MADAME TONDUE
La Ircntc-troisiùmc nouvelle, racontée par Jlonseigncur, traite d'un gentil seigneur cpii fut amoureux d'une damoisolle, dont Pf donna garde lui autre grant soigneur, (jui lui dit ; et l'autre toujours plus lui ccloit et en étoit tout alTolé: ot de l'ciUrcteiuicinent' depuis d'eux envers elle, comme vous pourrez ouïr ci-après.
Un gentil chevalier des marches de Bourgogne, sage, vaillant, et très-bien adressé, digne d'avoir bruit et los, comme il eut tout son temps, entre les plus renommés, se trouva tant et si bien en la grâce d'une si belle damoiselle, qu'il en fut retenu serviteur, ot d'elle obtint , à petit de pièce '% tout ce que par honneur elle donner lui pouvoit; et au surplus, par force d'armes , et ci ce la mena , que refuser ne lui put nullement ce que par devant et après ne put obtenir; et de ce, seprintet très-bien donna garde un très-grand et gentil seigneur, trèsclairvoyant, dont je passe le nom et les vertus, Icsqitelles, se en moi étoit do le savoir raconter, il n'y a celui de vous qui tantôt ne connùl de quoi ce conte se feroit, ce que pas ne voudrois. Ce gentil seigneur, que je vous dis, qui s'aperçut des amoius du vaillant homme dessusdil, quand il vit son point, si lui demanda s'il n'éloil point en grâce d'une mademoiselle, c'est à savoir de celle dessusdile ; et il lui répondit que non, et l'autre, qui bien savoit le contraire, lui dit qu'il connoissoit très-bien que si. Néanmoins, (piclquc chose qu'il lui dît ou remontrât qu'il ne lui devoit pas celer un tel cas , et que, s'il lui en étoit advenu un semblable ou beaucoup plus grand, il ne lui céleroit jà ; si ne
' jlloufier, monastère. — - Conduite.
■ En peu de temps.
LES CENT NOLYELLES NOUVELLES
lui voulut-il oiicquos dire co quil savuil cerlaint'irient. Adonc su pensa, en lieu daulrc cliosc faire, et pour passer temps, sil sait trouver voie ne façon, que, en lieu dccelui qui lui est lanl élraiigc cl prend si peu de fiance en lui , il s'accoinlera de sa dauie et se fera privé d'elle : à quoi il ne faillit pas-, car en peu dlieures il fut vers elle si très-bien venu, connue celui qui le valoil, (piil se pouvoil vanter d'en avoir autant obtenu', sans faire guère grand^iuèle ne poursuite, que celui qui mainte peine et foison de travaux cnavoit soutenu ^ et si avoit un bon point, qu'il n'en èloit en rien féru ', et Taulre, qui ne pensoit point avoir compagnon , en avoit loul au long du bras et aulant (pTon en pourroil entasser à (ouïe force au cœur d'un amoureux. El ne vous faut pas penser qu'il ne fût enirelenu de la bonne gouge, aulant et mieux (jne paravanl; (pii lui faisoil plus avant bouler et entretenir en sa folle amour; et afin que vous sachiez que cette vaillante gouge n'ètoil pas oiseuse, qui en avoit à cnirelenir deux du moins, lesquels elle eût à grand regret perdus et spécialement le dernier venu, cor il éloit de plus haut'élolfe et Irop mieux garni au pongncl '^ que le premier venu, cl elle leur bailloilet assignoit toujours FUeurc de venir lun après l'aulre, comme lun aujourd'hui et l'autre demain-, et de celle manière de foire, savoilbien le dernier venu, mais il n'en faisoit nul semblant, et aussi, à la vérité, il n'en chailloit^ guère, sinon que lui déplaisoit la ft)lie du premier venu, qui trop fort à son gré se bouloil en chose de pclile value ', et, de fait, se pensa qu'il l'en avertiroit tout du long, ce qu'il fil. Or savoit-il bien que les jours que la gouge lui dérendoit de venir vers elle, dont il faisoit trop bien le mal content, étoient gardés pour son compagnon le premier venu: si fil le guet parphisieurs nuits et le véoit entrer vers elle par le même lieu cl à celle heure, qu'es autres ses jours faisoit. Si lui dit, un jour, entre les autres : (( A u\is m"av(V. trop celé les amours d'une telle el de vous, et n'est serment que vous ne m'ayez fait au conlraire,
' Kpris.
