GRANDE CONQUÈTB D*OUTRE-BIER
y avaient été élevés par un vieillard, un philosophe. Un jour, en chassant, leur père les aperçut. 11 parla d'eux à sa mère; frappée de celle rencontre, celle-ci apprit du serviteur à qui elle avait confié le soin de tuer ses petits-fils, qu'il n'avait pas obéi, et elle lui enjoignit de les faire périr et de lui rapporter leurs colliers d'or. Le serviteur trouva les enfants qui jouaient près d'un étang où six d'entre eux se jetèrent après avoir pris la forme de beaux cygnes et laissé leurs chaînes sur la rive. Le serviteur s'empara des chaînes et voulut prendre aussi le collier Je la petite fille qui était restée au bord de l'eau, mais elle réussit à s'enfuir. Un orfèvre, chargé de faire une coupe avec les six chaînes, ne put parvenir à les briser et iit la coupe avec de l'autre or Cependant les cygnes s'abaltirent dans un lac voisin du château de leur père qui prenait grand plaisir à les voir. Il eut plus de plaisir encore à causer avec leur sœur qui venait souvent au château. Aux paroles et surtout au coliier de cotte petite fille, la, mère du chevalier comprit qui elle était. La méchante femme ordonna à son complice de frapper la pauvre enfant, mais le père de celle-ci intervint à temps, le serviteur terrifié tomba à genoux et avoua tout. La vieille fut enfouie dans le trou même où elle avait tant fait souffrir sa bru. L'orfèvre rendit les colliers et les cygnes reprirent la forme humaine, excepté l'un d'eux dont la chaîne avait été altérée par l'ouvrier. Ce cygne accompagna toujours un do sçs frères et ce frère ;
Ce fut li chevaliers an cygne Qui proz fut et de grand savoir.
Et cil fut li cygnes por voir Qui les chaines d'or avoit
A col , de coi la nef traioit Où li chevaliers armez iere Qui tant fut de bone manière Puis tint de Bouillon la ducbiet.
L'histoire du Chevalier au Cygne se retrouve encore dans une série de vieux poènfies relatifs à Godefroid et à la première croisade. Ces poèmes forment cinq branches qui ont été soigneusement analysées dans Thistoire littéraire de la France (tome XXII) et qui sont intitulées : /<> Antioche^ 31^ Jérusalem y 5^ les Chétifs, â^ Hélias^ S^ les Enfances de Godefroid de Bouillon. La première de ces branches , dans l'ordre de la narration, est celle à'Hélias le Chevalier au Cygne; mais par sa date elle semble moins ancienne que les autres. Dans une première version sur le même sujet et plus antique (|ue celle dont on a rattaché les fictions à l'histoire des croisades, c*est le roi Lothaire qui rencontre à la chasse une fée du nom d'Elioxe; il l'épouse et elle met au monde sept enfants qu'une méchante belle-raère prétend être sept dragons qui, suivant elle, se sont envolés. Le roman continue ensuite, à peu de chose près , comme le conte de Dolopalhos. M. Ticknor * paraît croire que l'épisode du Chevalier au Cygne fut intercalé dans la
' Hiitoria de la lilteratura Espanola trad, ai, Castellano , (. I, eh. m, noleS^,
GRAIfDE COIfQintTB D'OUTRE-MER. 4I|
Grande conquête , fort postérieurement à la rédaction primitive de ce livre. Rien ne nous semble autoriser une telle supposition. Au temps d'Alfonse X, cette légende était assez répandue pour que ce roi ait pu en avoir connaissance.
Le poème d'Hélias se rapproche beaucoup de la donnée de la Gran conquista , mais les noms des personnages sont diSérents. Le père des cygnes, qui est roi de TIle-Ferme (dans Aroadis on retrouve aussi ce nom, YIle-Ferme) s'appelle Eu-* riant ; la mère de celui-ci , Malabrune ; le champion de cette dernière, Macaire (nom qu'au moyen âge on donnait souvent aux personnages chargées de rôles odieux); le Chevalier au Cygne, Hélias au lieu de Poplée; sa mère, fiéatrix et non plus Isonberte.
Cette Béatrix avait soutenu, en voyant passer une femme avec deux jumeaux, qu'elle devait être coupable d'adultère ; les sept enfants qui naquirent à Béatrix furent donc comme un châtiment de ce propos impnident. Dans le lai de Frêne, ' une châtelaine manifeste un soupçon pareil , et en est punie en accouchant à la fois de deux filles. A l'origine de la maison de Porcelet on rencontre aussi une tradition à peu près semblable et qui peutêtre se rattache au roman du Chevalier au Cygne. Wuispn de la Colombière la raconte dans sa Science héroïque* y mais avec une naïveté d'expression que
' Poisitê de Marié de France, i» l, p. i59, « Page 278.
