‹ Les vieux auteurs castillansChapitre 26 sur 34 · CHRONIQUE GÉNÉRALE. 5IH · texte numérisé non relu

CHRONIQUE GÉNÉRALE. 5IH

Charles, consterné de ce désastre, retourna en Allemagne pour y réunir de nouvelles troupes. Les uns disent , ajoute la Chronique , qu'il revint assiéger Saragosse, que Marsil livra une bataille cruellement disputée et dans laquelle il périt^ que l'empereur prit la ville où il trouva un grand butin et qu^il se rendit ensuite en Allemagne. Ou dit aussi qu'il emmena avec lui Bernard et le fit roi d'Italie. « Mais, poursuit l'auteur, comme nous n'avons pas trouvé cela dans les livres antiques , nous ne l'affirmons pas. »

Bernard connut enfin le secret de sa naissance ^ il lui fut révélé par deux nobles dames : Maria Melendez et Urraca Sanchez.

« Et quand Bernard sut que son père était prisonnier cela lui pesa beaucoup sur le cœur, et son sang se tourna dans son corps, et il se retira dans sa chambre en montrant la plus grande douleur du monde, et il se vêtit d'habits de deuil , et il s'en fut vers le roi don Alfonse, et le roi, quand il le vit, lai dit: « Bernard, par aventure, désirez-vous ma mort ? i car Bernard avait toujours cru jusque-là qu'il était le fils du roi don Alfonse. Et Bernard lui dit : a Seigneur, je ne veux pas votre mort, mais j'ai grand chagrin parce que mon père, le comte don Sondias, gît en priiion et je vous demande en grâce que vous me le fassiez rendre. » Et le roi don Alfonse , quand il entendit cela, dit : « Bernard, éldignez-vous de moi , et ne soyez jamais assez audacieux pour me dire cela , car je vous jure que, jamais de mon vivant, vous ne verrez votre père hors de prison. -^

Malgré la colère du roi, Bernard recommença stouvtBni 1^5 mêmes înstancfes. La délivrance de sm

père deviot le but de tou6 ses effoiis » de tous ses exploits I la récompense qu'il sollicitail pour ses hauts faits» le prix quMl mettait à ses héroïques services. Le roi lui laissait espérer la liberté de Don Sandias puis trouvait toujours quelques pré* textes pour la retarder. Irrité de tant de manques de foi, Bernai^d se révolta contre son onele; il commença contre la royauté une lutte qui se prolongea jusque sous le règne d'Alfonse-le-Grand. On offrit enfln è Bernard la liberté de son père s'il voulait céder le château de Carpio dont la possession le rendait si formidable; il consentit avec empressement à cette proposition, maison ne lui remit que le cadavre du comte de Saldana. On procéda à cette lugubre restitution comme si don Sandias eut été vivant. Bernard commença à pousser de grands cris de joie et à dire:

< A Dieu! où donc est le comte don Sandias de Saldafia. > Et le roi don Alfonse lui dit : c Vous le voyez, allez le saluer puisque vous désirez tant le voir, d Et Bernard fut alors vers lui et lui baisa la main. Nais quand il la trouva froide et qu'il le vit toute la couleur noircie , il comprit qu'il était mort , et avec le chagrin qu'il eut il commença à pousse.' de grands cris et i mener grand deuil en disant : « Ah ! comte don Sandias! vous m'avez engendré pour mon malheur I car jamais homme ne fut perdu comme je le suis maintenant pour vous y car puisque vous êtes mort et que j'ai perdu le château, je ne vois pas au monde que faire! > Et quelques-uns disent dans leurs chansons de geste que le roi lui dit alors : a Don Bernard, à présent il n'est plus

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tenais de beaucoup parler et je vous dis que vous sor« tiei incontinent de mes terres. * >

Pour ne pas interrompre cette histoire de Bernard del Carpio y j'ai passé divers détails que la Chronique générale donne sur Charlemagne» détails peu véridiques et dont il serait intéressant de rechercher les sources. Je vais les indiquer rapidement: Fo].25. Charlemagne prend Saragosse et Pamplune qu'il démantèle; il s'empare encore d'autres villes que les Mores lui reprennent plus tard. — Fol. 29. Le gouverneur de Barcelone livre sa ville à Charlemagne. Les Arabes la lui ravissent. — Fol. 31. Le pape Léon fait Charlemagne empereur d'Allemagne, du consentement des Romains, et Tempereur Constantin ayant fait aveugler son fils ils lui préférèrent Charles. L'empereur rédige vingt-deux chapitres de lois qu'il appelle capitulaires. Il envoie des ambassadeurs au Miramolin d'outre-mer pour régler diverses questions avec lui. Le Hiramolin lui fait présent, entre autres cadeaux, du corps de saint Cébrian, évêque de Carthagéne et de la tête de saint Pantaléon. — Fol. 33. Mort de Charlemagne à Aix. Elle arrive au moment où il s'apprêtait à revenir en Espagne. On lui élève un superbe tombeau sur lequel on représente toutes ses victoires. Mais dans cette partie du sépulcre qui correspondait à son expédition en Espagne , il n'y avait aucune peinture , parce que Charles n'avait pu tirer vengeance de la dé-

