L.V DAME A DEUX
La troiito Pt iiniùmc nouvelle, mise en avant par monseigneur (le la lîarile ' , traite de l'écuyer, qui trouva la mulctte de son compagnon et monta dessus , laquelle le mena à l'huis de la dame de son mattre, cl fil tant l'écuyer, qu'il coucha lùaiis où son compagnon le vint trouver ; et pareillement des paroles qui furent entre eux, connue plus à plein vous sera déclaré.
Un gentil écuyer de ce royaume , bien renommé et de grand bruit 2, devint amoureux à Tlohan d'une trés-bellc damoiselle et fit toutes ses diligences de parvenir ;"i sa grâce. Mais fortune lui fut si contraire, et sa dame si peu gracieuse, qu'enfin il abandonna sa quête, comme par désespoir. Il n'eut pas trop grand tort de ce faire, car elle étoil ailleurs pourvue, non pas qu'il en sût rien, combien qu'il s'en doutât. Toutefois, celui qui en jouissoit, qui chevalier et homme de grand' autorité étoit , n'étoit pas si peu privé"' de lui , qu'il n'étoit guère chose au monde dont il ne se fût bien à lui découvert, sinon de ce cas ^ trop bien lui disoit-il souvent : « Par ma foi! mon ami, je vucil bien que tu saches que j'ai un amour'' en cette ville dont je suis beaucoup assoté. Car quand je n'y suis, je suis tant parforcé de travail-^ et si rebuté, tju'on ne lireroit point de moi une lieuéle de chemin, et se je me treuve vers elle, je suis homme pour en faire trois ou quatre, voire les deux tout d'une haleine. — Et n'est-il requête ne prière, disoit l'écuyer, que je vous susse faire dire tant seulement le nom de celle ? — Ncnni, par ma foi ! dit l'autre, tu n'en sauras plus avant. — Or bien, dit l'écuyer, quand je serai si heureux que d'avoir rien de beau, je vous serai aussi peu privé que vous m'êtes étrange •"-. » Advint, ce temps pendant, que son bon chevalier le pria de souper au château de Rohan, où il étoit logé, et il vint, et firent très-bonne chère , et quand le
* La table des anciennes édilions met : par Monseigneur.
* De grande ré|)!itation. — ' Familier, intime.
* On lit dans lout's les éditions retour, ce qui ne signifie rien. — ' Exténué de fatigue. — «Etranger.
souper fut |)assé, et aucun peu de devises après, le gentil chevalier, qui avoit heure assignée d'aller vers sa dame , donna congé à l'écuyer, et dit : « Vous savez que nous avons demain beaucoup à besogner, et qu'il nous faut lever matin pour telle manière et pour telle qu'il faut expédier; c'est bon de nous coucher de bonne heure, et pour ce , je vous donne la bonne nuit. » L'écuyer , (pii étoit subtil, en ce voyant, douta tantôt que ce bon chevalier vouloit aller coucher, et (juil se couvroit, pour lui donner congé, des besognes de lendemain -, mais il n'en fit quelque semblant ; ainçois dit, en prenant congé et donnant la bonne nuit : « IMonseigneur, vous dites bien •., levezvous malin, et aussi ferai-je. » Quand ce bon écuyer fut en bas descendu , il trouva une petite mulette, au pied du château, et ne vit âme qui la gardât -, si pensa tantôt que le page, qu'il avoit rencontré en descendant, alloit quérir la housse de son maître, et aussi faisoit-il : « Ha ! dit-il en soi-même, mon hôte ne m'a pas donné congé de si haute heure, sans cause; veci sa mulctte qui n'attend autre chose que je sois en voie, pour aller où on ne veut pas que je sois. Ha ! mulette, dit-il, si lu savois parler, tu dirois de bonnes choses ; je le prie que tu me mènes où ton maître veut être. » Et à ce coup, il se fit tenir l'é'rier par son page, et monta dessus, et lui mit la rêne sur le col, et la laissa aller où bon lui sembla tout le beau pas ; et la bonne mulette le mena par rues et par mettes, deçà, delà, tant qu'elle vint arrêter au-devant d'un petit guichet qui étoit en une rue fort oblique, où son bon maître avoit accoutumé de venir, et étoit Thuis du jardin de la damoiselle qu'il avoit tant aimée et par désespoir abandonnée. Il mit pied à terre , et puis heurta un petit coup au guichet, et une damoiselle, qui faisoit le guet par une fausse treille', cuidanl que ce fût le chevalier, s'en vint en bas et ouvrit Thuis, et dit : u Monseigneur, vous soyez le très-bienvenu; velà mademoiselle en sa chambre, qui vous attend. » Elle ne le connut i)oint,pource qu'il étoit tard, et avoit une corn(>tle de velours devant son visage. Adonc l'écuyer répondit : «Je vais vers elle! » Et puis dit à son page tout bas en l'oreille : « Va-t'en bien en hâte , et remène la mulette où je Lai prinse , et puis t'en va coucher. — Si ferai-je, » dit-il. La damoiselle resserra* ' Fenêtre grillée, jalousie. — ^ Referma,
LES CENT NOt'VELLÈS NOUVELLES.
