‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 15 sur 118 · IV · texte numérisé non relu

IV

d'elles se mit en chemin, et fit tant, qu'elle se trouva devers ledit médecin , auquel , après qu'il eut visité l'urine de M""" l'abbesse , elle conta tout au long la façon et manière de sa maladie, comme de son dormir, d'aller en chambre, de boire el de manger. Le sage médecin, vraiment du cas de madame informé, lant par son urine comme par la relation de la religieuse, voulut ordonner le régime, et, jaçoit ce qu'il eût decoulumc de bailler à plusieurs un rccipc' par écrit, loulefois il se fia bien de lant en la religicui^e, que de bouche lui diroit ce qu'avoit à faire, el lui dit : « Belle sœur, pour recouvrer la santé de 31"" l'abbesse, il lui est métier et de nécessité qu'elle ail compagnie d'homme, elbref : autrement, elle se trouvera, en peu d'espace , si de mal entachée et surprinse, que la mort lui sera le dcrrain* remède.» Qui fut bien ébahie d'ouïr ces très-dures nou- \ elles, ce fui notre religieuse, qui va dire : « Hélas! maître Jean, ne voyez -vous autre façon pour la recouvranccdelasanlédemadamc:' — Certes, nenni, dit-il, il n'y en a point d'aulre, el si vcuil bien que vous sachiez , qu'il se faut avancer de faire ce que j'ai dit: car, se la maladie, par faule d'aide, peut prendre son cours comme elle s'efforce, jamais homme à temps n'y viendra. » La bonne religieuse, à peu s'elle osa dîner à son aise , tant avoil grand' hâte d'annoncer à madame ces nouvelles 5 et à l'aide de sa bonne haquenée, et du grand désir qu'elle a d'être à l'hôlel, s'avança si très-bien que ^I"'" l'abbesse fui Irès-ébahic de sitôt la revoir. «^Que dit le médecin, la belle? se dit la bonne abbesse : ai-je garde de mort? — Tous serez laii((M en bon point, se Dieu plaît , madame, dit la religieuse messagère 5 faites bonne chère el prenez cœur. — Comment ? ne m'a le médecin point ordonné de régime.^ dit madame. — Si a , » dil-elle. Lors, lui va dire tout au long comment le médecin avoil vu son urine, el les demandes qu'il fit de son âge, de son manger, de son dormir, cic. « Et [)iiis. pour conclusion, il a dit et ordonné qu'il faut que vous ayez compagnie charnelle à quelque homme , en bref; aulrcmenl, vous èles morte, car à voiro maladie n'a point d'aulre remède. — Compagnie d'homme.^ dit madame, jaimerois mieuv plus chermou-

• Clic ordonnance, |.nr(e que les proscriptions ilu nitdrc'n conunenva:ciil par ce mol : Hccipe , prenez. ' Dernier.

rir mille fois, s'il riréloil possible ! » El alors, va dire : « Puisquainsi esl que mon mal est iiicuiablc cl mortel, se je n'y pourvois de tel remède , loué soit Dieu ! je prends Lien la mort en gré. Appelez bieulôt tout mon couvent. » Le timbre fut soiuié ; si vinrenl ù madame toutes ses religieuses, et (piand elles lurent en la chambre, madame, qui avoit encore toule sa langue à cunmiandement , quelque mal qu'elle eût, commença une grande et longue harangue devant ses sœurs, remontrant le fait et état de son église , en quel point elle la trouva et en quel état elle esl aujourd'hui ; et vint descendre ses paroles h parler de sa maladie, (pii étoil morlelle et incurable, comme elle bien scMiloil et connoissoil, et au jugement aussi d'un lel médecin elle s'arrèloit , qui morlelle i'avoit jwgée. « El pourtant, mes bonnes sœurs , je vous reconunande notre église , cl en vos plus dévoies prières ma pauvre àme! » El à ces paroles, larmes en grand' abondance saillirent de ses yeux, qui furent compaignéos d'autres sans nombre sourdanl de la fonlane du cœur de son bon couvent. Cette plorerie dura assez longuement, et fut \h le niénage ' longtemps sans parler. Assez longtemps après, M""' la prieure, qui sage et bonne éloit, priiit la parole pour tout le couvent, et dit : « l^Iadame, de votre mal ((juel il est, Uieu le sait, à qui nul ne peut rien celer), il nous déplaît beaucoup, et n'y a celle de nous qui ne se voudroil employer, autant que possible esl et seroit à personne vivant, pour la recouvrance de votre santé. Si vous prions loules ensemble , que vous ne nous épargnez en rien , ne chose qui soit des biens de votre église^ car mieux nous vaudroil, et plus cher, de perdre la plupart de nos biens temporels, que le profil spirlluel que voire [)résencc nous donne. — l\Ia bonne sœur, dit madame, je n'ai pas tant desservi'* que vous m'offrez^ mais je vous en mercie tant que je puis, en vous avisant et priantderechef que vous pensez, comme je vous ai dit, aux affaires de notre église, qui me touchent près du co'ur. Dieu le sait ; en accompagnant, aux prières que ferez, ma pauvre àme, qui grand métier en a. — Hélas! madame, dit la prieure, et n'esl-il possible, par bon gouvernement ou par soigneuse diligence de médecine, cpie vous puissiez repasser^?