■ l'aul-il WïQ poiiynet , poNf/uel , poif/nel, poiignic ? Ces mois |)r(''seiiU'nl (''galcmciil iiii sens : pougnio veut dire combat, ponf/»ct et pou g n et , lance, pique de lauréador; poignet se prend diiris une signification obscène.
' II ne s'en souciait.— Muiour.
don! je m'ébahis l)ien que vous prenez si peu de fiance en moi , voire ipiand je sais davanlage et vèrilablement ce cpii est cuire vous cl elle; et afin (juc vous sachiez que je sais (pi'il en est, je vous ai vu entrer vers elle à (elle lieme et à (elle, el, de fait, hier n'a pas plus loin) je lins l'œil sur vous, etd'unlicu,là où j'ètois, je vous y vis arriver. "N^'ous savez bien si je dis vrai? » Quand le premier venu ouït si vives enseignes, il ne sut que dire; si lui fut force de confesser ce qu'il eût voulenliers célé, et qu'il cuidoil qu'amc ne le sut que lui. Et dit à son comi)agnon le dernier venu ^ que vraiment il ne lui peulplus ne veut célcr qu'il en soil bii ii amoureux , mais il lui prie qu'il n'en soit lioii'iclle. « El que diriez-vous, dit l'autre, si vous aviez compagnon ? — Compagnon ? dil-il ; (juel ? — Compagnon en amours. — Je ne le pense pas, dit-il. — Saint -.lean! dit le dernier venu , et je le sais bien. Il ne fiiut jà aller de deux en trois : c'est moi , et pource que je vous vois plus féru que la chose ne vaut, vous ai pieçà voulu avertir; mais n'y avez voulu enlendre. Et se je n'avois plus grand'pilié de vous que vous-même n'avez, je vous lairois en cette folle; mais je ne pourrois souffrir qu'uec telle gouge se Irompâl et de vous et de moi si longuement. » Qui fut bien èbalii de ces nouvelles, ce fut le premier venu, car il cuidoil l.int être en grûce que merveilles, voire et si croyoil fermement que ladite gouge n'aimoit autre que lui ; si ne savoit que dire ne penser, el fui, longue es})ace, sans mot dire. Au fort, quand il parla, il dit : « Par Notre Dame ! on m'a Lien baillé de l'oignon, et si ne m'en doulois guère I si en ai été plus aisé à décevoir. Le diable emporte la gouge quand elle est telle I — .Te vous dirai, dit le dernier venu : elle se cuide Irompcr de nous , et , de fait , elle a déjà (rès-bicn commencé; mais il la nous faut mêmes Iromper. — Et je vous en prie, dit le premier venu. Le feu de saint Antoine Tarde quand onc(iues je l'accointai! — Tous savez, dit le dernier venu, que nous allons vers elle tour ù tour : il faut (ju'à la première fois que vous irez ou moi, que vous dites que vous avez bien connu et aperçu que je suis tant ainoureux d'elle, et que vous m'avez vu entrer vers elle, à telle heure, et ainsi habillé, el ([ue, par la morhieu I se vous m'y trouvez plus, que vous me tuerez tout roide, quelque chose qui vous en doive advenir. Et dirai ainsi de vous, el nous verrons,
sur ce, que fora et dira, et aurons avis du surplus.— C'est très-bien dit, et je le veux, dit le premier venu. « Comme il fut dit en fut f.iit, car, je ne sais quiuits jours aprcs, le dernier venu eut son tour d'aller besogner : il se mit au chemin et vint au lieu assigné. Quand il se trouva seul à seul avec la gouge , qui le reçut Irès-doucemenl et de grand cœur comme il senibloit, il faindit, comme bien le savoil faire, une malle clièrc ', et mon'.ra semblant de courroux. El celle, (pil Tavoil accoulumé (!e voir tout auîrernrni, ne sul ([\\p pcnsci', et lui (îrtnanda qu'il avoi!, el que sa mniiiiTe inon- Iroit que son c(cur n-éloil pas à son aise : (( A'raimenll mademoiselle, dit-il, vous dites vrai qu'ai bien cause d'ôlre mal coulent et dé- I)laisant! La voire merci! toutefois, que le m'avez pourchassé? — Moi I ce dil-elle. Hélas! dit-elle, non ai, que je sache. Car vous êtes le seul homme en ce monde, à qui je voudrois faire le plus de plaisir, cl do qui plus prés me toucheroil l'ennui et le déplaisir. — Il n'est pas