L \ BOTTE A DE 31 I
Ln vinsl-qualriù:Tio notivollc, ililo et raconléc parnionsoicncur do Fiennes , Irailc d'un comte qu'une irés-belIc jcunn fillo , l'une do ses sujelles, cuida recevoir par force , et comment cllo s'en échappa par le moyen de ses liouzeaux '; mais depuis l'en prisa très-fort, et l'aida à marier, comme vous sera ci-après déclaré.
Soit ainsi qu'es nouvelles dessusdiles les noms de ceux et celles, ^ qui elles ont louché ou louchent, ne soient mis en écrit, si me donne appétit * grand vouloir de nommer, en ma petite râtelée^, le comte Vaieran, en son temps comte de Saint-Pol ' et appelé le beau comte. Entre autres seigneuries, il étoit seigneur d'un village en la chàlcllenie de Lille, nommé Vrelenchem , prés dudit Ile environ d'une lieue. Ce gentil comte de bonne et douce nature étoit, et fui tout son temps amoureux. Outre l'enseigne, il sut, au rapport d'aucuns ses serviteurs qui en ce cas le servoient, qu'audit Vrelenchem avoil une très-belle fille, génie de corps et en bon point. 11 ne fui pas si paresseux, que, assez tôt après celle nouvelle , il ne se trouvai en ce village, et firent lanl lesdils serviteurs, que les yeux de leur maître conformèrent de tous points leur rapport touchant ladite fille. « Or ça, qu'cst-il de faire? dit lors le gentil comte. C'est que je parle à elle entre nous deux seulement, cl ne me chaiïl qu'il me coûte! « L'un de ses serviteurs, docteur en son métier, lui dil : « Monseigneur, pour votre honneur et celui de la fille aussi,
' Bolîincs. — * Désir. — * Narration.
^ Valcran de I-ii\emboiirg, III* (iu nom , comte de Sainl-1'ol ou Sainl-l'aul, connétable de France, un des plus célèbres partisans du duc Jean de Bourgogne; il mourut en l 'il 5,
il me semble que mieux vaut que je lui découvre renibi'ichc de vo're volonté, et selon la réponse, j'aurai avis de parler cl poursuivre.» Comme l'autre dit, il fut fait; car il vint devers la belle fille et très courtoisement la salua -, et elle, qui n'étoil pas moins sage cl bonne que belle, courtoisement lui rendit son salut. Pour abréger, après plusieurs paroles d'accointance, le bon maquereau va faire un grai.d prémisse louchant les biens et les honneurs que son maître lui vouloit, cl de fail, se à elle ne lenoit, elle seroil cause enrichir el honorer tout son lignage. I^a bonne fille entendit tantôt quelle heiu'c ' il étoit: si fil la réponse telle qu'elle éloil, c'est à savoii' belle el bonne-, car, au regard - de monseignem- le comte, elle étoit celle, son honneur sauf, qui lui voudroit obéir, craindre el servir en toutes choses-, mais, qui la voudroit requérir contre son honneur, qu'elle lenoil aussi cher que sa vie, elle éloil celle qui ne le connoissoit, et pour qui ellcferoit non plus que le singe pour les mauvais '. Qui fut ébahi cl courroucé, cette réponse ouïe, ce fui notre maquereau (jui s'en revient devers son maître, à-tout ce qu'il avoil de poisson % car à chair avoil- il failli. Il ne faut pas demander se le comte fui mal content, quand il sut la Irès-fière el dure réponse de celle dont il désiroil l'accoinlance cl jouissance, et autant cl plus que nulle du monde. Tantôt après si va dire : « Or avant ! laissons-la là, pour cette fois 5 il m'en souviendra, quand elle cuidera qu'il soit oublié. » Il se partit de là tantôt après, et n'y retourna , que les six semaines ne fussent passées, el quand il revint, ce fut si très-secrètehient, que nulle nouvelle n'en fut, tant simplement et en lapinage'* s'y trouva. Il fil tant par ses espies ", (lu'il sut que notre belle fiile soyoit ^ de l'herbe au coin d'un bois, asseulée de toutes gens. Il fut bien joyeux, et, touthouzé" encore qu'il ctoil, se met au chemin devers elle, en la compagnie de ses espies, et quand il fut prés de ce qu'il quéroit, il leur donna congé, cl fil tant qu'il se trouva auprès de sa dame, sans cequelleen sut nouvelle, sinon quand elle le vit. Selle fut bien éprinsc el ébahie de se voir saisie et tenue de monseigneur le comte, ce ne fut pas merveille^ même,
' Les anciennes éditions portent heure.
* A l'égard. — ^Plirasc inintelligible.
'' Locution proverbiale siguifiaiil désappointé.
" En carlielle. — •■■ Espions. — ' Coupait. — " Dolté.
LES CENT NOLVELLES JNOUVELLES.
clic en changea couleur, mua soniblanl ', cl à Lien i)eu en pordil la parole, car elle savoil, par renoniniée, qu'il éloil périlleux cl noyscux^ entre femmes. « Ah! dea, mademoiselle, dit lors le gentil comte qui se trouva saisi , vous ùtes à merveille fière. On ne vous peut avoir sans siège. Or pensez bien de vous défendre, car vous êtes venue à la bataille, et, avant que (le moi partez, vous en ferez à mon vouloir et tout à ma devise^ des peines et travaux que j'ai soufTerls et endurés tout pour l'amour de vous. — Ilélas! monseigneur, ce dit la jeune fille toute ébahie cl surprinse qu'elle éloit, je vous cric merci : se j'ai dit ou fait chose qui vous déplaise, veuillez le moi pardonner, combien que je ne pense avoir dit ne fait chose dont me doyez '' savoir mal gré. Je ne sais, moi, qu'on vous a rapporté : on m'a requise, en votre nom, de déshonneur^ je n'y ai point ajouté de foi, car je vous tiens si vertueux, que pour rien ne voudriez déshonorer une votre simple sujette comme je suis, mais la voudriez bien garder. ■ — Otez ces pensées, ce dit monseigneur, cl soyez sùrc que vous ne m'échapperez. Je vous ai fait montrer le bien que je vous veux et ce pourquoi j'envoyai devers vous, )) El, sans plus dire, la trousse et prend entre ses bras, et dessus un peu d'herbe mise en un las qu'elle avoit assemblé, soudainement la coucha et fort roide l'accola, et vilement faisoit toutes ses préparatoires d'accomplir le désir qu'il avoit de pieçfi. La jeune fille, qui se voit en ce danger et sur le point de perdre ce qu'en ce monde plus cher lenoit, s'avisa d'un bon tour et dit : «Ahl monseigneur, je me rends à vous, je ferai ce qu'il vous plaira sans nul refus ne conlredit: soyez plus content de prendre de moi ce qu'en voudriez, par mon accord et volonté, que, par force et malgré moi , vos paroles et votre vouloir désordonné soient accomplis! — Ah! dea, dit monseigneur, que vous m'échappez? non ferez. Que voulezvous dire? — Je vous requiers, dit-elle, puisqu'il faut que vous obéisse, que vous me faites cet honneur que je ne sois souillée de vos houzeaux qui sont gras et ords,et vous soulTise du surplus. — Eh! comment on pourroil faire? ce dit monseigneur. — Je vous les ôlerai, ce ditelle, Irés-bien , si vous plaît, car, par ma foi !
