LE SEIGNEUR AU BAHUT
La vinct-scpliémc nouvelle, racontée par monsciîineur de lîeauvoir, traite des amours d'un grand seigneur de ce royaume et d'une geiite damoiscllc mariée, laquelle, afin de bailler lieu à son serviteur, fil son mari bouler en un bahut par le moyen de ses chambrières et léans le lit tenir louie la nuit, tandis qu'avec son serviteur passoit le temps : et des gageures qui furent faites enlre elle cl sondit mari, comme il vou,^ sera recoidé ' ci-après.
Ce n'est pas chose peu accoutumée espécia- Icment en ce royaume que les belles dames et damoiselles se trouvent voulenlicrs cl souvent en la compagnie des gentils compagnons; cl à l'occasion des bons et joyeux passe-temps qu'elles ont avec eux, les gracieuses cl douces requêtes qu'ils leur font ne sont pas si dilTiciks à impélrer. A ce propos , n'a pas longtemps qu'un très-gentil seigneur, qu'on peut bien mettre au rang et du côlé des princes, dont je laisse le nom en la plume , se trouva tant en grâce d'une Ircs-bcllc damoiscllc, qui mariée éloil, dont le bruit d'elle n'éloil pas si peu connu que le plus grand maître de ce royaume ne se lenît pour très-heureux d'en être retenu serviteur : laquelle lui vouloil montrer le bien qu'elle lui vouloil ; mais ce ne fui pas à sa i)remière voulenlé ; tant rempèchoienl les anciens adversaires cl ennemis d'amour, cl par espécial , plus lui nuisoil son bon mari , tenant le lieu, en ce cas, du Irès-maudit Dangicr * ; car, se ce ne fiU-il, son gentil serviteur n'eut pas encore à lui lollir ce que bonnement cl par
' vile, honteuse.— *Joiier de la flùle. — '• r.ai)pclé, rapporté. — ' Voy. la note ci-dessus, p. '2;).
honneur donner no lui pouvoit, cl pensez que le servileur néloil pas fort conlent de celte longue altcnlc^ car l'achèvement de sa gente chasse lui éloil plus grand heur, cl trop plus désiré, que nul aulre bien quelconque qui advenir jamais lui pouvoil 5 cl, à celle cause, lant conlinua son pourchas, que sa dame lui dit : u Je ne suis pas moins déplaisante que vous, par ma foi I que je ne vous puis faire autre chère ; mais vous savez, lant que mon mari soit céans, force est qu'il soit entretenu. — Hélas! dit-il, et n'est-il moyen qui se puisse trouver d'aln-égcr mon dur cl cruel martyre?)) Elle, qui, comme dessus est dil, n'éloit pas en moindre désir de soi trouver à part avec son serviteur, si lui dit : « Venez anuil, à telle heure, heurter à ma chambre ; je vous ferai mettre dedans, el trouverai façon d'èlre délivrée de mon mari, se fortune ne détourne mon cntreprlnse. » Le serviteur n'ouïl jamais chose qui mieux lui p!ùl, et après les rcmercîmens gracieux et doux, en ce cas, dont il étoil bon maître et ouvrier, se part d'elle, attendant et désirant son heure assignée. Or devez-vous savoir qu'environ une bonne heure, ou plus ou moins, devant l'heure assignée dessusdite, notre gentille damoiselle avec ses femmes, et son mari qui va derrière, pour cette heure, étoitensa chambre retraite', puis^ le souper 5 cl n'éloit pas, croyez , son engin ' oiseux, mais labouroit à toute force pour fournir la promesse h son serviteur : maintenant pensoitd'un, puis maintenant d'un aulre, mais rien ne lui venoil à son entendement, qui put élonger ce maudit mari, et toutefois approchoil fort l'heure Irès-désirèc. Comme elle éloil en ce parfond * penser, fortune lui fut si Irès-amie, que môme son mari donna le trèsdoux averlissemenl de sa dure chance et inale aventure, convertie, en la personne de son adversaire (c'est h savoir du serviteur dessusdil), en joie nomparcille de déduit, soûlas" el liesse : regardant par la chambre, tant regarda, qu'il a|)er(:ul d'aventure, aux [)icds de la couchette, un bahut ([ui éloil à sa femme , cl, afin de la faire |)arler et l'ôler de son penser , demanda de quoi sert ce bahut en la chambre, et à quel propos on ne le porloit 6 la garde-robe ou en quelque autre lieu , sans en faire léans
VIEUX CONTELTiS FRANÇAIS.