nons ne pouvons reprorluire ici. Une dame de cette noble et ancienne famille, étant enceinte, rencontra une pauvre mère allaitant deux jumeaux, et lui adressa des paroles oulrag^eantes. Celle-ci pria Dieu de punir son accusatrice en lui donnant autant d'enfants qu'une truie, qui était là , avait de petits, c Ensuite de quoy, — continue La Colombîère, — cette dame, quand elle fut à la fin de son terme, accoucha d'autant d'enfants comme la truie avait de cochons , lesquels enfants furent tous baptisés et vécurent longtemps, et nonobstant beaucoup de dangers qu'ils coururent, devinrent tous grands personnages, et prirent pour leurs armes cette truie, laquelle leurs successeurs ont conservée jusqu'à présent, i Dans le romance d'Espinello on trouve quelque chose de cette donnée sur laciuelle, renchérissant encore, un romance du seizième siècle * raconte comment une princesse d'Irlande expia un jugement téméraire' par la naissance de irois cent soixante iils. Enfin, dans les contes publiés par les frères Grimm *, on remarque quatre ou cinq fois la répétition d'une anecdote du même genre qui, dans plusieurs récils , se rattache à l'histoire du Chevalier au Cygne. Un de ces récits oflre à peine des différences avec le roman français, les noms des personnages sont même identiques. Deux autres légendes ne renferment pas le commencement de la action dont nous avons donné
1 Romancero gênerai de Doran, t. II, p. 392. • Traditions aUemandeê par les Itères Grimm, (r« par M. Theil, U II, p. 280, 54f, 372, 373, 436.
GRANDE CONQIH^ D'OtJTRE-MER. M
^analyse, ils parlent seulement de Tarrivée d'un chevalier guidé par un cygne, de son combat contre un chevalier félon, de son mariage avec Finfortunée que ce chevalier accusait à tort, et enfin de sa fuite quand sa femme insista pour savoir qui était son époux.
On aperçoit encore des réminiscences de la fable qui nous occupe, dans bien d'autres œuvres. Dans un miracle de Notre-Dame * une mère persuade à son fils, le roi Thierry, qu'Osanne, sa femme, est accouchée de trois chiens. Thierry ordonne sa y
mort , mais ceux qu'il a chargés du meurtre aban- *
donnent Osanne sur la mer. Plus tard , Thierry reconnaît la vérité et retrouve sa femme et ses enfants. Giovanni Fiorentino a aussi écrit une nou* velle sur un sujet semblable' : Dionise, fille du - ' roi de France, fuit sa patrie et un amant qui lui déplaît; elle arrive en Angleterre et se réfugie dans un couvent dont la tante du roi de ce pays est abbesse. Le roi voit Dionise, l'aime et l'épouse, quoiqu'elle se fasse passer pour la fille d'un bourgeois de Paris. Le prince est éloigné par une guerre^ et pendant son absence sa femme met au jour deux fils. La reine-mère, comme la Ginesa de la Gran ConqtUsta^ enivre le courrier porteur de la lettre dans laquelle on annonce au roi cette bonne nouvelle, et lui remet une autre missive où l'oi^ raconte au roi qu'il est père de deux monstres. Le roi répond que l'on prenne soin d'eux et de
1 Théâtre français au moyen âge, p. 5t{l. * Novetlieri itaiiani, 1. 1, p. ^U.
4i8 CHAPlTaE Xt.
98 femme. La reine-mére substitue à cette lettre uû ordre de faire périr Dionise et ses enfants. Ceux à qui Ton confie l'exécution de cet ordre, se coqtentent d'embarquer la jeune reine et ses fils. Elle arrive en ilalie. Une croisade amène à Rome le roi d'Angleterre , qui retrouve là sa femme et découvre toute la vérité.
Un autre ouvrage italien , li Reali di Francia,
Y contient un épisode ' qui a de l'analogie avec la donnée dont nous nous occupons. Dusolina, devenue après bien des aventures la femme de Fioravante,
* ne veut pas faire l'aumône à une pauvre femme
siT laquelle la naissance de deux jumeaux lui
\ inspire d'injustes soupçons. Elle-même accouche
ensuite de deux fils, et sa belle-mèrè l'accuse d^adultére. Pour donner plus de poids à son accu-* sation celte (Léchante femme, pendant que sa bru dormait, enferme avec elle un jeune homme puis ?a chercher son fils. Celui-ci tue l'amant prétendu et veut aussi faire périr Dusolina et ses enfants; mais elle invoque la Vierge, et toutes les tentatives de meurtre échouent. La belle-mére s'écrie que sa bru sait faire les sept arts d'enchantement et qu'il n'y a pas de miracle. On livre Dusolina à l'épreuve du feu ; elle en sort triomphante, soa innocence est reconnue. La fin de cet épisode rappelle beaucoup la légende d'Oliva que M. Wolf a publiée dans ses recherches sur Sibille. Milon ayant vu repousser son amour endort- Oliva à Taide d'ua narcotique et place près d'elle un hideux char-
i lÀ reali di Francia, p, 180.