damné, qui ne le croit, dil-il. El pensez-vous que je ne me sois bien aperçu que vous avez tenu un tel (c'est à savoir le premier venu) ? Si fait, par ma foi ! je l'ai trop bien vu parler à vous à part, el, qui plus esl, je l'ai épié cl vu enlrer céans; mais, i^ar la morbieu ! se je l'y trouve jamais, son dernier jour sera venu , (jueique chose qu'il en doive advenir. Que je soulîre ne puisse voir qu'il me fît ce d;'- ])laisir, j'aimerois mieux à mourir mille fois, s'il m'éloit possihle! El vous éies aussi bien déléale, qui saviez ceriainement, el de vrai, qu'après Dieu je n'aime rien que vous , qui à mon Irés-grand préjudice le voulez enireleuir ! — Ahl monseigneur, dit-elle, et qui vous a fait ce rapport? Par ma foi! je veux bien que Dieu cl vous sachez que la chose va tout aulremenl, el de ce , je le prends h témoin ([ue onccpies jour de ma \i(' je ne lins terme "^ à celui dont vous parlez, ne à a',ilr(\ quel qu'il soit. Par quoi, vous ayez tant soit peu de cause d'en êlre mal conleni de moi. .le ne vueil pas nier que je n'aie pailé et parle à lui tous les jours, et à plusieurs autres ; mais qu'il y ail enlreienance, rien 5 ainsi, liens que soil le moindre de ses pensées, et aussi, pardieu! il s'abuseroil. Jà Dieu ne me laisse tant vivre, qu'autrui ^ que vous ail part ne demie en ce qui est entièrement
' l'cignil un air troublé, égaré, éiicrilu. ' Dounui rni(Jtzvous. — "' Aulrc.
à vous! — IMademoiselle, dit-il, vous le savez Irès-bien dire, mais je ne suis pas si bôlo que de le croire. » Quekpie mal conleni qu'il y fût, il fil ce pourquoi il éloil venu, el au partir, il lui dit : (( Je vous ai dit et derechef vous fais savoir que, se je m'ajjcrçois jamais que Taulre vienne céans, le melliai ou ferai mellre en tel point qu'il ne courroucera jamais ne moi ne autre. — Ah! monseigneur, dit-elle, pardieu ! vous avez tort de prendre volrc imagination sur lui , el croyez que je suis sûre (ju'il n'y pense pas. » Ainsi se partit noire dernier venu. El à lendemain son compagnon le premier venu ne faillit pas à son lever, pour savoir des nouvelles, cl lui en coula largement , cl bien au long tout le démené : comment il fi! le courroucé, et comme il le menaça de tuer, el les réponses de la gouge. « Par mon serment! c'est bien joué , dil-il. Or laissez-moi avoir mon tour : se je ne fais bien mon personnage, je ne fus oncques si ébahi. » Une certaine pièce après, son tour vint, el se trouva vers la gouge qui ne lui fil pas moins de chère qu'elle avoit de coutume, el que le dernier venu en avoit emporté naguère. Sel'auîre son compagnon le dernier venu avoilbieu fait du mauvais cheval ' el en maintien cl en paroles, encore en fit-il plus, el dit en telle manière : « .Te dois bien maudire l'heure et le jour qu'oncques j'eus votre accointancc; car il n'est pas possible au monde d'amasser plus de douleurs, regrets et d'amers plaisirs au cteur du pauvre amoureux, que j'en trouve aujourd'hui dont le mien est' environné el assiégé. Hélas! je vous avois, entre autres, choisie comme la nompareille de beauté, genlètéet gracieuseté, et cpie j'y trouverois birgemenl cl à comble de loyauté ; cl à celle cause, m'élois de mon cœur défait, et dutoul" mis Pavois en voire merci, cuidanl, à la vérité, que plus noblement ni en meilleur lieu asseoir ne le pourrois; même m'avez à ce mené, que j'étois prêt el délibéré d'attendre la mort ou plus, se possible eût été, pour voire homieur sauver-, el, quand j'ai cuidé être plus sûr de vous, que je n'ai pas su seulement par étrange rappori, mais ix mes yeux aperçus un autre èlre venu de côîé , qui me ioult ' et rompt tout l'espoir (pie j'avois en votre service, d'être de vous tout le plus cher tenu, — Mon ami , dit la gouge , je ne sais qui vous a
' C'csl-à-dirc, s'était emporté, cabré.— - Tout à fait.