parement'. (( Il n'y a point de péril, monseigneur, ce dil mademoiiolle ; àme ne vient ici que nous ; aussi , je l'y ai fait laisser tout à propos, pource qu'encore sont aucunes de mes robes dedans. Mais n'en soyez ji"» mal content , mon ami , ces femmes l'ôteront tantôt.
— IMal content ? dit-il , nenni , par ma foi ! je l'aime autant ici qu'ailleurs, puisqu'il vous plaît; mais il me semble bien petit pour y mettre vos robes bien à l'aise sans les froisser, attendu les grandes et longues traînées '^ qu'on fait aujourd'hui. — Par ma foi ! monseigneur, dit-elle , il est assez grand. — Il ne le me peut sembler, dil-il, vraiment ; cl le regardez bien ?
— Or çà, monseigneur, dit-elle, voulez-vous faire un gage à moi? — 'Oui, vraiment, dil-il : quel sera-l-il ? — Je gagerai , s'il vous plaît , pour demi-douzaine de bien fines chemises encontre le salin d'une cotlc-simple. Nous vous boulerons bien dedans, tout ainsi que vous êtes ? — Par ma foi I dit-il , je gage que non ?
— El je gage que si ! — Or avant ! ce dirent les femmes : nous verrons qui le gagnera. — A l'éprouver, le saura-l-on , « dil monseigneur. Et lors s'avance et fit tirer du bahut les robes qui étoient dedans , et quand il fut vide, mademoiselle cl ses femmes , à quelque méchef que ce fùl , firent tant que monseigneur fut dedans tout à son aise. Et à ce coup, fut grande la noise, el autant joyeuse, et mademoiselle alla dire : k Or, monseigneur, vous avez perdu la gageure , vous le connoissez bien ? faites ? — Oui, dil-il ; c'est raison! » El en disant ces paroles , le bahut fut fermé, et tout jouaiil, riant et ébattant, prindrent toutes en8end)le cl homme et bahut, et lemporlèrenl en une petite garde-robe assez loin de la chambre, et il crie el se démène, faisant grand bruit el grand' noise, mais c'est pour néant ; car il fui là laissé toute la belle nuit (pense, dorme, fasse du mieux qu'il peut !); car il est ordonné par mademoiselle cl son étroit conseil, qu'il n'en parliioil meshui , pource qu'il a lant empêché le lieu. Pour retourner à la matière de notre propos cncommcncé, nous laisserons notre homme cl notre bahut, el dirons de mademoiselle, qui allendoil son serviteur avec ses femmes, qui étoient telles et si bonnes el si secrètes que rien du monde ne leur éloil celé de ses affaires 5 lesquelles savoient bien que le
♦ ncliroe. — ^ Depuis. — ^ Espril, iin.ngiiialive, ' rrofo::d. — '^ Consolation , rùrréalion,
i ' Parade, orncinciil. — - Queues Irainanlcs,
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
bion-aimé scrvileur, se à lui ne Icnoil, liendroit la nuil le licMi de celui qui au boliul fait sa pôiiilence. Ne dernoura guère que le bon serviteur, sans faire effroi ne bruil, vint heurter à la porte, et au heurter qu'il fit, on le connut tantôt, et li étoit celle qui le bouta dedans. Il fut reçu joyeusement et liemcnt, et entretenu doucement de mademoiselle et de sa compagnie , et ne se donna garde qu'il se trouvai tout seul avec sa dame, qui lui conta bien au long la bonne fortune que Dieu leur a donnée, c'est à savoir comment elle fil la gageure à son mari d'entrer au bahut, comment il y entra , cl comment elle et ses femmes l'ont porlé en une gardcrobe. «Coinment? ce dit le serviteur ] je ne cuidois point qu'il