le guichet, et s'en retourna en sa clianibre, cl noire bon écuyer, très-fort pensant à sa besogne, marcha Irès-fernicinent vers la chambre où sa dame étoit, laquelle il trouva déjù mise en sa cotte-simple, la grosse chaîne d'or au col 5 et comme il étoit gracieux , courtois et bien en parler, la salua bien honorablement ; et elle, qui fut tant ébahie que se cornes lui fussent venues de primcsaut, ne sut que répondre, sinon à une pièce après quelle lui demanda qu'il quéroit léans, et d'ond il venoit à celte heure, et qui Favoit boulé dedans? «Mademoiselle, dit-il, vous pouvez assez penser que se je n'eusse eu autre aide que moimôme, que je ne fusse pas ici ; mais, la Dieu merci^ un, qui a plus grand' pitié de moi que vous n'avez encore eu, m'a fait cet avantage.
— Et qui vous a amené, sire ? dit-elle. — Par ma foi ! mademoiselle, je ne vous le requiers jà celer. Un tel seigneur (c'est à savoir son hôte du souper) m'y a envoyé. — lia ! dit -elle, le traître et déloyal chevalier qu'il esti Se trompe-t-iP, en ce point, de moi I Or bien , bien, j'en serai vengée quelque jour. — Ha! mademoiselle, dit l'écuyer, ce n'est pas bien dit à vous, car ce n'est pas trahison de faire plaisir à son ami et lui faire secours et service, quand on le peut faire. Vous savez bien la grande amitié qui est de piéça entre lui et moi, cl qu'il n'y a celui (jui ne die à son compagnon tout ce qu'il a sur le cœur. Or est ainsi, qu'il n'y a pas longtemps que je lui contai et confessai tout le long de la grand' amour que je vous porte, et qu'à celle cause je n'avois nul bien en ce monde, et se par aucune façon je neparvenois en voire bonne grâce, il nem'éloit pas possible de vivre en ce douloureux martyre. Quand le bon seigneur a connu la vérité que mes paroles n'éloient pas feintes, doulant le grand inconvénient qui en pourroit sourdre, a fait bien de me dire ce qui esl entre vous deux-, et aime mieux vous abandonner, en moi sauvant la vie, que, en moi perdant malheureusement, vous entretenir. Et se vous eussiez été telle que vous devriez, vous n'eussiez pas tant attendu de bailler confort * ou guarison à moi, votre obéissant serviteur, qui savez certainement que je vous ai loyaument servie et obéie.
— Je vous requiers, dit-elle, que vous ne me parlez plus de cela, et vous en allez hors d'ici.
' Se moque-l-il. — ^ Assistance.