^ Ei'.lùvc.
l.l'.^ CI'NT NOUVEL
troublé; mais >o!ro nianiùrc el vos paroles portent el jugent qu'il vous faCit ' quoique chose, que je ne saurois penser que ce peut ôtre, si vous n'en dilcs plus avant, sinon un peu de jalousie (jui vous louruienlo, cerne semble; de laquelle, se vous cliez bien sage, n'auriez cause de vous accointer, et là où je le saurois, je ne vous en voudrois pas bailler l'occasion. Toulelbis, n'èles pas si [jcu aecoiulé de moi que je ne vous aie montré la chose qui |)lus en i)eul bailler la cause dassurance : à quoi vous me feriez tantôt avoir regret , par me servir de telles paroles. — .Te ne suis pas homme, dit le premier venu, que vous dojez conlenler de paroles, car excusance n'y vaut rien. Vous ne pouvez nier qu'un tel (c'esl à savoir le dernier venu}, ne soit de vous entretenu? je le sais bien , car je m'en suis donné garde, et bi ai fail le guel; car je le vis hier vers vous i\ leile heure, et ainsi habillé. ]\îais je voue à ])ieu, qu'il eu a pris s^es carèmaux -, car je viendrai sur lui, et hU-il plus grand maître cent fois, se je l'y puis rencontrer, je lui ôlerai la vie du corps, ou lui, à moi : ce sera l'un des deux; car je ne pourrois vivre, yoyant un autre jouir devons, et vous êtes bien fausse et déloyale, qui m'avez en ce point dé(,'U ; et, non sans cause, maudis-je l'heure qu'oncques vous accointai, car je sais tout certainement que c'est ma niori, i^e l'autre sait ma voulenté, comme j'es^jère que oui ; et, pour vous, je sais, de vrai, fine je suis mort, et si me busse vivre : il aiguise le couteau, qui sans merci à ses derniers jours le mènera- et, s'ainsi est, le monde n'est pas assez grand pour me sauver, que mourir ne me fasse. » La gouge n'avoil pas moyennement à penser, pour trouver soudaine et soulTisante excusance pour contenter celui qui est si mal content. Toutefois, ne demoura pas qu'elle ne se mît en ses devoiis pour l'ôler hors de cetl(> mélancolie, el i)0ur assiette, en lieu de cresson ^, elle lui dit : « I\Ion ami, j'ai bien au long entendu votre grand' râtelée, qui , à la vérité dire, me baille i\ connoîlre que je n'ai pas été si sage comme je dusse, et que j'ai trop tôt ajouté foi à vos semblans el décevantes jjaroles ; car elles m'ont conclue et rendue en votre obéissance : vous en tenez à celte heure trop moins de biens ('e moi. Autre rai-
' Man(]iic. — - C'csl-à-(liic, ([n'il fera pihiilciicc. ' rAprcssioii i)ro\rrl)ial(' liiéc de l'iisaf^e du cresson, qui teil à l'aecuiiipagiM'iiicMl dos xiandcsiàlics.
LES rsOLVELLES.
son aussi vous meut , car vous savez assez que je suis prinsc et qu'amours m'ont à ce menée, que, sans votre présence , je ne puis vivre ne durer, et, à celte cause et plusieurs autres qu'il ne faut jà dire, vous me voulez Icnir votre sujette cl esclave, sans avoir loi de parler ne deviser à nul aulre qu'à vous. Puisqu'il vous plaît, au fort , j'en suis contente, mais vous n'avez nulle cause de moi suspcçonner en rÏ! n de personne qui vive : et si ne faut aussi jà que je m'en excuse: vérité, qui lotis vainct enfin, m'en défendra, s ii lui plnîl. — Par Dieu I ma mie, dil le premier venu , la vérité est telle (jue je vous l'ai dite ; si vous en sera quelque jour prouvée et cher vendue pour autrui et pour moi , se aulre provision de par vous n'y est mise ! » Après ces paroles et autres trop longues à raconter, se partit le premier venu , qui pas n'oublia lendemain tout au long raconter à son compagnon le dernier venu , et Dieu sait les risées et joyeuses devises (|u'ils eurent entre eux deux. Et la gouge, en ce lieu, avoil des éloupes en sa quenouille', qui voyoil cl savoil Irés-bicn que ceux (lu'cllc enlrelenoient se doutoient et apcrccvoienl aucunement chacun de son comiiagnon ; mais non-pourtant, ne laissa |)as de leur