate, tyran de Samos , et un conte recueilli par Grimm , la Frauemand,

M. Wolf a indiqué avec sa sagacité ordiaaire tout ce que le personnage d'Alexandre pouvait avoir de séductions pour les poètes du moyen âge; ses lointaines conquêtes le mettaient au nombre des chevaliers et rappelaient ce mystérieux Orient vers lequel se tournaient tous les esprits et qui attirait à lui les croisés ^

L'histoire du conquérant ne fut pas du reste racontée d'une manière uniforme. Deux sortes de traditions se répandirent sur lui. L'une, orientale, partait du pseudo-Callîsthène et de son paraphraste Julius Valerius ; en Italie Qualichino d'Arezzo , en Allemagne Rudolf de Monfort et Seifrit, en France Lambert li Tors, Alexandre de Bernay et bien d'autres encore la répétèrent. L'autre tradition, qui fut pour ainsi dire classique, dérivait de Quinte-Curce ; elle eut pour interprètes Ulrich d'Eschenbach , Jacob de Maerlant et Gaultier de risle, appelé aussi de Chatillon*. L'œuvre qu'a laissée ce poète latin est intitulée: Alexandreis sive gesia Alexandri Magni, On pourrait indiquer dans ce poème de légères traces des traditions orientales, mais l'ensemble de l'œuvre est inspiré par Quinte-Curce ; c'est sa narration que suit Gaultier de Chatillon , il ne l'interrompt que par quelques longs discours, que par des épisodes

* Sludien zur Geschichte dcr spanischen und portugiesischen National- Lit eratur y von F. Wolf. — S. 67.

2 Studien, S. 72 — 75. On donna à Gaullier de PIslc le suropm de Chalillon pour le distingufr d'un autre Gaultier de l'isle, Gualtcrus de Insulis , qui fut évêque de Maguelooe et Avec lequel Sauchez l'a couXundu»

d'un inlérêl médiocre. Au nombre de ces créations il faut placer ce que le poète dit d'une île dans laquelle on trouve ces froids personnages allégoriques dont trop longtemps on a fait une machine épique: l'Ambition, la Clémence, la Gloire, la Richesse. La fin du poème présente encore des personnages du même genre. Au livre X , indignée qu'Alexandre veuille, en allant aux antipodes, pénétrer tous ses secrets, la Nature s'enveloppe d'un nuage, descend au bord du Styx et charge Léviathan d'arrêter les courses du roi de Macédoine. La Trahison se propose et ses odieux services sont acceptés.

Gaultier fut un des modèles de l'auteur du poème espagnol. Mais celui-ci, réunissant les traditions classiques et les traditions orientales, fit aussi de nombreux emprunts à l'œuvre commencée par Lambert H Cors ou li Tors^ et terminée par Alexandre de Bernay. Cette œuvre est écrite en alexandrins, ce qui a fait dire que ce rhythme avait reçu son nom soit du héros, soit de l'un des auteurs du poème. Mais bien avant l'apparition du livre d'Alexandre, le vers de douze syllabes avait été employé et notamment dans le Roman de Rou. En Espagne aussi on a attribué la création et le nom de l'alexandrin à l'auteur du Poema de Ale^ jandro Magno et sans plus de raison qu'en France, puisque, antérieurement à cet écrivain, Gonzalo de Berceo s'était déjà servi de ce mètre.

Le livre de Lambert li Tors a été publié en Allemagne par un de nos savants compatriotes.

5Î0 CHAPITRE Vlll.

M. Henri MichelantS et a été le sujet d'une notice insérée dans l'histoire littéraire de France *. C'est d'après ces travaux que nous ferons rapidement connaître la marche de ce roman célèbre.

La naissance d'Alexandre fut accompagnée de prodiges qui semblaient prophétiser sa haute destinée. A treize ans, le jeune prince fut armé chevalier et associé à la couronne de Macédoine. Sa première guerre eut lieu contre le roi Nicolas^ qu'il battit et qu'il tua. 11 alla ensuite assiéger Athènes. Son ancien précepteur, Aristote, qui demeurait dans cette ville, vint le trouver et lui révéla alors le secret de sa naissance. Alexandre n'était pas le fils de Philippe, mais bien d'un sénéchal. Le jeune prince, indigné de la trahison de sa mère, tua le sénéchal, auquel pourtant il devait la vie. Philippe, qui ne soupçonnait pas que ce meurtre vengeait son honneur , entra contre son fils dans une violente colère, et l'on eut beaucoup de peine a Tapaiser. Alexandre marcha ensuite contre Darius, qui tenta de faire assassiner son jeune adversaire. Celui-ci ne rencontra que des victoires, et le roi de Perse, épouvanté de tant de succès, lui fit offrir la main de sa fille. Alexandre la refusa. Darius fut défait et tué, sa femme mourut de douleur; en généreux adversaire, le prince

i Li romans d'Alixandre, par Lambert H Tors et Alexandre de Bemay p nach Handtchriften der kœniglichen Bûcher^ sammlung zu Paris, herausgegeben von Heinrieh Michelant»

s Hist. Utt,, X. Xy, p. 160. .

POÈME D'ALEXANDRE. »t

macédonien fit élever un superbe mausolée à la malheureuse reine.

Ici le poète s'inspirant surtout des fables réunies sous le nom de Calisthène, fait du poème un roman digne de continuer les Aventures de Sindbad le Marin, Nous ne dirons pas maintenant — parce que nous retrouverons les mêmes épisodes dans le livre espagnol — par quels moyens Alexandre descendit dans la mer, et comment un peu plus tard, il précéda dans les airs Thypogriphe de TArioste. La guerre contre Porus se retrouve aussi dans le poème de Lorenzo Segura, mais Tauteur espagnol n'a pas reproduit tous les en<* chantements qu'ont prodigués Lambert li Cors et Alexandre de Bernay. Poussé par une insatiable curiosité, le conquérant se détermine à aller dans les Indes. Des monstres de toute espèce s'opposent, mais en vain, à ses voyages ; Alexandre les combat, triomphe d'eux et s'égare dans une immense forêt. Une voix lui indique son chemin, il finit par retrouver son armée, mais sur le bord de la mer il est attendu par de nouveaux ennemis : par des syrènes, aïeules sans doute de celles que l'Arioste a placées dans le jardin d'Alcine, de celles que le Tasse a fait se jouer dans les limpides eaux du Jardin d'Armide :

E schezando sen van per l'acqua chiara Due donzellette garrule e lascive

Alexandre triomphe encore de cette nouvelle aventure et fait la rencontre de quatre vieillards.

fOa GHikPITM YliL

L'un d'eux lui apprend qu'il existe trois fontaines dans les environs: Tune est celle de Jouvence, l'autre rend immortel, la troisième ressuscite les morts. Alexandre , à la recherche de ces sources merveilleuses, parcourt encore une fois des pays enchantés.

Le roi de Macédoine pénétra dans une forêt dont les arbres avaient le don de la parole. Ils firent entendre au conquérant que sa dernière heure était proche. Cette heure fut cependant assez retardée poui* qu'Alexandre eût encore des aventures singulières, s'emparât de Babylone et reçût la reine des Amazones qu'avait émue le bruit de sa gloire.

Après Lambert li Tors et Alexandre de Bernay, un auteur né en Angleterre voulut aussi célébrer le héros macédonien ; cet auteur s'appelait Thomas de Kent. Dans son poème, Alexandre nait d'Olympias et de Nectanebus, grand guerrier et grand magicien chassé de l'Egypte. Un dragon transformé en autour alla apprendre au bon roi Philippe que sa femme mellrait au monde un glorieux conque* rant. Alexandre naquit en efiet et reçut des leçons de magie de Nectanebus son père. A quatorze ans, il fut armé chevalier, et Tannée suivante il commença à se signaler par ses exploits. Pendant qu'il guerroyait, Philippe renvoya la reine Olympias et la remplaça par Cléopàtre. A celte nouvelle , Alexandre accourut près de sa mère et réussit à la réconcilier avec Philippe. Mais la paix du ménage fut troublée de nouveau. Olympias fut enlevée par Pausianas , que le mari outragé finit par tuer. Le

reste du poème parait rentrer dans le plan et les détails que nous avons indiqués tout à l'heure ^

D'autres trouvères écrivirent encore sur Alexandre '. Jehan le Nîvelet camposa la Vengeance (P Alexandre ' ; Guy de Cambray traita le même sujet; Pierre de Sdint-Clout écrivit le Testament d Alexandre , Jacques de Longuyon les Vosux du Paœiy Jean Brisbarre le Resior du Paon, Un autre poète, le clerc Simon , que Y Histoire littéraire de France regarde comme ayant précédé Lambert, dont Roquefort fait un de ses successeurs *, composa sur le conquérant un autre poème qui parait s'être perdu. L'abbé de la Rue ' indique comme se trouvant au muséum de Londres , bibliothèque harléienne, n» 2488, un manuscrit renfermant sur Alesiandre un certain nombre de pièces en latin : 1o le testament d'Alexandre; 2^ une lettre du roi des Indes à Alexandre ; ^^ le voyage d'Alexandre aux arbres du soleil et de la lune, et la réponse prophétique de ces arbres , etc. Le titre de ce dernier morceau rappelle un épisode du Poème d'Alexandre de Lambert li Tors, épisode que nous retrouverons dans l'Alexandre espagnol. J'ajouterai à ces détails qu'Alexandre joue encore un grand rôle dans le roman de Perceforet , où la belle

* Voyez VffUtoire littéraire de France, t. XIX.

* Hiit, Utt. de France, t. XIX, p. 74, note.

' Go peut voir, sur Jehan le Nivelet: Poètee de Champagne antérieurs au siècle de François I^^, par M. Tarbé, p. XXXIIL ^ Biographie universelle, art. Alexandre de Bernay, I. !• 9 Cité dans Vffistoire litt, de France, U XIX.

