LE CLERC CHATRE
La Irciziéme nouvollo, par monseigneur Lamant de Bruxelles , Irallc comment le clerc d'un procureur d'Aiiylelcrre déçut
son mailrc, pour lui faire accroire qu'il n'avoil nulles c ;
el à cette cause, il eut le gouvernement de sa maîtresse aux champs Cl à la ville ; et se donnèrent bon temps.
A Londres, en Angleterre, avoit naguère un procureur de parlement , qui , entre les autres de ses serviteurs, avoit un clerc habile et diligent et bien écrivant , qui très-beau fils éloil; et, qu'on ne doit pas oublier, pour un homme de son âge il n'éloit point des plus subtils. Ce gentil clerc, et vigoureux, fut tantôt provoqué de sa maîiresse, qui très-belle, gentc el gracieuse éloil ; et si très-bien lui vint, que, ainçois que ^ lui osât oncques dire son cas , le dieu d'amour l'avoit à ce menée qu'il étoil le seul homme au monde qui plus lui plaisoit. Advint qu'il se trouva en place commode, el, de fail , toute crainte mise arrière, à sadile maîtresse son très- gracieux et doux mal raconta, laquelle, pour la grand' courtoisie, que Dieu en elle n'avoil pas oubliée, déjà ainsi atteinte comme dessus est dit, ne le fit guère languir ; car, après plusieurs excusalions el remontrances qu'en bref elle lui toucha, qu'elle eut à autre plus aigrement et plus longuement démenées, elle fut contente qu'il sCil qu'il lui plaisoit bien. L'aulre, (jui entendoil son latin, plus joyeux que jamais il n'avoil été , s'avisa de battre le fer tandis qu'il éloil fhaud , el si très-fort la besogne poursuivit, qu'en peu de temps jouit de ses amours. L'amour de la maîtresse au clerc el du clerc h elle, éloil et fut longtemps si trôs-ardenl que jamais gens ne furent plus emprins ^; car, en effet , le plus souvent en perdoienl le boire el le manger, et n'éloit pas en la puissance de IMale-bouche , de Dangier * ne d'autres (elles maudites gens, de
' Eriil)us(|iié , caclu'. — ^ Avant que. — ^ Epris. * Malcboucheou la iin-iiisaïuc; Datigicrou lajaiou sic , pcrioiiii^î^cs a'.i(gori(|ui's du /loinan i!e ht Rose.
2G VIEUX CONTEU
leur bailler ne donner desiourbicr '. A ces trôs-joycux élal cl plaisant passclemps se passeront plusieurs jours qui ,'!;nère aux amants ne durèrent, qui tant donnés l'un ù l'autre s'étoicnt, qu'à peu ils eussent quitté ci Dieu leur part de paradis pour vivre au inonde leur terme en eeite fa(,-on. l']l eomme un jour advint qu'ensemble cloient , et des Irés-hauts biens qu'amour leur souiïrit prendre se dcvisoient enire eux, en eux |)ourmenant '^ par une salle, conunenl celle leur joie nomparcille coniiniier silrement pourroicnt, sans que l'embûche de leur dangereuse cntrcprinse fût découverte au mari d'elle, qui du rang des jaloux se tiroil très-près et du haut bout. Pensez que plus d'un avis leur vint au-devant, que je passe sans plus au long le décrire. La finale conclusion et dernière résolution que le bon clerc prlnt, fut de très-bien conduire et à leur fin mener son cnireprinsc : à (juoi point ne faillit. Yeci commenl. Vous devez savoir l'accoinlance et alliance que le clerc eut à sa maîtresse , laquelle diligemment servoit et lui complaisoit; qui aussi n'éloit pas moins diligent de servir et complaire à son maître, et tout peur toujours mieux son fait couvrir, et aveugler les jaloux yeux de celui qui pas tant ne se doutoit qu'on lui en forgcoil bien la matière \ Un certain jour après , noire bon clerc, voyant son maître assez content de lui , cntreprint de parler, et tout seul , très-humblement, doucement et en grande révérence à lui, et lui dit qu'il avoil en son cœur un secret que voulentiers lui déclarât, s'il osoit. Et ne vous faut celer, que, tout ainsi comme plusieurs femmes ont larmes à commandement, (lu'elles épandent au moins aussi souvent qu'elles veulent, si eut, à ce coup, notre bon clerc, que grosses larmes, en parlant, des yeux lui descendoient en très-grande abondance ; et n'ètoit homme qui ne cuidàt qu'elles ne fussent de contrition, de pitié, ou de trèsbonne intention. Le pauvre maître abusé, oyanl son clerc, ne fut pas un peu ébahi ne émerveillé ; mais cuidoit bien qu'il y eut autre chose que ce qu'après il sut ; si dit : « Eh ! que vous faut -il, mon fils, et qu'avez -vous à plorer maintenant:' — Hélas! sire, et j'ai bien cause plus que nul autre de me douloir. Mais , hélas I mon cas est tant étrange et non pas moins pi-
' Trouble, embarras. — ' Promenant. — ^ Celte phrase était ininlcliigibie dans 'ouïes les éditions, il a donc fallu lui donner un sens, en y ajoutant : de celui.