• Changea de visage.— '^EnlroiMOiiant, louriiu'iilanl. = Voloiilô. — ^ Deviez.
je n'aurois cœur ne courage de vous faire bonne chère avec ces paillards houzeaux. — C'est peu de chose, des houzeaux! ce dit monseigneur. ÎMais non-pourtanl, puisqu'il vous plaît, ils seront ôlés. » El alors il abandonna sa prinse et s'assit dessus l'herbe, cl tend sa jambe, et la belle fille lui ôla l'éperon, et puis lui lire l'un de ses houzeaux qui bien étroits étoient-, et quand il fut environ à moitié, à quoi faire ello eut moull de peine , pource que tout à propos le tira de mauvais biais, elle part et s'en va, tant que pieds la peuvent porter, aider et soutenir de bon vouloir- et là laissa le gentil comte, et ne fina de courre, tant qu'elle fût en l'holel de son père. Le bon seigneur, qui se trouva ainsi déçu, si enragpoit et plus n'en pouvoil, el,qui à celte heure l'eût vu rire, jamais n'eût eu les fièvres. A quelque mcchef que ce fût, se mil sur pieds, cuidani, par marcher sur son houzeau, l'ùler de sa jambe, mais c'est pour néant : il étoit trop étroit ; si n'y trouva autre remède que de retourner vers ses gens. Il ne fut pas loin allé que tôt ne trouvât ses bons disciples, sur le bord d'un fossé, qui rallendoient; qu'ils ne surent que penser, quand ils le virent ainsi alourné '. Il leur conta tout son cas et se fit rehouzer 2. Et, qui l'oyoit. celle qui Ta lromi)é ne seroit pas sûrement en ce monde, tant lui cuide et veut bien faire de déplaisir. Mais quelque vouloir qu'il eût pour lors, et lanl mal content qu'il fût pour un temps, toutefois, quand il fut un peu refroidi, tout son courroux fut converti en cordial amour. Et, qu'il soit vrai, depuis, à son pourchas et à ses chers coûts et dépens, il la fil marier très-richement, et bien à la '- contemplation seulement de la franchise et loyauté qu'en elle avoit trouvées, dont il eut la vraie connoissancc par le refus ci-dessus conté.
NOUVELLE XXV
FORCKE DE GRÉ.
La vinsl-cinqiiit'mc nouvollf , racontée cl dile par monseigneur deSiiinl-Yoïi, Iniilc de celle quiiieforce'sciilaisnit d'un compagnon, lo([iicl elle avoit même adressé à trouver ce ijuc qucroit, et du jugement (lu'il en fut fait.
La chose est si fraîche et si nouvellement advenue, dont je vueil fournir ma nouvelU', que je ne puis ne tailler ne ùler. Il est vrai
' Arrangé. — * ricbollcr.
"• Les anciennes éditions portent alla. — * Viol.
qu'au Qucsnoi vint une très-belle tille, napuèro, au prévôt soi coiiiplaindrc do force et violence en elle perpétrée et con)niise par le vouloir désordonné d'un compagnon. (iClte coini)lainle au prévôt faite, le compagnon, encusé de ce crime , fut en Tlieure prins et saisi, et , au dit du commun peuple, ne valoit guère mieux que pendu au gibet ou sans tète sur une roue mis cuuni' les champs. La fille, voyant ce, sentant celui, dont elle sedouloit", emprisonné, poursuivoit rudement le prévôt , qu'il lui en fît justice, disant (jue, outre son gré et vouloir, violentement et par force, l'avoit déshonorée. Et le prévôt , homme discret et sage , et en justice Irés-cxpert, fit assembler les hommes •% et puis manda le prisonnier ; et, ainçois qu'il le lit venir devant les hommes déjà tous prêts pour le juger, s'il confessoit par géhenne * ou autrement l'horrible cas dont il étoit chargé, parla à lui 6 part cl si l'adjura de dire vérité. « Veci telle femme, dit-il, qui de vous se complaint 1res- fort de force : est-il ainsi? l'avez-vous efforcée? Gardez que vous dites vérité, car se vous faillcz , vous êtes mort; mais, se vous dites vérité, on vous fera grâce. ' — Par ma foi ! monseigneur le prévôt , dit le prisonnier, je ne yueil pas nier ne celer que je ne Taie pieça requise de son amour, et, de fait , devant hier, après plusieurs paroles, je la ruai sur un lit pour faire ce que vous savez, et lui levai robe, pourpoint et chemise-, et mon furon, qui n'avoit jamais hanté lévrier, ne savoit trouver la duyère de son conniP, et faisoit qu'aller çà et là; mais elle, par sa courtoisie, lui dressa le chemin , et, à ses propres mains, le bouta tout dedans. Je crois trop bien qu'il ne partit pas sans proie -, mais, qu'il y eut autre force, par mon serment! non eut! — Est-il ainsi? dit le prévôt. — Oui, par mon serment! dit le bon compagnon. — Or bien, dit-il, nous en ferons très-bien. » Après ces paroles, le prévôt se vient mettre en siège pontifical, à dextrc environné de ses hommes, et le bon compagnon fut mis et assis sur le petit banc ou parquet ; ce voyant tout le peuple et celle qui Taccusoit aussi. « Or ça, ma mie, dit le prévôt, que demandez-vous à ce prisonnier? — Monseigneur le prévôt, dit-elle, je me plains i\ vous de la force qu'il m'a fait, car il ma violée outre mon
' Parmi.— - riaigiiait. — ' Juges. — ^ Torture, gônr. •' I.e terrier de son hipiii , équivoque obscène.