fût côans, par ma foi I Je pensois, moi, que vous eussiez trouvé aucune façon de l'envoyer ou faire aller dehors, cl que j'eusse ici teim meshui son lieu. — Vous n'en irez pas pourtant, dit-elle : il n'a garde d'isî^ir ' d'oiid il est, et si a beau crier, il n'est àmc de nuls céans -, qui le pût ouïr, et croyez qu'il demouiera meshui par moi. Se vous le voulez déprisonn(>r, je m'en rapporte à vous. — Notre-Dame ! dit-il, s'il n'en falloil tant que je l'en fisse ôter, il auroit bel aîtendre. — Or faisons donc bonne chère , dit-elle, et n'y pensons plus. » Pour abréger, chacun se dépouilla, et se couchèrent les deux an)anls dedans le beau lit ensemble , bras à bras , et firent ce pourquoi ils éloienl assemblés, (j'ii mieux vaut èlre pcn?é des lisans quètre noté de l'écrivant. Quand vint au point du jour, le genlil scrvileur se partit de la dame le plus secrèlemonl (ju'il put , et vint à son logis dormir, comiue j"espoire, ou déjeuner, car de tous deux avoit bcsisin. IMadcmoiselIc, qui n'éloil pas moins subtile que sage et bonne, quand il fut heure, se leva et dit à ses femmes: « Il seroit désormais heure d'ôler noire prisonnier 5 je vais voir qu'il dira et s'il se voudra mettre à finance ^ — IMeltez t;)ut sur nous, dirent-elles-, nous l'apaiserons bien. — Croyez que si ferai , » ce dit-elle. Et A ces mots, se signe cl s'en va : et comme non pensant ;\ ce qu'elle faisoil , toul d'aguel ^ el à i)r()pos entra dedans la garde-robe où son mari encortï éloil dedans le bahut clos. El quand il ouïl, il commença faire grand' noise cl crier à la volée :
' Sortir. — ^ Les an:ii'nnes c'ililioMS mcllenl it i sens. — » A rançon, — ' C'cst-à diiv , en prOlaiil l'orcillc, en gucUant,
« Qu'est ceci ? me laisscra-l-on ci-dedans ? » FA sa bonne femme, qui l'ouït ainsi démener, repondit alTréemenl ', el connue crainlivement, faisant l'ignorante : « Eh ! Dieu ! qui est cela que j'ai ouï crier ? — C'est moi , de par Dieu ! dit le mari, c'est moi I — C'est vous ? dit-elle ; et d'ond venez-vous à celle heure ? — D'ond je viens? dit-il -, et vous le savez bien, mademoiselle ; il ne faut jà qu'on le vous die. Mais se vous faites de moi, au fort, je ferai quelque jour de vous !» Et s'il eût enduré ou osé, il se fût voulentiers courroucé et eût dit vilenie à sa bonne femme ; et elle , qui le connoissoit , lui coupa la parole cl dit : (c Monseigneur, i)Our Dieu, je vous crie merci ! Par mon serment , je vous assure que je ne vous cuidois pas ici à celle heure ! Et croyez que je ne vous y eusse pas quis *? Et ne me sais assez émerveiller d'ond vous venez à y élre encore; car je chargeai hier au so'r à ces femmes, qu'elles vous missent dehors, tandis que je disois mes heures, et elles me dirent que si feroient-elles , cl , de fait, l'une me vint dire que vous étiez dehors et déjà allé en la ville , et que ne reviendriez meshui. Et à celte cause, je me couchai assez tôt après, sans vous attendre. — Saint Jean! dit-il, vous voyez que c'est! Or, vous avancez de moi tirer d'ici, car je suis tant las, que je n'en puis plus! — Cela feroisbien, monseigneur, dit-elle ; mais ce ne sera pas devant que vous m'ayez promis de moi payer de la gageure qu'avez perdue , et pardonnez- moi toutefois, car auticment ne le puis faire. — Eh ! avancez-vous, de par Dieu ! je le paierai vraiment , et ainsi vous le promets ; oui , par ma foi! » Et ce procès fine, mademoiselle défern)a ' le bahut, et monseigneur issit hors, lassé, froissé et Iravaillé, cl elle le prend à bras et baise cl accolle tant doucement qu'on ne pourroil plus, en lui priant , pour Dieu, qu'il ne soit point mal content. Adonc le pauvre coquardditque non étoil-il, puisqu'elle n'en savoil ri(>n , mais il punira liop bien ses femmes s'il y sait advenii'. n Par ma foi ! monseigneur, dit-elle, elles s'en sont ores bien vengées de vous ; je ne doute point ([ue vous ne leur ayez fait quehpie chose ? — Non ai , cerles, que je sache; mais croyez que le lour (ju'elles m'ont joué leur sera cher vendu. » Il n'eut pas (iné ce propos, que toutes ses femmes entrèrent
' A\cc cffriii. — - CiicriliO. — '■ Ouvrit.
VIEUX COÎNTEURS FRANÇAIS.
dedans, qui si lios-forl rioiont, et de si grand cœur, qu'elles ne surent mol dire i^rand' pièce après -, el monseigneur, qui devoil faire merveilles, quand il les vit rire en ce f)oint, ne se put tenir de les contrefaire : et madeiiioiscllo, pour lui faire compagnie, ne s'y feignit point: lu vissiez-vous une merveilleuse risée, et d'un c(")lé el d'auîre, mais celui, qui en avoil le moins cause, ne s'en pou voit ravoir. Après certaine pièce, ce passe-temps cessa el dit monseigneur : « IMadenioisolle, je vous mercie beaucoup de la courtoisie que m'avez anuit fait. — A votre commandement, monseigneur, répondit l'une; et encore n'êtes -vous pas quitte : vous nous avez fait cl faites toujours tant de peine et de méchef, que nous vous avons gardé celte pensée, el n'avons aulre regret que plus n'y avez été -, et se n'eussions su, de vrai, qu'il n'eût pas bien plu à mademoiselle, encore y fussiez-vous, et prenez-en gré. — Et est-ce là ? dit-il. Or bien, bien ; vous verrez comme il vous en prendra. El, par ma foi ! je suis bien gouverné, quand, avec tout ce mal que j'ai eu , on ne me fait (}ue farcer, et encor.', qui pis Cot, il me faut payer la cottesimple de satin. Et vraiment, je ne puis, à moins que d'avoir les chemises de la gageure en récompensalion de la peine qu'on m'a faite. — Il n'y a , parbieu ! que raison , dirent les damoisclles. Nous voulons, à cette heure, être pour vous, monseigneur, et vous les aurez : n'aura pas , mademoiselle ? — Et à quel propos? dit-elle : il a perdu la gageure. — ^ Dea I nous savons trop bien cela -, il ne les peut avoir de droit ; aussi ne les demande-t-il pas à celle intention, mais il les a bien desservies ' en autre manière. — A cela ne tiendra-t-il pas, ditelle: je ferai voulentiers finance delà loilepour l'amour de vous, mesdemoiselles, qui tant bien procurez '^ pour lui , et vous prendrez bien la peine de les coudre? — Oui vraiment, mademoiselle. » Connue celui qui ne fait qu'escourreMa lêle au malin, quand il se lève, qu'il ne soit prêt , ainsi étoit monseigneur -, car il ne lui faillit qu'une secousse de verges à nétoyer sa robe et ses chausses, qu'il ne fût prêt, cl ainsi à la messe s'en va , et mademoiselle et ses femmes le suivent , qui faisoient de lui, je vous assure, grand's risées. El croyez que la messe ne se passa pas sans ris soudains ,
* Méritées, gagnée^. — - Plaidez. — = Secouer.