r.S FRANÇAIS.
leux ne moins sur tous requis dèlre celé, que, nonobstant que j'aie eu vouloir de le vous dire, si m'en reboule crainle, quand j'ai au long -h mon malheur pensé. ■ — Ne plorcz plus, moti fils, répond le matlrc, et si me dites qu'il vous faut, et je vous assure, s'en moi est possil)lc de vous aider, je m'y emi)loycrai voulonliers comme je dois. — î\îon maître , dit le renard , je vous mercie ; mais qi-:and j'ai bien tout regardé, je ne pense i)as que ma langue eut la puissance de découvrir la très-grande infortune que j'ai si longuement portée. — Otezmoi tous ces propos et toutes ces doléances , répond le maître : je suis celui à cjui rien ne devez cèlcr ; je vucil savoir ce q'.îc vous avez ^ avancez-vous, et le me dites ? » Le clerc, sachant le tour de sonbûton, s'en fit beaucoup prier, et, h Irès-grnnd' crainle par semblant, et à très-grande abondance de larmes cl à voulenlé, se laisse ferrer et dit qu'il lui dira, mais qu'il lui vtieille promcllre que par lui jamais personne n'en saura nouvelle, car il aimeroit autant ou plus cher mourir (|uc son malheureux cas fût connu. Cctlc promesse par le maître accordée, le clerc, mut ' cl découloré comme un homme jugé h pendre, si va dire son cas : « ]Mon très-bon maître, il est vrai que , jaçoil ce que plusieurs gens, et vous aussi, pourroicnt penser que je fusse honunc naturel comme un autre, ayant puissance d'avoir compagnie avec femme et de faire bgnée, vous oserai-je bien dire et montrer qîic point je ne suis tel, dont liélas ! trop je me deul ^. » Et à ces paroles, trop assurément tira son membre et lui fit moqtre de la peau où les c se logent , lesquels il avoit par industrie fait monter en haut vers son petit ventre, cl si bien les avoit cachés qu'il sembloit qu'il n'en eût nuls. Or lui va dire : « IMon maître, vous voyez bien mon infortune, dont je vous prie derechef qu'elle soit celée-, et, outre plus, Irôs-humblementvous requère, pour tous les services quejamais vous fis (qui ne sonipas tels que j'en eusse eu la voulenté, si Dieu m'en eût donné le pouvoir), que me fassiez avoir mon pain en quelque monastère dévot, où je puisse le surplus de mon temps au service de Dieu passer, car au monde ne puis de rien servir. » L'abusé et déçu maître remontra à son clerc rûprcté de religion, le peu de mérite qui lui en viendroil quand il se veut se rendre moine par déplaisir de son in- ' iVîuct. — "^ Je m'allligc.
LES CENT iNOUVELLES NOUVELLES.