gré et voulenlé , et malgré moi, dont je vous demande justice. — Que répondez-vous, mon ami? dit le prévôt au piisonnier. — ÎMonseigneur, dit-il, vous ai jà dit comment il en va , et je ne pense pas qu'elle die au contraire.' — Ma mie, dit le prévôt, regardez bien que vous dites et que vous faites : de vous plaindre de force, c'est grand'choseî Yeci qu'il dit qu'il ne vous fil oncqucs force-, même avez été consentante , et à peu près requérante, de ce qu'il a fait. Et qu'il se il vrai, vous-même adressâtes et n)îtes son furon (jui s'ébatloil à l'entour do votre terrier. Et, à vos deux mains ou à-tout l'une, tout dedans votredil terrier le mîtes; laquelle chose il n'eut pu faire sans votre aide. El se vous y eussiez tant soit peu résisté , jamais n'en fût venu à chef. Se son furon a fourragé Thôtel, il n'en peut-mais; car déslors qu'il est au terrier ou duyère, il est hors de son châlois '. — Ha! monseigneur le prévôt , dit la fille plaintive , comment l'entendezvous? Il est vrai, je ne vueil pas nier, que voirement j'adressai son furon et le boutai en mon terrier. IMais pourquoi fut-ce? Par mon serment! monseigneur, il avoil la tête tant roide et le museau tant dur que je sais tout vrai qu'il m'eût fait un grand perluis ou deux ou trois au ventre, se je ne l'eusse bien en hâte bouté en celui qui y éloit d'avantage* : et vêla pourquoi je le fis. » Pensez qu'il y eut grande risée, après la conclusion de ce procès, de ceux de la justice et de tous les assistants : et fut le compagnon délivré, promettant de retourner à ses journées quand sommé en seroit, et la fille s'en alla bien courroucée qu'on ne pendoit trèsbien, haut él en hâte, celui qu'avoit pendu à ses basses fourches ' : mais le courroux ne sa rude poiu-suitc ne dura guère; car, à ce qu'on me dit, tantôt après, par bons moyens, la paix entre eux si fut trouvée, et fut abandonnée au bon compagnon garenne connière et terrier , toutes fois que chasser y voudroit.
• Chàlimenl. — '^ Par boiiiieur, à propos.
* Jeu de mots sur les fourches patibulaires, qui sont prises ici dans l'acceplion fi^'uriic de cuisses.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
NOUVELLE XXVL
L\ DAMOISELI.E CWAI.IÈRE.
La vingl-sixième nouvelle, racontée et mise en terme par monseigneur de Foquessoics, traite des amours d'un gcnlilliomme et d'une damoiselle, laquelle éprouva la loyauté du gentilhomme par une merveilleuse et gentc façon, el coucha trois nuits avec lui, sans aucunement savoir que ce fût elle, mais pour homme la lenoil, ainsi comme plus à plein pourrez ouïr ci-aprés.
En la duché de Brabant , n'a pas longtemps que la mémoire n'en soit fraîche el présente à cette heure, advint un cas digne de réciter; et pour fournir une nouvelle, ne doit pas ôlre reboulé, et, afin qu'il soit enregistré el en appert ' connu et déclaré, il fut tel. A lliôlel du grand baron * dudit pays , demouroil et résidoit un jeune, gent el gracieux gentilhomme, nommé Girard, qui s'énamoura très-fort d'une damoiselle de léans nommée Catherine ^; et quand il vit son coup, il lui osa bien dire son gracieux el piteux cas. La réponse qui! eut de primesaut, plusieurs la peuvent savoir et penser, laquelle, pour abréger, je trépasse, et viens à ce que Girard et Catherine , par succession de temps, s'entr'aimèrent tant fort et si léalemenl qu'ils n'avoient qu'un seul cœur et un même vouloir. Cette entière , léale et parfaite amour ne dura pas si peu, que les deux ans ne furent accomplis et passés ; puis, après certaine pièce, Amour, qui bande les yeux de ses serviteurs, les boucha si très-bien, que là où ils cuidoient le plus secrètement de leurs amoureux affaires conclure et deviser, cliacun s'en apercevoit, et n'y avoit homme ne femme à l'hôtel, qui très-bien ne s'en donnât garde. Même, fut la chose tant écriée, qu'on ne parloil par léans que des amours Girard et Catherine. Mais, hélas! les pauvres aveugles cuidoient bien seuls être empêchés^ de leurs besognes, et ne se douloient guère qu'on tenît conseil ailleurs qu'en leur présence, où le troisième , de leur gré , n'eûl pas été reçu , sans leur propos changer ne transmuer. Tant au pourchas d'aucuns maudits cl déloslables envieux, que pour la continuelle noise de ce qui rien ou peu leur touche, vint celte manière à
• Ouvcriemenl.
* C'est sans doute le duc do P.raliant, car il y avait dans ce pays dix-sept baronnies.
' Les enfans des genlilslioiiunes étaient placés de de bonne lieurc, connue pa{;es et comme lilles d'honneur, dans la maison des princes et des grands seigneurs pour y faire leur éducation.— '•Occupés.
la connoissance du maître et de la maîtresse de ceux amants, el diceux s'épandit et saillit on audience ' du père et de la mère de Catherine. Si lui en chut si Irôs-bicn, que, par une damoiselle de léans , sa très-bonne compagne el amie , elle fut avertie et informée du long et du large de la dècouverture'^ des amours Girard cl d'elle, tant à monseigneur son père et madame sa mère qu'à monseigneur et à madamede léans. « Hélas! qu'est-il de faire, ma bonne sa-uret ma mie? dit Catherine à une de ses compagnes. .Te suis femme détruite, puisque mon cas est si manifeste, que tant de gens le savent el en devisent. Conseillez-moi, ou je suis femme perdue et plus qu'une autre désolée et mal fortunée! m Et à ces mots, larmes à grand tas saillirent de ses yeux et descendirent au long de sa belle et claire face jusques bien bas sursa robe. La bonne compagne, ce voyant, fut très-marrie et déplaisante de son ennui, et pour la conforter, lui dit : « Ma sœur, c'est folie de mener tel deuil , et si grand, car on ne vous peut, Dieu merci! reprocher de chose qui touche votre honneur ne celle de vos amis. Se vous avez entretenu un gentilhomme en cas d'amour, ce n'est pas chose défendue en la cour dhonneur-, même, est la sente ' et vraie adresse d'y parvenir; et pour ce, vous n'avez cause de douloir,el n'est àme vivante qui à la vérité vous en puisse ou doive charger. 3Liis, toutefois, il me semblcroit bon, pour éteindre la noise de plusieurs paroles qui courent aujourd'hui àl'occasion de vosdites amours, que Girard votre serviteur, sans faire semblant de rien, print un moult gracieux congé de monseigneur et demadame,coulourant son cas, ou aussi daller en un lointain voyage ou en quelque guerre apparente, et sous celle ombre, s'en allût quelque part soi rendre en un bon hôtel, attendant que Dieu et Amour auront disposé sur vos besognes; et, lui arrêté, vous fasse savoir de son état , el par son même message lui ferez savoir de vos nouvelles ; et par ce point, s'apaisera le bruit qui court à présent , et vous entr'aimerez et entretiendrez l'un et l'autre par liaison , attendant (pic mieux vous vienne. El ne pensez point que votre amour pourtant doive cesser : même de bien en mieux se maintiendra; car, par longue espace, vous n'avez eu rapport ne nouvelle, chacun de sa partie, que par la relation de vos yeux qui no
' Au\ oreilles. — * Découverte. — * Le «entier.