Maudit soit celui qui vous y fil venir! — Savezvous qu'il y a, mademoiselle? ce n'est, ditil, [)as mon intention de paitir d'ici, qu'il ne soil demain. — Par ma foi! dit-elle, si ferez tout maintenant. — Par la morbieu ! non ferai, car je coucherai avec vous. » Quand elle vit que c'étoit à bon escient et qu'il n'étoit pas honune [)our enchâsser par de rudes paroles , elle lui cuida donner congé par douceur et dit : « Je vous prie tant que je puis , allez-voiis-cu pour meshui, et par ma foi! je ferai une aulte fois ce que vous voudrez. — Dca! dit-il, n'en parlez plus, car je coucherai anuil avec vous. » Et lors, commence à soi dépouiller, et prend la damoiselle, et la mène ban(iueler, et fil tant, pour abiéger, qu'elle se coucha, et lui enqjrès d'elle. Ils n'eurent guère été couchés, ne plus couru d'une lance , que veci bon dievalier qui va venir sur sa mulelle et vint heurler au guichet; et le bon écuyer, qui l'ouït, le connut tantôt : si commença à glapir, contrefaisant le chien très-fièrement. Le chevalier, quand il ouït, fut bien ébahi et autant courroucé : si reheur le de plus belle très-rudement au guichet, et l'autre de recommencer à glapir plus fièrement que devant. « Qui est-ce là qui grogne ? dit celui de dehors. Par la morbieu ! je le saurai. Ouvrez l'huis, ou je le porterai en la place ! » El la bonne gentille femme, qui cnrageoit toute vive, saillit à la fenêtre en sa cottesimple cl dit : a Est-ce vous, faux et déloyal chevalier ? Vous avez beau heurler, vous n'y entrerez pas. — Pourquoi n'y enlrerai-je pas? dit-il. — Pource, dit-elle, que vous èles le plus déloyal qui jamais femme accointai, et n'êtes pas digne de vous trouver avec gens de bien. — Mademoiselle, dit-il, vous blasonnez très-bien mes armes -, je ne sais qui vous meut, car je ne vous ai pas fait déloyauté que je sache. — Si avez, dit-elle, et la plus grande que jamais homme fit à femme. — Non ai, par ma foi ! Mais diles-moi qui est là-dedans i' — Tous le savez bien, dit-elle, traître, mauvais que vous êtes! » Et à celle fois , bon écuyer, qui étoit au lit, connnença à glapir, contrefaisant le chien comme paravanl. « Ha ! dea, dit celui de dehors, je n'entends point ceci. ]•][ ne saïuai-je point qui est ce grogneur ? — Saint Jean! si ferez, dit Tècuycr. » El il sault sus et vint à la fenêtre d'emprès sa dame et dit : «Que vous plaît-il, monseigneur? vous avez lorl de nous ainsi réveiller. » Le bon
GO
rlicviilicr, quand il connut .qu'il parloil ù lui, fui tanl ébahi que merveilles. Kl (piand il paria , il dil : " El d'ond viens-lu ci ? — .Te viens de souper de voire maison pour coucher (.(■-ans. — A mal faute! » dil-il. El puis adressa la [jarole à mademoiselle el lui dil : « Madcnioiselle, hébergez-vous tels hôtes céans? — Nenni, monseigneur, dil-elle; la votre merci, (jue vous me l'avez envoyé ! — IMoi ! dit-il , saint Jean ! non ai-je ! suis mûmemenl venu pour y trouver ma place, mais c'est trop lard; el au moins, je vous prie, puisque je n'en puis avoir aucune chose, ouvrez-moi l'huis : si boirai une fois, — Vous n'entrerez, pardieu ! jà, dil-elle. — Sainl-Jcan ! si fera, dil l'écuyer. » J.ors descendit el ouvrit l'huis, el s'en vint recoucher, el elle aussi, Dieu sait bien, houleuse et bien mal contente. Quand le bon seigneur fut dedans, et il eut allumé de la chandelle, il regarde la belle compagnie dedans le lil, el dil : « Bon prou ' vous fasse, mademoiselle , el à vous aussi, mon écuyer ! — Bien grand merci, monseigneur, » dit-il. ÎMais la damoiselle, ({ui plus ne pouvoil se le cœur ne lui sailioil dehors du ventre, ne peut oncquesdire un seul mol, el cuidoil tout certainement que l'écuyer fût léans arrivé par l'averlissemenl el conduite du chevalier^ el si lui en vouloil lanl de mal , qu'on ne vous le sauroil dire. « El qui vous a enseigné la voie de céans , mon écuyer? dil le chevalier. — Votre mulelle , monseigneur, dil-il, que je trouvai en bas du chàleau , (luand j'eus soupe avec vous : elle éloil \i\ seule égarée ; si lui demandai qu'elle allendoit, el elle me répond qu'elle n'allendoil ([ue ira housse et vous : « El pour où aller? (( dis-je. — • Où avons de coutume, me dil-elle. <( — Je sais bien, dis-je, que ton maître n'ira (( meshui dehors, car il se va coucher , mais (( mène-moi là où lu sais qu'd va de coulume, (( el je l'en prie. » Elle fui contente ; si montai sur elle, el elle m'adressa céans, la sic^ime bonne merci ! — Dieu mette en mal an l'orde l)ète, dil le bon seigneur, qui m'a encusé ! • — liai ((ue vous le valez loyaument, monseigneur 1 dit la damoiselle (piand elle put prendre la peine de parler. .Te vois bien que vous trompez de moi, mais je vueil bien que vous sachez que vous n'y aurez guère d'honneur. 11 n'ètoit jà métier, se vous n'y vouliez [)Ius
' ri'ofil. Les anciennes éditions inellenl /jjtm.