Sébille le met au nombre des aïeux du grand Artus ^

Maintenant que le lecteur connaît, peut-être trop minutieusement y les sources où a puisé Juan Lorenzo Segura, occupons-nous de son œuvre. Et d'abord cette œuvre a-t-elle bien pour auteur le personnage que nous venons de nommer? Elle a été attribuée assez longtemps au roi Alfonse X, Alfonse-le-Savanty et à Gonzalo de Berceo. Le manuscrit qu'a publié Sanchez ne semble pas devoir laisser d'incertitude à ce sujet, puisqu'il est dit : dans le dernier quatrain que l'auteur du poème est Juan Lorenzo Segura d'Astorga. Quel était ce Juan Loreuzo? A cette question on ne peut guère répondre que par les rares détails biographiques que renferme son livre. L'auteur annonce à ses lecteurs qu'il n'est pas un jongleur, mais un clerc; et ailleurs il donne à entendre qu'il était prêtre. Ces particularités s'accordent avec le quatrain final dont nous avons parlé et qui pourrait avoir été tracé par un copiste. Le surnom d'Astorga ajouté à celui de Juan Lorenzo Segura nous apprend tout ce que nous pouvons savoir sur la patrie du poète. Dans quel temps florit-il? comme dit Sanchez. C'est ce que le patient éditeur finit par établir, grâce à de judicieuses inductions. Juan Lorenzo parle dans son livre du papier, et le papier ne fut connu en Espagne que vers 4260; il parle aussi

1 Les ProTençaux paraissent avoir aussi ea un Poème d^Alc standre, W y est fait allasion par Raimbaud de Vaqueiras, Giraud de Gabreira, Giraud de Calauson, .etc (Y, HiU, de Ic^Poéeie pro' vençah, par Fauriel; t. III; p. 491.)

d^une pièce de monnaie appelée pepione; or, on cessa de frapper des pepiones durant le règne d'AIfonse X. Voilà réduites à leur plus simple ex* pression et dégagées de tout leur attirail scientifique, les observations qui permettent de penser que Juan Lorenzo vivait dans la seconde moitié ^ du treizième siècle.

Sanchez, qui ne connaissait que le poème de Gaultier, a cru que Juan Lorenzo avait été doué du talent d'inventer ; mais ce que Lorenzo n'a pas pris dans X Alexandreide , il l'a presque toujours trouvé dans le livre de Lambert li Cors continué par Alexandre de Bernay, et peut-être dans le poème de Thomas de Kent. Ces romans en vers ne sont, il est vrai, que la reproduction des fables orientales sur Alexandre, fables réunies pour la plupart dans la vie du héros attribuée faussement à Callisthène. On pourrait donc penser que Juan Lorenzo s'inspira directement de cette histoire apocryphe ; mais plusieurs traits, qui ne peuvent être empruntés qu'aux poèmes français, s'opposent à cette conjecture. Nous ne prolongerons pas cette digression en citant toutes les traces d'imitation qui nous semblent probantes à cet égard; rapportons-en une seule. Dans le roman de Lambert li Cors^ Aristote engage son élève à choisir douze pairs parmi ses plus valeureux guerriers :

Elisez doze pers qui soient compaignon

Si mainront vos batailles tosjours par division..*

Dans le poème de Lorenzo, Clitus donne à son

maître le mênie conseil, Alexandre le suit et

S96 cHAPnnus ynu

désigne les chefs que dit Lorenzo : c On nomma les douze pairs. » Ce passage et ce nom de pair indiquent très-visiblement que Juan Lorenzo avait connaissance de Tœuvre de Lambert li Cors, et s'il Ta mise à contribution dans cette circonstance , on peut penser qu'il a dû en profiter dans tous les endroits si nombreux où il y a analogie entre le livre espagnol et le livre français. Le premier de ces ouvrages n'est cependant pas un^ imitation servile du second ; bien des emprunts ont été faits certainement , mais souvent les épisodes ont été disposés dans un ordre différent el ils varient par les détails. Enfin Juan Lorenzo a su, il faut le reconnaître, s'approprier les idées de ses devanciers par la manière heureuse dont il les exprime. Il y a beaucoup plus de poésie dans l'imitation que dans les modèles.

« Seigneurs, si vous voulez agréer mon service, je veux vous servir suivant mon métier. L'homme, de ce qu'il sait , doit être généreux , sinon il pourrait tomber dans une faute et mériter d'être repris. Mon métier est honorable, il n'est pas de jonglerie^ c'est un métier exempt de péché, il est de clergie , je veux faire un ouvrage rimé en quatrains, à syllabes comptées, ce qui est une grande science... » Tel est le début de l'auteur, l'ouvrage qu'il se propose d'écrire est l'histoire d'un roi païen qui conquit tout le monde; ce prince c'est le roi Alexandre qui fut franc et hardi (franc e ardit) et de grand savoir. Dès sa plus tendre enfance il montra ses nobles penchants; il ne voulut jamais , étant en bas âge , prendre le

POÊMS B'ALEXAIfDBË. SS7

sein de femmes qui ne fussent de haut lignage. Des prodiges précédèrent sa naissance : entre autres choses extraordinaires, il naquit le même jour que lui plus de cent fils de puissants comtes, ce fut pour le servir plus tard dans toutes ses guerres. Son père Philippe et sa mère Olympias s'aperçurent avec joie de toutes les heureuses dispositions qu'il annonçait. Quand il eut sept ans, son père commença à lui faire apprendre à lire et le confia aux meilleurs maitres qui pour lors fussent en Grèce. Ceux-ci furent chargés de lui enseigner les sept arts. On trouva que pour son esprit Alexandre ressemblait à Nectanebus (Naianao), et le bruit courut même qu'il était son fils ^ ; cette rumeur parvint jusqu'au jeune Alexandre qui, de dépit,, se précipita d'une tour et faillit mourir.

Dans ce temps-là les rois de Grèce étaient vassaux du roi de Babylone et devaient des tributs à Darius. Quand Alexandre apprit cela il entra dans une grande fureur. Son précepteur, Aristote', eut beaucoup de peine à le calmer , et lui donna

*- Li plosior disoient sens nnle legerie Qne Ali&andres esl nés de bastard«i1e Car è lUans k'il fa nés si com la letre die Ert I clercs de Tpais plains de grande voisdie Natabus ol a non en la langae arable Al nestre aida Tenlans, coi que nus li en die.

(Romane d'Alix,, p. iS.)

* M. le eomle Albert de .Circoort, le savant antenr de VHiètoirû d$$ Marte Mudéjareê , a bien vonio me commimîiiiier des va- |

riantes au passage du poëme d'Alexandre dans leqael Aristote adf6sa« îles conseils à son royal élève. Elles sont tirées les unes de la citation faile par don Engeaio de Llaguno y Amirola» dans

828 CHAPITRÉ Vllt.

à cette occasion de sages conseils donf le princô profita par la suite. Bientôt Alei^andre fut en âge d'être armé chevalier. Ce fut une belle cérémonie qui eut lieu le jour de la fête de saint Anthère ^ pape et martyr. Chaque pièce de rhabillement et de l'armure dont on revêtit le poursuivant d'armes est longuement décrite, et en effet mérite de Tétre. Sa ceinture était l'œuvre de dame Philosophie, ses souliers valaient chacun une ville , ses hauts-dechausses ne valaient pas moins; quiconque aurait eu ses gants n'aurait jamais eu à craindre la misère. Son épée , qui était enchantée, avait été forgée par don Vulcain en personne. Deux fées de la mer avaient travaillé à sa chemise , celui qui la portait devait être toujours ioyal et à l'abri des

le Victorial cronica de D, Pero Nino ; les autres de la copie d'an manuscrit sur lequel M. de Gircourl a entrepris une tradoetion du Victorial, Ce morceau du poëme est introduit dans U légende d'Alexandre qui, avec trois autres légendes, celles de Salomon, de Nabuchodonosor et de Jules-César , sert d'illustration au trailé de chevalerie placé en léte de la chronique. H y aurait un grand profit à tirer de ces variantes si l'on donnait une nouvelle édition du poëme d'Alexandre dont le texte est si soa* vent défectueux ; elles offrent plusieurs vers qui manquent dans la version de Sancbez, tels sont entre autres les suivants :

A lo8 de mas alexof tirea los ballesteros, A los de mas cerca fiera n los caballeros, A los algareadores e a los adargueros, Aquestos hechares siempre por delanteros.

n Que les arbalétriers tirent sur ceux qui sont le plus loin ; sur ceux qui sont plus près que frappent les cavaliers ; tu mettras toujours devant les algareadores {algarada, attaque imprévue)) et ceux qui portent des boucliers {adarguero). n Ce petit détail lar la manière lie combattre peut avQir quelque intérêt^

impérieux désirs des sens; ses éperons étaient inestimables, son bouclier était une œuvre magnifique, plus brillant que le soleil et la lune, et si bien travaillé qu'Âpelles, qui s'y connaissait, ne se lassait pas deTadmirer... Quant à son cheval, fils d^un éléphant ei d'une dromadaire, c'était le fameux Bucéphale. Ayant hâte de montrer sa valeur, Alexandre s'en alla chercher les aventures ; il s'attaqua d'abord à un roi trés-puissant qui s'appelait Nicolas : il le vainquit et le tua dans un combat singulier. Il revint triomphant en Macédoine et y arriva au moment où les messagers de Darius venaient réclamer les tributs dus à leur maître. Alexandre repoussa avec hauteur leurs prétentions, puis s'en alla conquérir l'Arménie; pendant ce temps, Pausanias devint très-amoureux de la reine Olympias : dans le désir de la posséder il prit les armes contre Philippe. Le roi de Macérdoine fut défait; heureusement Alexandre fut averti de ce qui se passait; il accourut, marcha contre Pausanias, mit les troupes de celui-ci en déroute et le tua* Alexandre alla ensuite à la recherche de son père et le trouva mourant.

