LE BORGNE AVEUGLE
Lg seizième nouvelle, par monseigneur le Duc', Irailc d'un clicvalier de Picardie, lequel en l'russc s'en alla : tandis madame sa femme d'un aulrc s'aocoinla ; el h l'heure que son mari relourna, elle éloit coucliùc avec son ami, leiiui'l, par une gracieuse sublililé , elle bouia hors de sa chambre , sans que le chevalier son mari s'en donnai garde.
En la comté d'Artois naguère vivoit un gentil chevalier, riche et puissant, lié par mariage avec une Irès-belle dame de haut lieu. Ces deux ensemble, par longue espace, passèrent plusieurs jours paisiblement cl doucement ; et, pource qu'alors le très-puissant duc de Bourgogne-, comte d'Artois el leur seigm-ur, éloit en paix avec tous les grands princes chrétiens, ce chevalier, qui très-dévot étoit, délibéra faire à Dieu sacrifice du corps qu'il lui avoil i)rèlé be! et puissant, assouvi'- de taille, d'être, autant cl plus que personne de sa contrée, excepté que perdu avoil un œil en un assaut. Et pour faire son obligation en lieu élu et de lui désiié, après les congés à madame sa femme pris et de plusieurs ses parents, s'en va devers les bons seigneurs de Prusse , vrais défenseurs de la très-sainte foi chrétienne ''. Tant fit et diligenta qu'en Prusse, après plusieurs aventures que je passe, sain et sauf se trouva. Il fit largement de grandes prouesses en armes , dont le grand bruit de sa vaillance fut tantôt épandu en plusieurs marches', tant à larelaliondeceux qui vu l'avoient, en leur pays retournés, que par lettres que les demeurés écrivoienl à \)\usicurs qui très-grand gré leur en savoicnt. Or ne faut pas célcr que madame , qui étoit demeurée, ne fut pas si rigoureuse, qu'à la prière d'un gentil écuyer qui d'amours la requit, elle ne fût tantôt contente qu'il fut li(>utenanl de monseigneur qui aux Sarrazins *"• se combattoit. Tandis que monseigneur jeûne et fait pénitence , madame fail bonne clière avec lécuycr : le plus des fois ' monseigneur se dîne cl soupe de biscuit el de la belle fontaine, cl madame,
' Cliarlcs-Ic-Témérairc, alors comlc de Cliarolais, cl depuis duc de Bourji;ognc.
2 Ce doil être Pliiiippc-lc-IIardi, piVc de Jcnn-sansl'eur. — ' Acconi])!!.
'• Il s'agit sans doute de la croisade de Jean-sans- Pcur contre les Turcs à la fin du qualor/ionic siècle. Le narrateur confond ici la Prusse a\ec la Hongrie, où les seigneurs bourguignons allcrenl conil)atlrc contre lé sultan l'.ajazct.
u l'avs. — '■ On confon(!ail tons les nialioinclanssons le r.oin génériiine de Sanasiits. — ' Le plus souvent.
de tous les biens de Dieu si Irès-larpeinenl que trop; monseigneur, au mieux venir, se couche en la paillade', et madame, en un très-beau lit avec son écuyer se repose. Pour abréger, tandis que monseigneur aux Sarrazins lait grand'guerre, Téouyer à madame se combat, et si très-bien s'y porte, que, se monseigneur janiais ne relournoit , elle s'en passeroil très-bien, et a peu de regret voire qu'il ne fasse autrement qu'il a commencé. Monseigneur, voyant, la Dieu merci , (pie l'elTort des Sarrazins n'étoit point si à[)re (pie par ci-devant a été, sentant aussi que, assez longue espace, a laissé son hôtel et sa très-bonne femme qui moult le désire et regrette comme par plusieurs de ses lettres elle lui a fait savoir, dispose son parlement, et avec le peu de gens qu'il avoit, se met en chemin 5 et si bien exploita à l'aide du grand désir qu'il a de soi trouver en sa maison et es bras de madame, qu'en peu de jours s'y trouva. Celui , à qui cette hàle plus touche qu'à nul de ses gens, est toujours des premiers découchés * et premier prêt et le devant au chemin-, et, de fait, sa trop grande diligence le fait bien souvent chevaucher seul devant ses gens, aucunefois un quart de lieue ou plus. Advint, un jour, que monseigneur, étant au gîte environ à six lieues de sa maison où il doit trouver madame, se leva bien matin et monta à cheval : que bien lui semble que son cheval le rendra à sa maison , avant que madame soit découchée, qui rien de sa venue ne sait. Ainsi comme il le proposa , il advint. Et comme il étoit en ce plaisant chemin , dit à ses gens : «Venez tout à votre aise, et ne vous chaille ' jà de moisuir'';jcm'en irai tout mon beau train, pour trouver ma femme au lit. » Ses gens, tout hodés '', et travaillés, et leurs chevaux aussi, ne contredirent pas à monseigneur, mais s'en viennent tout à leur aise après lui , sans eux travailler aucunement; mais pourtant si doutoienl-ils « de mondil seigneur, lequel s'en alloit ainsi de nuit tout seul et avec si grand'hàte. Et il s'en vael fait tant, qu'il est en bref en la basse-cour de son hôlel descendu , où il trouva un valet qui le démonta de son cheval. Tout ainsi houzé ^ et éperonné , quand il fut descendu , s'en va tout droit, sans rencontrer personne, car encore matin étoit, devers sa chambre où madame encore dormoit ou espoir
« Sur la p.ii le. — ■ l.cvc's. — ^ Imporic. — '' Suivre. '^ Las, — " Ci'aii^iKiiciit-ils pour. — ' Dolté.
VIEUX CONTEURS FRANCVrS.