quand il leur souvii-îil du gile (pie monseigneur a fait au bahut; ieciuel ne le sait encore que ce fut celle nuit enregistrée au livre qui n'a point de nom , cl se n'est que, d'aventure, (pie celle histoire vienne enln; ses mains, jamais n'en aura, si iJieu plaît, connoissancc, ce que pour rien je ne voudrois. Si prie aux lisans qui le connoisseni, que se gardent de lui montrer.
NOUVELLE XXVIIL
LE GVLA.ÎNT MORFONDU.
La viiigl-huiiièiTi3 nouvelle, ililc et racontée par messire M'\chaut (le Clianpy, traite de la journée a'^signéc à un grand prince de ce rojaume, par une damoiselle, servante de chambre de la reine; eldu petit exploit d'armes que fitledilprince, et des fuiuliscs que ladite damoiselle disoit à la reine, de sa levrière, hKiuelle (toit tout à propos enfermée dehors de la chandjre do la reine, comme vous oirez ci-après.
Se, au temps du très-renommé et éloquent Boccace, l'aventure, dont je vueil fournir ma nouvelle, filt advenue, et à son audience et connoissancc parvenue, je ne douie point qu'il ne l'eût ajoulée et mise au rang des Nobles hommes mal fortunés'. Car je ne pense pas que noble homme jamais, pour un coup, eut guère fortune plus dure i\ porter, que le bon seigneur, que Dieu pardoiiil-, dont je vous conterai raventurc ; et se mal fortuné n'est digne d'être audit livre de Boccace, ce j'en fais juge tous ceux qui l'orront^ raconter. Le bon seigneur, dont je vous i)arle , en son temps, étoit un des beaux princes de ce royaume , garni el adressé ' de lout ce qu'on sauroit louer et priser en noble homme; et, enlre autres ses propriélés, il étoit tel destiné qu'entre les dames jamais homme ne le passa de gracieuseté. Or lui advint (|u'au temps que celle renommée el destinée florissoit et qu'il n'etoit bruit que de lui, ainour, qui sème ses vertus où mieux lui plaît et bon lui semble, fit alliance à une belle fille, jeune, gente, et gracieuse, et en bon point en sa façon, ayant bruit autant et plus que nulle de son temps, tant par sa grand' et nompareille beauté, comme par ses très-belles mœurs et vertus; et qui pas ne nuisoit au jeu , tant éloit en la grûce de la reine
' Boccace a composé en latin le traité des IVobles malheureux , traduit pour la première fois en français par Laurent (lu Premier- Faict , contemporain d'Anloinc de la Sale.
'^ Pardonne. — ' L'cnlcudront. — ■• Instruit, orné, paré.