sont pas les ])\u^ licnronx de faire les plus sûrs ji!i,^-,'nK>nls , mèinc à ccuv qui sont (enus on Pauioureuv servage. » Le gracieux el bon conseil de celle gentille femme fui mis en œuvre et à efTcl. Car, au plus loi que Catherine sul trouver la façon de parler à Girard son serviteur, elle, en bref, lui conta comment rembùchc de leurs amotn-s éloil découverte et venue déjà à la connoissaneede monseigneur son père, de madame sa mère, el de monseigneur cl de madame de léans: «Et créez, dit-elle, avant qu'il soit venu si avant , ce n\a pas été sans passer grands langages au pourclias des rapporteurs, (levant tous ceux de léans et de plusieurs voisins -, el pourcc que fortune ne nous est pas si amie de nous avoir permis longuement vivre si glorieusement en notre étal encommcncé, et si nous menace, avise , forge et prépare encore plus grands dcstourbiers, se ne pourvoyons à l'enconlre, il nous est métier utile el nécessité d'avoir avis bon cl liàlif-, cl pourcc que le cas beaucoup me louche et plus qu'à vous, quant au danger que sourdre en pourroit , sans vous dédiic, je vous dirai mon opinion, » Lors lui va conter, de thef en bouU raverlissement et conseil de sa bonne compagne. Girard, déjà un pou averti de celle maudile aventure, plus déplaisant que se tout le monde fût mort , mis hors de sa dame, répondit en lelie manière : a Ma léale et bonne maîtresse, veci volrc humble el obéissant servilcur, qui, après Dieu, n'aime rien en ce monde si loyaumenl que vous, cl suis celui à qui vous pouvez ordonner ot commander tout ce que bon vous semble et qui vous vient à plaisir, pour être liemenl ' el de bon cœur, sans contredit, obéie; mais pensez qu'en ce monde ne me pourra pis advenir, quand il faudra que j'éloigne voire Irèsdésirée présence. Hélas! s'il faut que je vous laisse, il m'est avis que les premières nouvelles que vous aurez de moi , ce sera ma dolente ot piteuse morl adjugée cl exécutée, à cause de votre élongcr '■'. Mnh, quoi que ce soit, v;. us êtes celle cl seule vivante que je vueil obéir, ot aime Irop plus cher la mort en vous obéissant, qu'on ce monde vivre, voire et être perpélucl, non accomplissant votre noble commandement. ■\'eci le corps de celui qui est tout vôtre. Taillez, rongez, prenez, ùloz cl faites ce qu'il vous plnîl. )) Se Catherine éloit marrie, déi)laisanle,
' Joyeuscmcnl. — - ÉloigticnK'tit.
oyanl son serviteur qu'elle aimoit plus loyaumont (lue nul autre, le voyant ainsi plus troublé que dire on ne le vous pourroit, il ne le faut que penser et non enquerre; el se ne fut pour la grand' vertu que Dieu en elle n'avoit pas oubliée de mettre largement el à comble, elle se lût offerte de lui faire compagnie en son voyage; mais espérant de quelque jour recouvrer (à ce que Irès-malheureuscmenl faillit), le retira de ce propos. Et cei'taine [)ièce après , si lui dit: (( ]Mon ami, c'est force que vous en allez; si vous prie que vous n'oubliez pas celle qui vous a fait le don de son cœur, cl afin que vous ayez le courage de mieux soutenir la très-horrible bataille que Raison vous livre et amène à votre douloureux parlement encontre voire vouloir et désir, je vous promets et assure, sur ma foi! que, tant que je vive, autre homme n'aurai à époux de ma voulenlé elbon gré que vous, voire tant que vous soyez léal el entier comme j'espoire que vous serez. Et, en approbation de ce, je vous dotme celte verge qu.i est d'or, émaillé de larmes noires, et se d'aventure on me vouloit ailleurs marier , je me défendrai lellomenl el tiendrai tels termes que vous devrez être de moi content, el vous montrerai que je vous vucil tenir, sans fausser, ma promesse. Or je vous prie que, tantcjt (jue vous serez arrêté où que ce soit, que vous m'écrivez de vos nouvelles, elje vous en récrirai dos miennes. — lia! ma bonne maîtresse, dit Girard- or vois-je bien qu'il faut que je vous abandonne pour une espace! Je j)rie à Dieu qu'il vous doinl ' plus de bien et plus de joie qu'il ne m'apperl en avoir. Vous m'avez fait , de votre gràQe, non pas que j'en sois digne, une si haute et honorable promesse, que n'est pas en moi de vous en savoirseulemcnl et souffisamment mercier. El encore ai-je le pouvoir de le desservir '^; mais pourtant ne demeure pas que je n'en aie la connoissance, cl si vous ose bien faire la pareille promesse, vous suppliant Irès-humblemont, et de tout mon cœur, que mon bon et léal vouloir me soit réputé de tel et aussi grand mérite que s'il parloit de plus homme de bien que moi. Et adieu , madame ! jMos yeux demandent à leur tour audience, qui coiqîonl à ma langue son parler! » Elàces mots, la bai'^a, cl elle, lui, Irès-serrémenl', et puis, s'en allèrent chacun en sa chambre plaindre
' Donne. —'^ MOrilcr.— '• KIroilcment,
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