faisoit, ce qui tant a fait monseigneur travailler. Créez que l'huis n'éloit pas ouvert, à cause du lieutenant, (pii tout ébahi fut, et madame aussi, quand monseigneur heurta de son l)àlon un très-lourd coiq). u Qui est cela P dit madame. — C'est moi! ce dit monseigneur, ouvrez! ouvrez! » Madame, qui tantôt a connu monseigneur à son parler, ne fut pas des plus assurées ; néanmoins, fait habiller incontinent son écuyer qui met peine de s'avancer le plus qu'il peut, pensant comment il pourra échapper sans danger. Madame, qui feint d'être encore toute endormie et non reconnoître monseigneur, après le second heurt qu'il fait à l'huis, demanda encore : «Qui est cela? — C'est votre mari, dame; ouvrez bientôt , ouvrez! — ]Mon mari? dit-elle-, hélas! il est bien loin d'ici -, Dieu le remène à joie en bref !— Par ma foi! dame, je suis votre mari : et ne me connoissez-vous au parler? Sitôt que je vous ai ouï répondre , je connus bien que c'étoit vous. — Quand il viendra, je le saurai beaucoup devant, pour le recevoir ainsi comme je dois, et aussi, pour mander messeigneurs ses parents et amis, pour le festoyer et convoir ' à sa bienvenue. Allez, allez, et me laissez dormir ! — Saint Jean ! je vous en garderai bien, dit monseigneur ; il faut que vous ouvrez l'huis : et ne voulez? et ne voulez-vous connoî- Ire votre mari? » Alors l'appelle par son nom, et elle, qui voit que son ami est jà tout prêt, le fait mettre derrière l'huis-, et puis, va dire à monseigneur ; « Est-ce vous? Pour Dieu! pardonnez-moi ! Et ètes-vous en bon point? — Oui, Dieu merci ! ce dit monseigneur. — Or loué en soitDieu! ce dit madame. Je viens incontinent vers vous et vous mettrai dedans ; mais que je sois un peu habillée et que j'aie de la chandelle. — Tout à votre aise, ce dit monseigneur. — En vérité, ce dit madame, tout à ce coup que vous avez heurte, monseigneur, j'élois bien empêchée d'un songe , qui est de vous. — Et quel est-il, ma mie? — Par ma foi ! monseigneur, il me sembloit, à bon escient, que vous étiez revenu, que vous parliez à moi , et si voyez tout aussi clair d'un œil comme de l'autre. - — Plût ores à Dieu ! ce dit monseigneur. — Notre-Dame! ce dit madame, je crois (pi'ainsi faites-vous. — Par ma foi ! ce dit monseigneur, vous êtes bien bêle! et
' Il faul pcut-êUc lire convier ou convoyer, accompagner avec honneur.
comment co pourroit-il fiiiro ? — Je tiens, moi, dit-elle, qu'il est ainsi. — Il n'en est rien, non, dit monseigneur : ôles-vous bien si folle de le penser? — Dea! monseigneur, dit-elle, ne me créez jamais, s'il n'est ainsi, el pour In paix de mon cœur, je vous requiers que nous l'éprouvons? » Et à ce coup , elle ouvrit l'huis, tenant la chandelle ardente en sa main, et monseigneur, qui est content de celle épreuve, s'y accorde par les paroles de sa femme; et ainsi, le pauvre homme endura bien, que madame lui bouchât son bon œil d'une main, et de l'autre, elle tcnoit la chandelle devant l'a'il do monseigneur, qui crevé étoit, et puis, lui demanda : « Monseigneur, ne véez-vous pas bien, par votre foi ?■ — Par mon serment! non, ce dit monseigneur. » Et entrelant que ces devises se faisoient, le lieutenant de mondit seigneur sault de la chambre, sans qu'il fût aperçu de lui. « Or attendez, monseigneur, ce dit-elle: et maintenant vous me voyez bien, ne faites-pas? — Par Dieul ma mie, nenni! répond monseigneur. Comment vous verrois-je? vous avez bouché mon dextre œil, el l'autre est crevé, passés a plus de dix ans. — Alors, ditelle , ores vois-je bien que c'étoit songe voirement, qui ce rapport me fit; mais, quoi que soit, Dieu soit loué et gracié que vous êtes ci ! — Ainsi soit-il, ce dit monseigneur.» Et à tant s'entr'accolèrent et baisèrent par plusieurs fois, et firent grand'féle , et n'oublia pas monseigneur conter comment il avoil laissé ses gens derrière, et que, pour la trouver au lit, ilavoit fait telle diligence. « Et vraiment! dit madame, encore êtes-vous bon mari ?» Et à tant vinrent femmes et serviteurs, qui bienveignôrent ' monseigneur et le déhouzérent * et de tous points déshabillèrent-, cl ce fait, se bouta au lit avec madame qui le reput du demourant ' de l'écuyer, qui s'en va son chemin, lie et joyeux d'élre ainsi échappé. Comme vous avez ouï, fut le chevalier trompé, et n'ai point su, combien que plusieurs gens depuis le surent, qu'il en fut jamais averti.
' Donnèrent la bienvenue. — * Déboîtèrent. * Des restes.
lt:s clîst nouvellt s nouveij.es.
kouyellk xvii.
LE COi\Si:iLLHU AU BLUTEAU.
La (lii-soplièmc nouvelle , par monseigneur le Duc , traite li'mi président (le ])arlement, qui de\iMt amoureui de sa cli.imhrière, laquelle, à force, en blulanl la farine, cuda viiiler; niais, par beau parler, de lui se désarma cl lui fil affubler le bluteau, de quoi elle lamisoit ; puis, alla (juérir sa maîtresse, qui en cet élat son mari trouva, comme ci-aprèj vous oirez ci-dessous.
En la ville de Paris présidoit en la Chambre des Comptes un grand clerc, chevalier, assez sur âge -, mais très-joyeux et trés-plaisanl étoit, tant en sa manière dèlre, comme en devises, où qu'il les adressât, fût aux hommes, fût aux femmes. Ce bon seigneur avoit femme épousée déjà ancienne el maladive, dont il avoit belle lignée, et, entre les autres damoiselles chambrières et servantes de son hôtel, celle où ISature avoit mis son entente de la faire trèsbelle étoit meschine', faisant le ménage commun, comme les lits, le pain, et autres telles affaires.
Monseigneur, qui ne jeûnoit jour de l'amoureux métier tant qu'il trouvât rencontre , ne cela guère à la belle meschine le grand bien qu'il lui veut, et lui va faire un grand prologue des amoureux assauts qu'incessamment amour pour elle lui envoie ; continue aussi ce propos , lui promettant tous les biens du monde, montrant comment il est bien en lui de lui faire, tant en telle manière et tant en telle et tant en telle -, et, qui oyoit* le chevalier, jamais tant d'heur n'advint h la meschine, que de lui accorder son amour. La belle meschine, bonne et sage, ne fut pas si béte qu'aux gracieux mots de son maître elle baillât réponse en rien à son avantage; mais s'excusa si gracieusement, que monseigneur en son courage très-bien l'en prisa et aima, combien qu'il aimât mieux qu'elle fit autre chemin. IMots rigoureux vinrent en jeu par la bouche do monseigneur, quand il aperçut que pour douceur ne feroit rien ; mais la très-bonne fille, aimant plus cher mourir que perdre son honneur, ne s'en elïraya guère; ainsi assurément répondit : « dît el fasse ce qu'il lui plaît, mais , jour (ju'ello vive, de plus près ne lui sera. » ^Monseigneur , qui la voit aheurlée en cette opinion, après un gracieux adieu, laissa, no s;iis (pinnls jours', ce gracieux poin'chas, do
' Sorvaiilo. — ' A ouïr — ' Combien de jours.