Après avoir adressé à son fils de sages exhorta- .tions, Philippe trépassa. Son corps, suivant l'usage, fut mené à Corinthe. « Corinthe était une noble cité ; saint Paul la convertit plus tard à la vérité. Sur toute autre ville elle avait grande bonté ; elle fut la tête du catholicisme dans l'antiquité. > Ce fut à Corinthe, où son père venait d'être enseveli, qu'Alexandre fut enfin couronné. Il tint là une sorte de cour plénière. Aristote voyait avec bonheur

850 CHAPmœ vni.

h puissance de son élève. Cependant toutes les villes de la Grèce ne s'empressaient pas de reconnaître le nouveau roi. Athènes, mal conseillée par le comte don Démosthènes, essaya de résister, de môme que Thébès. La première de ses cités se soumit cependant; quant à la seconde, qui avait prolongé la lutte, elle Tut impitoyablement détruite, malgré les discours d'un jongleur qui intercédait pour elle. Dans les traditions orientales, un philosophe implore à peu près de même la pitié du conquérant, qui pardonne à une ville dont il ^eni de se rendre maître '. Le poète raconte ensuite, en citant Gaultier de Ghâtillon , les préparatifs de Texpédition d'Alexandre contre Darius, et décrit assez heureusement l'embarquement de l'armée d'Alexandre. « Dès qu'ils perdirent la terre , ils se calmèrent un peu ; les larmes se séchèrent, les discours changèrent de sujet, ^ bientôt toutes les tètes se tournèrent vers l'Asie, i Au sujet de l'arrivée d'Alexandre dans cette contrée, l'auteur étale assez intempestivement ses connaissances en géographie et écrit un vers fort étrange; « Tous les pays doivent révérence et honneur à l'Asie , car là naquit don Baccas qui est notre rédempteur. » Dante, dans son Purgatoire, a mêlé aussi les réminiscences mythologiques et les souvenirs divins, c: Et si cela m'est permis , ô grand Jupiter qui fus pour nous crucifié sur la terre, est-ce que tes justes regards sont tournés ailleurs?»

' fiibl. orientalêp p. 517.

PO&ME D'ALEXANDRE. Ml

E se Hcito m'è o sommo Giove • Che fostrn terra per noi crocifisso Son li giusti occhi tuoi rivolti altrove.

(Canto VL)

Mais le nom de Jupiter , rappelant plus celui de Jehova, la puissance suprême, est moins choquant que celui de Bacchus.

Ca hi nacio don Baccus que es nuestro redentor.

Qu'a voulu dire Juan Lorenzo ? Peut-être faut-il voir ici la trace de quelque lointaine influence de rinde qui, sous le nom de Siva, assignait à Bacchus un rang si important qui faisait de lui la troisième personne delà Trimourti hindoue? Peut-être aussi l'auteur, par ces mots : don Bacchus, a-t-il voulu personnifier le vin auquel le mystère de l'Eucharistie donne un sens mystique, qui avec le pain forme le corps et le sang du Sauveur?

Alexandre gravit une haute montagne d'où il voit d'immenses pays, et en revenant vers son camp il tue une lionne, ce qui semble à ses soldats un heureux présage. Ce fut vers ce temps que Clitus, un des plus fidèles vassaux d'Alexandre, engagea son maître à choisir parmi ses chevaliers douze hommes dévoués qui seraient toujours prêts à lui obéir et à l'accompagner. Alexandre trouva le conseil bon et choisit parmi sa suite douze seigneurs auxquels il donna le nom de pairs.

La vue de Troie intéressa vivement Alexandre. L'épitaphe d'Achille l'émut; il fit faire une procession en l'honneur de ce héros ; puis , dans un

m GHAPms vm.

discours qui ne contient pas moins de 1 ,688 vers et que nous nous dispenserons d'analyser — il vaut beaucoup mieux relire Homère ou Virgile — Alexandre raconte à son armée toute l'histoire de la prise de Troie ' . Les Macédoniens, enflammés par tous ces grands souvenirs , sont prêts à seconder leur roi qui s'avance vers l'empire de Darius. Celui-ci rassemble une immense armée, et — étranges préliminaires de la guerre qui va s'engager — les deux souverains échangent divers objets allégoriques. C'est ainsi que Darius, pour donner au roi macédonien une idée du nombre de ses soldats, lui envoie un sac plein de graines de pavots. Le roi de Macédoine en prend quelquesunes , les met dans sa bouche , les mâche et dit : c Elles sont douces et molles , faciles à manger : tels sont les peuples de la Perse ^>

Il la trouva moult douce et bonne pour maschier,

dit notre poème d'Alexandre en parlant de graines de millet qui y remplacent la semence de pavots ; et encore, comme dans notre poème, l'Alexandre de Juan Lorenzo envoie à Darius un sac plein de grains de poivre destinés à peindre allégoriquement au roi de Perse la force et le courage des Macédoniens *. L'auteur suit assez fidèlement l'histoire.

^ Ganltier de Chatillon a donné l'exemple de ces longneors et qnelqaefois de ces anachronismes. (Y.Hiêt, litt,, t. XV, p. 104.)

* Les Arabes racontent nn échange damème genre; sealement, suivant eax , Darius envoya k Alexandre un muid de graines de sésame, et Aiejtandre riposta par an sac de graines de sénevé.

Alexandre est vainqueur de Hamon^ l'un des meil* leurs généraux de Darius ; il s'empare de Sardes, passe leSagaris, tranche le nœud gordien et arrive enfin en présence de Darius. Juan Lorenzo fait une longue description de l'armée persane; il profite des détails donnés par Quinte-Curce et de. quelques tableaux de Gaultier de l'isle. Toutefois il est moins ampoulé que ce dernier. Selon celuici : c Les casques brillent à l'envi des étoiles , l'éther est surpris de voir des feux pareils aux siens réfléchis par les boucliers ; il craint que la terre ne s'efforce de devenir le ciel , et la nuit se réjouit d'être aussi brillante que le jour.

Sideribus certant galeae clypeisque retusis Invenisse pares flammas stupet arduis sether Et metuit cœlum fieri ne terra laboret Née minimum gaudet nox instar babere diei.

La description de Juan Lorenzo est beaucoup moins pompeuse , mais s'il n'emploie pas d'hyperboles comme son prédécesseur, il n'épargne pas les détails et parfois ils sont naïfs, comme par exemple quand il parle de l'escorte qui accompagne les femmes de Darius. En décrivant la garde d'honneur du roi de Perse, Juan Lorenzo rencontre un vers assez heureux; cette garde se composait de beaux jeunes hommes tous parents et amis du roi ; il semblait que tous fussent nés le même jour.

Semeiaba que fueron en ein dia nacidos.

Un bain pris dans le Cydnus faillit sauver cette brillante armée de la défaite i|ui l'att^ndaiti Juan

S4 GBAnTEEVUI.

Lorenzo raconte la maladie qui attaqua Alexandre pour s'être plon^^é dans des eaux trop froides , et la confiance qu'il témoigna à son médecin Philippe. Il arrive ensuite aux préliminaires de la grande bataille que vont se livrer les deux monarques , rapporte leurs discours, s'arrête devant les ma* gnifiques armes de Darius , qu'il décrit avec com* plaisance , et se décide enfin à sonner la charge. Les bataillons se meuvent, les archers bandoûi leurs arcs , les cavaliers inclinent leurs têtes , les coursiers dressent leurs oreilles, les coups se précipitent avec une telle fureur que le son des clairons est étouffé par le bruit du fer; les flèches volent dans les airs en telle quantité qu'elles cachent la lumière du soleil, ce sont des nuages de dards et de pierres, les traits sont plus nombreux dans l'air que des essaims d'abeilles. Dans cette bataille, Darius blessé est obligé de prendre la fuite, laissant au vainqueur un immense butin et sa famille qu^Alexandre traite avec respect. Le jeune conquérant poursuit sa marche victorieuse et s'avance vers Jérusalem. Le grand-prêtre, l'archevêque, comme dit le poète, vient au-devant du vainqueur. Celui-ci s'agenouille , et cet acte d'humilité excite le mécontentement des Grecs. Mais si Alexandre s'est ainsi prosterné devant un homme , c'est que dans cet homme il a reconnu un personnage supérieur dont une vision lui a offert les traits au moment de son avènement au trône. L'être qui lui apparut alors l'encouragea dans ses audacieuses entreprises ; il annonça aussi que quand un homme ayant sa ressemblance se présenterait au jeunQ

POEME D'àUSXATORE. 9»

prince, la fortune de ce dernier serait à son apogée. Or, Alexandre a reconnu les. traits de Têtre mystérieux , il s'est incliné devant lui , il a adoré plus qu'un évéque , qu'un abbé ou qu'un prieur , il à adoré le créateur de toutes choses.

Le poète continue son œuvre en mêlant au ré-, cit de l'histoire quelques épisodes d'un médiocre intérêt. H raconte ensuite que Darius réunit une autre armée , et peint la consternation que cette nouvelle répandit parmi les Grecs. Les appréhensions des Macédoniens furent encore augmentées par une éclipse ; mais le sage Aristander réussit à diminuer ces craintes en expliquant le phénomène de manière à rassurer les troupes. L'év^ement doima raison aux prophéties d'Aristander, les Perses furent défaits dans une terrible bataille dont l'auteur raconte trop longuement toutes les particularités.

Après cette victoire, Alexandre se présenta devant Babylone , dont le poète décrit minutieusement les merveilles*. Alexandre fut reçu avec solennité dans cette ville ; les rues étaient pleines de peuple, ornées de fleurs; une immense foule, précédée par d'excellents musiciens et dirigée par le clergé, se porta au-devant du conquérant. Le jeune rai prit quelque repos à Babylone; il y donna de l'avancement à ses officiers et « ordonna divers changements que l'on trouva très-bons quand ils

ft Ces merveilles ont beaucoup frappé les poètes du moyao ège ; dans Floire et Blancefior — publié par M. du Héril — on trouve aussi une Itescriplioii de BabyloM (p^ 63).