venir, d'y envoyer autrui sous ombre de vous. IMal vous connoîl, quiconque ne vous vit! — — Par la morbieu! je ne l'y ai pas envoyé, dit-il, mais puiscpiil y est, je ne l'en chasserai pas -, el aussi il y en a assez pour nous deux. N'a pas, mon compagnon? — Oui , monseigneur, dit-il, tout au bulin. — El je le vueil; si nous faut boire du marché! » Et lors se tourna vers le dressoir, el versa du vin en une grand' lasse qui y éioil, el dil : « .Te bois à vous, mon compagnon ! » El puis, (il verser de l'autre vin, el le bailla à la damoiselle, (jui ne vouloil nullement boire, mais en la fin, vouisîl ou non , elle bailla sa lasse. (( Or çà, dit le genlil chevalier, mon compagnon, je vous laisserai ici ; besognez bien voire tour aujourd'hui, le mien sera demain, se Dieu plaît. Si vous prie que vous me soyez aussi gracieux, quand vous m'y trouverez, que je vous suis maintenant. • — Notre-Dame! mon compagnon , aussi serai-je, ne vous douiez. » Ainsi s'en alla le bon chevalier et laissa l'écuyer, qui fil au mieux qu'il pul celle prcîniére nuil, el avertit la damoiselle, de lous points, de la vérité de son aventure, dont elle fui un peu plus contente que si l'autre lui eût envoyé. Ainsi fut la belle damoiselle déçue par la mulelle el conlrainlc d'obéir el au chevalier el à l'écuyer, chacun à son tour, dont en la fui elle s'accoutuma el très-bien le print en palience. IMais lanl de bien y eut, que, se le chevalier et l'écuyer s'entr'aimoieni bien paravanl celle aventure, l'amour d'entre eux à celle occasion fui redoublé, qui, entre aucuns mal conseillés, eût engendré discord el mortelle haine.
NOUVELLE XXXIL
LES DAMES D î 31 É E S ' .
La Irontc-dpiixiùrny iiouvcllo, racontée par monsoisnciir do VllIitTS, trailc des conlclit'is d'iiôli'llorie en Caslidlogno', qui prliuirt'nt la ditno des fetnnics de la ville ; et coninicnl il lut su, et qiu'tlo piuiilion par le seigneur et ses sujets en fut faile, comme vous oire/ ci-après.
Afin que je ne sois seclus '■ du Irés-heureux el haut mérite dû à ceux qui Iravaillenl el labeurenl à l'augmentalion des histoires de ce présent livre, je vous raconterai en bref imc aventure nouvelle, par laquelle on me tiendra excusé d'avoir fourni la nouvelle dont j'ai na-
' Iiiiilé par La Fontaine , Les corddlers de Catalogne, liv. Il, 2. — * Celle alléralion du nom de la Calaldfjne, si contraire à i'i'tyniologie latine, Calalaunia, témoigne de l'ii'noranee du rédaclcur. — ' Exclus.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
guère été sommé. Il csl notoire qu'en la ville de CasIcUogne arrivèrent en rhôlellerie plusieurs frères-mineurs, qu'on dit de l'Observance',eticlias.sésel déboutés, par leur mauvais gouvernement el feinte dévotion, du royaume d'Espagne; et trouvèrent faeon d'avoir entrée devers le seigneur de la vilie, qui déjà étoit ancien , el lanl firent, pour abréger, qu'il leur fonda une belle église el un beau couven!, cl les maintint el entretint toute sa vie le mieux qu'il sul;el près régna son fils aîné, qui ne leur (il pas moins de bien que son bon père. El de fail, ils prospérèrent en peu d'ans, si bien ([u'ils avoienl sulTisammenl tout ce qu'on sauroit demander en un couvent de mendians -, et afin que vous sachiez qu'ils ne furent pas oiseux durant le temps qu'ils accfuirent ces biens, ils se mirent à prêcher tant en la ville que par les villages voisins, el gagnèrent tout le peuple, et tant firent qu'il n'étoil pas bon chrétien qui ne s'étoil à eux confessé , tant avoienl grand bruit et bon los - de bien remontrer aux pécheurs leurs défauts -, mais , qui les louât et cul bien en grâce , les fennnes étoient du tout données, tant les avoienl trouvés saintes gens, de grande charité el de parfonde dévotion. Or entendez la mauvaise déceplion et horrible trahison que ces faux hypocrites pourchassèrent à ceux el celles qui tant de biens de jour en jour leur faisoient. Ils baillèrent entendre généralement à toutes les femmes de la ville, qu'ellco étoient tenues de rendre à Dieu la dîme de tous leurs biens : a Comme au seigneur, de telle chose et de telle; à votre paroisse el curé, de telle chose et telle. Et, ù nous, vous devez rendre et livrer le dîme ^ du nombre de fois que vous couchez charnellemenl avec votre mari : nous ne prenons sur vous autre dîme, car, comme vous savez, nous ne portons point d'argent. Car il ne nous csl rien des biens temporels et transitoires de ce monde ; nous quérons et demandons seulement les biens spirituels. Le dîme, que nous demandons el que vous nous devez, n'est pas des biens temporels ; c'est à cause du Saint-Sacrement que vous avez reçu, (pii csl une chose divine et s[)irituelle ; et celui n'apparlienl à nul recevoir la dîme, que nous seulement (jui sommes religieux de l'Observance. » Les pauvres simples