GBAN0B C0I9QUÉTE D'OUTftE-MER. ii9
bannier; il avertit son maître Qugon. Hugon entre dans la chambre île sa femme, tue le charbonuier et veut aussi massacrer Oliva. Elle proteste qu'elle n'est pas coupable et offre de se soumettre aux épreuves les plus terribles. Milon dit que cela ne prouverait rien parce qu'elle est sorcière. Après divers incidents justice est enfin rendue à la femme calomniée et à son accusateur ^
Mnsœus/dans ses jolis contes, a une histoire sur des femmes changées en cygnes. Un autre de ces récits, Ondine^ ou une mère est accusée d'avoir fait périr ses enfants , présente encore de la ressemblance avec les Six Cygnes, conte dérivant de la tradition qui fut l'objet de cet article et qui a été inséré, par les frères Grimm, dans un re-» cueil destiné au jeune âge. — Une légende de la Normandie pourrait avoir une origine commune avec la Qction qui tant de fois a été redite. Quand les Normands s'emparèrent de la Neustrie, les filles du châtelain de Pirou, qui était un grand magicien, se changèrent en oies sauvages. « Les bonnes gens du pays disent que ce sont ces oieslà qui tous les ans reviennent faire leur nid dans cet admirable château. J'ai connu — continue Vigneul Marville à qui nous empruntons cette citation — un vieux gentilhomme bas-normand qui disait qu'étant enfant il avait appris à lire dans une très-ancienne chronique qui rappprtait que, quand il naissait un garçon dans rillustre maison
*■ Ueber die bêiden wiedmmufgêfundmen niederlmiieehen rolkêbiUhsr, S. 86«
iiO GHiiJ^ITaE XL
de Piroii, les mâles de ces oies parraissaient revétuâ de plumes grises , mais que quand c'était une fille, les femelles en plumes plus blanches que neige prenoient la droite sur les mâles \ ))
Il serait facile de mentionner beaucoup de situations romanesques qui, par des points différents, rappellent l'histoire du Chevalier au Cygne. — Doon de Mayence, échappant à la mort que lui réservait le perfide Archarabaul, rencontre un ermite qui n'est autre que son père , et sur ses ordres, lorsqu'il a atteint Tâge de quinze ans, il va se déclarer le champion de la comtesse de Mayence , sa mère, qu'Ârchambaut accusait d'avoir fait périr son mari. Doon, bien entendu, est vainqueur. Dans celte chanson de geste , qui vient d'être publiée , on rencontre d'ailleurs une mention spéciale du Chevalier au Cygne. A propos du mariage de Flandrine et de Doon, le poète parle de leur glorieuse postérité où figure Godefroid de Bouillon:
Le chevalier o chisne fu pour li combatans Quand il sa fille prisl, dont il ot Ht enfans* Godefrei en sailli, qui puis fu roy puissans Là en Jérusalem , outre les mescréans *.
Dans la chanson de geste de Gaufrey, fils de Doon, on revient encore sur celle généalogie. On y voit que de Doon descendait le Chevalier au Cygne :
< Mélange dPhUtoire et de littérature, p. 1S4.^ * Dqoh 49 Mayence, publié par M. A. Pey, p, 242,
GRANDE CONQUÊTE D'OUltlE-MER. m
I roi fut le IX*^ qui ot a nom Péron Père fu Oriaul, qui fu de grand renon Et puis ot VU enfans tous d'une nation : Le chevalier au cygne o li cinq compengnon, Et une gentil dame qui fu de grand reoon De chu lignage fut Godefroi de Billon ^
Une partie de la fiction du Chevalier au Cygne offre encore des analogies avec la Tour d'Armor^ ballade bretonne où une jeune femme est accusée d'adultère par sa belle-mère; avec le premier romance de Gaiferos, qui devait mourir par ordre de son beau-père et qui fut abandonné dans une forêt; avec l'histoire de Berthe au grand pied, qui fut aussi abandonnée par les misérables chargés de la tuer ; avec la légende de Geneviève de Brabant; avec les romances de Claudio et de doSa Margarita ; avec le roman de Valentin et Orson; avec le roman d'Isaïe-le-Triste ; avec celui d'Amys et d'Amile... Enfin dans Termite qui élève Esplandian, le fils d'Âmadis, peut-^étre découvrirait-on quelque ressemblance avec le solitaire qui prend soin des enfants cygnes. Dois-je parler ici de l'œuvre d'une femme auteur jadis presque célèbre et presque oubliée aujourd'hui? Les Chevaliers du Cygne^ de Mme de Genlis, ne se rattachent guère que par leur titre à la fiction dont il s'agit dans ces pages ; c'est seulement dans une noie de ce roman que l'on retrouve la trace des légendes que j'ai rappelées. Plutôt donc que de ra'arréter devant ce livre moderne, facile à trouver et dénué
* Gaufrey, p. 4.
iîÊ cflAmus XI.
d'ailleurs de tout espèce de mérite , je préférerais continuer des nipprochemenls comme ceux que je faisais tout à Theure , mais je me suis trop éloigné de mon sajet. Occupé à sio:naler les imitations plus ou moins certaines qui ont été faites du Chevalier au Cygne^ j'ai perdu de vue cette histoire elle-même et omis de parler du texte qui a été publié en 1846, par M. le baron de Reiffenberg.