bailler toujours audience, chacun à sa fois, puisqu'ils la requéroient , sans en donner à util congé ; trop bien les averlissoil qu'ils venissenl bien secrèlenienl vers elle, afin (pi'ils ne fussent de nu! aperçus. IM-nis vous devez savoir, quand le i)remicr venu avoit son tour, qu'il n'oublioil pas à faire sa plainte connue dessus, el n'étoil rien de !a vie de son compagnon, s'il le pouvoit rencontrer. Pareillemenl, le dernier, jour de son audience, s'elTurçoit de montrer semblant plus déplaisant que le cœur lui donnoil, el ne valoit son comiiagnon , qui oyoil son dire, guère mieux (|ue morl , s'il le Ireuve, en belles paroles. El la subtile et doulile damoiselle les cuidoil abuser de paroles (prelle avoit tant en la main et si I)réles, que ses bourdes sembloienl aulanl véritables que l'Evangile; si cuidoil bien que, quelque doute ne suspeclion qu'ils eussent eu, jamais la chose ne seroil plus avant enforcée, el qu'elle éloil l'enune pmu' les fournir tous (\vu\, trop mieux ([ueruii d'eux à part n'étoil pour la seule ser\irà son gré. La lin fui aulre,
' (".'ol-à-diro , aViil ('c l'expéiieiice , des ressources d'iiuaf;inaU\e.
YIELX CONTEURS FRANÇAIS.
car le dernier verni, (juClie craigiioil bcoiicoup à perdre, qiiehjue cliose qu'il sùl de l'aiilio, lui (lil un jour trop bien la leçon, et, de fait, lui dit qu'il n'y relourneroil plus -, et aussi ne fil-il , de grand' i)i6re après, dont elle fut trè;-dépiaisan!e el mal coiilenle. Or. ne i'aul pas oublier, afin qu'elle eiit encore mieux le ieu , il envoya vers elle un genlilliomnie de son élroil conseil, afin de lui remonirer, bien au long, le déplaisir qu'auroit d'avoir compagnon à son service, el, bref el couit , s'elle ne lui donne congé, que n'y reviendra, jour qu'il vive. Comme vous avez oui dessus , elle n'eût pas voulentiers perdu son accointance ; si n'éloit saint ne sainte qu'elle ne parjurût , en soi excusant de renlrctenance du i)remier ; et enfin, comme toute forcenée, dit à Técuyer: «Eh ! je montrerai à votre maître que je l'aime, et me baillez votre couloau. » Adonc, quand elle eut le couteau, elle se détourna, et si coupa tous ses cheveux de ce couteau, non pas bien uniment. Toutefois, l'autre print ce présent, qui bien savoit la vérité du cas, el s'olTrit du présent faire devoir, ainsi qu'il fit tantôt après. Le dernier venu reçut ce beau présent qu'il détroussa cl leva les cheveux de sa dame qui beaux étoient et beaucouj) longs ; si ne fut puis guère aise, tant qu'il trouva son compagnon , à (pii il ne cela pas l'ambassade (pi'on lui a mise sus et à lui envoyée, el les gros présens qu'on lui envoie, qui n'est peu de chose, et lors montra les beaux cheveux, a Je crois , dii-il , que je suis bien en grâce : vous n'avez garde qu'on vous en fasse autant. — Saint .Tean ! dit l'autre, vcci autre nouvelle. Or vois-je bien que je suis frit. C'est fait ; vous avez bruit tout seul. Sur ma foi ! je crois fermement qu'il n'en est pas encore une pareille.— Te vous requiers, dit-il, pensons qu'il est de faire : il lui faut montrer à bon escient, que nous la connoissons telle qu'elle est. — El je le veuil , dit l'autre. » Tant pensèrent et conlrepensèrent , qu'ils s'arrêtèrent de faire ce qui s'ensuit. Le jour ensuivant ou tôt après, les deux compagnons se trouvèient en une chambre ensemble, où leur loyale dame avec plusieurs autres étoit-, chacun saisit la place au mieux qu'il put : le premier venu auprès de la très-bonne damoiselle, h laquelle tantôt, après plusieurs devises, il montra les cheveux qu'elle avoit envoyés à son compagnon. Quelque chose qu'elle en pensât , elle n'en montra