VIEUX COjNTEURS FRANÇAIS.
bouche seulcmonl-, mais regards el aulres petits signes ne lui coùloienl guère, (jui trop éloient à la fille ennuyeux, el s'elle ne doutât ' mettre maie paix* entre monseigneur el madame, elle ne lui cèleroil guère la déloyauté de son seigneur. Mais, au fort, elle conclut le déceler tout le plus lard qu'ellepourra. La dévotion que monseigneur avoil aux saints de la mcschiiie, de jour en jour croissoit, et ne lui soutlisoil pas de l'aimer et servir en cœur seulement, mais d'oraison, comme il a fait cidevant, la veut arriére resservir : si vienl à e'ie, el de plus belle recommença sa harangue en la façon iiuc dessus, laquelle il confermoit'par cent mille serments el autant de promesses. Pour abréger, rien ne lui vaut, et ne peut obtenir im seul mot et encore moins de semblants, qu'elle lui baille quelque peu d'espoir de jamais parvenir à ses atteintes; el en ce point, se partit, mais il n'oublia pas de dire que, s'il la rencontre en quelque lieu marchand, qu'elle l'obéira ou elle fera pis. La meschine guère ne s'en effraya, et, sans plus y penser , va besogner en la cuisine ou autrepart. Ne sais quants jours après, un lundi malin , la belle meschine, pour faire des pâtés, bluloil de la farine. Or devez-vous savoir que la chambre, où se faisoil ce métier, n'étoit pas loin de la chambre de monseigneur, el qu'il oyoil très-bien le bruil et la noise-' qui se faisoil, et encore sa voit aussi très-bien que c'étoil la meschine qui des tamis jouoit. Si s'avisa qu'elle n'aura pas seule cette peine, mais lui \iendra aider, voire el lui fera au surplus ce qu'il lui a bien promis, car jamais mieux ne la pourroil trouver -, dit aussi en soi-même : « Quelques refus que de la bouche elle m'ait faits, sien chevirai-je bien*"', se je la puis à gré tenir! » 11 regarda que bien malin étoit, cl que madame n'étoit pas éveillée, dont il fut bien joyeux ; et afin qu'il ne l'éveille, il saull tout doucement hors de son lit , à-tout son couvre-chef, et prend sa robe longue et ses bottines, cl descend de sa chambre si celéement, qu'il fut dedans la chambrelte où la meschine l)lutoil,sans qu'elle oncques en sût rien, jiisques à tant (lu'clle le vit tout dedans. Qui fut bien ébahie, ce fut la pauvre chambrière , qu';i peu Irembloit, tant étoit effrayée, dou-
* Craignit. — * Le trouble. — ^ CoiifiMniiil. rropicc. — ^ Le rnouvcinent. — •"• CoiJCiidiuil en viendrai -je hien à bout.
tant que monseigneur no lui ù!àt ce que jamais rendre ne lui sauroit. 31onseigneur, ((ui la voit etïrayée, sans plus parler, lui baille un fier assaut, el tant fit en peu dheurc , qu'il avoit la place emportée, s'il neùt été content de parlementer. Si lui va dire la fille : « llélas ! monseigneur, je vous crie merci I je me rends à vous ! ma vie el mon honneur sont entre vos mains ! ayez pitié de moi 1 — .Te ne sais quel honneur? dit monseigneur, qui très-échauffé et éprins étoit 5 vous passerez par là !» El à ce mot, recommence l'assaut plus fier que devant. La tille, voyant qu'échapper ne pouvoit, s'avisa d'un bon tour el dit : «. Monseigneur, j'aime mieux vous rendre ma place, par amour que par force; donnez fin, s'il vous plaîl, aux durs assauts que me livrez , cl je ferai tout ce qu'il vous plaira. — ^.T'en suis coulent, dit monseigneur, mais créez qu'autrement vous n'échapperez. — D'une chose je vous reciuiers , dil lors la fille : monseigneur, je doute beaucoup que madame ne vous oye , et se elle venoit d'avenlure, el droit ci vous trouvât, je serois f(>mme perdue et déshonorée, car elle me fcroit du moins ballrc ou tuer. — Elle n'a garde de venir, non, dil monseigneur; elle dort au plus fort. — llélas! monseigneur, je doute; tant, que je n'en sais èlre assurée; si vous prie et requiers, pour la i)aix de mon cœur el plus grande sûreté de notre besogne, que vous me laissez aller voir s'eilc dort ou qu'elle fait? — Notre-Dame! tu ne relournerois pas ? dil monseigneur.-— Si ferai, dit-elle, par mon serment, Irèstout tantôt. — Or je le vcuil ! dil-il , avance-loi. • — lia! monseigneur, dit-elle, se vous voulez 'bien faire , vous prendriez ce tamis et besogneriez comme je faisois, afin, d'aventure, se madame étoit éveillée , qu'elle oye la noise que j'ai avant le jour encommencèe. — Or monire, car je ferai bon devoir, et ne demeure guère. — Nenni, monseigneur. Tenez aussi ce bluteau sur votre tète : vous semblerez tout à bon escicnl être une femme. — Or çà, de par Dieu ! » dit-il. Il fut affublé de ce bluteau, el puis commence à tamiser, tant, que c'étoit belle chose que tant bien lui séoit, et entretant, la bonne chambrière monta en la chambre el éveilla madame, et lui conta comment monseigneur i)ar ci-devant d'amours l'avoit priée, qu'il l'avoit assaillie à celte heure où elle tamisoit : « El s'il vous plaîl venir voir comment j'en suis échappée et en quel point il
Lt:S CENT NOLVELLES NOUVELÎ.I-S
est, venez en bas, vous le verrez. » Madatnc je demeure. » El, pour abréger, qui Tovoil,
toul à coup se lève el prend sa robe de nuil, et fut (aniùl devant l'huis de la chambre où monseigneur diligemment lamisoil^ el quand elle le voit en cet élal et alTublé du bluleau, elle lui va dire : <c Cà, maître, et qu"est ceci ? où sont vos lettres, vos grands honneurs, vos sciences et discrétions • ? » Et monseigneur , qui l'ouït et déçu se véoit, répondit (oui subitement : « Au bout de mon v.., dame ; li^ aije toul amassé aujourd hui ! » Lors , Irésmarri el courroucé, sur la mcschine se désarma de rélaminc et du bluleau, el en sa chambre remonte, et madame le suit, qui son prèchcment recommence; dont monseigneur ne lient guère de compte. Quand il fut prê!, il manda isa mule, cl au l'alais s'en va, où il conla son aventure à plusieurs gens de bien, qui s'en rirent bien fort; et, me dit-on depuis, quelque courroux que le seigneur eût de primesaut à sa mescliiiie, si Taida-t-il depuis, de sa parole el de sa chevance-, à marier.
NOUVELLE XVin.
LA. PORTEUSE DU VEiNTRE ET DU DOS.
La dix-huitième nouvelle, par monseigneur de la l'.ochc, Iraile d'un gcnlillionime de Bourgogne, le(|uel trouva façon, moyennant dix ocus qu'il fit bailler à la chambrière, de coucher avec elle ; mais avant qu'il voulsît partir de sa chambre, il eut ses dix écus et se fil porter sur les épaules de ladite chambrière par la chambre de l'hôte, el en passant par ladite chambre, il fit un sonnet tout de lait avisé, qui leur fait cncusa ' , comme vous pourrez ou'ir en la nouvelle ci dessous.