fortune, cl foison d'aiUre raisons lui amena, trop longues à conîcr, Icndanl à fin de Tôlcr de son propos. Savoir vous faiil-il aussi, que pour rien ne Teùl voulu abandonner, tanl pour son bien écrire et diligence, que pour la fiance (jue dorénavant c*^ lui ajoutera. Que vous dirai-je plus? laiit lui remontra , que ce clerc, au fort, pour une espace, en son état et en son service dcmourcr lui promet-, et comme bien ouvert lui avoit son secret le clerc , aussi le maître le sien lui voulut déceler, et dit : « IMon fils ,de votre inforlunc ne suis-je i)oint joyeux; mais, au for!. Dieu, qui fait tout pour le mieux, sait ce qui nous nuit et vaut mieux. Vous me pourrez dorénavant très-bien servir; à mon pouvoir, vous le mériterai : j'ai jeune femme, assez légère et volage, cl suis, ainsi comme vous véez ', déjà ancien et sur âge ; qui aucunement peut être occasion à plusieurs de la requerre de déshonneur, et à elle aussi, s'eHe éloit autre que bonne, me bailler matière de jalousie, et plusieurs autres choses. Je la vous baille et donne en garde, et ^i vous en prie qu'à ce fenez la main que je n'aie cause dans elle trouver nulle matière de jalousie. Par grande délibération , fil le clerc sa réponse, et quand il parla , Dieu sa.it si loua bien sa trèsbonne et belle maîtresse, disant que sur tous autres il l'avoit belle et bonne, cl qu'il s'en devoit tenir sûr; néanmoins, qu'en ce service et d'autres, il est celui qui se veut de tout cœur employer, et ne la laissera, pour rien qu'il y puisse advenir, qu'il no l'avertisse de tout ce que loyal serviteur doit faire à son maître. Le maîlre, lie '^ et joyeux de la nouvelle garde de sa fcnmie, laisse rhôtel, et en la ville, à ses affaires va entendre. Et bon clerc incontinent sault à sa garde, et le plus longuement que lui cl sa dame bien osèrent , n'épargèrent pas les membres qui en terre pourriront; et ne firent jamais plus grand' fête, depuis que l'aventure fut advenue de la façon subtile que son mari abuscroient. Assez et longue espace dura le joli i)a8setemps de ceux qui tanl bien s'entraimoicnl; et se aucunefois le bon mari alloit dehors , il n'avoit garde d'emmener son clerc : plutôt eût emprunté un serviteur à ses voisins, que l'autre n'eût gardé Thôlel , et se la dame avoit congé d'aller en aucun pèlerinage, plutôt allât sans chambrière que sans le trèsgracieux clerc; et faites votre compte, jamais ' Voyez. — 2 Gai.
clerc ne se put vanter d'avoir eu meilleure aventure, qui point ne vint ;'i cotinoissance, voire au moins que je saclie, à celui qui bien s'en fût désespéré, s'il en eût su le démaiiic '.
LH
NOUVELLE XIV
FAISKUIl DES PAPES OU L'HO.MME DE DIEU *.
La qualorzi('Tnc nouvclic, p;ir monseigneur de Créquy, Irailc de l'Iiormitc cjui diViil la fille d'une pauvre femme et lui faisoil accroire que .'^a (ille auroil un lils de lui, qui seroil pape; el ailonc, quand vini à l'erifanliT, re fui une fille ; et ainsi fui IViiihrKlie du faux ' licrniitc découverte, qui à citle cause s'enfuit du pavs.
La grande et large marche'' de Bourgogne n'est pas si dépourvue de plusieurs aventures dignes de mémoire cl d'écrire, que, à fournir les histoires qui à présent courent, n'en puisse el doive faire sa jtarl en rang des autres. Je n'ose avant meîlre ne en bruit ce qui naguère y advint assez prés d'un gros et bon village séant sur la rivière d'Ouclie. Là avoit cl encore a une montagne où un hermite , tel que Dieu sait, faisoit sa résidence, lequel, sous ombre du doux manteau d'hypocrisie, faisoit des choses merveilleuses, qui pas ne vindrent à connoissance ne en la voix publique du peuple, jusqu'à ce que Dieu plus ne voulût son Irès-damnable abus pcrmetire ne souflVir. Ce sain! hermite, qui de son coup à la mort se tiroit, n'éloit pas moins luxurieux que seroit un vieil singe ; mais la manière du conduire esloit si subtile, qu'il faut dire qu'elle passoit les autres cautelles^ communes. Veci qu'il fit. Il regarda, entre les autres femmes et belles filles, la plus digne d'être aimée et désirée : si ce pensa que c'éloil la fille à une simple femme vefvc*', très-dévote el bien aumônière, et va conclure en soi-même que, se son sens ne lui fault^ qu'il en chevira ' bien. Un soir, environ la minuit, qu'il faisoit fort rude temps, il descendit de sa montagne et vint à ce village, et tanl passa de voies et sentiers, qu'à l'environ de la mère et la fille , sans être oiseux, se Irouva. L"hôteln'étoilpassigrand,nesipeudeluihanté, tout en dévotion , qu'il ne sût bien les engins". Si va faire un jjcrtuis en une paroi non guère épaisse, à l'endroit de laquelle éloit le lu de celle simple femme vefve, el prend un long
' La manière. — ^ Imilé par La Fontaine : l Hermite, II, 15. — ' Pervers, perfide.