i Mariant a accueilli dans son histoire d'Espagne ceUe légende de Bernard del Carpio> t. Il, livre VII.

Ȏ GfiAPITRE X.

faite de Roncevaux. — L'auteur prémunit ses lecteurs contre les mensonges des chansons de geste où l'on attribue à Charlemagne la prise d'un grand nombre de villes espagnoles. Il dit que le chemin de saint Jacques n'a pu être fait par Charlemagne. Quelques-uns prétendent qu'après Roncevaux Charles fit le pèleriniage de Saint-Jacques et de San Salvador d'Ovîedo ; qu'à son instance Alfonse confirma les établissements de Saint-Isidore; qu'il rendit à l'empereur les prisonniers et lui fit beaucoup de présents; que revenu en France Charles obtint du pape un évêché pour chacune des églises de San-Salvador et de Saint-Jacques, mais il ne faut rien croire de tout cela , ajoute la Chrmiique générale.

La dernière partie de la Chronique générale commence par l'histoire du Cid. Au sujet de la chronique particulière de ce personnage, j*ai déjà parlé de cette vie qui occupe dans l'œuvre d' Alfonse X une place disproportionnée avec l'ensemble du livre. J'ai dit que la Chronique du Cid avait généralement été regardée comme la reproduction du récit de la Chronique générale. Cette reproduction offre néanmoins d'assez nombreuses variantes. Ainsi dans la Chronique générale , on trouve sur les premiers moments de Texil de Ruy Dias des détails qui semblent empruntés à la chanson de geste et qui ont été passés dans la chronique particulière. A la vie du Cid succède une narration plus vraie; il s'agit d'événements moins éloignés, mieux connus. Alfonse X les raconte avec détails et son œuvre se termine par le règne et la ^lort de son père saint Feroaod.

CâROmQÙB ÛÉNÉRALË. m

La Chronique générale n'est pas, on le voit , une source où l'histoire peut hardiment puiser, le roman s'y marie étrangement à la vérité; mais, malgré cela, ou mieux à cause de cela, elle est une œuvre très'intéressante et mériterait un plus long examen. J'ai indiqué seulement une partie de ses légendes chevaleresques et je ne me consolerai pas d'avoir été aussi bref si je ne savais qu'un peu plus loin, en traitant des romances, je rencontrerai encore plusieurs des personnages de la Chreh nique générale j que là j'aurai à m'occuper des sept infants de Lara et à reparler de Bernard del Carpio. M. Dozy a écrit une bonne page sur la Chronique générale , il a parfaitement démontré que ce livre, dédaigné par une certaine école, était fécond en précieux enseignements : < Rien n'est plus facile que de prouver que certaines histoires qui se trouvent dans la Cronica n'ont jamais eu lieu, que ce sont des fables comme l'on dit. Mais au lieu de répéter toujours cette thèse banale et de la prononcer jusqu'à satiété, comme on s'obstine à le faire , ne vaudrait-il pas mieux analyser ces récits, les caractériser, en rechercher l'origine, en tirer des conséquences dont l'histoire littéraire ne profiterait pas moins que l'histoire des mœurs. Certes, l'histoire n'est pas si grande dame qu'elle le parait ; le véritable historien ne dédaigne nullement les traditions populaires , les poèmes de quelque nature qu'ils soient. C'est là, au contraire, que se révèle le génie d'une époque , c'est là qu'il se dessine bien plus nettement, peut-être, que dans les écrits de graves et sévères historiens. Les écri^

M6 GHAPimX.

vains qui regardent avec «un œil de oiépris ees récits tour à tour terribles et diarmants , mélancoliques ou joyeux » me font assez l'effet de vouloir faire ressembler l'histoire du moyen âge à une de ces îles dont parlent les anciens géographes , où il n'y avait point de femmes mais seulement des hommes. Sur ces îles la vie doit avoir été souvent triste et ennuyeuse , précisémoat comme le serait l'histoire si on la dépouillait de ces beaux et joyeux festons poétiques ' . >

^ Éiudei $ur f Espagne , p« 584.

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