Un gentilhomme de Bourgogne naguère, pour aucuns de ses affaires , s'en alla à Paris, el se logea en un très-bon hôlel -, car telle éloit sa coutume de toujours quérir les meilleurs logis. II n'eut guère été en son logis , lui qui bien connaissoil mouche en lait, qu'il n'aperçut tantôt que la cliambrièrc de léans étoit femme qui devoit voulcnliers faire pour les gens ; si ne lui cela guère ce qu'il avoil sur le cœur, et sans aller de deux en trois, il demanda l'aumône amoureuse. Il fut, de prime-saut, bien rechassé des mûres " : « A'oire, dit-elle, est-ce à moi que vous devez adresser telles paroles ? Je veux bien que vous sachiez que je ne suis pas celle qui fera le! bUlme à Ihôlel où
' Vos verliis. On disait *a//e c/ discrète personne , en parlant d'un homme de robe, clerc ou laïiiuc.
"^ Fortune. — ' Accusa, Iraliil.
'' Expression proscrbiale signiGanl sanj doute repoussé comme par les épines d'une haie.
elle ne le feroil pour aussi gros dor. Le gentilhomme tantôt connut que tous ses excusalions éloient erres ' pour besogner ; si lui va dire : « I\fa mie, se j'eusse temps el lieu, j(; vous dirois telle chose, que vous seriez bit-u conlente, et ne douiez point que ce ne fut grandement votre bien, ma mie, pource (|ue, devant les gens, ne vous veuil guère arraisonner*, afin que ne soyez de moi suspéçonnée. Croyez mon homme' de ce que par moi vous dira, cl, se ainsi le faites, vous en vaudrez mieux. — Je n'ai , dit-elle, n'a vous n'a lui, que deviser ! » Et sur ce point, s'en va, et noire genlilhomme appela son varlelqui étoit un galant tout éveillé; puis , lui conla son cas, el le charge de poursuir * sa besogne, sans épargner bourdes. Le varlet, duil * à cela, dit qu'il fera bien son personnage : il ne l'oublia pas ; car au plus lot qu'il la trouva , pensez qu'il joua bien du bec. Et se elle n'eût élé do Paris cl plus subtile que foison d'aulres, son gracieux langage et les promesses qu'il faisoit pour son maître l'eussent tout en halo abattue. Mais autrement alla ; car, après plusieurs paroles et devises d'entre elle et lui, elle lui dil un mol tranché : « Je sais bien que votre maître veut , mais il n'y touchera jà , se je n'ai dix écus. » Le varlet fil son rapport à son maître, qui n'étoit pas si large, voire au moins en tel cas, que donner dix écus pour jouir d'une telle damoiselle. «Quoi que soit, elle n'en fera autre chose , djl le varlet ; encore y a-t-il bien manière de venir en sa chambre, car il faut passer parmi celle à l'hôte. Regardez que vous voudriez faire ? — Par la morbieu ! dit-il , mes dix écus me font bien mal d'en ce point les laisser aller; mais j'ai si grand'dévolion au saint et si en ai fait tant de poursuite, qu'il faut que je besogne. Au diable soit chichetéM elle les aura. — Pourtant, vous dis-je , dit le varlet , voulez-vous que je lui die qu'elle les aura? — Oui , de par le diable, oui, dit-il. 1) Le varlel trouva la bonne fillo et lui dil qu'elle aura ces dix écus, voire et encore mieux ci-après. «Trop bien, dil-elle.» Pour abréger, l'heure fut prinsc que lécuyt^r doit venir coucher avec elle; mais, avant qu'oncques le voulsît guider par la chambre de son maître en la sienne , il bailla tous les
1 vo>5. — ^ Endoctriner, entretenir. — ' Mon valet. * roiirsuivrc. — * Propre, dresse. — * A\orice.
dix ('CUS coniplnnt. Qui fui bien in;il conicnl, ce fut noire homme, qui se pensa, en passanl par la chambre et cheminant aux noces, qui trop cher à son gré lui coûloient , qu'il jouera d'un tour. Us sont venus si doucement en la chambrelle , que maître et dame rien n'en savent. Si se vont dépouiller, et dit notre écuyer qw'û enqjloira son argent, s'il peut. Il se met à l'ouvrage et fait merveilles d'armes, et espoire plus que bon ne lui fut. Tant en devises qu'autrement se passèrent tant d'heures, que le jour éloit voisin el prochain à celui qui plus voulentiers eût dormi que nulle autre chose fait, mais la très-bonne chambrière lui va dire : (( Or ça, sire, pour les très-grands bien , honneur et courtoisie que j'ai ouï et vu de vous, j'ai été contente mettre en votre obéissance cl jouissance la chose en ce monde que plus dois cher tenir ; je vous prie et requiers qu'incontinent vous veuillez apprêter, habiller et de ci partir, car il est déjà haute heure, et, se d'aventure mon maître ou ma maîtresse venoicnt ci, comme assez est leur coutume au malin, et vous trouvassent, je serois perdue et gâtée, et vous promets que ne serez pas le mieux parti ' du jeu. — Je ne sais, moi, dit l'écuyer, quel bien ou quel mal ; mais je me reposerai et ci dormirai tout à mon aise et à mon beau loisir, avant que je parte, el aussi je veuil enq)loyer mon argent. Pensez-vous avoir sitôt gagné mesdixécus? Ils ne vous coiltenl guère ù prendre ! Mais, par la morbicu ! afin que n'aie peur, et que point je ne m'éi)anle % vous me ferez compagnie , s'il vous plaît. — Ah ! monseigneur, dit-elle, il ne se peut ainsi faire, par mon serment; il vous convient partir-, il sera jour tout en hâte % et , se on vous trou- Yoit ici, que seroit-ce de moi? J'aimerois mieux être morte qu'ainsi en advenît, el si vous ne vous avancez, ce que trop je doute en adviendra. —-Il ne me chaut S moi , qu'il advienne! dit l'écuyer; mais je vous dis bien que, se ne me rendez mes dix ccus, jà ne m'en partirai. Advienne ce qu'advenir peut! —Vos dix écus ? dit-elle : cl ètes-vous tel , se vous m'avez donné aucune courtoisie ou gracieuseté, que vous me le vouliez après retoller " par celle façon ? Siu- ma foi ! vous montrez mal que vous soyez gentilhomme. — Tel que je
« Parlag=^.
« il l'aul lire probablement épouvante.