^ Contrée, province. — ^ lUises, flncssc«. •^ Veuve. — ' Jouira. — " Les êlrcs de la maison.
VII':UX COJNTEURS 1 JIANCAIS.
hàlon percé et creux doiil ii étoil liourdé', et, sans la vefve éveiller, auprès de son oreille mit, et dit en assez basse voix par trois fois : « Ecoute-moi, femme de Dieu ; je suis un ange du Créateur qui devers toi m'envoie t'annoncer et commander (|uc, pour les hauts biens ^ qu'il a voulu en toi entrer, qu'il veut, par un hoir de ta chair, c'est à savoir ta fille, l'Eglise son épouse réunir, reformer et en son état dû remettre; et veci la façon : Tu l'en iras en la montagne devers le saint hcrmile, et ta fille lui mèneras, et bien au long lui couleras ce qu'à présent Dieu par moi (c mande. 11 connoîira la fille, et d'eux viendra un fils, élu de Dieu et destiné au Saint-Siège de Rome ; qui tant de biens fera, que à saint Pierre et ù saint Paul Ton le poura bien comparer. A tant m'en vais. Obéis à Dieu! » La siuiple femme vefve, très-èbaliie, surprinse aussi et à demi ravie, cuida vraimcnl, et de fait, que Dieu lui envoyât ce messager-, si dit bien en elle-même qu'elle ne désobéira pas ; et puis, la bonne femme se rendort, une g'ande pièce après, non pas trop fermement attendant et beaucoup désirant le jour. El entretant, le bon hermite l)rend le chemin devers son hermitagc en la montagne. Ce très-désiré jour tôt se montra et fut , par les rais du soleil , malgré les verrières des fenêtres, à coup descendu emmi ' la chambre de ladite vefve, et la mère et la fille se levèrent à très-grand'hàlc. Quand elles furent prêtes et sur pied mises, et leur peu de ménage mis à point, la bonne mère si demanda à sa fille s'elle avoit rien ouï en cette nuit, et la fille lui répond : « Certes, mère, nenni. — Ce n'est pas à toi , dit-elle, aussi que de primesaut * ce doux message s'adresse , combien qu'il le touche beaucoup. » Lors lui va dire et raconter tout au long l'angélique nouvelle qu'en cette nuit Dieu lui manda : demande aussi qu'elle en veut dire? La bonne fille, comme sa mère sinq>le et dévole, rèi'ond : « Dieu soil loué ! tout ce qu'il vous plaira , ma mère, soil fait. — C'est Irès-bicn dit, répond la mère. Or, nous en allons en la monlagne , à la semonce du bon ange , devers le saint pj ud'honmie. » Le bon hermite, faisant le guet quand la déçue femme sa simple fille amèneroil , la voit V(Miir : si laisse son huis enlr'ouverl et en prières se va metllre eunni la cham-
' Pourvu. — "^ Verl'js.
^ Au niilicu de. — ' I)'ul)or(l.