IM GBÂPITBE Vm*

furent faits. > Cependant , bientôt las de repos , Alexandre continua le cours de ses triomphes. Ici l'auteur se conforme à Tiiistoire et raconte , sans trop les dénaturer quant aux faits , la trahison dont Darius fut victime. Darius, se confiant encore aux traîtres qui l'entourent , leur adresse quelques mots sur la fidélité. Tous gardent le silence y excepté Narbazane qui , loin d'être touché par les paroles de son roi , engage brusquement Darius à abdiquer en faveur de Dessus. Ce morceau est bien écrit , mais il n'y faut pas rechercher le caractère de l'antiquité , c'est un tableau du moyen âge. Narbazane et Dessus sont de grands vassaux du treizième siècle. Darius , avant le repas qu'il donne aux misérables qui l'entourent , dit le benedidte. La prière qu'il adresse à Dieu ^ <]uand il ne peut plus douter de sa perte , est tout à fait chrétienne. Saint Fernand pouvait prier ainsi.

Alexandre apprit avec indignation la manière dont Darius avait été trahi; il rassembla ses hommes et marcha à son secours. Les satrapes , vivement poursuivis , voulurent contraindre Darius à quitter la cage dans laquelle ils le conduisaient captif; ils exigeaient de lui que pour ne pas ralentir leur marche il montât à cheval ; mais Darius s'y refusa, il préférait tomber au pouvoir d'Alexandre. Alors les satrapes le frappèrent et le laissèrent mourant. Le corps de l'infortuné roi fut plus tard retrouvé par Alexandre ; il pleura sur le sort de Darius et lui fit rendre de grands honneurs. Apelles fut chargé de lui élever un monument. Il le couvrit de superbes bas-reliefs représentgjtf* divers sujets

POÈME D'JkLEXANBRE. W

historiques , et comme il était un clerc bien lettré^ il composa aussi l'épitaphe de Darius. Celte épn taphe, que Juan Lorenzo rapporte en latin, se compose de deux vers empruntés presque textuellement à Gaultier de Tlsle.

A propos de la mort de Darius , le poète fait des réflexions assez peu neuves sur la brièveté de l'existence et sur la nécessité de mourir. 11 parle des diverses classes de la société et de la mauvaise vie que l'on mène dans toutes ces classes. Personne n'est épargné dans cette espèce de danse macabre : rois , princes, prêtres, religieuses, ont leur part de réprimande ; mais il ne règne dans ce passage aucune poésie. C'est un plat sermon , c'est de plus un trop long hors-d'œuvre ; il occupe depuis le quatrain 1,642 jusqu'au quatrain 1,670, c'est-à-dire 104 vers.

Après la triste lin de Darius , les Grecs demandèrent impérieusement à retourner dans leur pays, et leur roi eut beaucoup de peine à les retenir ; il leur dit que leur tâche n'était pas finie , que la conquête des états de Darius n'était pas assurée, qu'enfin il ne pouvait laisser impunis les meurtriers de ce roi. Alexandre parvint ainsi à inspirer d'autres sentiments à ses soldats et les entraîna à la poursuite des traîtres. Il venait d'infliger à Narbazane un châtiment trop mérité, quand arriva au camp macédonien une reine, maîtresse de la terre, qu'on appelle Féminine. Cette reine, que Juan Lorenzo nomme Calestrix, et Quinte-Curce Thalestris, se présenta devant Alexandre; elle était accompagnée de trois cents vierges montées sur

888 csuœmm YIII.

de lég^*s chevaux et toutes expertes au maniement des armes. Leur costume était élégant et rappelait celui des jeunes garçons. Elles portaient une tunique descendant à mi-jambe, des pantalons serrés à la taille et un carquois. Galestrix parut devant Alexandre richement couverte de précieux habits de soie et tenant un faucon sur le poing ^ Son front était blanc^ uni, plus clair que la lune dans son plein; ses sourcils semblaient deux bandes de soie; ses yeux, quand se relevaient ses longs cils, avaient une noble fierté. A pelles n'aurait pas pu faire un nez plus beau ; ses lèvres étaient charmantes, sa bouche petite, ses dents égales semblaient des gouttes de lait ; la rose sur répine n'est pas une plus jolie fleur, la rosée du matin ne parait pas plus fraîche. Ce portrait , que nous avons un peu abrégé, est fort gracieux dans le texte. Alexandre fit à Calestrix l'accueil que méritait une si belle personne, et lui demanda ce qu'elle désirait, s'engageant à le lui octroyer. Le reste se passe à peu près comme dans Quinte- Curce: « Interrogata nunc aliquid pelere vellet, haud dubitavit fateri, ad communicandos cum rege liberos se venisse dignam ex qua ipse regni generet hseredes *. »

Après le départ de Calestrix, Alexandre continua à poursuivre Bessus. Ici encore l'auteur s'éloigne

1 Le faucoD était un signe de noblesse. La fée da Lai de Lanval arme aussi à la cour d'Àrtos un faucon sor le poing:

Un espenrlar sor eun puinf tlot.

• Liber sextns > cap. Y. '

PCN6M£ D'ALEtÂNDRE.

peu de la vérité historique ; il raconte la mort de PhilotaSy la manière dont Bessus fut pris par Alexandre et livré par lui à Oxatrès , frère de Darius. Maître du plus vaste empire, le roi de Macédoine voulut tenir une promesse que, suivant Juan Lorenzo, il avait faite aux restes de Darius: épouser Razena, la fille de son ancien ennemi. Juan LfOrenzo, en parlant de Tépoque choisie pour le mariage de son héros, trouve de charmants vers. Conserveront-ils quelque chose de leur frai*cheur dans la traduction suivante * :

« On était au mois de mai , douce saison ou les oi>seaux font un délicieux concert, où les vertes prairies sont vêtues de frais habits , où soupire la femme qui n'a point d*époux.

}» Temps doux et savoureux pour former des unions, car les fleurs le parfument et les souffles suaves te rafraîchissent. Alors les jeunes filles chantent et vont par troupes en s'adressant de gaies paroles. Au printemps tombent les bonnes rosées et entrent en fleurs les moissons. Au printemps se marient plusieurs qui ensuite s'arrachent la barbe de dépit. Au printemps, les femmes, la robe flottante, font claquer leurs doigts «. Jeunes et

< Dq qnatrain 4,788 au quatrain 1,793, p. 378, 379, de l'édit d6 Bandry.

> Facea las daennas triscas en camisas delgadas. TriêcM , dH Sanchez, accion de triscar. — Triscar, dit Id Glossaire dei mots anciens : Produire avec les doigts nn certain bruit comme pour danser. — Triêcar, disent les dictionnaires modernes s Faire du bruit avec les pieds. D'une manière comme de l'autre, il doit s*agir de danse , — peut-être de castagnettes -•- mail BOUS avons tradnit mot a mot. En italien Treicare veut dir« dansfer» el TVesea était le nom d'une danse pariicnlièrei

UO CHAPITRE Vni.

vieilles..* <, à l'heure de la sieste, vont dans les prés cueillir des fleurs et se disent les unes aux autres : Bons sont les amours , et les plus tendres sont les meilleurs. Les jours sont grands , les champs sont verts , les oiseaux ont quitté leurs nids, les taons qui mordent ne sont pas encore venus, les enfants en braies et sans habits luttent ensemble*. x>

Voilà une jolie description faite, on lèsent, par un poète du Midi qui retrace ce qu'il a vu et qui parle du printemps non sur des ouï dire, conoine cela est arrivé trop souvent aux poètes du Nord. Ce fut à l'époque si heureusement décrite par Lorenzo, au mois de mai, qu'Alexandre épousa la fille de Darius. Ce mariage donna lieu à des fêtes qui durèrent quinze jours. Les jongleurs n'y man« quèrent pas. Les uns jouaient de divers instruments , les autres conduisaient des singes. Quand le mariage fut célébré, Alexandre envoya à sa

1 Andan mozas e viejas cobiertas en amores.

* DoDDODS ici un exemple de la différence qui existe entre la poésie arabe et la poésie espagnole primitive. A côté de cette description du printemps si vraie, si bien faite d'après nature; citons une description du printemps empruntée k un poète arabe :

u 0 jours du printemps t jours de délices ! Les oiseaux dans leur mélodieux concerts rivalisent à Tenvi. Au travers des buissons s'élève la rose colorée comme le front de la pudeur on eomme les joues d'une vierge timide. Le naissant feuillage esl balancé par le zéphir comme un homme ivre par les vapeurs de son vieux vin, et l'eau filtre doucement dans la plaine comme s'insinue la langueur du sommeil dans les yeux d'un enfant qui s'assoupit. Il

{Anlologie arabe ou choiœ de poéaies arabe$ iné^ iitesi uaduiles par Jean Hunbert, p» 71.)

mère, à ses sœurs, au bon philosophe qui l'avait élevé) des lettres par lesquelles il leur annonçait son union. Ce fut une grande joie en Grèce; les femmes y fêtèrent son mariage et mirent en chaussons ses prouesses ; elles seront chantées jusqu'à ce que revienne Hélie.

Après avoir parlé du mariage du roi de Macédoine, Juan Loienzo raconte la mort de Clitus et les victoires de son héros dans sa guerre contre Porus. Nous passons rapidement sur cette partie du poème qui nous offre encore des descriptions d'armées et de batailles. Alexandre finit par trions pher de Porus dans un combat terrible où les deux adversaires se portent des coups dignes de Samson ^ Porus, vaincu , crie merci à son vainqueur et se reconnaît son vassal. Alexandre, aussi généreux qu'intrépide^ rend à Porus plus d'états qu'il n'en possédait, et n'a qu'à se louer de la fidélité de son ancien adversaire. Ces récits de guerre sont mêlés à quelques épisodes : telle est l'audacieuse entreprise de Nicanor et de Simacos, le Nisus et l'Euryale de Juan Lorenzo ; tels sont la mort de Bucéphale, la description d'un magnifique palais, la rencontre d'affreux serpents qui gardent les abords d'une fontaine, de monstres fantastiques de toute espèce qui veulent, comme dans le poème de Gaultier de Châtillon, empêcher Alexandre de pénétrer dans l'Inde.

Une seule ville résistait encore au conquérant,

i y. Li Romane d*Ali9andre, p. 360 , et El Pofma de Ah* jandro, p. 39i.