SCS douleurs. Dieu s;iil s'ils pleuroient dos yeux, du cœur et de la (èle. Au fort, ù riioure qu'il se convint monlrcr, chacun s'elforça à l'aire aulro chôre de semblanl' cl de bouche, que le désolé cœur ne faisoit. El pour abréger, Girard fit, en pou de jours, (pril olUnl congé de son maître, qui ne lui iut pas trop difficile h impé- Irer'^, non pas pour faute qu'il oCit faite, mais à l'occasion des amours de lui et de Callierinc, dont los amis dollo éloionl mal conlonis, i)our lanl que Girard n'cloil pas de si grand lieu ne de si grand' richesse comme elle éloit , et , l)0ur ce, douloionl ^ qu'il no la fianràl. yVinsi n'en advint pas, et si se partit Girard, ot (il lanl par SCS journées , qu'il vint au pays du lîarrois cl trouva relcnancc " ti l'hôlol d'un grand baron du pays, cl, lui arrêté, loiilôt manda et fit savoir à sa dame, de ses nouvelles, qui en fut Irésjoyeuse , et par son mossagor même lui récrivit de son état et du bon vouloir qu'elle avoil et auroit vers lui tant qu'il voudroit être loyal. Or vous faut-il savoir que , tantôt que Girard fut parti du pays de Brabant, plusieurs gentilshommes écuyors ot chevaliers se vindrent accointer de Catherine, désirant sur toutes autres sa bienveillance ot sa grâce; qui, durant le temps que Girard scrvoit et éloil présent, ne se montroiont ne apparoiont ", sachant de vrai qu'il alloit devant eux à l'olTrandc''. El, de fait, plusieurs la requièrent à monseigneur son père de l'avoir en mariage, cl cnlrc autres, lui advint un qui lui fut agréable : si manda plusieurs de ses amis cl sa belle fille aussi, cl leur remontra comment il éloit déjà ancien, et qu'un des grands plaisirs qu'il pourroit en ce monde avoir, ce soroit de voir sa fille, en son vivant, bien alliée. Leur dit au surplus : (cUn tel gentilhomme m'a fait demander ma fille, ce me semble Irés-bien son fail ; cl se vous me le conseillez et ma fille me vueille obéir, il ne sera pas écondit en sa trés-honorable requête. » Tous ses amis et parents louèrent cl accordèrent beaucoup celle alliance, tant i)our les vertus et richesses qu'autres biens dudil gentilhomme. Et quand vint à savoir la voulenté de la bonne Calliorino, cllcso cuida oxcusor de non soi marier, romonlranl cl alléguant |)lusiours choses, dont elle le cuidoil désarmer cl élonger'ce
' Accueil (le visago. — "Ohlenir. — ' Craignaient. * C.ondilioii, hospilalilé. — '■' Apparaissaient. "' r.xprcssion pr(»erLiale sigiiilianl qu'il avait pris les devatis et (juMI était \i' Lieii\eiiu. — " l';ii)i!,Mier
mariage; mais en la parfin, ('11(3 fui h ce mené,! que, s'cUe ne vouloit être ou la maie grûce d<î père , de mère , de parons , d'amis, de maître, de maîtresse , qu'elle ne liendroit point la promesse qu'elle a faite h Girard, son servilour. Si s'avisa d'un trtjs-bon tour pour contentor tous ses parons, sans enfreindre la loyauté qu'elle veut à son serviteur, et dit: h IMon trés-rcdoulô seigneur et père, je ne suis pas celle qui vous voudroit en mille manière du monde désobéir, voire sans la promesse que j'aurois fail à Dieu mon créateur, de qui je liens plus que de vous. Or est-il ainsi, que je m'élois résoiule en Dieu, et proposai, et promis on mon cœur avois , non pas de jamais moi nio marier, mais de ce non faire encore ne encore, attendant que par sa grâce me voulsii enseigner cet état ou autre plus si'ir pour sauver ma pauvre âme. Néanmoins , pource que je suis celle que pas ne vous vuoil troubler où je puisse bonnement à rencontre, je suis très-bien contente d'emprendre ' l'état de mariage ou autre tel qu'il vous plaira -, moyennant qu'il vous plaise moi donner congé d'ainçois'^ faire un pèlerinage à Saint-Nicolas de Varengeville % lequel j'ai voué et promis, avant que jamais je change l'état oii je suis. » Et ce ditelle, afin qu'elle pût voir son serviteur en chemin et lui dire comment elle éloit forcée et menée contre son vœu. Le père ne fut pas moyennement joyeux d'ouïr le bon vouloir cl la sage réponse de sa fille : si lui accorda sa requête et prestement voulut disposer de son parlement; cl disoit déjà à madame sa femme, sa fille présente : « Nous lui baillerons un loi gentilhomme, un tel cl un tel. Isabeau , Marguerite et Jeanncton , c'est assez pour son état. — Ah ! monseigneur, dit Catherine, nous ferons autrement, s'il vous plaît. A'ous savez que le chemin de Saint-Nicolas n'est pas bien sûr, mêmomenl pour gens qui mènent état et conduisent femmes; et, à quoi on doit bien prendre garde, je n'y pourrois aussi aller sans grosse dépense ; et aussi , c'est une grande voie, et s'il nous advcnoit méchof d'être prinse ou détroussée de biens ou do noire honnotu", que jà Dieu ne vueille, ce soroit un inervoilleux déplaisir. Si me semblcroit bon, sauve toulelois
' KnlrepriMulre, acceiiler. — - Anpuavant.
'• r.ourg (ie Lorraine sur la iMeiirllie, à lienx lieues (le Nancy. La ieli(|iie de saint Nicolas, éviMiue de .Mire, \ attirait de nombreux |)èl(rinages.