1 Obscr\anliiis , cordelicrs <iui forriiaieiil une dos principales liraiulies de l'ordre de Sainl-l'raiiçois.
* Éloge, renommée. —'Ce mot était à \olonlé féminin un masculin.
femmes , qui mieux cuidoicnl ces bons frères être des anges que hommes terriens ', ne refusèrent pas ce dîme à payer: il n'y eut celle qui ne la payût à son tour, de la plus haute jusqu'à la moindre; même, la femme du seigneur n'en fut pas excusée. Ainsi furent toutes les fenuncs de la ville a[)parties - à ces vilains moines, et n'y avoit celui d'eux qui n'eût à sa partie quinze à seize femmes la dîme à recevoir, el à cette occasion, Dieu sait les t)résens quils avoienl d'elles tout sous ombre de dévotion. Celte manière de faire dura longuement, sans ce qu'elle vint à la connoissance de ceux qui se fussent bien i)a88é de ce nouveau dîme. 11 fut toutefois découvert en la façon qui s'ensuit. Un jeune homme , nouvellement marié , fut prié de souper à l'hôtel d'un de ses parens, lui el sa femme, cl comme ils retournoienl, en passant pardevanl l'église des Cordelicrs dessusdits, la cloche de V Ave Maria sonna tout à ce coup, cl le bonhonnne s'inclina sur la terre pour faire ses dévotions. Sa femme lui dit : u J'enlrerois voulenticrs dans celle église. — Et que ferez-vous là dedans , à celle heure ? dit le mari; vous y reviendrez bien, quand il sera jour demain à une autre fois. — Je vous requiers,dit-ello,quej'yaille, et reviendrai tanlôt.— Notre-Dame! dit-il, vous n'y entrerez jà maintenant. — Par ma foi I dit elle, c'est force : il m'y convient aller ; je ne dcmourerai rien. Si vous avez hâte d'être à l'hôtel, allez toujours devant ; je vous suivrai tout à cette heure. — Piquez, piquez devant moi, dit-il; vous n'y avez pas lanl à faire. Si vous voulez dire votre Pater noster ou votre Ave Maria , il y a assez place à l'hôtel, et vous vaudra autant là le dire qu'en ce monastère, où l'on ne voit maintenant goutte. — lia! dea, dit-elle, vous direz ce qu'il vous plaira, mais par ma foi! il faut nécessairement que j'entre un peu dedans. — El pourquoi? dit-il, voulez-vous aller coucher avec les frères de léans ? » Elle , qui cuidoit . à la vérité, (jue son mari siil bien ({u'elle payât la dîme, lui réi)ondit : « Nenni, je n'y vueil pas coucher; je voulois aller payer. — Quoi payer? dit-il. — Vous le savez bien , dit-elle , el si vous le demandez. — Que sais-je bien ? dit-il ; je ne me mêle pas de vos dettes. — Au moins, dit-elle, savez-vous bien qu'il me faut payer la dîme. — Quelle dîme? — Ha ! dea ,
' Terrestres. — - Livrées en partage.