« Tout à l'iiccrc. — * Importe. — ■ r.eprendrc.
suis , dit-il , je suis celui qui de ci ne partirai , ne vous aussi , tant que m'ayez rendu mes dix écus : vous les auriez gagnés trop aise. — Ha I dit-elle, si m'aid' Dieu 1 quoi que vous disiez , je ne pense pas que vous soyez si mal gracieux, attendu le bien qui est en vous, et le plaisir que je vous ai fait -, que fussiez si peu courtois , que vous n'aidissiez à garder mon honneur ; et, pour ce, derechef vous supplie que ma requête passez et accordez, et que de ci vous parlez. » L'écuyer dit qu'il n'en fera rien , el , pour abréger, force fut à fa bonne gentille femme, à tel regret que Dieu sait, de débourser les dix écus, afin que l'écuyer s'en allât. Quand les dix écus refurent en la main dont ils éloient partis, celle, qui les rendit, cuida bien enrager, tant éloit mal-conlcnle, et celui, qui les a, leur fait grand' chère. « Or avant ! dit la courroucée et déplaisante qui se voit ainsi gouverner ; quand vous vous êtes bien joué et farce de moi, au moins avancezvous, et vous souffiseque vous seul connoissiez ma folie, et que, par votre larder, elle ne soit connue de ceux qui me déshonoreront, s'ils en voient l'apparence. — A votre honneur, dit l'écuyer, point je ne touche -, gardez-le autant que vous l'aimez ; vous m'avez fait venir ici , et si vous somme que vous me rendez el remeltez au lieu dont je partis, car ce n'est pas mon intention d'avoir les deux peines de venir et relourner.» La chambrière, voyant que rien n'a voit eu, sinon le couroucer, voyant aussi que le jour commençoil «i apparoir, avecques tout le déplaisir el crainte que son ennuyé cauir portoil dudil écuyer, se hourde ' de cet écuyer et à son col le charge. Comme, à-tout ce fardeau, le plus soùef '^ qu'elle oncques put, le courtois gentilhomme portoit, tenant lieu de bahut, sur le dos de celle qui sur son ventre l'avoit soutenu, laissa couler un gros pet, dont le ton et le bruit firent l'hôte éveiller -, et demanda assez eiïrèémenl ' : « Qui est là ? — C'est votre chambrière, sire, dit l'écuyer, qui me porte rendre où elle m'avoit emprunté. » A ces mois, la pauvre gentille femme n'eut plus cœur, puissance ne vouloir de soutenir son déplaisant fardeau : si va d'un côté, et l'écuyer, de l'autre. Et l'hôte, qui bien connoîl que c'est, cl aussi, avecques ce, s'en doutoit bien, parla très-bien à l'épousée qui toute demeura déçue
' Se cliargc. — '' Doii\. — ' Avec frayeur.
LES CKiNT AOL'VE
cl scandalisée. El loi après se parlil de léans, cl l'écuyer en lîourgogne s'en retourna, qui , aux galans et compagnons, de la sorte joyeuscnient el souvent raconta celle aventure dessusdite.
NOUVELLE XIX
l'enfant de neige.
La dix-neuvième nouvelle, par l'Iiilippc Vignicr , Iraile d'un marcliaiid d'Aiiglcieire, duiiuel la feiiinie en son absence (il un enfant, cl disoil qu'il clull sien ; el conimenl il s'en dépêcha gracieusemeni .- comme elle lui avoit baillé A connoîlre qu'il éloil venu de neige, aussi parcillemeni au soleil comme la neige s'éloit fondu.
Ardent désir de voir pays, connoîlre et savoir plusieurs expériences, qui, par le inonde universel, de jour en jour, advicnncnl, naguère si fort échauffa l'allrcmpé ' cœur cl vertueux courage d'un bon et riche marchand de Londres en Angleterre, qu'abandonna sa trèsbelle cl bonne femme , sa belle mégnie'* d'enfants, parents, amis, héritages, et la plupart •de sa chevance, cl se parlil de ce royaume, assez bien fourni d'argent comptant el de trèsgrande abondance de marchandises, dont ledit pays de l'Angleterre peut d'autres pays servir, comme d'élain,de riz, cl foison d'autres choses que , pour cause de brièveté , je passe. En ce premier voyage vaqua le bon marchand l'espace de cinq ans ; pendant lequel temps sa Irès-bonne femme garda très-bien son corps , fil son profil de plusieurs marchandises, et tant et si très-bien le fil, que son mari, au bout desdils cinq ans, retourné, beaucoup la loua et plus que paravanl aima. Le cœur audit marchand, non encore content, tant d'avoir vu et connu plusieurs choses étranges et merveilleuses, comme d'avoir gagné l'argent, le fil arriére sur la mer bouler, cinq ou six mois puis son retour, et s'en rcva h l'aventure en étrange^ terre, lant de chrétiens comme de Sarrazins, el ne demeura pas si peu que les dix ans ne fussent passés, ainsi que sa femme le revit : trop bien lui écrivoil el assez souvent, cl à celle fin , qu'elle sût qu'il éloil encore en vie. Elle, qui jeune éloil cl en bon point, et qui faute n'avoil de nuls biens de Dieu , fors seulement de la présence de son mari , fut contrainte, par son Irop demourer\ de prendre un liculenanl " , qui en peu d'heure lui fil un
' Modéré, doux. — " Cotnp.innie. — ' F.liangèro. * Trop longue absence. — ■' Un amant qui lemplarc le mari.
LLES rs'OLVELLES. 37
très-beau fils. Ce fils fut nourri el conduit' avec les autres, ses frères d'un côlé; et au retour du marchand, mari de sa mère, avoit ledit enfant environ sepl ans. La fêle fut grande à ce retour d'entre le mari et la femme, et comme ils furent en leurs joyeuses devises et plaisans propos, la bonne femme, à la semonce de son mari, fait venir, devant eux , tous leurs enfants, sans oublier celui qui fut gagné en l'absence de celui en qui avoil le nom. Le bon marchand, voyant la belle compagnie de ses enfants, recordant très-bien du nombre d'eux à son parlement*, le voit crû d'un : dout il est ébahi el moult émerveillé. Si va demander à sa femme : « Qui éloil ce beau lils, le dernier au rang de leurs enfants? — Qu'il est? ditelle : par ma foi ! sire , il est notre fils. El (|ue seroit-il.? — Je ne sais, dil-il-, mais, pource que plus ne l'avois vu, avez-vous merveille, se je le demande ? — Saint Jean ! nenni , ditelle , mais il est notre fils. — Et comment se peut-il faire? dit le mari; vous n'étiez pas grosse à mon parlement.? — Non, vraiment, dit-elle, que je susse 5 mais je vous ose bien dire, à la vérité, que l'enfant est vôtre, et qu'autre que vous à moi n'a louché. — Je ne le dis pas aussi , dil-il. Mais toutefois il y a dix ans que je partis, el cet enfant se montre de sepl : comment doncques pourroit-il être mien ? l'auriez- vous pu porter plus qu'un autre? — Par mon serment! dit-elle, je ne sais: mais tout ce que je dis est vrai : se je l'ai plus porlé qu'un autre, il n'csl chose que j'en sache, el se vous ne me le fîtes au partir, je ne sais, moi, penser d'ond il peut être venu, sinon que, assez tôt après votre département*, un jour, j'élois par un malin en noire grand jardin , où tout à coup me vint un soudain désir el appétit de manger une feuille d'oseille, qui pour icelle heure éloil couverte cl sous la neige lapie. J'en choisis une cnlre les autres, belle et large, que je cuidai avaler; mais ce n'étoit qu'un peu de neige blanche et dure, cl ne l'eus pas sitôt avalée que ne me sentisse en tout tel état que je me suis trouvée, quand mes autres enfants ai portés. Ce fait, à certaine pièce depuis, je vous ai fait ce très-beau fils. » Le marchand comuil lanlôl (|u"il en éloil nozamis*,el n'en voulut faire aucun semblaiil i ainçois" s'en vint adjoindre par paroles à conler-
« KleYé.— 'Dt'P'^rt.— '' Départ. — ' Cocii — »M«!!«.