• La communauté. — * Mérite. — " ricvenircn santé.

— Nenni , certes, ma bonne sœur, dit-elle. II me faut mellrc au rang des trépassés , car je ne vaux guère mieux , quelque langage qu'encore je prononce. » Adonc saillit avant ' la religieuse qui porla son urine h Rouen , et dit: « rdadame, il y a bon remède, s'il vous plaisoil. — Créez qu'il ne me plaît pas, dit-elle. Vcci sœur .Jeanne, qui revient de Rouen, cl a montré mon urine et conté mon cas à un lel médecin , ((ui m'a jugée morte voire, se ne me voulois abandonner à aucun honune el élrc en sa compagnie; el par ce point, espéroit-il, comme il trou voit par ses livres, que je n'aurois garde de mort ; mais, se ainsi ne le faisois, il n'y a point de ressource en moi. El quant à moi, j'en loue Dieu, qui me daigne appeler; ainçois que j'aie fait plus de péchés, à lui me rends, et à la mort je présente mon corps : vienne quand elle veull — Comment, madame, dit renfermicre *, vous êtes de vous-même homicide : il esl en vous de vous sauver, el no faut que tendre la main et requcrre aide, et vous la trouverez prèle. Ce n'est pas bien fait , et vous ose Lien dire que voire àme ne parliroil point sûrement, s'en cet étal vous mouriez.— Ah! ma belle sœur, dit madame, quanles fois' avez-vous ouï prêcher que mieux vaudroil à une personne s'abandonner à la ir.orl , que commetlre un seul péché morlel ? et vous savez que je ne puis ma mort fuir ne éloigner, sans faire et commettre péché morlel; el, qui bien autant au cœur me louche, se, en ce faisant, ma vie élongerois % n'en serois-jo pas déshonorée et a toujours-mais reprochée , el diroil-on : Yela la dame, etc. iMème, vous loules, quelque conseil que me donnez, m'en auriez en irrévérence el en moins d'amour, et vous scmbleroil, el à bonne cause, qu'indigne serois d'enlrc vous présider cl gouverner. — Ne dites el ne pensez jamais cela , dit madame la trésorière; il n'est chose qu'on ne doive entreprendre pour échcver" la mort; et ne dit pas notre bon père saint Augustin, qu'il n'est loisible '^ à personne de soi ôler la vie ne lollir un sien membre? el ne feriez-vous pas directement encontre sa sentence, se vous laissez ù escient ce qui vous peut de mal garder? — Elle dit bien , répondit le couvent en général. Madame, pour Dieu, obéissez au médecin, et ne soyez

' Sorlil (les rangs el s'avança. — * Infirmière.

^ Combien de fois.— * Prolongerais. — ^Eviter, fuir,

•^ Les anciennes éditions portent ne loist.

en YOlrc opinion si aliciuléc, que , par faulc tic soulcnance, vous perdez coijjs et ânie, cl laissez voire pauvre couvenl, qui laiil vous aime , désolé el dépourvu de pasloure'. — IMes bonnes sœurs, dil madame, j'aime mieux volonlairement à la mort lendre les mains , soumellrc mon col, et honorahiement Tembrasser, que , })our la fuir, je vive déshonorée, i^l ne diroiton pas : Yela la dr.uiC, qui lil ainsi el ainsi.

— Ne vous cliaille ([u'on die, madame ; vous ne serez jà ri'prochée de gens de bien. — Si serois-Je , dil madame. » Le couvenl s'alla émouvoir, et firent les bonnes religieuses entre elles un consistoire , dont la conclusion s'ensuit, et porla les paroles d'icelle la prieure. « BJadaine, veci votre désolé couvent, si trés-déplaisant (|ue jamais maison ne fut plus troublée ([u'clie est ; dont vous êtes cause. Et créez^ ce : vous êtes si mal conseillée de vous abandonner à la mort , que bien fuir vous pouvez , j'en suis bien sûre. Et afin que vous entendez (pie nous vous aimons d'enliére cl léale et parfaite aiiiour, nous sommes contenles et avons conclu el délibéré mûrement, toutes ensendjle cl généralement, en sauvanl vousel nous, avoir compagnie bien sccrélemenl d'aucun homme de bien, et nous pareillement le ferons, afin que vous n'ayez pensée ne imagination qu'au temps à venir vous en sourdîl reproche de nulle de nous. N'est-ce pas ainsi , mes sœurs ?