(lit-elle, c\'st un jamais', et la dîme de nuit el de vous cl de moi. Vous avez bon temps , il faut que je paie pour nous deux. — El à qui le payez-vous? dil-il. — A frère Euslaclic, ditelle; allez toujours à l'hôtel. Si m'y laissez aller, que j'en sois quille : c'est si grand péché de ne la point payer , que je ne suis jamais aise (luand je lui dois riens'-. • — Ilesl meshui trop lard, dil-il : il est couché , passé une heure. — ]Ma foi ! dit-elle, j'y ai été celle année beaucoup plus tard -, puisqu'on veut payer, on y entre à loule heure. — Allons, allons, dit-il-, luie nuit n'y fait rien. » Ainsi s'en retournèrent le mari cl la fennne, mal contens tous deux : la femme, pource qu'on ne Ta pas laissé payer son dîme; et son mari, pource qu'il se voit ainsi déçu, tout éprins d'ire et de mallalent ^ qui, encore rcdoubloil la peine, que ne Tosoit montrer. A certaine pièce après , toutefois , ils se couchèrent, el le mari, qui éloit assez subtil , interrogea sa femme de longue main , se les autres fenmies de la ville ne paient pas aussi celle dîme qu'elle fait, u Quoi donc? dit-elle , par ma foi! si font. Quel privilège auroienlelles plus que moi ? nous sommes encore seize ou vingt qui les payons à frère lÀislache. lia ! il est tant dévot. El croyez que ce lui est une grande patience? Frère Bcrtiielemieu^ en a autant ou plus , el, entre les aulres, IMadame ^ est de son nombre. Frèie .lacques aussi en a beaucoup; frère Antoine aussi : il n'y a celui d'eux qui n'ail son nombre. — Saint .lean ! dit le mari; ils n'ont pas œuvre laissée! Or connois-je bien qu'ils sont beaucoup plus dévots qu'il ne semble, et vraiment je les vueil avoir céans tous l'un apiès l'autre, pour les festoyer el ouïr leurs bonnes devises ; et pource que frère Eustache reçoit la dîme de céans, ce sera le premier. Faites que nous ayons demain bien à dîner, car je l'ammènerai, — Trés-voulentiers, dit-elle; au moins ne me faudra-t-il pas aller en sa chambre pour le payer: il la recevra bien céans. — Vous dites bien, dil-il. Or dormons! » IMais créez qu'il n'en avoil garde, el, en lieu de dormir, il pensa tout à son aise ce (juil vouloit à lendemain exécuter. (>e dîner vint, et frère Eustache, qui ne savoil pas l'intenlion de son hôte , lit assez bonne chère sous son chaperon, el quand il voit son point , il prètoit ses yeux à l'hôtesse,
*T(iiijoiiis.— * Quelque cliosc.—' Désir tic vengeance. ' r.nltit'lenii. — ■ La feiunie du seigneur.
sans épargner par-dessous la table le gracieux jeu des pieds: de quoi s'apcrcevoit bien l'hôte, sans en faire semblant, condjien que ce lut à son préjudice. Après les grûces, il appela frère Eustache, et lui dit qu'il lui vouloit montrer une image de Notre-Dame cl une très-belle oraison (pi'il avoil en sa chambre; el il répondit qu'il le verroit voulentiers. Adonc ils entrèrent dedans la chambre , el puis l'hôte ferma l'huis dessus eux, qu'il ne pût sortir, el puis empoigna une grande hache, et dit à notre cordelier : « Par la morbieu ! beau-père, vous ne partirez jamais d'ici, sinon les pieds devant, se vous ne confessez vérité. — Hélas! mon hôte, je vous crie merci! Que me demandezvous? — Je vous demande, dit-il, le dîme du dîme que vous avez prins sur ma femme. » Quand le cordelier ouït parler de ce dîme, il pensoit bien que ces besognes n'éloient pas bonnes ; si ne sut que répondre sinon que crier merci el de soi excuser le plus beau qu'il pouvoit. « Or me dites , dit l'hôte , quel dîme estce que vous prenez sur ma femme et sur les autres? » Le pauvre cordelier éloit tant effrayé qu'il ne pouvoit parler, et ne répondit mot. « Dites-moi, dit l'hôte, la chose comment elle va , et, par ma foi ! je vous lairai ' aller, el ne vous ferai jà mal ; ou sinon , je vous tuerai loul roide ! » Quand l'autre s'ouït assurer, il aima mieux confesser son péché el celui de ses compagnons et échapper, que le celer et tenir clos el être en danger de perdre sa vie ; si dit : « IMon hôte, je vous crie merci ! je vous dirai vérité. Il est vrai que mes compagnons cl moi avons fait accroire à toutes les femmes de celte ville qu'elles doivent le dîme des fois que vous couchez avec elles ; elles nous ont cru : si les paient les jeunes et vieilles , puis qu'elles sont mariées ; il n'en y a pas une (pii en soit excusée; IMadame même le paie comme les autres , ses deux nièces aussi , et généralement nulle n'en est exemple. — Ha ! dea , dit l'autre, puisque Monseigneur el lant de gens de bien le paient , je n'en dois pas être ([uiite, combien que je m'en passasse bien. Or vous en allez , beau père, par telle fin que vous nie(|uitlerezledîme''(iue ma femme vous doit.)) L'autre ne fui oncques si joyeux, quand il se fut sauvé dehors; si dit que jamais n'en demanderoil rien. Aussi, ne fit-il, comme vous
' Laisserai. — -Tiendrez quitte de la dime.