ViECX COiNTEUIlS FRANÇAIS.
Hier la belle bourde que sa femme lui bailloit, ol dit : « Ma mie, vous ne dites chose qui ne soit possible, et (lu'A aulrc que vous ne soit advenu. Loué soit Dieu de ce qui! nous a envoyé I S'il nous a donné un enfant par miracle, ou par aucune secrète façon dont nous ignorons la manière, il no nous a pas oublié d'envoyer clievance pour Tentretenir. » Quand la bonne femme vit que son mari vouloit condescendre à croire ce qu'elle lui dit, elle n'est pas mo}ennement joyeuse. Le marchand, saiîc et prudent, en di\ ans qu'il fut depuis i\ Ihôtel, sans faire ses loinlains voyages, ne tint oncques manières envers sa femme, en paroles ne au- Ireiiienl, pourquoi elle put penser qu'il entendît rien de son fait, tant étoit vertueux et patient. Il n'éloit pas encore saoul de voyager : si voulut recommciicer et le dit à sa femme, qui lit semblant d'en ètr(! très-marrie et mal conicntc : «Apaisez-vous, dit-il. S'il plaît à Dieu et monseigneur saint Georges, je reviendrai bref. Et pource que notre fils, que fîtes en mon autre voyage, est déjà grand, habile et en bon point de voir et d'apprendre, se bon vous semble, je l'emmènerai avecques moi? — Et par ma foi ! dit-elle, vous ferez bien , et je vous en prie. — Il sera fait, dit-il. )> A tant se part , et avec lui emmène le fils, dont il n'éloit pas père, à qui il a, pieca , gardé bonne pensée. Ils curent si bon vent, qu'ils sont venus au port d'Alexandrie, où le bon marchand li'ès-bien se défit de la plupart de ses marchandises, et ne fut i)as si bêle, afin ([u'il n'eût plus de charge de l'enfant de sa fenune et d'un autre , et qu'après sa mort ne succédtil en tous ses l)iens, comme ufi de ses autres enfants, (juil ne le vendît à tiés-bons deniers comptants, pour en faire un esclave, et pource qu'il éloit jeune et puissant, il en eut prés de cent ducats. Quand ce fut fait, il s'en revint à Londres, sain et sauf, Dieu merci, et n'est pas à dire la chère que sa femme lui fit, quand elle le vit en bon point; mais elle ne voit point son fils , dont no sait que penser. Elle ne se l)ut guère tenir qu'elle ne demandât ù son mari, qu'il avoit fait de leur fils. «Ah! !nadame , dit-il , il ne vous le faut jà celer. Il lui Cot très -mal prins. — Hélas! conmient !' ditelle: est-il noyé? — Neiuii, certes-, mais il est vrai que fortune (h mer nous mena par force en un pays où il faisoit si chaud que nous cuidions tous mourir par la grande ardeur du
soleil qui sur nous ses rais é[)andoiî ; et comme un jour nous étions saillis de notre navc' pour faire un chacun une fosse à soi ta[)ir i)0ur le soleil, noire bon fils, (jui de neige, connue vous savez, éloit , en noire présence, sur le gravier, par la grandforce du soleil , il fut tout à coup fondu et en eau résolu, et n'eussiez pas dit une scpt-psaume- que nous ne trouvâmes rien de lui -, tout ainsi soudain en estparli, et pensez que j'en fus et suis bien déplaisant, et ne vis jauiais chose , entre les merveilles que j'ai vues , dont je fusse plus ébahi. — Or avant! dit-elle, puisqu'il plaît à Dieu le nous ôler, con)me il le nous avoit donné , loué en soit-il ! « S'ellc se doula que la chose allAl autrement, l'histoire s'en lait et n'en fait mention, lorsciue son mari lui rendit telle connne elle lui l)ailla , combien qu'il en dcmouràl toujours le cousin.
NOUVELLE XX
LE MAÎÎI MÉDECIN.
La viiigliéme nouvelle, raconlée par l'Iiilippc de Laon . Iraile d'un lourdaud Cliampcnois, leijUL'l, quand il se maria, u'avoit encore jamais moulé sur bôlc ciuclienne, dont sa femme se Icnil bien de rire ; et de l'expédient que la mère d'elle y trouva, cl souJam pleur dudit lourdaud à une fétc cl assemblée (jui se fil depuis, après ([u'on lui cul montre l'amoureux mélier,comiiie vous [lourrez ouïr plus à plein ci-après.
Ce n'est pas chose nouvelle qu'en la comté de Chanqjague on a toujours recouvert ^ de gens lourds en la taille, combien qu'il sembloit assez étrange à plusieurs, pour tant qu'ils sont si près à ceux du pays du ruai-engin*-, assez et largement d'histoires , à ce propos , i)0urroit-on metlrc*, confermant la bélisc des Cham- I)enois; mais quant à présent, celle qui s'ensuit pourroit souillrc. En ladite comté, avoit un jeune homme, orphelin, qui bien riche et puissant demeura puis le trépas de ses père et mère, et, jaçoil qu'il fût lourd, très peu sachant, et encore aussi mal-plaisant, si avoit une industrie de bien garder le sien et conduire sa marchandise^età celle cause, assez de gens, voire de gens de bien, lui eussent bien voulu donner en mariage leur fille. Une entre les autres plut aux parents et amis de notre Champenois, tant pour la beauté, bonté, et chc-
' Navire. — '^ Une fois les sept psaumes de la l'énilence. — ' Hccouvré.
* Le pays du Mauvais-esprit ou de la Méclianccté. Serait-ce la Lorraine ou la Picardie?