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du pays, qu'elle éloil son dcmi-lil', les nuits que ladite reine j)oinl ne couchoil avec le roi. Ces amours, cpie je vous dis, fui'enl si avanl conduites , qu'il ne resluil que temps et lieu pour dire el l'aire, cliacun à sa partie, la chose au monde que i)!us lui pourroil plaire. Ils ne furent pas peu de jours, pour aviser lieu et place convenable à ce faire-, mais en la tin, celle (|ui ne désiruil pas moins le bien de son serviteur que la salvalion^ de son âme, s'avisa d'un bon tour, doiil tantôt l'avertit, disant ce que s'ensuit : « I\Ion très-loyal ami, vous savez comment je couche avec la reine, el que nullement n'est possible , se je ne voulois tout gâter, d'abandonner cet honneur et avancement , dont la plus f nme de bien de ce royaume se lieiidroit ,jour bienheureuse et honorée -, combien que , par ma foi , je vous voudrois complaire, et faire votre plaisir d'aussi bon cœur comme à elle; et, qu'il soit vrai, je le vous montrerai , de fait , sans abandonner toutefois celle qui me fait et peut faire tout le bien et l'honneur du monde. Je ne pense pas aussi que vous voulsissiez qu'autrement je fisse? — Non, par ma foi! ma mie, répondit le bon seigneur; mais toutefois je vous prie que, servant votre maîtresse, votre léal serviteur ne soit point arrière du bien que faire lui pouvez, qui ne lui est pas moindre chose de à voire grûce et amour parvenir, que de gagner le surplus du monde. — Yeci que je vous ferai, monseigneur, dit-elle : la reine a une levrière, comme vous savez, dont elle est beaucoup assotcc ", et la fait coucher en sa chambre ; je trouverai façon anuit de l'enclore hors de la chaml)re , sans qu'elle en sache rien, et quand chacun sera retrait, je ferai un saut jusques en la chand)re de parement^, et défermerai l'huis, et le laisserai enlr'ouverl. Et quand vous penserez que la reine pourra être au lit, vous viendrez tout secrètement, el entrerez en ladite chambre et fermerez rhuis : vous y trouverez la levrière, qui vous connoît assez -, si se laissera bien approcher de vous; vous la prendrez par les oreilles, et la ferez bien haut crier , et quand la reine l'orra", elle la connoîtra tant(M : je ne doute point qu'elle ne me fasse lever incontinent pour la mettre dedans , et en ce point ,
' Compagne délit.— «Le saliil.—' Dont elle ralTole. * Salle d'hoiHicur, de rOceplion , qu'on appelle sujourd'liui le salon. — ■^ L'entendra.
viendrai-je vers vous -, et ne faillez point, se jamais vous voulez parler à moi. — Mal ma très-chère et loyale amie, dit monseigneur, je vous mercie tant que je puis; pensez que je n'y faùdrai pasi » El à tant se part cl s'en va, et sa dauKî aussi, chacun pensant el désirant d'achever ce qu'est proposé. Qu'en vaudrait le long conte i' La levrière se cuida rendre, quand il fut heure, en la chambre de sa maîtresse, comme elle avoit accoutumé , mais celle, qui l'avoit condanmée, dehors la fit relraire en la chambre au plus près, el la reine se coucha , sans ce qu'elle s'en donnât garde ; cl assez tôt après, lui vint faire compagnie la bonne damoiselle , qui n'atlendoit que l'heure d'ouïr crier la levrière et la semonce de bataille. Ne demoura guère, que le genlil seigneur se mît sur les rangs, el tant fil quil se trouva en la chambre où la levrière se dormoit : il la quil', tant au pied qu'.'i la main, qu'il la trouva, et puis la prinl par les oreilles, el la ht haut crier deux ou trois fois. El la reine, qui l'oyoil, connut tantôt que c'éloit sa levrière, el pensoil qu'elle vouloil être dedans; si appela sa damoiselle et lui dit : « JMa mie, velàma levrière qui se plaint là dehors; levez-vous; si la mettez dedans. — Youlenliers, madame, » dit la damoiselle. Et jaçoil qu'elle attendît la bataille, dont elle-même avoit l'heure et le jour assigné, si ne s'arma-l-elle que de sa chemise, et en ce point, s'en vint à Ihuis et l'ouvrit. Tantôt lui vint à rencontre celui qui ratlendoil ; il fut lant joyeux et tant surprins, quand il vit sa dame si belle el si en bon point, qu'il perdit force, sens et avis , el ne fut en sa puissance adonc tirer sa bague, pour là éi)rouver se elle pourroil prendre sur ses cuirasses'- : trop bien, de baiser, d'accoler, de manier le lelin , du surplus, il faisoit assez diligence; mais du parfait nihil. Si fut force à la génie damoiselle , qu'elle retournât sans lui laisser ce qu'avoir ne pou voit , se par force d'armes ne le conquéroil ; el ainsi qu'elle se voulut pai tir, il la cuidoil retenir par force el par douces paroles , mais elle n'osoit demeurer : si lui ferma l'huis au visage et s'en revint par devers la reine, qui lui demanda s'elle avoit mis la levrière dedans, el elle dit (pie non, car oncques puis ne l'avoit su trouver, et si avoit beaucoup regardé. « Or bien, dit la reine, couchez-vous
• Clicriiia.— ^ CeUe image, tirée du jeu de bague , n'e<l pas inU'llit;il)lo.