volrc bon plaisir, que me fissiez faire un habillement d'homme el me baillassiez en la conduite de mon onde le bàinrd', chacun monté sur un petit cheval. Nous irons plus sùrenKMit, et à moins de dépens , et , se ainsi le vous plaît, je l'entreprendrai plus hardiment que d'y aller en état'^ » Ce bon seigneur pensa un peu sur l'avis de sa fille, on parla à madame : si leur sembla que l'ouverture qu'elle faisoil lui partoit d'un grand sens et d'un Irés-bon vouloir. Si furent ses choses prêtes et ordonnées tantôt l)our partir, et ainsi se mirent en chemin la belle Catherine et son oncle le bâtard, sans autre compagnie, habillés à la façon d'Allemagne. Bien et genlemcnl étoient et firent tant par leurs journées , que leur pèlerinage voire de Saint-Nicolas fut accompli. Et comme ils se mettoient au retour, louant Dieu qu'ils n'avoient encore eu que tout bien, et devisant d'autres plusieurs choses, Catherine à son oncle va dire : « Mon oncle mon ami, vous savez qu'il est en moi , la merci Dieu ! qui suis seule héritière de monseigneur mon pérc, de vous faire beaucoup de bien ; laquelle chose je ferai voulenlicrs quant à moi sera , se vous me voulez servir en une menue quête que j'ai entreprinse. C'est d'aller à l'hôtel d'un seigneur do Barrois (qu'elle lui nomma) voir Girard que vous savez, et afin que, quand nous reviendrons, puisse conter quelque chose de nouveau, nous demanderons léans relenance, et se nous la pouvons obtenir , nous y serons pour aucuns jours et verrons le pays • et ne faites nulle doute , que je n'y garde mon honneur comme une bonne fille doit faire. » L'oncle, espérant que mieux lui en sera ciaprès, et qu'elle est si bonne qu'il n'y faut jà guet sur elle, fut content de la servir, et de l'accompagner en tout ce qu'elle voudra. S'il fut beaucoup mercié, n'en doutez, et dèslors conclurent qu'il appelleroit sa nièce Conrard. Ils vinrent assez tôt, comme on leur enseigna, au lieu désiré, el s'adressèrent au maître d'hôtel du seigneur, qui éloit un ancien écuycr, qui les reçut connue étrangers trésliement et honorablement. Conrard lui demanda se monseigneur son maître ne voudroit pas service d'un jeune gentilhomme qui quéroit
' Il y avait , dans toutes les familles nobles, des 1);\laids qui se (lualifiaicnl ainsi et dont la naissanec \\\égilnic n'était alors ni un scandale ni une lionle.
- (;'csl-à-dire, avec une suite, un grand train.
aventure et dcmandoit à voir pays. Le maître d hôtel demanda d'ond il étoit, et il dit qu'il éloit de Brabant. « Or bien, dit-il, vous viendrez dîner céans , el après dîner, j'en i)arlerai à monseigneur. » 11 les fit tantôt conduire en une belle chambre , et envoya couvrir la table, cl faire un très-beau feu, et apporter la soupe, et la pièce de mouton , et le vin blanc, attendant le dîner. Et s'en alla devers son maître et lui conta la venue d'un jeune gentilhomme de Brabant; qu'il le voudroit bien servir, se le seigneur éloit content-, el si lui semble que ce soit son fait. Pour abréger, tantôt qu'il eut servi son maître, il s'en vint devers Conrard pour lui tenir compagnie au dîner, et avec lui amena, pource qu'il éloit de Brabanl, le bon Girard dessus nommé , el dit à Conrard : « Ycci un gentilhomme de votre pays. ■ — Il soit le très-bien trouvé! ce dit Conrard. — Et vous le très-bienvenu! » ce dit Girard. Mais créez qu'il ne reconnut pas sa dame, mais elle, lui très-bien. Durant que ces accointances se faisoient, la viande fut apportée, et assis emprez le maître d'hôtel, chacun en sa place. Ce dîner dura beaucoup à Conrard , espérant après d'avoir de bonnes devises ' avec son serviteur, pensant aussi qu'il la rcconnoîtra tantôt, tant à sa parole comme aux réponses qu'il lui fera de son pays de Brabanl. Mais il alla tout autrement; car oncques , durant le dîner, le bon Girard ne demandoil après homme ne femme de Brabanl ; dont Conrard ne savoit que penser. Ce dîner fut passé, et après dîner, monseigneur retint Conrard en son service, elle maître d'hôtel , très-scient'Miomme, ordonna que Girard ôt Conrard, pource qu'ils sont tous deux d'un pays, auroient chambre ensemble. El après cette retenue, Girard et Conrard seprindrenl à bras, el s'en vont voir leurs chevaux. Mais quant au regard de Girard', s'il parla oncques, ne demanda rien de Brabanl. Si se prinl fort à douter le pauvre Conrard, c'est à savoir la belle Catherine , qu'elle éloit mise avec les péchés oubliés, el que, s'il n'ctoil rien à Girard , il ne se pourroil tenir qu'il n'en demandât, ou au moins du seigneur ou de la dame où elle detuouroil : la pauvrette éloit, sans guère le montrer, en grand' détresse de cœur, et ne savoit lequel faire , ou de soi encore celer, et de l'éprouver [mw subtiles paroles.
' Causeries.—'* Très- bien appris; homme qui sait vivre. — 'Quant à ce qui regarde Girard.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
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ou de soi prestement faire connoîlre. Au fort, elle s'arrùta qu'encore dcmourcra Conrard, et ne demandera Catherine, se Girard ne tient autre manière. Ce soir se passe comme le dîner, et vinrent en leur chambre (jirard et Conrard, parlant de beaucoup de choses 5 mais il ne venoit nuls propos en termes qui ^tièrcs plussent audit Conrard. Quand il vit qu'il ne disoil rien, se on ne lui met en bouche, elle lui demanda de quels gens il éloitde Brabant, et comment il étoit là venu, et comment 'on se portoit audit pays de Brabant, depuis qu'elle n'y avoit été, et il en répondit tout ce que bon lui sembla. « Et connoissez-vous pas, dit-elle, un tel seigneur et un tel? — Saint Jean! oui , » dit-il. Au dernier, elle lui nomma le seigneur, et il dit qu'il le connoissoit bien, sans dire qu'il y eût demeuré, ne aussi que jamais en sa vie y eût été. <( On dit , ce dit-elle , qu'il y a de belles filles léans : en connoissez-vous nulles ? — Bien peu , dit-il , et aussi il ne m'en chaut ! Laissezmoi dormir , je meurs de sommeil. — Comment, dit-elle, pouvez vous dormir puisqu'on parle de belles filles ? ce n'est pas signe que vous soyez amoureux. » Il ne répondit mot, mais s'endormit comme un pourceau, et la pauvre Catherine se douta tantôt de ce qui étoit, mais elle conclut qu'elle l'éprouvera plus avant. Quand vinlle lendemain, chacun saillit ', parlant et devisant de ce que plus lui étoit : Girard, de chiens et d'oiseaux, et Conrard , de belles filles de léans et de Brabant. Quand vint après dîner , Conrard fit tant qu'il détourna Girard des autres, et lui va dire que le pays de Barrois déjà lui déplaisoit Irès-fort , et que vraiment Brabant est toute autre marche % et en son langage lui donna assez à connoîlre que le cœur lui liroit fort devers Brabant, Auquel propos, ce dit Girard : « Que voyez-vous en Brabant, qui n'est ici.^ et n'avez-vous pas ici tant et si largement de belles forêts pour la chasse, les belles rivières et les plaines tant plaisantes qu'à souhaiter pour le déiluil ^ des oiseaux , et tant de gibier et autres.^ — Encore n'est-ce rien ! ce dit Conrard ^ les femmes de Brabanlsont bien autres, qui me [)laisenl bien autant et plus que vos chasses et volières. — Saint Jean! c'est autre chose, ce dit Girard. Vous y seriez hardiment amoureux en votre Brabant, je l'ois bien, — \]l par ma foi ! ce ré-
' Sortit. — * Contrée. — ' Plaisir, passe-temps de la chasse.