Ce texte se compose de 3476 vers ; plus moderne que la branche des poèmes sur la première croisade , qui contient les aventures d'Hélias, il n'offre pas de grandes dillérences avec cette branche. Les noms des personnages sont à peu près pareils dans l'une et Tautre version. Dans celle qu'a publiée M. de Reiffenberg, Hélias est le père et non l'aïeul de Godefroid. Il se fait moine aprè^ avoir quitté sa femme, qui veut aussi connaître qu'elle est l'origine de son époux. M. de Reiffenberg a donné pour escorte au texte qu'il a mis au jour de savantes et quelquefois de trop minutieuses recherches. Il a rapporté dans un appendice diverses transformations ou reproductions de la légende du Chevalier au Cygne , mais l'Espagne ne lui a fourni qu'une citation assez insignifiante, elle est tirée de la Historia de los reyes Godos , por Julian de CasliUo. C'est le récit de l'accusation portée à tort contre la duchesse de Lorraine par le méchani Lembrot, épisode qui figure dans les romances de don Rodrigue et qui n'a réellement point de rapport avec le Chevalier au Cyjrne.
Le metteur en œuvre des matériaux si divers qui composent la Gran Conquista mêle encore
GRANDE COr(QDÉT£ D'OUTRE-MER. 425
d'autces éléments romanesques à Thisloire de Guillaume de Tyr. Il intercale dans le second livre des Traditions carlovitigiennes qui vont nous arrêter quelques instants.
L'auteur espagnol, redisant les hauts faits de Folquet Ubert de Chartres» pari de là pour dire que ce Folquet descendait de Mayugot qui éleva Charlemagne, et à ce propos il se met "k raconter toute rhistoire de Berthe au grand pied. Comme sa version ne ressemble tout à fait ni à celle du vieux roman français, ni à celle des Beali difran^ cia^ nous en donnerons une courte analy$e^
Berthe , lille de Blanchefleur et de Flores , roi d'Âlmeria, en Espagne, est destinée à devenir répouse de Pépin; mais sa gouvernante la change contre sa propre tille, à laquelle elle ressemblait un peu , et comme Berthe irritée accusait celle-ci de supercherie, la fausse Berthe accusant à son tour la véritable de lui manquer de respect, la livra à deux écuyers avec ordre de la tuer et de lui rapporter son cœur. Les misérables reculent devant un tel crime , attachent la reine à un arbre et rapportent, "à la prétendue femme de Pépin, le cœur d'un chien.
Berthe est rencontrée par un garde-chasse du roi et lui raconte ce qui s'est passé; le garde la conduit chez lui et recommande à sa femme et à ses filles d'avoir pour elle les plus grands égards. Il arriva que Pépin alla un jour chasser dans la
* La Gran Conquista de Ultramar, lib. seg., cap. XLIII, p. 175,
m CHAPITRE XI.
forêt que gardait cet homme et qu'il vint loger et dinar chez iui. Frappé de la beauté de Berlhe, qu'il croyait la fille de son hôte, il demanda à celui-ci de la lui amener à la nuit et Berlhe conçut un fils qui (ut Charlemagne.
Pépin avait eu de la fausse Berthe Maufre et Carlon, et leur partagea ses états sans se douter des intrigues dont il était le jouet. Elles allaient pourtant être découvertes. Le roi Flores étant mort, sa veuve se décida à venir en France , ayant l'intention de laisser ses états à son gendre. La nouvelle de son arrivée remplit de crainte la perfide gouvernante et sa fille. Celle-ci feignit une maladie qui, disait-on, l'empêchait de recevoir Blanchefleur, dont la vue lui aurait causé trop d'émotion. La reine d'Âlmeria insista tellement qu'il n'y eut plus moyen d'éviter de l'admettre dans la chambre de la prétendue malade, mais on lui dit que sa fille avait les yeux si Taibles qu'elle ne pouvait souffrir aucune lumière. Blanchefleur soupçonnant une imposture, demanda à juger de la maladie en palpant le corps de la reine, et il fallut bien y consentir. Or, Berthe , qui du reste était fort belle, avait cependant un défaut de conformation, les deux doigts du milieu de chacun de ses pieds n'étaient pas séparés. Blanchefleur reconnut qu'on la trompait, tira l'audacieuse intrigante de son lit et poussa des cris qui amenèrent Pépin. Cette scène fut suivie de la découverte de la vérité avouée par les deux femmes, par leurs écuyers, par le garde-chasse et par la vraie Berlhe , qui remonta au rang suprême,
GRANDE GON<}UÊT£ n*OUTR£-MBR. m
Dans la version française, Floire et Blancbefleur sont les souverains de la Hongrie. Berthe, comme Iseult, (nais par des motifs tout contraires^ par un sentiment de pudeur, redoute la première nuit des noces. Alise, la fille de sa gouvernante Margiste, lui proposé de la remplacer, tout comme le -fait Brangien, dans les récits de la Table Ronde, Ici il y a encore une ressemblance avec le passage du roman de Tristan. Iseult, craignant une indiscrétion , décide la mort de Brangien qui est abandonnée dans une forêt. Mais c'est Alise qui accuse Berthe de tentative d'assassinat et qui ordonne sa mort. Berthe, après diverses aventures, est accueillie dans la maison d'un brave homme appelé Simon et à qui elle cache son 'rang et son nom.