JM ŒAPITEB Vm.

c'était Subdracana. Le héros s'en empara par des prouesses dignes de lui ; mais il fut griéyement blessé. Les soins que lui donna Aristobule le rendirent à la santé, et à peine rétabli il voulut poursuivre le cours de ses exploits ; il se décida à s'embarquer avec son armée pour aller conquérir de nouveaux mondes. Les Grecs furent fort mécontents de ce projet ; ils représentèrent à Alexandre qu'il avait assez fait pour sa gloire et lui donnèrent de sages conseils, c Je ne compte pas , leur dit-il, ma vie par années et par jours ^ mais par exploits et gestes de chevalerie. Homère n'a pas écrit les mois que vécut Achille , mais les prouesses qu'il fit *. »

Malgré ses répugnances, l'armée fut contrainte d'obéir , cédant à l'ascendant qu'exerçait sur elle son glorieux chef ; les Grecs s'embarquèrent avec leur roi. Ce fut alors que celui-ci eut une singulière curiosité, il voulut savoir ce qui se passait au fond

* M. de Poibvsqae , dans son excellente traduetion dn Cemte Lueanor , remarque qu'on trouve dans la Chronique générale ce passage : m Non cuentan de Alejandre los dias nin los anos mas los buenos fechos e las sus caballerias. n II ajoute que dans le poème de Fernan Gonzales on rencontre cette pensée rimée ainsi qu'il suit :

Non cuentan de Alejandre las noches, nin los diat Cuentan sus bnenos fechos et sus cavallerias.

l\ termine en déclarant que les preuves de Timitation sont flagrantes. — Les deux passages précités proviennent dvL Poème d'Alexandre :

Non conte io m! vida por anos nen por dias Vas bonas facienOas e por caballerias.

POÈME D*ÂLEXANDRB. S45

de Teau. On trouve aussi dans le poème françois * cet épisode qui sans doute a été lire d'un ouvrage attribué à Aristote et connu sous le nom de Sécréta Secretorum. Alexandre fit exécuter une espèce de cage en verre bien garnie de bitume, se mit dans cette cage que de fortes chaînes retenaient au navire, ordonna qu'on le descendit dans la mer et qu'on l'y laissât quinze jours. Alexandre ne vit pas, pendant ce voyage étrange, des choses aussi extra-

Tout ont aereanlé si com il plot ao roi Malt boin ouvrier de voirre avoit ensemble soi Qai savoienl ouvrer le voirre a itel loi Qu'il ne pooit fausser ains le metent enpioi Li rois li a mandés et si lor dit por coi.

Si tooniaux fu en Taije a i batel portés

E eu de toutes pars a plom bien sarelés, .

Alixandres li rois est dedens entrés»

£ fn as notoniers en haute mer menés

£ commande à ses homes qu'en mer soit avalés ;

£t quand le touniaus fu la dedens avalés

Des lampes qui ardoient fu moult grans li clartés

Assez fu li touniaus des poissons esg ardés

Aine ni ot si hardi, ne fost espoantés

Por ia grand resplendor dont est enluminés.

Alixandre li rois les a bien avisés

Et vit les grans pissons et li petis mettes

Quant li petits est pris sempres est dévorés

Quant ce voit Alixandre sempre est ponrpensés.

Que tout li siècles est et péri et dampnés.

Atixandres li rois ne fu mie esbahis

Bien a tous les poissons et veus et choisis

Mais aine n'en est i ki fust isi hardis

Vers le touniel de voirre osast tourner son vis

Il vit le plus petits de grignors asalis, etc.

{Li Romans d^AUxandre, p. S68.)

S44 CHAPITRE VllI.

ordinaires qu'on pourrait le penser ; il vit que les grands poissons mangeaient les petits, que les petits reconnaissaient les grands pour seigneurs, que ceux qui étaient forts maltraitaient ceux qui l'étaient moins. 11 n'était guère nécessaire de quitter la terre pour avoir un spectacle de ce genre. Un brillant critique raconte, en parlant de cette immersion d'Alexandre, que le conquérant rencontra sous les flots un monstre tellement grand qu'il passait depuis vingt-quatre heures sans qu'on eût encore vu le commencement de sa queue. Nous n'avons rien trouvé de tel dans le passage en question, et le poisson monstrueux nous semble tout simplement un poisson d*avril.

Cependant la nature commençait à s'irriter de tous les désirs d'investigation d'Alexandre, et Dieu lui-même s'indignait de l'orgueil de ce prince. Dame Nature se décida, à peu près comme dans le poème de Gaultier de Châtillon, à exciter Tenter contre le héros. Ici se place une longue description des abîmes éternels, de ces abîmes dans lesquels, presqu'au moment où écrivait Juan Lorenzo, voyageait un autre poète, mais celui-là immortel: Dante. Reproduisons rapidement quelques détails des descriptions de Juan Lorenzo. Jamais lalumière ne pénètre dans les profondeurs de l'enfer que ceignent des murailles de soufre. Sur les rives du gouffre sifflent d'horribles serpents qui enlacent les coupables. Les sept péchés capitaux et les péchés qui en dérivent sont à Feutrée de l'enfer. La Superbe est leur impératrice. Les réprouvés soat châtiés dans des lieux distincts les uns des

t^OEMË b'ÂLEXANDRE. &4K

autres et qui rappellent les cercles de Dante. Les simoniaques boivent du plomb fondu, les luxurieux brûlent dans d'énormes chaudières. Plus loin sont tourmentés ceux qui s'adonnent à la gourmandise, cette compagne de la luxure, a La gourmandise est au milieu se léchant les doigts; près d'elle sont la gloutonnerie à l'estomac chargé d'aliments, l'ivresse qui boit et vacille et qui ne sait plus ce que c'est que la pudeur. i> La société de ces vices se compose de jeunes hommes débauchés , de femmes légères qui n'aiment pas les sermons. Si Adam n'eût pas été si gourmand, le Messie n'aurait pas souffert la Passion ; si Loth n'avait pas tant bu, ses filles n'auraient pas eu des fils si privés de raison.

Au milieu de l'enfer fume une fournaise qui ne donne jamais de flamme: c'est là qu'est le roi ennemi de la paix, qu'il prépare les supplices sans répit de ses victimes , dont les unes soufTrent moins, d'autres davantage, suivant le mal qu'elles ont fait; quelques-unes au milieu du feu sentent toutes les tortures d'un froid intolérable. Douze fois par jour Thésée est dévoré par des vautours, et douze fois il reprend sa forme. Les enfants morts sans baptême ne brûlent point , ils sont à l'écart des damnés au milieu des ténèbres : ils sont privés de la vue du Créateur, c'est une assez grande peine. Les justes des anciens temps étaient dans ces mêmes limbes avant la venue de Jésus-Christ. La peinture de l'enfer occupe 340 vers dans le Poème di Alexandre, c'est dire que nous n'avons pas donné une analyse complète de cette longue

Ue CBAPITRS VIU.

description, où Juan Lorenzo ne recule pas devant les digressions. C'est ainsi qu'à propos de l'Envie il cite un conte dont nous retrouvons le sujet dans un de nos fabliaux.

Jean de Boves, l'auteur de ce fabliau, raconte qu'il y avait une fois deux compagnons, gens assez pervers: l'un était un convoileux dont rien ne pouvait rassasier les désirs, l'autre un envieux toujours désolé du bien qui arrivait à autrui. Un jour ils rencontrèrent saint Martin qui, en les quittant, se fît connaître et leur dit : e Que Tao de vous me demande un don, et il Taura à l'instant; mais l'autre aura le double de ce que le premier m'aura demandé. » Ces paroles excitèrent une vive querelle entre les deux compagnons qui, ni l'un ni l'autre, ne voulaient parler le premier. Enfin l'envieux fut poussé à bout: c Eh bien, dit' il au saint, je vous demande de perdre un œil afin que mon compagnon en perde deux. » Ce souhait fut aussitôt exaucé, et les deux malheureux ne tirèrent de la rencontre du saint d'autre profit que d'être l'un borgne et l'autre aveugle ".

En arrivant dans les enfers , dame Nature fit appeler Belzébulh. Celui-ci , fort surpris de Ift savoir en enfer,, se hâta, pour ne pas l'effrayer, de quitter sa forme ordiqaire et prit une appa* rence angélique. Puis , accourant au-devant de l'auguste visiteuse: < Belle dame, lui dit-il, qu'y a-t-il? Je n'aurais jamais cru vous voir en un tel

* Le Grand, Fabliatm, 1. 111, p« 9i»

POÈMB D'ÂUSXANDllE. Ut

lieu. > La Nature, peu désireuse de rester longtemps en enfer, s'empressa de dire à Belzébuth ce qui ramenait. Rien ne résiste à Alexandre , se& exploits surpassent ceux de tous les béros ; il a vaincu Darius , il a vaincu Porus, nul ennemi ne peut lutter contre lui, et maintenant dans sa superbe il veut connaître les secrets qui doivent rester cachés aux hommes: il a déjà sondé la profondeur des mers, il est capable de pénétrer même dans les enfers et de vaincre jusqu'aux démons. C'est à Belzébuth qu'il appartient de triompher d'un pareil ennemi. Tel est le sens du discours de dame Nature, après le départ de laquelle Belzébuth s'empresse de réunir son conseil. Il expose ce dont il s'agit; l'embarras est général quand la Trahison prend la parole et propose ses bons offices. L'enfer applaudit au discours de la Trahison et accepte ses propositions. Elle part aussitôt et va trouver le comte Ântipater.