pondit Conrard, il n'est jà métier que vous foit celé, car je suis amoureux voirement. Et à cette cause, m'y tire le cœur tant rudement et si fort, que je fais doute que force me sera d'abandonner un jour votre Barrois , car il ne me sera pas possible, à la longue , de longuement vivre sans voir ma dame. — C'est folie donc, ce ditGirard,deravoirIais8ée, se vous vous sentiez si inconstant. — Inconstant, mon ami! Et où est celui qui peut mcstrier ' loyaux amoureux? Il n'est si sage ne si avisé qui sache sûrement con duire. Amour bannit souvent de ses servants et sens et raison. » Ce propos, sans plus avant lo déduire, se passa, et fut heure de sou[)er et ne se raltelèrent point au deviser'% tnnt qu'ils furent au lit couchés. Et créez que de par Girard jamais n'étoit nouvelles que de dormir, se Conrard ne l'eût assailli de procez '•, qui commença une pileuse, longue et douloureuse plainte après sa dame, que je passe pour abréger. Et si dit-il, en la fin : « Hélas ! Girard, comment pouvez-vous avoir envie ne faim de dormir auprès de moi qui suis tant éveillé, qui n'ai esprit qui ne soit plein de regrets, d'ennui et de souci ? c'est merveille que vous n'en èlcs un peu touché , et croyez, se c"é!oit maladie contagieuse, vous ne seriez pas sûrement si près sans avoir des esclabolures^ Hélas ! si je ne vois bien bref ma dame par amour! — Je ne vis jamais si fol amoureux, dit Girard. Et pensez-vous que je n'aie point été amoureux ? Certes, je sais bien que c'est, car j'ai passé par là comme vous 5 certes si ai, mais ne fus oiicques si enragé que d'en perdre le dormir ne la contenance comme vous faites maintenant : vous êtes bète, et ne prise point voire amour un blanc". Et pensez-vous qu'il en soit autant à votre dame .^ Nenni, nenni. — Je suis tout sûr que si, ce dit Conrard 5 elle est trop loyale pour m'oublier. — Ha! dea, vous dites cecjue voudrez, ce dit Girard, mais je ne croirai jà que femmes soient si léales que pour tenir tels termes, et ceux (jui le cuident sont parfaits coquards. Jai aimé connue vous, et encore en aime bien une ; et, pour vous dire mon fait , je partis de Brabant à l'occasion d'amour-, et à l'heure (j^ie je partis, j'élois bien en la grâce d'une très-belle, bonne et noble fille, (pie je laissai à très-grand regret ; et me déplut beaucoup, paraucuns peudejours, d'avoir perdu sa
' Connaître. — ' A lo conversation. — ' Questions. 'Éclaboussures. — "rcii le pièce de monnaie de Itillo 11,
présoncc, non pas que j'en laissasse le dormir no boire ne manger comme vous. Ouand je me vis ainsi d'elle élonj^é, je voulus user pour remède du conseil d'Ovide', car, je n'eus pas sitôt raccoinliuiceel entrée céans, que je ne prinssc une {les i)elles (jui y soil, el ai l.int l'ail, l;i Dieu merci, qu'elle me veul beaucoup de bien, et je l'aime beaucoup aussi, et par ce point, me suis déchargé de celle que paravanl aimois; et ne m'en est, à présent, non plus que de celle qu'oncques ne vis , tant m'en a reboulé nia dame de présent. — El comment ce, dit Conrard, est-il possible, se vous aimiez bien l'autre, que vous la puissiez sitôt oublier ne abandonner? Je ne le sais entenîlre, moi, ne concevoir comment il se peut faire! ■ — 11 s'est fait toutefois. Entendez-lo, se vous savez I — Ce n"est pas bien gardé loyauté, ce dit Conrard. Quant à moi, j'aimcroispluscber mourir mille fois, se possible m'éloit, que d'avoir fait à ma dame si grande fausseté 5 et jà Dieu ne me laisse tant vivre, que j'aie, non pas le vouloir seulement, mais une seule pensée de jamais aimer ne prier autre qu'elle! — Tant êtes-vous plus bêle, ce dit Girard, et se vous maintenez cette folie, jamais vous n'aurez bien et ne ferez que songer et muser, et sécherez sur terre comme la l;elle herbe dedans le four, cl serez homicide de vous-même, et si n'en aurez jà gré ^ môme, \otre dame n'en fera que rire, se vous êtes si heureux qu'il vienne à sa connoissance. — Comment i' ce dit Conrard, vous savez d'amour bien avant! je vous requiers donc que veuillez ôîre mon moyen ^ céans ou autre part que je fasse dame par amour, à savoir-mon " se je jjourrois guérir comme vous. — Je vous dirai, ce dit Girard : je vous ferai demain deviser ù ma dame, el aussi je lui dirai que nous sommes compagnons, et qu'elle fasse votre besogne à sa compagne -, et je ne doute point, se vous voulez, qu'encore n'ayons du bon temps, et que bien bref se passera la rêverie qui vous alTole, voire se à vous ne lient. — Se ce n'éloit pour fausser mon serment à ma dame, je le désirerois beaucoup ! ce dit Conrard. Mais au fort, j'essaierai comment il m'en prendra ! » Et à ces mors, se retourna Girard et s'endormit, et Catherine étoit de mal tant oppressée, voyant et oyanlla déloyauté de celui qu'elle aimoit plus que tout le monde, qu'elle se souhaitoit morte.
' Dans son pocme inlilulé Remedium amoris. - Iiilcrincdiaire, enliciiicllcur. — 'A savoir donc
VIELX CONTELTaS FRANÇAIS.