Pépin a deux fils d'Alise, Reinfroy et Henri. A peu près comme dans le texte espagnol , Blanchefleur reconnaît qu'Alise n'est pas sa fille parce que Berthe a un pied plus long que l'autre. En chassant dans le Maine, Pépin rencontre une jeune fille avec laquelle il veut badiner. Pour le forcer au respect, elle lui dit qui elle est et n'est autre que Berthe. Elle s'enfuit^ sans avoir reconnu son mari, dans la maison de Simon où Pépin la suit, et c'est là que tout s'explique*.
Le récit des Reali di Frauda ne diffère que trèspeu de la version française. Chassant dans une forêt du Maine, le roi Pépin demande asile à un
^ Oatre la Bibliothèque des romans, oa peut lire sur Berihe aa grand pied un passage du livre de M. Leroux deLincy: Les Femmes célèbres de Vancienne France, t. I^ p. i50.
416 GBAPITUXl.
chasseur appelé Lambert. Il admire la grâce d'une fille prétendue de ce Lambert et finit par demander à celui-ci ce que dans la narration espagnole il demande au^garde-chasse ; mais Lambert ne veut pas que sa maison soit le théâtre de semblables hontes , c'est dans un char garni de feuillages et sur la rive du Maine que Pépin et Bertbe passent la nuit. Durant cette nuit la reine se fait reconnaître de son mari. Quant au fils qui naquit de cette rencontre. Pépin voulut qu'en souvenir du char et du Maine on le nomma Char-Maine K
C'est l'histoire de ce Charmaine^ Charles Mainet, que l'auteur de la Gran Cotiquista s'amuse à raconter à la suite du roman de Berthe.
Pépin mourut avant d'avoir pu laisser ses affaires en ordre. Les deux fils qu'il avait eus de la fausse Berthe se trouvèrent dans une position bien plus brillante que le jeune Charles. Mais celui-ci eut le bonheur d'être élevé par deux chevaliers de haut mérite, le comte Morant de Rivière {Morante de Rivera) et Mayugol de Paris ^
Il régnait entre les trois enfants de Pépin une grande désunion, et un jour que l'on se livrait à des fêtes guerrières , auxquelles l'auteur espagnol donne le nom de Table Ronde — jeux belliqueux qui , dit-il , étaient en vogue autrefois en France, en Allemagne et en Angleterre et dont on retrouve aussi le nom dans un de nos fabliaux — un jour donc, qu'après le tournoi on devait se réunir
I Li Rtali di Francia, libro YI, p. 37S-399. * La Gmn Conquiêta, p. 178.
GRANDE CONQl]Én D*OimiB-MER«
dans un grand festin, Maufre et son frère, appelé ici Eldoïs, obligèrent Charles à porter le paon sur lequel les preux avaient coutume de faire tant de vœux héroïques. Charles porta Toiseau, non sur un plat, mais avec sa broche, et ayant été insulté par ses frères il tit de ce paon embroché une arme terrible et en frappa rudement Eldoïs. Il s'ensuivit une mêlée à laquelle prirent part les chevaliers de Morant et de Mayugot, et Charles se décida, à la suite de cette scène, à se rendre près du duc de Bourgogne. Le duc craignit de s'exposer à la haine des deux bâtards, et d'après l'avis de ses prudents gouverneurs, le jeune prince songea à se retirer dans le royaume que son grand-père et sa grand'mèrç avaient eu en Espagne. Mais , chemin faisant , il apprit que ce royaume était tombé au pouvoir des Sarrasins II offrit alors, sous le simple nom de Mainet (iMaynete) , ses services au roi more de Bordeaux. Sa renommée, celle de Morant, de Mayugot et des autres chevaliers qui l'accompagnaient , ne tarda pas à franchir les Pyrénées.
Dans ce temps-là, Hixem , roi de Tolède, soutenait une terrible guerre contre le roi de Cordoue et le roi de Sarragosse, qui tous deux voulaient épouser sa tille, la belle Halia. Hixem se détermina à recourir aux braves Français dont il entendait célébrer les prouesses. Ils se rendirent donc à Tolède.
Le cruel Abrahim, roi de Sarragosse, ne tarda pas à venir de nouveau demander brutalement la main d'Halia. Prévenu de son arrivée, Morant ne voulut pas risquer la vie de Mainet , il l'enferma
dans le palais que le roi de Tolède lui avait assigné pour logement et qui était voisin de celui de Tiniante Halia , et s'en alla avec ses hommes à la rencontre d'Abrahim. iMainet, exaspéré par sa captivité, poussa des cris de rages, maudissant Theure où il était né , pleurant son père et sa mère et dévoilant, dans des paroles sans suite, quelle était sa haute position.