LES ci:nt ^ol veli.es nouvelles.
vaiice, Ole, cl lui diictil qu'il cloil temps quil se mariât, et que boniienicnl il ne pouvoil conduire son fait. «Vous avez aussi, diienl-ils, déjà vinf-l et quatre ans : si ne pourriez en meilleur âge prendre cet élal ; cl, se vous y voulez entendre, nous avons regardé et choisi pour vous une belle fiile, et bonne, qui nous semble très-bien votre fait. Ccst une telle : vous la connoisscz bien? » Lors, la lui nommèrent. Et notre homme, à qui n"en challoil qu'il fît ', fut marié ou non, mais qu'il ne tirût point d'argent, répondit « qu'il feroit ce qu'ils voudroient : «Puiscju'il vous semble que c'est mon bien , ci)n(luisez la chose au mieux que vous saurez. Car je veux faire, par votre conseil et ordonnance. — Vous dites bien, dirent ces bonnes gens, nous le regarderons et y penserons comme pour nous-mêmes ou pour l'un de nos propres enfans. » Pour abréger, certaine pièce- après, noire Champenois fut marié : de par Dieu, ce fut ] mais, tantôt qu'il l'ut auprès de sa femme couché la première nuit , lui , qui oncques sur bèlc chrétienne n'avoit monté, tantôt lui tourna le dos. Qui étoil mal contente, c'était noire épousée, nonobstant qu'elle n'en fît nul semblant. Celle maudite manière dura plus de dix jours, et encore durât, se la bonne mère à ré[30uséen'y eût pourvu de remède. Il ne vous faut pas celer que notre homme, neuf en façon et en mariage, du temps de ses feu père et mère , avoit été bien court tenu, et sur toutes choses lui étoil et fut défendu le métier de la bête aux deux dos, doutant que , s'il s'y ébatloit, qu'il y dépendroit ' toute sa chcvance : et bien leur sembloit, et à bonne cause, qu'il n'étoit pas homme qu'on dût aimer pour ses beaux yeux. Lui, qui pour rien ne courrouça père et mère et qui n'étoit pas trop chaud sur potage, avoit toujours gardé son pucelage, que sa lennnc cùl voulenlicrs dérobé, s'elle eût su, par quelque honnête façon. Un jour, se trouva la mère de notre épousée devers sa fille, cl lui demanda de son mari, de son état, de ses conditions, de son mariage et cent mille choses qv.c femmes savent dire : à toutes choses, bailla et rendit notre épousée à sa mère réponse, cl dit que son mari étoil très-bon homme cl qu'elle ne doutoil point
' A qui peu importait ce qu'il fit.
* On (lisait pièce cl espace pour pièce de temps cl espace de temps ; iwnh dans celle acception le mot espace était féminin. — ^ Dépenserait.
qu'elle ne se conduisit bien avec lui. Et, poiu ce qu'elle savoil b'ien par elle-même , qu'il faut autre chose en mariage que boire et manger, elle dit S sa fille : « Or, viens çù, et me dis, par la foi : et de ces choses de nuit, comment l'en est-il ? » Quand la pauvre fille ou'i'l i)arler de ces choses de miit , à peu que le cœur ne lui failli!, tant fut marrie et déplaisante, et ce que sa langue n'osoit répondre montrent ses yeux, dont saillirent larmes en très-grande abondance. Si entendit tantôt sa mère que ces larmes vouloient dire ^ si dit : « 3îa fille, ne pleurez plus-, dites-moi hardiment ; je suis votre mère, à qui ne devez rien célcr et de qui no devez être houleuse : vous a-l-il encore rien fait? )) La pauvre fille revenue de pâmoison, et un peu rassurée, et de sa rnère réconfortée, cessa la grande Hotte de ses larmes, mais n'avoit encore force ne sens de répondre. Si l'interrogea arriére sa mère, et lui dit : « Disinoi hardiment , cl Ole tes larmes. T'a-t-il rien fait? » A voix basse et pleurs entremêlés, répondit la fille et dit : « Par ma foi ! ma mère il ne me toucha oncques; mais du surplus, qu'il ne soit bon homme et doux, par ma foi! si est. — Or dis-moi, dit la mère : et sais-tu point s'il est fourni de tous ses membres? Dis hardiment, si tu le sais. — Si est Irès-bien, dil-clle. J'ai plusieurs fois senti ses denrées, d'aventure , ainsi que je me retourne et retourne en noire lit, quand je ne puis dormir. — n suPilt, ce dit la mère; laisse-moi faire du surplus. Yeci que lu feras : au malin , il te convient feindre d"être malade très-fort , et montre semblant d'être oppressée, qu'il semble que l'àme s'en parte. Ton mari me viendra ou mandera quérir, je n'en doute point, et je ferai si bien mon personnage, que tu sauras tantôt comment tu fus gaignie ', car je porterai ton urine à un tel médecin qui donnera tel conseil que je voudrai. )> Comme il fut dil , il fut fait. Car lendemain, sitôt qu'on vit le jour, noire gouge se commença à plaindre el à faire la malade, qu'il sembloit qu'une fièvre continue lui rongeât corps el Ame. Son mari éloit bien ébahi el déplaisant ; si ne savoit que faire ne que dire. Si manda tantôt quérir sa bellemère, qui ne se fil guère atlendre. Tantôt qu'il la vil: «Hélas! mère, dil-il, voire fille se
• Ce mot, écrit ainsi dans les anciennes éditions , c>l sans doule altéré; les éditions modernes mettent gai- I yitcc, ce qui pourrait jignilicr dépucelée.
mcml! — Ma fille? dil-cllc : et que lui faul- 11? » Lors, tout en parlani, marchèrcnl jusquos en la chambre de la palicnle. Si((Mqiic la mère voit sa fille, elle lui demande qu'elle faisoil, et elle, comme bien apprinse , ne répondit pas la première fois, mais à peli! de pièce après ', dit : « IMère, je me meurs! — Non, faites, fille, se Dieu plaît; prenez courage. Mais d'ond vous vient ce mal si en hâte? — Je ne sais, je ne sais, dit la fille. Vous meperaffolez * h me faire parler. » Sa mère la prend par la main , lui tAle son pouls et son chef% et puis dit à son l)eaulils : « Par ma foi! croyez qu'elle est bien malade! elle est pleine de feu ; si y faut pourvoir de leîiiède. Y a-t-il [joint ici de son uiine? — Celle de la mi-nuit y est, dit une des mescliines. — Baillez-la moi, dil-elle. » Quand elle eut cette urine, fit tant qu'elle eut un urinai, et dedans la bouta, et dit à son beau-fils, (ju'il la portAl montrer à un tel médecin, pour savoir ([u'on pourra faire h sa fille, et si on lui peut aider : u Pour Dieu ! n'y épargnons rien, ditelle. J'ai encore de l'argent que je n'aime pas tant que je fais ma fille. — Epargner? dit le mari ; croyez, se on lui peut aider pour argent, que je ne lui faûdrai pas. — Or vous avancez, dit-elle; et tandis qu'elle se reposera un peu, je m'en irai jusqu'au ménage ; toujours revieudrai-je bien, si on a métier de moi. » Or, devez-vous savoir que notre bonne mère avoit, le jour de devant, au partir de sa fille, forgé ^ le médecin qui étoit très-bien averti de la réponse qu'il devoit faire. Yeci notre gueux qui arrive devers le médecin, à-tout l'urine de sa femme, et quand il y cul fait la révérence, il lui va conter comment sa femme étoit déhailée " et merveilleusement malade. « lit voici son urine que vous a[)porte, afin que mieux vous informez de son cas, et que |)lus sûrement me puisse conseiller? » Le médecin prend l'urinai et con- Iremonl le lève, et tourne et retourne l'urine, et puis va dire : <( A^otre femme est fort aggravée de chaude maladie et danger de mori, se elle n'est |)restemcnt secourue-, voici son urine qui le montre. — Ah ! maître , pour IJieu merci! veuillez-moi dire, et je vous paierai bien, qu'on y pourra faire pour recouvrer santé, et s'il vous semble qu'elle n'ait garde de mort? — Elle n'a garde, si vous lui faites ce (pie je vous dirai, dit le médecin -, mais, si vous
• rcu de temps après. — * Vous rac rendez folle.