Non-pourtant, elle «"apa.isa , cl adossa la tendeur ' féminine, et s'adouba'^ de virile vcrlu. (>ar elle eut bien la con-lance de lendemain longuement cl largcmciil deviser avec celle, qui par amour aimoit celui au monde que plus cher tenoit-, mèm;; fori;a son cœur, et ses yeux fit être notaires' de plusieurs et maintes en- Iretenances, ci son Irés-grand et mortel préjudice. Et ainsi, comme elle étoit en paroles avec sa compagne, elle aperçut la verge*, qu'au partir donna à son déloyal serviteur, qui lui parcrut ses douleurs; mais elle ne fui pas si folle, non pas par convoitise delà verge, qu'elle ne troiival une gracieuse façon de la regarder et bouler en son doigt.^ el sur ce point, comme non y pensant, se part et s'en va. Et tantôt que le souper fui passé, elle vint h son oncle, et lui di' : « Nous avons assez été en Barrois, il est lemps de partir. Soyez demain prêt au point du jour, et aussi serai-je. Gardez que tout notre bagage soit bien altinté''. — Venez si malin qu'il vous plaît; il ne vous faudra que montrer, » répondit l'oncle. Or devez-vous savoir que, tandis, puis souper, que Girard devisoit avec sa dame, celle, qui la fut, s'en vint en sa chambre et se met à écrire unes lettres qui narroicnt tout du long el du large les amours d'elle cl Girard : connue les promesses qu'ils s'cnlrefirent au partir 5 comment on l'avoit voulu marier; le refus qu'elle en fit, et le pèlerinage qu'elle enlreprinlpour sauver son serment et se rendre à lui ; la déloyauté dont elle l'a trouvé garni, tant de bouche comme d'œuvrc et de fait; et pour les causes dessusdites, elle se tient pour acquittée et désobligée" de la promesse qu^'lle jadis lui fil, et s'en va vers son pays, et ne le quicrl point jamais ne voir ne rencontrer comme le plus déléal qu'il est, qui jamais priât femme, et si emporte la verge qu'elle lui donna, qu'il avoit déjà mise en main séquestre' ; el si se peut vanter, qu'il a couché par trois nuits au plus près d'elle; s'il y a que bien, si le die, car elle ne le craint: Ecrit de la main de celle dont il peut bien connoître la lettre^ el au-dessous : Catherine, etc, surnommée Conrard, et sur le dos: Au déléal Girard, etc. Elle nedormitguèrela nuit, et, aussitôt qu'on vit du jour, elle se leva tout doucement, cl s'habilla sans qu'oncques Girard s'éveillât, et prend sa lettre qu'elle avoit bien
' Ciiassa la faiblesse. — '^ Se cuirassa. — ' Témoins. * Bague. — ^ Préparé. — ° Dégagée.— 'Tierce.
].ES CENT NOUA ELLES NOUVELLES
close cl rciinée, cl la i;oiile oi) la manche dn
poiirpoinl de Girard, cl à Dieu le commanda ' lout en basset', en piourant lendiemenl pour le grand deuil (ju'clle avoil du très-faux cl mauvais tour qu'il lui avoiî joué. Girard dormoit, qui rien ne répondit. Elle s'en vient devers son oncle, qui lui bailla son cheval, cl clic monte, cl puis tirent pays, tant qu'ils vinrent en Crabanl, où ils furent reçus joyeusement. Dieu le sait. El pensez (juc leur fut bien demandé des nouvelles cl aventures de leurs voyages, comment ils s'y éloicnt gouvernés-, mais, quoi qu'ils répondissent, ils ne se van- Icient pas de la principale. Pour parler comment il advint à Girard, quand vint le jour du parlement delà bonne Catherine, environ dix heures, il s'éveilla et là regarda que son compagnon Conrard étoiljà levé: si se pensa qu'il ctoit lard, cl sault toute en hAleet cherche son pourpoint, cl comme il bouloil son bras dedans l'une des manches, il s'en saillit unes lettres, dont il fut assez ébahi, car il ne lui souvcnoil pas que nulles y en eût boutées. Il les releva toutefois, et voit qu'elles sont fermées, et avoit au dos écrit : Judéléul Girard, etc. Se paravant avoit été ébahi, encore le fut-il beaucoup plus. A certaine pièce, il les ouvrit et voil la suscriplion qui disoit : Catherine, surnommée Conrard, etc. Si ne sait que penser, il les lit néanmoins, et en lisant, le sang lui monte, cl le cœur lui frémit, et devint tout altéré de manière et de couleur : à quelque méchcf que ce fût, il acheva de lire sa lellre, par laquelle il connut que sa déloyauté étoit venue à la connoissance de celle qui lui vouîoil tant de bien, non qu'elle le sût cire tel au rapport d'autrui, mais elle-même en propre personne en a faite la vraie information 5 cl, qui plus prés du cœur lui louche, il a couché trois nuits avec elle sans l'avoir guerdonnée* de la peine qu'elle a prinse, que de si très-loin l'est venu éprouver : il ronge son frein, et, à petit 'qu'il n'enrage tout vif, quand il se voit en celle pelleterie'', et, après beaucoup d'avis, il ne sait aulre remède que de la suir'', et bien lui semble qu'il la ralleindra. Si prend congé de son maître, et se met h la voie, suivant le fraye" des chevaux de ceux qu'oncques ne ralteignil tant qu'ils fussent on Brabant. Il vint si (\ point, que c'éloit le jour
' A voix basse. — ^ Ilécouipcnséc. — ' Peu s'en faut. ' IMyslificalion. On dil encore dans le même sens : Si j'étais dans sa peau. — " Suivre. — "^ Les traces.
des noces de celle qui l'a éprouvé, laquelle il cuida bien aller baiser, cl saluer, cl faire une orde' cxcusanccdeses fautes; mais il ne lui fut pas souflcrl, car elle lui tourna l'épaule : et ne sut, tout ce jour neoncques puis après, trouver manière ne façon de deviser avec elle-, même il s'avança une fois pour la mener danser, mais elle le refusa pleinement devant le moude^ dont plusieurs à ce prindrcnt garde. Ne demoura guère après, qu'un autre genlilliomme cnira dedans qui lit corncr-lcs ménétriers, cl s'avança par devant elle, et elle descendit, ce voyant Girard, cl s'en alla danser. Ainsi donc, comme avez ouï, perdit le déloyal sa dame. S'il en est cncores d'aulrcs tels, ils se doivent mirer en cet exemple, qui est notoire cl vrai advenu, et depuis naguère.
NOUVELLE XXVII