LES CE^T NOIJVEl
orrez. Quand IIkMc du cordelicr fut bien informé de sa femme et de ce nouveau dîme , il s'en vint à son seigneur et lui conla tout du long ce cas du dîme, connui; il est louclié cidessus. Pensez qu'il fut bien ébahi et dit : « Oncques ne me plurent ces papelards, et me jugeoit bien le cœur qu'ils nï'loienl pas lels |)ar dedans comme ils se moniroient par dehors. lia ! maudites gens qu'ils sont ! maudile soit l'heure, qu'oncques monseigneur mon père, à qui Dieu pardoint , les accointa ! Or sommesnous par eux gûlés et déshonorés, et encore feront-ils pis, s'ils durent' longuement. Qu'estil de faire? — Par ma foi! monseigneur, dit l'autre, s'il vous plaît et semble bon, vous assemblerez (ous vos sujets de celte ville (la chose les louche comme à vous) : si leur déclarez celte aventure, et puis aurez avis avec eux d'y pourvoir et remédier avant qu'il soit plus tard. » I\Ionseigneur le voulut; si demanda tous ses sujets mariés tant seulement , et ils vinrent vers lui en la grand'salle de son hôtel : il leur déclara tout au long la cause pourqiioi il les avoit assemblés. Se monseigneur fut bien ébahi de primesaut quand il sut premier ces nouvelles, aussi furent toutes bonnes gens qui là étoienl.Adoncques les uns disoient : « Il les faut tuerl » Les autres : « Il les faut pendre ! » Les autres : « Noyer ! » Les autres disoient qu'ils ne pourroient croire que ce fut vérité,et qu'ils sont trop dévols et trop dcsainte vie. Ainsi dirent les uns, d'un, elles autres, d'autre : «.Te vous dirai, dit le seigneur-, nous manderons ici nos femmes, et un tel 'maîlre Jean, etc.) fera un petite collation -, laquelle enfin cherra^ de parler des dîmes, et leur demandera, au nom de nous tous, s'elles s'en acquittent, car nous voulons qu'elles soient payées. Nous orrons leur réponse, et après, avis sur cela. » Ils s'accordèrent tous au conseil ci h l'opinion de monseigneur. Si furent toutes les femmes mariées de la ville mandées, et vinrent en la salle où tous les maris étoient. IMonseigneur même fit venir Madame , qui fut toute ébahie de voir l'assemblée de ce peuple, et puis après, un sergent commanda de par monseigneur faire silence. El ledit maître .Tean se mit un peu audessus des autres et commença sa petite collalion , comme il ensuit : « ÎMesdames et mesdemoiselles , j'ai la charge de, par monseigneur
' Subsislenl, ^i\ent. — * Alioculion. — = Aboulira, lorulnTii au poinl,
LES NOUVELLES
qui ci est et ceux de; son conseil, vous dire en bref la cause pourquoi êtes ici mandées. Il est vrai que monseigneur et son conseil et son peuple, qui ci est, ont tenu à celte hetue un chapitre du fait de leurs consciences : la cause, c'est qu'ils ont voulenlé, Dieu devanl, dedans bref temps, faire une belle procession et dévote à la louange de Notre Seigneur Jésus-Christ et de sa glorieuse mère, et à icelui jour, se mellro tous en bon état, afin qu'ils soient mieux exaucés en leurs plus dévotes prières et que l(!s oHivres qu'ils feront soient à icelui notre Dieu plus agréables. A''ous savez assez que, la merci Dieu ! nous n'avons eu nulles guerres de noire temps , et nos voisins en ont été terriblement persécutés, et de pestilences cl de famines. Quand les autres en ont été ainsi examinés' , nous avons pu dire et encore faisons que Dieu nous a préservés. C'est bien raison que nous connoissons que ce vient, non pas de nos propres vertus, mais de la seule large et libérale grâce de notre benoît Créateur et rédempteur qui huche et appelle et invite au son des dévotes prières qui se font en notre Église et où nous ajoutons Irès-grandfoi el tenons en fermes dévolions. Aussi, le Irès-dévol couvent des Gordeliers de celle ville nous a beaucouj) valu et vaut à la conservalion des biens dessusdits. Au surplus, nous voulons savoir se vous acquilez à faire ce à quoi vous êtes tenues ; et, combien que nous tenons assez être en votre mémoire l'obligation qu'avez à l'Eglise, il ne vous déplaira pas , se je vous en louche aucun des plus grands points : Quatre fois l'an, c'est à savoir aux quaire nataux*, vous vous devez bien confesser à voire curé ou à queUpie religieux ayant sa puissance, et se receviez votre Créateur à chaque fois, vous feriez bien ; à tout le moins, le devez-vous faire une fois l'an ; allez à rolTrande tous les dimanches, et payez léaumenl les dîmes à Dieu , comme de fruits, de poulaillos, agneaux, et autres tels usages accoutumés. Tous devez aussi une autre dîme aux dévots religieux du couvent de Saint-François, que nous voulons expressément qu'elle soit payée-, c'est celle ([ue plus nous touche au cœur, etdoni nousdésironsplusPenlretenance^; el pourtant , sil y a nulle de vous qui n'en ait fait son devoir aucunement, que ce soit par sa
' Il faiil pliitol lire cxanimis , signifianl inanimés, ulfnihlis. — - Noël , ràqucs, la rcnlccôlc Cl la Tous- ' sailli. — ^ Kiilrclicn, observance.