— Oui, dirent-elles toutes de très-bon cœur. » Madame Tabbesse, oyant ce que dit est, et, porlanl au cœur un grand fardeau d'ennui , pour l'amour de ses sœurs, se laissa férir ^, et s'accorda, combien qu'à grand regret, que le conseil du médecin scroit mis en (inivre. Adonc, furent mandés moines, prèlies el clercs, qui trouvèrent bien à besogner, et là ouviérenl si Irès-bien, que madame l'abbesse fut en peu d'heure rapaisce, dont son couvent fut trèsjoyeux, qui par bonheur faisoit ce que par honte oncques puis ne laissa.

' c'est le féminin de pasteur. — '^ On disait également, selon riiarmonie de la [)hrasc : croyez el crcez. * Touclier.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES

NOUVELLE XXIL

l'enfaat a deux pères.

La viiif:l-(icuxi(''me nouvelle racoiilùc Irailc d'un pentilliomme qui ongrossa une jeune (ille.el jiuls eu une année .s'en alla; et avant son iciour, elle, d'un ;iutre s"accoint;i , anijiicl son enfant elle donna : et le pentillion;ine, de la gnei re i etonriii', son enfaiit demanda, et elle lui pria iju'à son nouvel ami lo laissai, |iioniil!anl (jiie le premier qu'elle feroit, sans faulc lui donneroii, conune ci-dessous vous sera recordé.

Na guère (lu'un gentilhomme, demeurant à Bruges, tant cl si longuement se trouva en la compagnie d'une belle fdle, qu'il lui lit le venire lever '; et droit au coup - qu'il s'en aperçut et donna garde, IMonseigneur ^ lit une assemblée de gens d'armes : si fut force à notre genlilhonunc de l'abandonner, et avec les autres aller au service de mondil seigneur, ce que de bon cœur cl bien ii fil ^ mais , avant son lîarlemcnl , il fil garnison cl pourvéancc * de parrains el mai raines et de nourrice pour son enfant à venir, logea la mère avec de bonnes gens, lui laissa de l'argent el leur rccotnmanda. Quand, au mieux qu'il sut et le plus bref qu'il put, ces choses furent très-bien disposées, il ordonna son parlement el priiil congé de sa dame , el, au plaisir de Dieu, promit de tanlôl relourncr. Pensez que selle n'eût jamais pleuré , ne s'en lenîî-elle pas à celle heure, puisqu'elle vèoil d'elle élonger celui , en ce monde, dont la présence plus lui plaît. Pour abréger, lant lui déplut ce dolent déparlir, qu'oncques moine suldire, lant enq)échoient sa douce langue les larmes sourdanles du profond de son c(eur. Au fort , elle s'apaisa , quand elle vit qu'autre chose être n'en pou- Yoit. J^l, quand vient environ un mois après le parlement de son ami , désir lui écliaulTa le cœur, et si lui vint ramenlevoir les plaisants passe-temps qu'elle souloit avoir, dont la Irèsdure et très-maudite absence de son ami , hélas! l'avoit privée : le dieu d'amours , qui n'est jamais oiseux, lui mit en bouche el en termes les hauls biens, les nobles verlus el la Irès-grande beauté d'un marchand, son voisin, qui, plusieurs fois, avatit et deiiuis le déparlement de son ami, lui avoil présenté la bataille, el conclure lui fil, que, s'il retourne plus à sa requête , qu'il ne s'en ira pas éccn-

• Qu'il la rendit grosse. — " Dès le premier moment. ' l'liiliiii)C-le-lion, duc de Bourgogne, ou bien sou fils Charles-lc-Téméraire.— * rrovision.