Le poète revient à Alexandre qui a terminé son voyage sous les flots, mais qui doit encore avoir bien des aventures. Juan Lorenzo, qui semble pressé d'en finir avec son œuvre, et qui veut profiter des romans français, entasse épisodes sur épisodes. Alexandre rencontre des hommes sauvages, il voit le merveilleux oiseau appelé Phénix, ^' il arrive dans un palais situé au milieu d'une île, ' palais qui appartient à Phébus et à Diane, sa sœur; >' là un vieillard l'accueille fort courtoisement et lui ^ apprend que sur une montagne des environs poussent deux arbres magiques qui parlent et qui peuvent révéler l'avenir. C'est du moins ainsi que nous

SI

846 CfiÂPtTRE Vllt.

interprétons ce passage dont Sancbez donne une autre explication. H prétend, dans une note, qu'il faut lire non arboles^ arbres, mais arioles, du naot latin ariolus ou plutôt bariolus, devin. Nous nous permettons de contester cetfe interprétation. Il nous parait tout naturel de croire que le poète s'est rappelé la forêt du roman français et le voyage aux arbres du soleil et de la lune ; que, par conséquent, c'est bien arboles que Juan Lorenzo a voulu écrire *.

Alexandre se rend sur la montagne et apprend des arbres magiques qu*il ne reverra pas la Grèce, que sa fin est prochaine et qu'il périra empoisonné. Alexandre fait encore diverses rencontres extraordinaires, puis, comme il avait voulu visiter la mer, il veut visiter les airs. Un monstre aUé ne le transporte pas au sommet des deux, quoiqu'en ait dit un élégant critique, mais il a recours à deux griifons, comme dans le poème français. Après les avoir fait jeûner pendant trois jours, il les attèle à une espèce de cage de cuir très-solide, dans laquelle il se place. Il s'est armé d'une lance à laquelle est fixé un morceau de viande; la vue de cette viande, promenée à distance du bec des griffons, les engage à s'élever ou à s'abaisser suivant la volonté du héros. Alexandre avait sans doute

^ Dans Li romans d'Alixandre, comoie je l'ai déjk indiqaé, il est atissi question des arbres prophètes : u Ci disl comme Âliiandres et dix de ses homes et qq prestre eotoieol devant ii arbres qai lor donnoient respons. n p. 555. — Oo peut lire dans le ÂÊagaam pittoresque (année 1855, p. 136), un article carieax sur les arbrei do soleil et de la lune et leurs prédictions à Alexandret

POÈME D'ALEXANDRE. 54d

emprunté cette manière de voyager à Nemhrod qui, après avoir essayé de monter au ciel par la tour de Babel, tenta de s'y faire conduire par quatre griffons ^. Le roi de Macédoine parcourt ainsi les airs; mais le bon Juan Lorenzo, qui reprochait tout à rheure à son principal modèle, Gaultier de l'Isle, d'être las et de négliger de nombreux détails, parait lui-même assez fatigué et ne tire pas tout le parti désirable de cette course dans l'espace. Il décrit assez rapidement les pays audessus desquels il plane et fmit par comparer le monde à un homme; sa chair c'est la terre, les rivières sont ses veines , les rochers ses os , les plantes ses cheveux^ et les animaux qui y vivent les ennuyeuses bêtes que nous devons supporter par^ mortification *.

Au retour de son expédition aérienne, Alexandre se rend à Babylone , où il reçoit des députations de tous les pays. La France, l'Espagne, l'Allemagne, l'Afrique, la Sicile, lui envoient les plus riches présents; la gloire du héros est à son comble, mais la trahison a réussi dans ses affreux projets. Alexandre est empoisonné, il songe aussitôt au

* Henri-le-Lion voyage enveloppé dans la peaa d*an bœnf qa^on griffon a enlevé dans les airs. {Traditionê allemandeê par h$ firèreê Grimm, tradoites par M. Theil, t. II, p. 289.)

s Dans les traditions Scandinaves, Ymer est tné par Odin, Til et Loder; son corps forma le monde, sa chair se changea en terre, son sang en ean, ses ossements en montagnes , sa cbeveinre en plantes, son crâne produisit la voûte céleste, sa cervelle les nuages» ses yenx les étoiles. {Tableau de la lAUéralure du nord, par Eichhoff. PQème de VEida, p. S9).

S80 CHAPITRE Vlll.

partage de ses vastes états, dicte les clauses de son testament à son notaire, maître Simon, et expire dans les bras de sa Vf*uve éplorée.

Cette conclusion amenait tout naturellement une moralité : < Seigneurs, celui qui veut sauver son âme doit peu se fier au siècle, il doit, s'il ne veut pas la laisser au pouvoir du monde, bien servir Dieu et le prier. La gloire de ce monde , qu'on ambitionne tant, n'est pas plus à estimer que la fleur des champs ^; c'est quand l'homme se croît le plus en sûreté qu'il tombe tout a coup dans la plus mauvaise position. Alexandre, qui était un roi de tant de puissance, Alexandre, si grand que la mer et la terre ne le pouvaient contenir, fînil par être mis dans une fosse qui n'avait pas douze pieds de longueur *. Je veux, seigneurs, vous remercier de ce que vous avez bien voulu m'écouter; si j'ai manqué en quelque chose, vous devez me le pardonner, je suis de peu de science. Je veux pourtant vous demander quelque chose avant de finir: je veux un salaire pour mon œuvre et vous prie de dire un Pater pour moi. Vous me ferez profit 6t vous n'y perdrez rien. >

Vient ensuite une stance dont nous avons déjà parlé et qui contient le nom de l'auteur.

* La voBtra nominanza è color d*erba Che Tiene e va, e quei la discolora Per cai eir esce délia lerra acerba.

Dante (Purg.t canto XI).

* Il est IIm* 8008 trois pas an enfant le mesvre*..

Iiamartme {Bmapitriê)i

POEME D'ÂLEXAMDRE. WH:

Le poème est suivi de deux pièces : le Testament dC Alexandre^ et une lettre dans laquelle Alexandre, sur le point de mourir, clierche à consoler sa mère. Ces morceaux, d'assez peu d'étendue, sont en prose et en bonne prose. Lb première pièce se termine ainsi :

a Vous savez , ma mère , que toutes les choses que fait Dieu naissent petites et vont en croissant, excepté les douleurs, qui, très-grandes d*abord, vont en diminuant... Ma mère, faites construire une vaste maison de campagne, et quand vous viendra la nouvelle de ma mort, que cette maison soit faite , et ordonnez qu'on y prépare un grand festin , et faites dire par toute la (erre que tous ceux qui n'ont point de chagrin , qui n'ont pas eu de pertes à pleurer, viennent pour y manger^ afin que le deuil d'Alexandre soit plus grand que celui de tous les autres rois. Et elle fit ainsi; et quand arriva la nouvelle de la mort de son fils Alexandre, la maison était achevée et elle ordonna de préparer le repas selon l'ordre d'Alexandre , et il n'y vint personne pour manger. Puis elle dit : c Qu'ont donc les hommes qu'ils ne viennent pas à notre festin? » Et on lui répondit : € Madame, vous avez ordonné qu'il ne vînt ici personne que ceux qui n'ont pas de peines , qui n'ont pas de pertes à pleurer, et Madame il n'y a pas on homme dans le monde qui n'ait eu peine et deuil, et c'est pour cela qu'il n'est arrivé personne. »

Il nous semble que dans cette sorte d'apologue il y a un souvenir oriental, de même que dans les images et dans les comparaisons qui remplissent la seconde lettre :

« Mère , comprenez ma lettre et pensez à ce qu'elle renferme, et prenez courage avec bon confort et bonne

patience, et ne ressemblez pas aux autres femmes par la faiblesse qu'elles montrent en toute occasion , pas plus que votre fils ne ressemblait aux hommes par sa sagesse et ses actions. Mère , voyez-vous rien dans ce monde qui soit dans un état durable? Ne voyez-vous pas que les arbres verts et beaux qui ont des feuilles épaisses et portent beaucoup de fruits, en peu de temps leurs fruits tombent? Mère, ne voyez-vous pas la lune qui, quand elle est la plus pleine et la plus brillante , est le plus près de Téclipse... *• Mère, pensez à tous les hommes qui vivent en ce siècle^ qui peuplent le monde ; à tout ce qui frappe nos yeux ou nos sens ; tout ce qui s'engendre , tout ce qui naît est uni par la mort et par la destruction. Mère, avez-vous jamais vu qui donne et ne prend point, qui emprunte et ne paie point, qui confie un dépôt et ne le réclame point ? Mère, si quelqu'un doit pleurer : que le ciel pleure ses étoiles , les mers leurs poissons , les airs leurs oiseaux , la terre ses plantes et tout ce qu'elle renferme ; que l'homme pleure sur lui qui est mortel, qui est la mort , dont chaque jour^ chaque heure abrègent la vie... i»

Je le répète, il y a, dans le testament et la lettre d'Alexandre, à saisir quelques traces Je l'influence des Arabes % traces qui sont bien rares dans l'ancienne littérature espagnole.

i Don Santob semble s'être soavena de ce passage dans ses Consejot y Documentoê,

' Je trouve la confirmalion de cette opinion dans l'ouvrage de H. Wolf , Studien zur Geichiehte , etc. , qoi vient de paraître ; l'érudit critique allemand remarque (p. 80, note) qne dans l'/tkender nameh, Alexandre adresse à sa mère les mêmes consolations que TAlexandre de Juan Lorenzo. M. Wolf ajoute que dans nn ouvrage d*Abulfaradsch, Histoire des Dynasties^ on rencontre aussi l'idée d'un banquet auquel ne sont conviés que les hommes

POÉMR D'AUBXANDAE. 885

Le marquis de Santillana, dans sa lettre aa connétable de Portugal, cite le poème d'Alexandre et une autre œuvre qui s'y rattache : Les Vcsux du Paon *. Cette dernière production paraît être perdue. Le titre qu'elle portait peut faire supposer qu'elle était une imitation du poème français de Jacques de Longuyon, qui est désigné par le même intitulé.