« Elle voyait bien tout cela par sa fenêtre , Halia y la fille do roi de Tolède, et d'un côté cela lui pesait parce qu'elle voyait la douleur de Mainet, et de l'autre cela lui plaisait parce qu'elle l'entendait dire quel était son lignage, et qu'elle entendait bien que c'était un homme de noble sang , et outre cela , elle le voyait avec grand plaisir, parce qu'il était jeune et très-beau et il lui semblait que ce serait là un mariage meilleur que tout autre qu'elle aurait pu avoir , si ce qu'il disait était la vérité, et après qu'elle l'eut regardé quelque temps, elle eut pitié et il lui parut si bien qu'elle oublia son père et sa loi , et avec une gouvernante elle descendit de la tour où elle était et fut à la porte de la chambre où Mainet était enfermé et appela pour qu'il ouvrit, et lui il demanda qui était là, et elle lui dit qu'elle était une darooiselle et qu'elle venait fort pour son profit , et lui demanda si elle était de France ou de quel pays elle était naturelle , et elle répondit qu'elle était de Tolède, fille du roi de Tolède avec lequel lui vivait. Alors Mainet lui dit que puisqu'elle était d'une autre loi, qu'il ne pouvait Comprendre quel projet lui pouvait venir. Elle répondit que cela lui paraissait bien paroles d'enfant; que si il savait quelle bonne chance lui pouvait venir par elle, il ne dirait pas ce qu'il disait, et lui pria beaucoup pour qu'elle lui apprit quelle bonne chance pouvait venir par elle, et elle lui dit que jamais sans son aide
GRANDE CONQUÊTE D^OUTRE-MEa. 4»
il ne sortirait ie là , mais que s'il voulait promettre qu'il se marierait avec elle , elle le ferait sortir de là et lui donnerait armes et cheval pour qu'il pût aller secourir ses vassaux qui étaient au combat; elle ajouta qu'elle se ferait chrétienne par amour de lui et qu'elle lui donnerait la plus grande partie des trésors qu'avait son père. Quand Mainet entendit cela il s'en réjouit dans son cœur et demanda qu'elle lui ouvrît la porte , car lui ne la pouvait ouvrir, et elle envoya quérir toutes les clés que l'on put trouver et elle les essaya tant qu'elle ouvrit la porte et entra ; quand Mainet la vit si belle et si richement vêtue , cela lui plut beaucoup et ils se firent serment i. »
La belle infante fit ensuite donner à Mainet des armes et un cheval, et il se rendit sur le lieu du combat. Il y arriva à propos, car le roi de Sarragosse avait le dessus. Mainet se précipita au-devant de lui et lui porta de tels coups qu'il lui coupa un bras, puis l'autre bras, puis la tête. Avec le premier bras était tombée la fameuse Durandale (Durandarte) dont Mainet s'empara. Cet exploit donna la victoire aux chevaliers du roi de Tolède, et Mainet, ayant attaché la tête d'Abrahim à l'arçon de sa selle, se dirigea vers la ville. Mayugot le rejoignit, désirant savoir quel était ce hardi chevalier. Mainet garda d'abord le silence, puis il éclata en reproches sur sa captivité et déclara qu'il se voulait faire More. Mayugot, désolé, menaça de se tuer, et le jeune prince, repentant de sa colère, l'embrassa et conta ce qui s'était passé entre lui et Halia. Mayugot et Morant furent effrayés de Tamour
480 CfiAPITEB XI.
naissant de Mainet et essayèrent de brouiller leur élève et l'infante, mais ils furent ensuite obligés de céder aux désirs de Mainet.
« L'infante promit devant eux et jura par sa loi qu'elle irait avec Mainet en France et s'y ferait chrétienne , et qu'elle lui ferait avoir tout le trésor du roi, son père, ou au moins la plus grande partie, et Mainet jura de son côté qu'il l'emmènerait et que quand il serait en France, il se marierait avec elle suivant l'ordre de la sainte Eglise, et à ces promesses qu'ils se firent l'un à l'autre ne furent présents que le comte Morant de Rivière et Mayugot, et de la part de l'infante qu'une gouvernante en qui elle se fiait comme en elle-même et qui avait été dans toute cette affaire et par le conseil de qui elle avait agi. Et après que les conditions furent octroyées mutuellement la gouvernante dit que s'ils ne s'embrassaient pas le mariage ne serait pas assuré, et quoique les deux chevaliers s'y opposassent d'abord, parce qu'elle était moresque, enfin ils pensèrent que cela était bien et conseillèrent à Mainet de le faire , et quand on en vint au baiser, tant grand était l'amour que lui portait la dame qu'elle le mordit dans la lèvre d'en haut en telle manière que toujours Charles en eut la marque. »
Les conseillers de Mainet pensèrent qu'il était prudent de faire partir le prince le premier. Morant devait ensuite enlever l'infante. Ce qui hâta le départ de Mainet, ce fut une odieuse trahison dont ses deux frères s'étaient rendus coupables à l'égard du duc de Bourgogne. Leur tyrannie exaspérait la nation, et Charles, revenant en France^ n'eut pas de peine à triompher d'eux et fut couronné roi de France et d'Allemagne à
GRANDE CONQUÊTE D*OUTRE.MER. JKi
Âix-Ia-Gbapelle. Il n'oublia pas la belle Halia et envoya Morant pour la chercber. Ce seigneur réussit à faire évader Halia du palais qu'elle habitait et qu'on nommait l'Âlcazar de Galiana , et la ramena en France où Charles l'épousa après qu'elle eut été baptisée sous le nom de Sévilla. Quant au roi de Tolède , très irrité et très affligé (l'abord, il finit par prendre son parti et même si bien qu'il se décida à laisser ses états à son gendre. Charlemagne était en cbemin pour Tolède quand il apprit que Geteclin , roi des Saxons , était entré en Allemagne et avait détruit la ville de Cologne. Charles renonça alors à ses projets sur l'Espagne, rebroussa chemin , attaqua Geteclin , le tua et maria son neveu Baudouin à la veuve de ce roi qui se fit chrétienne et à laquelle il donna le nom même de sa femme, Sévilla. L'auteur renonce à raconter les autres exploits de Charlemagne , il se contente de dire que Mayugot le servit fidèlement jusqu'au jour où il trouva la mort à Roncevaux, et il ajoute qu'il fut l'un des ancêtres de Folquet Ubert de Chartres, l'un des chevaliers croisés dont il raconte l'histoire.