dit : môinc , si la voyoil ùs rues , elle lien- (Ira telles et si bonnes manières, (ju"!! entendra bien qu'elle en veut à lui. Or vint-il si bien, (ju'à lendemain de celte conclusion, à la première œuvre', amour envoya notre marchand devers la patiente; et lui présenta, comme par autrefois, chiens et oiseaux , son corps, ses biens, et plus décent mille choses que ces abatleurs de femme savent tout courant et par cœur. Il ne fut pas écondil ; car, sil avoil bonne voulenléde comballre et faire armes, elle n'avoil pas moins de désir de lui fournir de tout ce qu'il voudra 5 et, durant que noire senlillionnnccsl en guerre, noire gentille femme fournit et accomplit au bon marchand tout ce dont la requiert, et, se phis eût osé demander, elle cloit prête de Taccomplir, et trouva en lui tant de bonne chevalerie, de prouesse et de vertu, quelle oublia de (ousles l)oints son ami par amour, qui, à celte heure, guère ne s'en doutoit. Beaucoup plut aussi au bon marchand la courtoisie de sa nouvelle dame, et tant furent conjointes les voulentés, désirs et pensers de lui et d'elle, qu'ils n'avoienl pour eux deux qu'un seul cœur : si se pensèrent que, pour le bien loger et à leur aise, il soulïiroit bien d'un hôtel pour leurs deux. Si troussa'*, un soir, notre gouge, et, ses bagues avec elle, en l'hôlel du marchand s'en alla, en abandonnant le premier son ami, son hôte, son hôtesse, et foison d'autres gens de bien , auxquels il l'avoit recommandée. Et elle ne fut pas si folle, quand elle se vit bien logée, qu'elle ne dît incontinent à son marchand , qu'elle se sentoit grosse, qui en fut très-joyeux, et cuida bien que c'éloil de ses œuvres. Au chef de sept mois ou environ, notre gouge fit un beau fds, dont le père adoptif s'accointa ''grandemeni, et de la mère aussi. Advint, certaine espace après, que le bon gentilhomme retourna de la guerre et vint à Bruges, et , au plus tôt qu'il put honnèlemenl, piint le chemin vers le logis où il laissa sa dame-, et, lui venu léans , la demanda h ceux qui en prindrenl la charge de la panser", garder et aider en sa gésine'"'.(^ComnuMil ! dirent-ils, est-ce que vous en savez, et n'avez -vous pas eu les lettres qui vous furent éorites? — IVenni , par foi! dit-il : et quelle chose y a-t-il? — Quelle chose! sainte Marie!

• On pourrait lire he.iire. — * S'enfuit. — * Au bout.

* Se passionna, s'attacha.

^ Héberger, soigner. — * En scs couches.

dirent-ils. — Noire-Dame 1 c'est bien raison qu'on le vous die. Vous ne fûtes pas parti , d'un mois après , quelle ne troussât pigncs' et miroirs, et s'alkU bouler ci-devant en Ihôlel d'un tel marchand, qui la tient à fer et à clou; cl, de fait, elle a porté un beau tils, et a géù* léans ; cl l'a fait le marchand chrélienner = , et si le tient à sien. — Saint Jean! veci autre de nouveau , dit le bon gentilhonime. IMais, au fort, puisqu'elle est telle, au diable soit-clle! Je suis content que le marchand lait et la tienne; mais quant est de l'enfanl , je suis sûr qu'il est mien : si le vcuil ravoir ! » Et sur ce mot, part et s'en va heurter bien rudement à l'huis du marchand. De bonne aventure, sa dame, qui ce fui, vint à ce heurt, qui ouvre l'huis, connue toute de léans qu'elle étoit. Quand elle vit son ami oublié cl qu'il la connut aussi, chacun fut ébahi. Non-pourtant, lui demanda d'ond elle venoil en ce lieu; elle répondit que fortune l'y avoit amenée. "Fortune? dit-il, et fortune vous y tienne! Mais je veuil avoir mon enfant; votre Fiiaîtrc aura la vache , mais j'aurai le veau. Or me le rendez bientôt, car je le veux ravoir, quoi qu'il en advienne. — liélas ! ce dit la gouge , que diroit mon homme! je serois défaite, car il cuide certainement qu'il soit sien. — Il ne m'en chaut! dit l'aulre : die ce qu'il voudra, mais il n'aura pas ce qui est mien. — Ha ! mon ami, je vous requiers que vous laissez et baillez cet enfant ici à mon marchand, cl vous me ferez grand plaisir, et ù lui aussi; et pardieu I se vous l'aviez vu, vous ne seriez jà pressé de l'avoir : c'est un laid el ord * garçon tout rogneux et co*ntrefail. — Dea ! dit l'autre, tel qu'il est, il est mien , et si le veuil ravoir. — Et parlez bas, pour Dieu ! se dit la gouge, cl vous apaisez, je vous en supplie; et vous plaise céans laisser cet enfant : el je vous promets, se ainsi le faites, de vous donner le premier enfant que jamais j'aurai. » Le gentilhomme, à ces mots, ja^oit cju'il fût courroucé, ne se peut tenir de sourire, et, sans plus dire, de sa bonne dame se parlil, ne jamais ne redemanda ledit enfant. El encore le nourrit celui qui la mère engranga ^ en l'absence de nolredit* gentilhomme.

' F'nlovàl peignes. — ' Est accoucliéc

* Hideux, saie.

" M'teu grange, recueillit.

* Baptiser.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES

NOUVELLE XXIII

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