70 VIEUX CONTEU
négligence ou par faute de le demander ou aulrennenl, si s'avance de le dire. Vous savez que ces bons religieux ne peuvent venir à Tliôlel (juérir leurs dîmes ; ce leur seroit trop grand'peine et trop grand de.slourl)ier ; il doit bien soufllre, s'ils [)rennenl lapejnedc le recevoir en leur couvent. De la partie de ce que je vous ai à dire, reste à savoir celles qui (iul pajé et celles qui doivent? » IMaîlre Jean n'eut pas fine son due, (jue plus de vingt femmes commencèrent à crier toutes d'une voix : « J'ai paj é , moi ! — Et moi , je ne dois rien ! — IN'e moi 1 — Ne moil » D'autre cùlé, ce dirent un cent d'autres, et généralement, '(lu'elles ne dévoient rien; même saillirent avant quatre ou six très -belles jeunes femmes qui disoient qu'elles avoient si bien payé qu'on leiu' devoit sur le temps à venir, à l'une quatre fois, à l'autre six fois, à l'aulre dix fois. Il y avoit aussi, d'autre côté, je ne sais quantes ' vieilles qui ne disoient mot, et maître Jean leur demanda s'elles avoient bien payé leurs dîmes, et elles répondirent qu'elles avoient fait traité avec les cordeliers : « Comment, dit-il, ne payez-vous pas ? vous devez semondre et contraindre les autres de ce faire, et vous-mêmes faites la faute? — Deal dit l'une, ce n'est pas moi. Je me suis présentée plusieurs fois de faire mon devoir, mais mon confesseur n'y veut jamais entendre; il dit toujours qu'il n'a loisir.
— Saint Jean! dirent les autres vieilles, nous cotnposons, par traité fait avec eux, la dîme que devons, en toile, en draps, en coussins, en banquiers-, en oreillers et en autres telles bagues ", et ce, par leur conseil et avertissement; car nous aimerions niieux la payer comme les autres. — Notre-Dame! dit maîtie Jean , il n'y a point de mal , c'est très-bien fait.
— Elles s'en peuvent donc bien aller? dit monseigneur à maître Jean. — Oui , dit-il ; mais, quoi que ce soit, que ces dîmes ne soient pas oubliées. » Quand elles furent toutes hors de la salle, l'huis fut serré : si n'y eut celui des demeurés, qui ne regardât son compagnon. « Or ça, dit monseigneur, qu'est-il de faire? nous sommes acertés ^ de la trahison que ces ribauds moines nous ont fa.il, par la déposition de l'un d'eux et par nos femmes; il ne nous faut i)lus de témoins. » Après plusieurs cl diverses opinions, la finale et dernière résolu-
' Combien de. — '^ Housses , tapis de banc. * Ni|ipes. — ' Assures.
résolution si fut, qu'ils iront bouter le feu au couvent, cl brûleront et moines et monslier '; si descendirent en bas en la ville, et vinrent au monastère, et otêront hors le <^o.»7j»s .Domini et aucun autre re!i!{uaire qui là étoit , cl l'envoyèrent en la paroisse , et puis , sans plus enquérir, boutèrent le feu en divers lieux léans , et ne s'en partirent tant que tout fût consommé, et moines et couvent et église et dortoir et le surplus des édifices dont il y avoit foison léans. Ainsi achetèrent bien chèrement les pauvres cordeliers la dîme non accoutumée qu'ils mirent sus : Dieu, qui n'en pouvoit-mais, en eut bien sa maison Li'ùlée,
NOUVELLE XXXIII