Ijre, afin qu'en dévotion fùllrouvé.Etcommeil désiroit il advint ; car la bonne femme et sa fille aussi, voyant l'huis enlr'ouvert, sans demander quoi ne comment, dedans entrèrent, et comme elles aperçurent Thermile en contemplation , comme s'il fût Dieu, riionorèrent. L'hermite, à voix humble , en cachant ses yeux et vers la terre encline, dit : (( Dieu salve la compagnie! » Et la pauvre vieillole, désirant qu'il sût la chose qui l'amenoi' , le lira à part et lui va dire, de chef en chef et de bout en bout, tout le fait, qu'il savoit et trop mieux qu'elle. Et comme en giand'révércnce faisoit rapport, le bon hermite jeloil ses yeux en haut, joignoit les mains au ciel, et la bonne vieille pleuroit, tant avoil de joie et de pitié. Et la pauvre fille aussi pleuroit, quand elle voit ce bon et saint hermite, en si grande dévotion , prier, et ne savoit pourquoi. Quand ce rapport fut tout au long achevé, dont la vieillolle atlcndoit la réponse, celui qui la doit faire ne se hâte pas. Au fort, certaine pièce ai)rès , quand il parla, ce fut en disant : « Dieu soit loué! Mais, ma mie, dil-il, vous scmble-t-il, h la vérité, à votre entendemenl, que ce que ci vous me dites ne soil point fantaisie ou illusion, que vous enjuge' le cœur? Sachez que la chose est grande. — Certainement, beau père , j'entendis la voix qui cette joyeuse nouvelle m'apporta, aussi pleinement que je fais vous, et créez ^ que je ne dormois pas. — Or bien, dit-il, non pas que je vueil contredire au vouloir de mon créateur, ce me semble-t-il bon que vous et moi dormirons encore sur ce fait, et s'il vous appert - derechef, vous reviendrez ici* vers moi, et Dieu nous donnera boh conseil et avis. On ne doit pas trop légèrement croire, ma bonne mère : le diable est aucunefois envieux d'autrui, bien treuve tant de caulelles et se transforme en ange de lumière. Créez, créez, ma mère, que ce n'est pas peu de chose de ce fait-ci ; cl se j'y mets un peu de refus, et que ne le veuil pas accomplir , ce n'est pas merveille : n'ai-jc pas à Dieu voué chaslelé, et vous m'apportez la ronipure ^ de par lui? Retournez en voire Ujaison, et priez Dieu; et au surplus, demain nous verrons que ce sera, et â Dieu soyez! » Après un grand tas d'agios ", se part la compagnie, de riiermile, et vindrent à riiôtel , tout devisant. Pour abréger, notre hermite, à l'heure
' luspiiT. — ^ A|)iiarnîl. — ^ Croyez.
' l'iuplurc de son vui'u, — '^Aclions de grâce, prières.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
occonlumée et duc, fourni du l;àlon creux en lieu de potence ', revient, à Foreille de la simple femme vefve , disant les propres mots , ou en subsiancc , de la nuit précédente ^ et ce fuit, incontinent, sans autre chose faire, retourne à son liermilage. La bonne femme éprinse de joie. Guidant Dieu tenir, par les pieds, se lève de haute heure, et à sa fille raconte toutes ces nouvelles, sans doute et confermant la vision de l'autre nuit passée : « Il n'est que d'abréger. Or, allons devers le saint honunel « Elles s'en vont, et il les regarde approcher : si va prendre son bréviaire, faisant de l'hypocrite, et pensez qu'il le faisoit en grande dévotion, Dieu le sait; et puis, après son service, print à recommencer, et encet élat, devant l'huis de sa maisonnette, se fait des bonnes femmes saluer. Et pensez que se la vieille lui fit hier un grand prologue de sa vision, celui de maintenant n'est de rien moindre : dont le prud'homme se signe du signe de la croix, faisant grand's admirations à merveille, disant : « Mon Dieu, mon créateur, qu'est ceci? fais de moi tout ce qu'il te plaît! Combien que ce n'étoit ta large grûce, je ne suis pas digne d'écouter un si grand œuvre. — Or regardez , beau père , dit lors la bonne femme abusée et follement déçue : vous voyez bien que c'est i certes 2, quand derechef s'est apparu l'ange vers moi. — En vérité, ma mie, cette matière est si haute et si Irès-dilTicile et non accoutumée, que je n'en saurois bailler que douteuse réponse -, non mie ', afin que vous entendez sûrement, qu'en attendant la tierce apparition, je veuil que vous tentez Dieu 5 mais on -dit , de coutume : A la tierce fois vaut la luilte\ Si vous prie et requiers que encore elle se puisse passer, cette nuit, sans autre chose faire, attendant sur ce fait la grâce de Dieu ; et se, par sa grande miséricorde, il lui plaise nous démontrer anuit comme les autres nuits précédentes, nous ferons tant qu'il en sera loué. » Ce ne fut pas du bon gré de la simple vieille qu'on retarda tant d'obéir ù Dieu 5 mais, au fort, l'hermile est cru comme le plus sage. Comme elle fut couchée , au parfond des nouvelles qui en lète lui viennent, l'hypocrite pervers, de sa montagne descendu , lui met son bàlon creux à Toreille , ainsi comme il avoit de coutume, en lui commandant , de par Dieu, comme son ange , une
' r.ù(niillc. — '^ Certainement, pour loul de bon. * Non pas. — ' Lutte.