* iclc, — ^ Slylé, pri'paié. — ^ Afïligée,
VIEUX CONTLURS FRANÇAIS.
lardez guère, tout lor du monde ne la garderoit de la mort. — Dites, pour Dieu! dit l'autre, et on le fera. — Il faut, dit le médecin, qu'elle ait compagnie homme, ou elle est morte. — Compagnie d'homme ? dit l'autre : et qu'est-ce à dire cela? — C'est-à-dire, dit le médecin, qu'il faut que vous montez sur elle, et que vous la roncliincz très-bien trois ou quatre fois tout en hûte , et le plus, à ce premier, que vous en pourrez faire, sera le meilleur ; autrement, ne sera point éteinte la grande ardeur (pii la sèche et tire à fin. — Aoire, ditil, et seroit-ce bon ? — Elle est morte, et n'y a point de répit, dit le médecin, se ainsi ne le faites, voire et bientôt encore. — Saint-Jean ! dit l'autre , j'essaierai comment je pourrai faire. » II se part de là , et vient à Ihôtel , et trouve sa femme qui se plaignoit et doulousoit • très fort. « Comment va-t-il, dit-il, ma mie?
— Je inc meurs, mon ami, dit-elle. — Vous n'avez garde, se Dieu plaît, dit-il. J'ai parlé au médecin qui m'a enseigné une médecine dont vous serez guarie. )> Et durant ces devises, il se dépouille, et au plus près de sa femme se boute. Et comme il approchoit pour exécuter le conseil du médecin tout en lourdois ^ : » Que faites-vous? dit-elle-, me voulez-vous tuer? — Mais je vous guarirai, dit-il : le médecin l'a dit. » Et si dil, ainsi (|ue nature lui montra , et à l'aide de la patiente, il besogna très-bien deux ou trois fois -, et comme il se reposoil, tout ébahi de ce qu'advenu lui étoit, il demande à sa femme comment elle se porte: «Je suis un peu mieux, dil-elle, que par ci-devanl n'ai été.
— Loué soit Dieul dit-il. J'espoire que vous n'avez garde, et que le médecin aura dit vrai.» Alors recommence de plus belle, et, pour abréger, tant el si bien le fit, que sa femme revint en santé dedans peu de jours: dont il fut trèsjoyeux; si fut la mère, quand elle le sut. Notre Champenois, après ces armes dessusdites, devint un peu plus gentil compagnon qu'il n'étoit auparavant, et lui vint en courage, puisque sa femme resloit en santé, qu'il semondroit^ un jour au dîner ses parents el amis, cl les père et mère d'elle, ce qu'il fit ; el les servoil grandement en son patois \ A ce dîner, faisoit trèsbonne el joyeuse chère. On buvoil à lui , il 1 uvoit au\ autres ; c'était merveille qu'il étoit gentil compagnon. Or écoulez qu'il lui advint
• S'inquii'lail . s'afTligeait. — ' Toiil bruiqiicrncnt. " Invilcrait. — 'C'ct.-I-d'ie an.: doiilc, à sa façon.
ij:s cent nouvelles nouvelles.
au forl de la meilleure chère de ce dîner. II commença très-forl à pleurer, et sembloit que tous ses amis, voire tout le monde, fussent morts; dont n'y eut celui de la table, qui ne s'en donnAt grand'morveilie, d'ond ces soudaines larmes procédoieiit ; les uns et les autres lui demandent qu'il avoil ; mais, à peu s'il pouvoit ou savoit répondre, tant le conlraignoient ses folles larmes. Il parla, au fort, en la fin, et dit : (( J'ai bien cause de pleurer. — Et par ma foi ! non avez, ce dit sa belle-mère : que vous fautil? Vous des riche et puissant, et bien logé, cl si avez de bons amis ; et , que ne fait pas h oublier, vous avez belle cl bonne femme, que Dieu vous a rameiicc en santé, qui naguère fui sur le bord de sa fosse : si m'est avis que vous devez être lie et joyeux. — Ilélas! non fai.<, dit-il. C'est, par moi* I que mon père et ma mère, qui lant maimoient et m'ont assemblé et laissé tant de biens , qu'ils ne sont encore eu vie! car ils ne sont moits tous deux que de chaude maladie. Si je les eusse aussi bien ronchinés, quand ils furent malades, que j'ai fait ma femme, ils fussent maintenant sur pied ! » Il n'y eut celui de la lable, qui, après ces mots, i\ bien peu se pul tenir de rire : mais non-|)Ourlant, il s'en garda qui put. Les tables furent ôtées , chacun s'en alla, et le bon Champenois demeura avec sa femme, laquelle, afin qu'elle demeurât en santé, fui souvent de lui raccolée.
NOUVELLE XXI
l'abbesse guérie^.
La vingl-uniëmc nouvelle, racoiuéu- pnr l'hilipp? de I.aon , Iraile d'iiiic abbcsse qui fui malade, par faule do faire cela que vous savez, ce ((u'elle ne vouloil faiic , doutant de ses iionnaius cire reprochée, et Inules lui accurdércnl de faire comme elles, el ainsi s'en firent donner toutes largement.
Sur les mêles de Normandie, y a une bonne abbaye de dames, dont l'abbesse, qui belle et jeune et en bon poinl lors étoit, naguère s'acoucha' malade. Ses bonnes sœurs, dévotes et charitables, larilôt la vindrent visiter, en la confortant et administrant, à leur léal pouvoir, de tout ce qu'elles senloient qtie bon lui fiit ; et quand elles aperçurenl qu'elle se disposoil à guarisop, elles ordonnèrent (pic lune d'elles iroit à Rouen porter son urine , et conlcroit son cas ù un médecin de grand' renommée. Pour faire cette ambassade, à lendemain, l'une
« Exclatiialioii, (:'e^t \c per moi dii-: llaliens. * Imilc par l.a l'oiilaiiio : i'.'JOOcssc mulaîe . 11. — *b'a!ila.