Je l'ai dit ailleurs, on retrouve aussi cette histoire dan3 la Chronique générale^ mais elle y offre beaucoup de variantes. On va en juger. Etant brouillé avec son père, l'infant Charles Maynet se rend en Espagne et envoie demander des logements à Galafre, roi de Tolède. Galiana, fille de Galafre, va au-devant de l'infant avec grand accompagnement de dames. Elle ne connaissait pas Charles ; quand elle arrive devant lui, tout le monde se prostemoi
m CHAPITBE XI.
sauf Charles qu'elle prend pour un écuyer. Elle demande au comle Morant qu'elle connaissait , quel était cet écuyer si fier. Morant lui répond que c'est un grand personnage (de muy gran guisa e de alto linage) qui dès son enfance a pris l'habitude de ne jamais s'agenouiller devant les femmes, de ne faire exception que pour sainte Marie , au moment de sa prière; mais que du reste ce jouvenceau est. homme à la venger de quiconque aurait méfait envers elle. Galafre reçoit les Français à la porte de Tolède et les engage à son service à de bonnes conditions. Six semaines après, un more puissant, du nom de Bramante, vient assiéger la capitale du roi Galafre et plante ses tentes dans le val Somorial.
Mores et Français vont combattre ce farouche prétendant, mais pendant ce temps Charles reste endormi.
A son réveil, il se voit seul, se croit trahi et se met à parler tout haut de la félonie de ses vassaux; et nommant son père, sa mère, il révèle ainsi tous ses secrets. Galiana qui est sur une plate-forme, derrière des créneaux, entend tout, se pare de ses plus beaux habits et le va trouver. Charles ne daigne même pas se lever pour la recevoir. Piquée de ce manque de courtoisie, elle lui dit: a Si je savais où l'on engage les soldats pour dormir, moi femme, j'irais là m' engager. Vos gens se battent contre Bramante, et si le roi GalafVe savait que vous êtes iciy il ne vous paierait pas de si bons gages. > Charles répond qu'il aurait bien vite rejoint les siens s'il pouvait avoir un cheval et des armes.
GBANDB GONQDÉB D*OUTRE-MER. 488
G«li9oa lui promet de lui en fournir, à condition qu'il la conduirait en France, la ferait baptiser et la prendrait pour femme. Charles ayant accepté ces propositions, rinfante Tarme de ses propres mains et lui donne le cheval Brancbette, puis elle lui remet Giosa (Joyeuse), femeuse épée qu'elle avait, de même que ce cheval, regue de Bramante. Charles arrive sur le lieu du combat , il trouve son parent Aynart mourant, et lui jure de le venger; il tombe sur les ennemis, en tue douze des meilleurs et des autres sans compter. Bramante, averti de ses exploits, se précipite dans la mêlée; tous deux se rencontrent; le Sarrasin est exaspéré en voyant Branchette; terrible combat que Bramante interrompt on instant pour demander à son adversaire qui il est. Charles lui révèle sa naissance, le prince more est furieux et attaque Tinfant, Durandale à la main. Joyeuse répond à Durandale et tranche le bras qui porte ce terrible glaive. Le Sarrasin fuit, Qiarles tamasse Durandale et, une épée dans chaque main, frappe et pourfend tout ce qui s'oppose à sa rage, li atteint Bramante, il le coupe en deux avec Joyeuse, lui abat la tête avec le fourreau de Durandale et rapporte ce trophée à Galiana*.
Pépin étant mort, Charles voulut quitter Galafre. Il tint conseil avec Galiana, le comte Morand et quelques autres personnes. On convint que le prince prétexterait une chasse et il prit la fuite
t Lai l* ParUi enteras de la Corànica de Espana, 8* parte C. y. fol. SI.
avec des chevaux ferrés à rebours. Morand envoyé à Tolède pour en ramener Galiana» l'aida à s'échapper par un souterrain. Galafre cependant fit poursuivre les Français; ses cavaliers les atteignirent en Aragon et leur enlevèrent Galiana. Morand la reprit, se jeta dans les montagnes, y erra sept jours puis réussit à gagner Paris. Baptême et mariage de Galienne. Couronnement de Charles qui reçoit le nom de Grand.