VIEUX CONTEURS I-RANCALS.
toujours j laura-t-on bien. » Le pauvre amoureux éloit, à celle heure, bien mal content, qui se voit ainsi déshonoré et anéanti ; et si cuidoit auparavant, et bien tant en sa force se fioit, qu'en moins d'heure qu'il n\nvoit été avec sa dame, il en eût bien combattu telles trois, et venu au-dessus d'elles à son honneur. Au fort , il reprint courage et dit si bien en soimême : « S'il est jamais si heureux que de trouver sa dame en si belle, elle ne partira pas comme elle a fait l'autre fois. » Ainsi animé et aiguillonné de honle et de désir, il reprend la Icvrière par les oreilles, et la tira si rudemcnf, tout courroucé qu'il éloit, qu'il la fil crier beaucoup plus haut qu'elle n'avoit devant. Si huclia arrière,', i"! ce cri, la reine, sa damoiselle, (pii revint ouvrir Thuis comme devant ; mais elle s'en retourna devers sa maîtresse , sans conquélcr ne plus ne moins qu'elle fit l'autre fois. Or revint la tierce fois, que ce pauvre gentilhomme faisoil tout son |)Ouvoir de besogner comme il avoil le désir ; mais au diable de l'homme, s'il put oncques trouver manière de fournir une pauvre lance h celle qui ne dcmandoit autre chose, et qui altcndoit tout de pied coi. El quand elle vit qu'elle n'auroil pas son panier percé, et qu'il n'étoit pas en l'autre mettre seulement sa lance en son arrêt, quelque avanlagc qu'elle lui fît, tantôt connut qu'elle avoit h la joute failli, dont elle tint beaucoup moins de compte du joùlcur : elle ne voulut plus là demourcr, pour conquête qu'elle y fit. Si voulut rentrer en la chambre , et son ami la reliroit ù force et disoit : « Hélas ! ma mie, demourez encore un peu, et je vous en prie. — .Te ne puis, dit-elle; laissez-moi aller, dit-elle, et je n'ai que trop demouré pour chose que j'ai profité 1 » Et à tant se tourne vers la chambre, et l'autre la suivoitqui la cuidoit retenir. Et quand elle vit ce, pour le bien payer et la reine contenter , alla dire tout en haut : « Passez, passez , orde caigne- que vous êtes -, pardicu ! vous n'y entrerez mcshui, méchanto bêle que vous êtes ! » VA en ce disant, ferma son huis, et la reine, qui l'oaït, demanda : « A qui parlez-vous, ma mie.^ — C'est ;'» ce paillaid chien, madame, (|ui ma lanl fait de peine de le quérir : il s'éloit boulé sous un banc là-dedans et caché tout de plat, le museau sur la terre, et si ne le savois trou-
' Appela, envoya liors de la cliatnbre. "^ Vilaine fliienne.
ver; et quand je l'ai eu trouvé, il ne s'est oncques daigné lever, pour quelque chose que je lui ai faite, .le l'eusse Irês-voulenliers bouté dedans, mais il n'a oncques daigné lever la lêle; si l'ai laissé \h dehors, et à son visage, tout par dépil, ai fermé l'huis. — C'est trèsbien fait, ma mie, dit la reine 5 couchez- vous*, si dormirons. » Ainsi (jue vous avez ouï, fut mal fortuné ce gentil seigneur, etpource qu'il ne put, quand sa dame voulut, je tiens, moi, quand il eut bien depuis la puissance à commandement, le vouloir de sa dame fut hors de la ville.
NOLYELLE XXIX.