Bien que nous n'ayons pas fait une analyse minutieuse du livre de Juan Lorenzo, on aura pu, nous le croyons, se former une idée de cette compilationi poétique. Peut-être ce mot choquerat-il quelques amateurs de la vieille littérature espagnole, et pourtant nous croyons qu'il est juste. Nous l'avons déjà dit, Juan Lorenzo manque d'invention. Son récit, tissu de lambeaux d'histoire et de fables empruntés de tous les côtés, tronqué ici, là développé outre mesure , n'a ni proportion ni plan. Mais si Juan Lorenzo n'a pas su inventer le fond, il a su très -souvent créer la forme avec

heorenx . l\ est possible qae les deax pièces de Loremo aient été directement inspirées par la littérature orientale. Je rapellerai pourtant que Pierre de Saint-Clont écrivit aussi un Teitameni d* Alexandre et que l*abbé de la Rue a trouTé un morceau en latin et portant ce titre au muséum de Londres. L'œuvre de Juan LorenzOy dont je viens de parler , n*est peut-être qu'une imitation de Tune ou de Tautre de ces pièces. — D'anciens auteurs grecs et latins 9 et entre autres saint Augustin, ont parlé d'une lettre écrite par Alexandre à Olymplas. (Y. Fabricius BibL Grcsca, t. H, lib. U, ch. 10, S ^9, p. 42i, el Sanchez qui cite Fabricius, p. ii6, note.)

1 Tetoro de los pro$(idore$, Prœmio al cond. de Port. , p. 46.

su GBAPmii ym,

bonheur. Il fait les vers facilement, trop facilement; il en a aligné par quatrains monorimés dix mille au moins; nombre de ces vers sont traînants, incolores, mais d'autres portent réellement la marque du vrai poète et se détachent , brillants et en relief, sur une masse monotone de lignes rimées. Lorenzo décrit avec de rares bonnes fortunes d'expression. Nous avons cité sa fraîche peinture du printemps , nous indiquerons encore le tableau qu'il fait de Babylone et nous donnerons la traduction qui, ailleurs, eût trop entravé notre analyse, de ce qu'il dit de la représentation allégorique des douze mois dont était ornée la tente d'Alexandre. Ce morceau, inspiré peut-être par Ausone: {De mensHms monosticha, Disticha deiisdem mensibîis ^) fut imité plus tard par rarchiprêlre de Hita , le poète le plus original de l'Espagne du moyen âge *.

d On voyait don Janvier furetant avec soin de toutes parts, entouré de cendres et traînant ses bûches; il tenait de grosses poules qu'il s'occupait à rôtir, et décrochait les saucisses de la perche.

> Don Février se cbauffistit les mains ; tantôt le soleil luisait, tantôt l'été et l'hiver se livraient bataille ; il venait les séparer, se plaignant de ce qu'il était le plus petit s.

1 Poetœ lalini veteres, p. 1058.

^ M. Yiardot a doDoé la traduction des seize premiers yen de ce passage ; nous la lui emprontons. {Essai sur V Espagne, p. i24.)

3 u Cette strophe renfermant plusieurs mots tout à fait oubliés et que les Espagnols n'entendent plus , je lui donne le sens qui me parait le plus probable, mais je n*ose le garantir* ti (Note de M» Viardoi)v

POÉam D'ALEXANDRE. S8tf

» Mars avait grande hâte de travailler ses vignes, hâte de les tailler , hâte de les piocher ; il rendait égaux les jours et les nuits et faisait entrer en amour les oiseaux et les bêtes.

> Avril mettait en marché les armées pour aller guerroyer y car il y avait déjà de grands blés verts à moissonner. Il faisait bourgeonner les vignes pour produire le vin, croître les herbes et les moissons, et allongeait les jours.

» Le mois de Mai siégeait couronné de fleurs, fardant les campagnes de couleurs variées , habillant de fête les Mayas et chantant les amours, faisant poindre l'épi des moissons qu'ont semées les laboureurs '.

» Doa Juin mûrissait les moissons et les prairies ; il avait autour de lui de la paille d'orge coupée, il chargeait les cerisiers de fruits mûrs , il donnait la chaleur aux jours plus longs.

» Don Juillet rassemblait les moissonneurs, leur couvrait le visage de sueurs , lançait les taons piquants à la poursuite des bêtes et donnait au vin d'amères saveurs.

» Don Août battait le blé dans les granges , le vannait et serrait les grains. Il changeait en vrais raisins des grappes encore aigres; l'automne le chargeait de ses premiers ordres.

» Septembre, armé de gaules, frappait les noyers; il apprêtait les cuves, il émondait les saules, il vendangeait avec des serpettes et chassait les oiseaux des figuiers.

j> Don Octubre se mettait à labourer , faisant comme une chose nouvelle ce qu'il avait déjà fait ; il se prépa^ rait pour semer quand l'hiver viendrait, et goûtait les vins qui avaient déjà fermenté.

B Novembre donnait des glands aux porcs, rentrait

« Ici finit la traducUoD de M» Viardot.

3B6 CHAPITRE VllI.

du bois sur des civières * et éclairait à la lampe les hommes actifs , car les nuits sont longues et écarts les jours.

> Décembre tuait les porcs pour en faire des provisions , offrait leurs foies pour premier repas et le matin remplissait l'air d'un brouillard épais '. »

Bien que nous n'aimions pas les allégories, nous devons convenir que le passage dont nous venons de donner la traduction a un charme très-réel dans les vieux vers de Juan Lorenzo. Puisse ce charme ne pas avoir tout à fait disparu dans notre prose! Puissions-nous avoir réussi à rendre exactement les idées du poète, cela n'est pas une œuvre

i Caera d^an robre leyabanlo en aades.

La tradnctioD littérale de ce vers n'aurait point de sens > j*ai tâché de devioer quelle avait pu être la pensée du poète.

* Nos églises du moyen âge offraient souvent sur leurs portails la représentation des travaux des douze mois de Tannée. Ainsi, dit M. de Caumont, ou peut trouver comme à Sens :

Janvier, indiqué par uo vieillard en repos et paraissant méditer.

Février, indiqué par un vieillard qui se cbanffe.

Mars, par un vigneron qui taille la vigne.

Avril, par un homme qui sème.

ûfai , par un homme à cheval, époque de la guerre et des voyages.

Juin, par un faucheur, époque de la récolte des foins.

Juillet, par un moissonneur.

Août, par un homme battant le blé.

Septembre, par les vendanges.

Octobre , par reotonnage des vins.

Novembre , par un bûcheron faisant la provision de bois nécesaaire pour Thiver.

Décembre , par un homme tuant un porc. »

{Rudiment d^ Archéologie ^ architecture religieuse, p. 50K.)

POÈME D'ALEXANDRE. 5BT

aisée. Le Poème (T Alexandre est parfois peu intelligible, le sens y disparait fréquemment sous des mots inconnus ou dont il faut demander l'explica* tion au Lexiqtie Roman de Raynouad. Ce sont là du reste des embarras qu'offrent toutes les productions de l'ancienne littérature espagnole , mais ici elles sont encore augmentées par les incorrections , les défectuosités du manuscrit qu'a publié Sanchez.

Juan Lorenzo n'était pas un ignorant , loin de là. Son œuvre appartient à cette classe de poèmes ayant des prétentions à la dergie et qui indiquent un déclin dans la littérature chevaleresque , un dé* clin qui , dans des contrées difiérentes , se manifeste par les mêmes signes , par la création d'êtres allégoriques destinés à remplacer les paladins qui vieillissaient. C'est ainsi qu'en France, Bel accueil. Franchise , Faux-Semblant succédaient à Roland , à Tristan , à Ganelon. En Italie , les personnages des Cento noveUe ou des Reali di francia allaient perdre leur popularité. On allait oublier Iseult ou Berthe-au-Grand-Pied pour Béatrice , dans laquelle on devait reconnaître la théologie. Le monde moral s'anima et se mit à vivre; les vertus, les vices revêtirent des formes matérielles et constituèrent une nouvelle mythologie. La droiture, la tempérance , la générosité ne sont plus des qualités abstraites, impalpables, invisibles, ce sont trois nobles femmes , trois proscrites , qui ne savent où trouver un refuge ; comme on vient à la maison d'un ami, elles viennent au cœur de Dante, et TÀmour qui habite ce cœur les accueille favora-

nt Clii^iTU VIHt

blement la Rose, célébrée par Jean de Meong, n'est plus, au dire de quelques glossateurs, un symbole erotique; seloa tel commentaire^ elle signifie le grand œuvre, ce rêve des alchimistes; selon tel autre , elle a un sens mystique et rivalise avec Béatrice. Juan Lorenzo, on Ta vu, a prodigué les personnages allégoriques, personnages que des traditions classiques altérées avaient légués d'ailleurs à son modèle Gaultier de Châtillon , et dont l'épopée n'était pas encore déblayée quand Voltaire écrivit la Henriade. Juan Lorenzo voulais composer une œuvre savante , on le reconnaît à d'autres indices encore. A l'en croire , il avait lu non-seulement l'Enéide mais même TlUiade. Il aime à faire parade de tout ce qu'il s'inaagîna savoir; il montre ses notions en géographie , il ne craint pas les digressions pédantesques. Tout ce qu'il a appris^ il faut qu'il le fasse entrer dans son œuvre; que cette érudition incomplète se trouve ou non à sa place, peu importe. A propos de Babylone , il consacre une centaine de vers à parler des propriétés imaginaires des pierres précieuses, propriétés sur lesquelles un de nos vieux rimeurs , un poète de Metz , dit-on , Omont, a écrit le Lapidaire j croyances superstitieuses que l'antiquité avait transmises au moyen âge. Cette science si souvent et si intempestivement étalée par Juan Lorenzo , ne l'a pas empêché de commettre des anachronismes de toute espèce. Gela n'a rien d'étonnant, ce qui l'est beaucoup plus, c'est de voir des critiques se montrer si scandalisés de ce que l'on eût appelé > il y a quelques années , une

Poim D'AUEXAKDRË. m

absence de couleur locale. Il ne faut avofr aucuqe connaissance du moyen âge pour jeter les hauts cris à ce sujet , pour vouloir représenter comme une erreur particulière ce qui était une erreur générale. Que l'on veuille bien se rappeler tous les anacbronismes de Sbakspeare et de Calderon , et l'on pardonnera au pauvre Juan Lorenzo les bévues qu'il a faites. Le vieux poète nous raconte que la mère d'Acbille fit mettre son fils dans un couvent de religieuses pour le préserver des dangers qui le menaçaient ; il nous montre Hector parlant de vigiles et d'églises ; il fait cbanter le Te Deum par l'armée des Grecs. Son Alexandre, armé cbevalier le jour de la fête de saint Antbère, aurait pu mon* ter sur le trône de Castille ; le comte don Démostbène , les satrapes de Darius sont de véritables ricos-bçmbres. Des naïvetés de ce genre se retrouvent plus ou moins chez tous les poètes et chez tous les peintres du moyen âge. Ce manque du costume de l'antiquité , il ne faut pas le déplorer ; ea peignant Alexandre et ses généraux . comme s'ils eussent été ses contemporains , Juan Lorenzo a donné à son œuvre plus de vie que s'il eût essayé de décrire des mœurs étrangères et mal connues. Le Poème <f Alexandre ^ comme plusieurs livres de la même date , doit à cette transposition d'hommes et d'événements anciens dans un monde moderne, une certaine part de l'intérêt qu'il peut exciter. Il en doit une autre pour nous , Français , aux imitations qu'il offre de noire littérature. Il est une preuve très - éclatante de l'influence qu'exerçait cette littérature, influence qu'on a de la peine à se

88Ô CHAPITRE Vllt.

figurer aussi vive à une époque ob les communications devaient être difficiles, périlleuses, et dont nous avons ailleurs cherché à expliquer les causes.