Id Reali di Francia, ce curieux recueil italien dont j'ai déjà eu à parler lorsque je me suis occupé de Berthe au grand pied, contient aussi une histoire de Mainet^ ; elle dififère par beaucoup de points des deux versions que je viens de citer. D'après H Reali di Franciaj le roi Pépin fut assassiné par les deux enfants qu'il avait eus de la fausse Berthe, et le jeune Charles, obligé de prendre la fuite, se réfugia dans une abbaye où le comte Morand de Rivière (Morando di Riviera) parvint à le découvrir. Morand conduisit le prince à la cour de Galafre, souverain de tous les royaumes d'Espagne, et il fut attaché à ce roi en qualité d'écuyer tranchant. Galafre avait trois fils et une fille , celle-ci s'appelait Galienne (Galeana).
« Il arriva que le roi Galafre alla manger le premier jour d'avril dans un de ses jardins et qull se fit servir dans une prairie, sur l'herbe et à Tombre de certains arbres. Tous mangeaient assis sur des tapis placés à terre à la mode d'Alexandrie et de Syrie, et Mainet servait et
« libro êettQ, Cap, XVU-UI,
GRANDE CONQUÊTE 0'OUTRE-NER. iSb
était agenouillé; il avait sur le corps une courte peau d'agneau ornée de bordures d'argent, et ses cheveux n'étaient point couverts. Etant de cette manière dans le jardin, arriva une fille du roi Galafre, appelée Galienne (Galeana), laquelle avait avec elle vingt damoiselles fort belles et plaisantes à la mode d'Espagne, et elle vint de* vaut le roi. Galienne embrassa son père, il Fembrassa aussi et dit: « Mahomet te protège! >> Il n'y eut personne roi ni seigneur qui ne se leva pour lui faire sa révérence, et elle pinça de la harpe, et les autres dames dansèrent, et pendant qu'elle jouait, Mainet découpait à genoux devant le roi. Galienne le regarda et tant il lui plut que de lui elle s'énamoura fortement. Mai<net, allant par le jardin, se fit un ornement (gioiai) d'herbes, c'est-à-dire une guirlande, et se la mit sur la tête. Galienne le montra à une de ses compagnes à laquelle elle dit : Celui qui sert d'écuyer tranchant à mon père plut à Mahomet qu'il fût mon mari. La damoiselle le regarda et dit : « Tais-toi folle, toi qui es de si noble et grand lignage, tu voudrais un domestique pour mari! > Galienne reprit : € Sais tu qui il est? Son port indique qu'il est gentilhomme et je veux qu'il me donne celte guirlande qu'il a sur la tète. » Garlienne s'approcha de Mainet et honnêtement la lui demanda. Mainet aussitôt se mit à genoux et dit : a Madame . cette guirlande n'est pas digne de vous, il faudrait qu'elle fut de roses et de fleurs , et celle-ci n'est bonne que pour un valet. » Finalement il la lui donna, et cette guirlande fut cause d'un plus grand amour d'elle, et longtemps elle la garda avec ses petits joyaux*. >
* Ghapel, anel, fefmail, ceiotard
Oa/o«/ de beleiailure
{Roman de la Rose).
> ti keaii di Francia nci qaali^i coaliene la generazione degli ifflperadori, re, priacipi, baroni e paladiai con la bcllissima islorit di BaoTO di Âatooa. Pt 404«
iS6 CHAPifRE XL
fiftlÎMUiie dk on jour à sa mère qn^tt n^était pas bien de lui avoir donné un homme vieux pour écuyer tranchant, et d'avoir donné Mainet, qui était jeune, à son père qui était vieux aussi. Elle fit si bien que Nainet fut bientôt attaché à son service.
c II ne se passa pas un mois qu'un jour Galienne fit servir dans une chambre pour elle et pour trois autres damoiselles. Galienne fit cela parce qu'elle brûlait d'amour pour Mainet; mais Hainet ne la regardait pas et ne lui voulait pas encore de bien. Le dîner prêt, elle fit en jsorte de demeurer seule avec sa confidente et llaiuet, qui découpait devant ellos. Galienne dit à Hainet en plaisentant : € Où est ta maîtresse? » Hainet alors devint tout ronge et tout honteux et ne répondit pas, et par vergogne U changea de couleur. L'autre, c'est-à-dire la confidente, lui dit: a Ois-moi, Hainet, as-tu 4iéjà connu amour de femme? » Hainet alors se rappela la mort de son père, et soupirant il commença à se plaindre et à pleurer et de son pleurer à Galienne vint tapt de tendresse pour lui, qu'aussi elle pleura et lui demanda d*oij il était et qui il était . Il répondit : < Je suis de Barcelonne et je suis fils d'un marchand qui a péri sur mer. » La confidente dit : € Uadame, il n'est pas digne de votre amour puisqu'il est de iii basse condition. B Galienne dit: c Je ne le crois pas, car son port ne démontre pas que c'est un marchand. » Et elle dit à Hainet: « Je veux que tu sois mon amant. » Hainet répondit et dit: « Hiséricorde ! »Et il se jeta à genoux et dit : € Je ne suis qu'un pauvre écuyer, ne vous jouez pas de moi!.... Je n'aimerai jamais femme que quand je retournerai chez moi. » Galienne retint toutes les paroles que Hainet avait dites et s*dta la guirlande de fleurs et voulut la mettre sur la tète de Hainet qui était à c6té d'elle, et il ne voulut