nul send)lant ne délTrai ' ; même disoil qu'elle ne les connoissoil, et qu'ils ne venoient point d'elle. Conunenl , dit-il , sont-ils sitôt changés et déconnus ?• — Je ne sais qu'ils sont, dit-elle, mais je ne les connois. » l']t quand il vit ce , il se pensa qu'il éloil heure déjouer son jeu, et fit manière de m(!ltre son chaperon qui sur son épaule éloil , et en faisant le tour -, toui à pro|)os lui fit h(>urter si rudement â son alour ", (juil l'envoya par terre, dont elle fut bien honteuse el malcontenlc ; et ceux qui là éloicnl aperçurent bien que ses cheveux étoient coupés , et assez lourdement. Elle saillit sus en hâ!e, et reprinl son atour, et s'en entra en une aulie chambre pour se ralourner, et il la suivit ; si la trouva toute courroucée et marrie, voire bien fort pleurante de deuil qu'elle avoit d'avoir été désatournée. Si lui demanda qu'elle avoit â plourer, et à quel jeu elle avoit perdu ses cheveux ? Elle ne savoit que répondre, tant étoit â celle heure surprinse ; cl lui, qui ne se peut plus tenir d'exécuter la conclusion prinsc entre son conqwgnon et lui , dit : « Fausse et déloyale que vous êtes, il n'a pas tenu à vous qu'un tel el moi ne nous sommes entretués el déshonorés, et je tiens, moi, que vous l'eussiez bien voulu, à ce que vous avez montré, pour en racoinler deux autres nouveaux -, mais, Dieu merci, nous n'en avons garde, el afin que vous sachiez son cas el le mien , veci vos cheveux quo lui avez envoyés, dont il m'a fait présent, et ne pensez pas que nous soyons si bêles , que nous avez tenus jusqu'ici. )) Lors appela son conq)agnou, el il vint -, puis dit : « J'ai rendu à cette tonne damoiselle ses clieveux, et lui ai coiîmiencé à dire comment , de sa grâce, elle nous a bien tous deux entretenus • el, combien qu'à sa manière elle a bien montré qu'il ne lui chailloit se nous déshonorions l'un l'autre. Dieu nous en a gardés. — Saint Jean ! çâ-monM dit-il. » Et lors même adressa parole à la gouge, el Dieu sait s'il parla bien à elle, en lui remontrant sa très-grande lâcheté
' Ce mol, pris an fii^iiré, prcsenle ici un sens, puisque celle femme paie réellemenl les frais de son impudence. Mais on pourrait lire d'effroi, ce qui serait pins net. — ^ I.e cliaperon , du temps de Cliarles VII, était atlaclié siu- l'épaule par une longue t)andc d'étolïe ([ui pouvait faire deu\ ou trois fois le tour du cou ; quand iln'élaiti>assnr la léte, il pendaitderrièrc ledos.
^ CoilTure de femme, /lenin, liant bonnet.
■" KxclamJtion (jui s'écrivait aussi c'est mon', équivalant à pur mo)i âme!
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
cl (Ii'Ioj aiilô de cœur ^ cl ne pensez pas que ^nièic oncques feniine fui mieux cnpiUiléc ' qu'elle fui à Tlioure, puis de Tun , puis de rnulre: à quoi elle ne savoil en nulle manière (pie dire ne répondie , eomme surprinsc en méfail évident, sinon de larmes qu'elle n'épargnoil pas. Kl ne pensez pas qu'elle eût guère oneques plus de plaisir, en les enlrelenanl lous deux, qu'elle avoil à celle heure de déplaisir. La conclusion fui telle toutefois, qu'ils ne l'a- Ijandonneront point, mais par accord dorénavant chacun aura son tour, cl s'ils y viennent lous deux ensemble, l'un fera place i\ l'autre cl seront bons amis, comme i)aravant, sans plus jamais parler de tuer ne de battre. Ainsi en ful-il fait et maintinrent assez longuement les deux compagnons cette vie et i)laisanl passclemps, sans que la gouge les osàl oncques dédire. El quand l'un alloil sa journée, il le disoil à l'autre ; cl quand davenlure l'un éloignoil le marché, le lieu à l'autre demouroit. Très -bon faisoil ouïr les recommandations qu'ils faisoient au départir -, mèmcmenl ils firent de très-bons rondeaux cl de plusieurs chansonnettes qu'ils niandèrenl cl envoyèrent l'un à l'autre, dont il est aujourd'hui grand bruit , servant au propos de leur matière dessusdite, dont je cesserai de parler, et si donnerai fin au conte.
NOUVELLE XXXIV