On laisserait du reste de côté ces deux motifs d'intérêt, intérêt de curiosité , intérêt de vanité nationale, qu'il resterait encore à Juan Lorenzo assez de talent pour qu'il méritât d'être distingué. On n'a pas toujours rendu justice au vieil auteur, qui, s'il ne se montra pas poète par l'invention, se montra très-souvent poète par le style. Bouterwek en a parlé fort légèrement et en homme qui ne l'a pas lu. Après avoir cité le Poème du Cid, il ajoute: c II y a moins de poésie encore dans la chronique fabuleuse d'Âlexandre-le-Grand; à peine entrevoit-on quelques traits de la véritable histoire du héros grec à travers ce grotesque mélange d'inventions insipides et de ridicules travestissements '. >

On regrette qu'un excellent juge, M. de Puibusque, n'ait écrit que deux petites pages sur le Poème d'Alexandre ^ Dans cet examen un peu écourté, on rencontre quelques inexactitudes que Ton retrouve aussi dans leJUantial de Literatura de don Antonio .Gil de Zarate '. M. Ticknor, dans son Histoire de la Littérature espagnole *, est presque aussi bref que M. de Puibusque, du reste il définit bien l'œuvre dont il parle ; il en donne une idée

i Hitt. de la Idttérature espagnole, U l, p. 87* * Hiêt, comparée, etc., p. 41.

8 Segunda parte, p. il.

^ tome I| p. 61,

juste et reconnaît à l'auteur un véritable esprit poétique.

M. Viardot consacre les deux côtés d'u,n feuillet au Poème (F Alexandre, où il signale, c au milieu des plus risibles anachronismes^ quelques beautés vraiment épiques ^ >

La Biographie universeUe * ajoute une erreur à une paraphrase des jugements de Bouterwek. Parlant des anachronismes du poète, elle dit que suivant lui, Alexandre, dans son enfance, fut mis dans un couvent de Bénédictins. Il n'est pas question de cela. La Biographie a confondu sans doute ce que le poète dit de l'enfance d'Achille et de l'enfance d'Alexandre. L'auteur de cette notice termine ainsi son article : < Mais c'est assez de détails au sujet d'un poème dont personne ne parle et que personne ne lit. > Pas même quelquefois ceux qui le jugent, on le voit bien.

Ciarus s'est occupé consciencieusement du Poème d'Alexandre dans sa Darstellang der spanischen Idteratur im Mittelalter ', et dans son récent ouvrage Stiédien zur Geschichte der spanischen und portugiesischen Nationalliteratur * M. Wolf a donné de précieuses indications sur l'œuvre de Lorenzo Segura.

> Éiude iur l^Espagne, p« 423. * Tome 82, p. 6tf.

s Enter Band, S, 27i»9K)3.

JJLrOSrSX X. — VÉTÉJIA BZOOHAVHJ^inBl.

Ayant comme infant montré autant de valeur que d*habileté, parlant Tarabe aussi facilement que le latin, initié aux sciences exactes , et il faut le dire — travers de son époque — aux sciences occultes, d*une infatigable activité d'esprit , grand législateur, astronome, mathématicien, poète, historien, en relation avec les troubadours et leur protecteur, Alfonse X paraissait appelé aux plus hautes destinées , et son règne ne fut qu'un lamentable tissu de malheurs. Suivant Mariana, il était plus apte à s'occuper des lettres et des sciences qu'à gouverner. Mariana a dit de lui: c Pendant qu'il considérait le ciel et qu'il observait les astres il perdit la terre. > Mais Mariana a été séduit par le cliquetis d'une antithèse. Comment I un prince en plein moyen âge a créé le plus

Mi CHAPITRE IX.

parfait recueil de jurisprudence que l'Europe ait eu jusqu'aux codes modernes, il a fait des lois que l'on invoque encore aujourd'hui en Espagne, et ce prince n'était pas propre à régner ! N'y a-t-il pas une révoltante injustice dans ce rigoureux arrêt et ne faut-il pas faire la part du sort? Qu'elles si grandes fautes peut*on reprocher à Alfonse? Cambition qui le porla à briguer le titre d'empereur? Mais quel prince eut alors résisté aux prestiges de ce litre? La facilité avec laquelle il crut qu'en altérant la monnaie il remédierait à des embarras financiers? Mais cette erreur qui fut celle de Philippe-le-Bel , prince habile à coup sûr, était commune à une époque où l'on était dénué des plus simples notions d'économie politique. La grande faute d* Alfonse X , ce fut le malheur. Sa grande faute , ce fut d'être détrôné par son fils. Les historiens étonnés de la hauteur de sa chute l'ont placé trop bas, ils se sont pcesque fait les courtisans d'un fils dénaturé, et pour le roi tombé, ils n'ont eu que ces mots lâches -^ vœ viclis. — C'est là l'éternel cri de joie de tous les désastres et de toutes les révolutions*.

J'ai dit ailleurs quels ont été les commencements de la Castille jusqu'au règne d'Alfonse VllI, fils de do&a Urraca et de Raymond de Bourgogne. Avant de raconter la vie d' Alfonse*le-Sage , avant de protester par le récit des événements contre un arrêt inique, avant de m'arrêter devant les œuvres si variées qui ont valu à ce roi d'occuper un rang distingué parmi les écrivains du moyen âge, je compléterai la liste de ses prédécesseors. (k cqu(h

ÂLF'ONSE X. 968

d'œil rapidement jeté sur l'histoire de la Castille ne sera peut-être pas sans utilité pour rensetnble mênne de ce travail.

Alfonse VIII, qui exerça sur les princes espagfnols

une suprématie à laquelle il dut le titre d'empereur,

transmit la couronne à Sanche III. Celui-ci ne

régna que peu de temps, mais Âlfonse IX suivit les

grands exemples donnés par son aïeul : il travailla

à l'accroissement de ses états et à rabaissement

des Mores. Ce roi laissa un fils, Henri I^i*, qai

mourut avant sa majorité, et deux filles: l'une,

Blanche, fut mère de saint Louis ; Tautre, Béren-

gére, éponsa Âlfonse IX, roi de Léon, et iiit mère

de saint Fernand.

Ce prince monta snr le trône de Castille en 1217,

après Tabdication de Bérengère qui avait succédé

à Henri I«r, et fut reconnu roi de Léon à la mort

de son père Âlfonse IX. Les commencements de

son règne furent troublés par diverses factions; il

réussit à les maîtriser et put se consacrer tout

entier à la guerre safnte , à la guerre contre les

Mores. Il fut secondé par le fils que Béatrix de

Souabe lui avait donné en 4232, par l'infant don

Âlfonse. Fernand étant tombé malade à Burgos,

Âlfonse se rendit en Andalousie pour prendre le

commandement des troupes, car une trêve conclue

avec le roi de Grenade allait expirer, ^ il était

nécessaire de tenir les Mores en respect. ÂHbnse

reçut à Tolède une ambassade du roi de Murcie.

Ce prince se reconnaissait tributaire de Fëmand,

à la condition que les chrétiens le défendraient

contre Âlhamar, roi de Grenade. L'infant saisit

une si favorable occasion , entra dans le royaume de Murcie, se mit en possession des principales villes, puis retourna près de son père pour loi rendre compte de cette heureuse négociation. Revenu à la santé, Fernand III s'empara de Contoue et contraignit le roi de Grenade à se reconnaître son vassal. Il prit ensuite Séville , Xérès de la Frontera, Cadix, San Lucar — glorieuses expéditions auxquelles son fils s'associa — et il se préparait à passer en Afrique, lorsqu'il naourut le 30 mai 1252. Vaillant guerrier, grand roi, placé au nombre des saints par Clément X , Fernaod fut encore le protecteur de la langue castillane ; il en permit l'usage dans les actes publics. A peu prés à l'époque où son cousin-germain rédigeait les lois si connues sous le nom à* Etablissements de saint Louis, Fernand faisait traduire, en idiome vulgaire et sous le nom de Fuerihjuzgo , la loi des Goths (Forum judicum) qui n'avait pas cessé de régir l'Espagne chrétienne. Il donnait ainsi à son fils l'idée inspiratrice des Siete Partidas , et tout à la fois faisait passer le dialecte castillan à l'état de langue.

Avant qu'il ne parvint au trône, Alfonse jouissait déjà d'une grande renommée; elle prépara sa fâcheuse candidature à l'empire. Le roi de Castille se rattachait à l'Allemagne par sa mère, fille de l'empereur Philippe 1^% et avait même hérité d'elle quelques droits sur la Souabe^ Une partie des électeurs lui donna ses suffrages tandis que Richard, comte de Cornouailles , obtenait aussi m certain nombre de vote3, Cette élection indécise

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