fois pour toutes, qu'elle mène sa fille ù Thermile pour la cause (pie dit est. Elle n'oublia , tantôt qu'il fut jour, cette charge^ car après les grâces à Dieu de par elle et sa fille rendues, se metlenl au chemin par devers l'hcrmilage, où l'hermite leur vint au-devant, (jui de Dieu les salue et bénit : et la bonne mère , trop plus que nulle autre joyeuse , ne lui cela guère sa nouvelle ai)parllion ; dont l'hermile-, qui, par la main la lient, en sa chapelle la convoie •, et la fille va après, et leans font leurs très-dévotes oraisons à Dieu le tout puissant, qui ce trèshaut mystère leur a daigné démonlrer. Après un peu de sermon que fil l'hermite louchant songes , visions , apparitions qui souvent aux gens ad viennent, il chut en propos de toucher leur matière pour laquelle étoient assemblés. (Et pensez que l'hermite les prêche bien et en bonne dévotion. Dieu le sait!) (v Puisque Dieu veut et commande que je fasse lignée papale, et le daigne révéler non pas une fois ou deux seulement, mais la tierce, d'abondance ^ 5 il faut dire , croire et conclure que c'est un haut bien qui de ce fait s'en ensuivra. Si m'est avis que mieux on ne peut faire que d'abréger l'exécution, en ce lieu, de ce que trop j'ai différé de bailler foi à la sainte apparition. — Vous dites bien, beau père. Comment vous plaît-il faire ? répond la vieille. — Vous laisserez céans , dit l'hermite, voire belle fille, et elle et moi en oraisons nous mettrons, et aa surplus feronsce que Dieu nous apprendra. » La bonnefemmevefveenfutconlenle,etaussifutsa fille, pourobéir. Quand noire hermile se trouve à part avecques la belle fille, comme s'il la voulsîl rebaptiser, toute nue il la fait dépouiller, et pensez que l'hermite ne demeura pas vêtu. Qu'en vaudroit le long conte!' 11 la liiil tant et si longuement avecques lui en lieu d'autre clerc, tant alla aussi et vint à l'hôtel d'elle, pour la doute =* des gens et aussi pour honte , qu'elle n'osoit partir de la maison ; car, bientôt après , le ventre si lui commença à bourser * ^ dont elle fut si joyeuse, qu'on ne le vous sauroil dire. Mais se la fille s'éjouissoit de sa portée, la mère d'i'lle en avoit à cent doubles joies. El le maudit bigot feignoit aussi s'en éjouir , mais il enrageoit tout vif. Celle pauvre abusée, cuidanl de vrai que sa fille ûùl faire un très-beau fils, pour le temps i\ venir, de Dieu élu pape de Home, ne
Contluit.
- Kn outre. — ^ Crainte. — * Enfler.
se put lonir qu'à sa plus privée voisine ne le | connoissoit ses oulils, jaooit qu'elle fiU bien
coiilAl, (pii aussi ébaliic; eu lui couime se cornes lui veuoieut, non pas loulefois qu'elle ne se doutai de Ironiperic, Elle ne cela pas longucnieul aux autres voisins el voisines comment la fille d'une telle étoil grosse, par les oeuvres du saint bermilc, d'un fils qui doit être pape de Rome : « El ce que j'en sais, dit-elle , la mère d'elle me la dit , l'i (juiDieu l'a voulu révéler, » Celte nouvelle fut tantôt épandue par les villes voisines , et, en ce lemps pendant , la fille s'accoucha, (pji, i\ la bonne heure, d'unebelle fille se délivra ; dont elle fut émerveillée el courroucée, elles voisines aussi, qui allendoient vraiment le saint-père avenir, recevoir. La nouvelle de ce cas ne fui pas moins loi sue que celle précédente, el entre autres rhermile en fut des premiers avertis, qui tantôt s'enfuit, en un autre pays ne sais quel , une autre femme ou fille décevoir, ou es déserts d'Egypte, de cœur conlril, la pénitence de son péché satisfaire. Quoi que soit ou fui , la pauvre fille en fut déshonorée : donl ce fui grand domnicge, car belle, bonne et genic étoil.
NOUVELLE XV