‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 22 sur 118 · SEIGNEUR DESSUS, SEIGNEUR DESSOUS · texte numérisé non relu

SEIGNEUR DESSUS, SEIGNEUR DESSOUS

La Irenle-qualriômc nouvelle, raconléc par monseigneur de la l'.oche, Iraiic d'une femme mariée , qui assigna journée à deux compagnoMs , lesquels vinrent et besognèrent; et le mari tantôt survint après ; et des paroles qui après en furent et de la manière qu'ils tinrent, comme vous oirez ci-après.

N'a pas longtemps que j'ai connu une notable femme cl digne de mémoire ; car les vertus ne doivent être celées ne éleinles, mais en commmie audience publiquemcnl blasonnées.

A'ous orrez, s'il vous plaît, en celle nouvelle, la chose de quoi j'enlends parler : c'est d'accroître la Irès-hcurcusc renommée. C-etle vaillant'prude-femme, mariée à un, loul outre nosamis'% avoil plusieurs serviteurs en amours, pourchassant, et désirant sa grAce, qui n'éloit pas trop difficile de conquerrc. tant éloil douce cl piliable '•, celle qui la pouvoit cl vouloil dél)arlir largement pailoul où bon et luieux lui

' Cliapilrée. — '^ Trompé, cocu. — ' CliuriUibie.

scmbloil. Advint un jour (pic les deux vinrent vers elle, connue ils avoient de couitune . non sachant l'un de laiilre, demandant lieu de cuire ' et leur loui' d'audience. I-^lle , (pii pour deux ne [)our Irois n'ei'il jamais reculé ne démarché % leur bailla jour et heure de se rendre vers elle, comme à lendemain : l'un, à huil heures du matin: l'autre, à neuf ensuivant; chargeant à chacun, par exi)rés cl bien à-cerles "•, qu'il ne faille pas à son heure assignée. Ils promirent sur leur foi cl sur leur honneur, s'ils n'ont cause raisonnable, qu'ils se rendront aux lieu cl terme limités, (hiand vient à lendemain, environ citui heures du matin, le mari de celle vaillante femme se lève, shabille, cl se met en jjoin!, cl puis la huche cl ai)pelle pour se lever, mais il ne lui fut pas accordé, ains refusé loul pleinement. « ^la foi 1 dit-elle, il m'est prins un tel mal de lèle, que je ne me saurois tenir en pieds ^ si ne me pourrois encore lever pour mourir, tant suis foible cl travaillée ; cl, que vous le sachiez, je ne dormis anuit 5 si vous prie cl requiers que me laissez ici un peu reposer, et j'espoire, quand je serai seule, je prendrai quelque peu de repos. » L'autre, combien qu'il se doutât, n'osa contredire ne répliquer, mais s'en alla comme il avoil de coulume besogner en la ville. Tandis sa femme ne fut pas oiseuse à l'hôlcl, car huil heures ne furent pas plus lôtsonnécsj que veci bon compagnon, du jour de devant ainsi assigné, qui vient heurter à l'hôtel, et elle le boula dedans. Il eut tanlàl dépouillé sa robe longue, et le surplus de ses habilleiucns, cl puis vint faire compagnie à mademoiselle, afin qu'elle ne s'épouvantât, cl furent eux deux tanl cl si longuement bras à bras, qu'ils ouïrent assez rudement heurter â l'huis. « Ah! dit-elle, par ma foi ! veci mon mari 1 avancez-vous, prenez voire robe? — Voire mari? dil-il, cl le connoisscz-vous â heurter ? — Oui, dit-elle, je sais bien que c'est-il. Abrégez-vous', qu'il ne vous Ireuvc ici. — Il faut bien, si c'est-il, (piil me voierje ne me saurois où sauver. — Qu'd vous voie.^ dit-elle; non fera, se Dieu plaîl ; car vous seriez mort, et moi aussi ; il est trop merveilleux ! ÎMontez en haut en ce petit grenier, et vous tenez tout coi sans mouvoir, (piil ne vousoyc". » L'aulre moula, coiinne clic lui

' r.xprcssion cmpriinléo à l'nsafie des foins haiiaux ^ Fait im pas en arrière. — '• Cetlaiiieincnt. ' llàlcz-vous. — ^ I.iUeiiilc.

76 VIELX CONTEUPvS ITiANÇAIS.

dit, en ce polil groiiior qui éloil d'ancien édi-

fice, (oui déi)Ianché, tout délallé, cl perluisé ' el rompu eu plusieurs lieux ; el mademoiselle , le sentant là-dessus, fait un saut jusqu'à riuiis, trùs-bicn sachant que ce n'étoit pas son mari et mit dedans celui qui avoit à neuf heures promis devers elle se rendre. Ils vim-enl en la chambre, où pas ne furent longuement debout, mais tout de plat s'entrc-accolèrent et embrassèrent en la même ou semblable façon que cebii du grenier avoit fait; lequel, par un perluis, voit à Td'il la compagnie dont il n'éloit pas trop content, et (it grar.d procès en son courage, à savoir se bon éloil qu'il parlai ou se mieux lui valoilse laire-, il conclut loulel'ois tenir silence et ne dire mol jp.squ'à ce qu'il verra trop mieux son heure el son point. Et pensez {{u'il avoil belle [jalience! Tant attendit, tant regarda sa danse avec le survenu, que bon mari vint à l'hôlel, pour savoir de rélatel santé de sa trés-bonnc femme , ce qu'il éloit très-bien tenu de faire. Elle Touït tantôt 5 si n'eut autre loisir que de faire lever sa com[)agnic, el elle ne le savoil où sauver, pourcc qu'au grenier ne Teùl jamais envoyé-, el elle lit bouler en la ruelle du lit, el puis le couvrit de ses robes, et lui dit : « Je ne vous saurois au mieux loger, prenez-en palieîice! » Et elle n'eut pas achevé son dire, que son mari enira dedans, qui aucunement si lui sembloit avoir noise* enlre-ouïc : si trouva le lit tout défroisse et dépouillé, la couverture mal honnie' et d'étrange biais, el sembloit mieux le lit d'une épousée que la couche d'une femme malade. La douic cju'il avoil auparavant , avec rai)parence de présent, lui fil sa femme appeler par son nom, et lui dit : « Paillarde el méchante que vous èles, je n'en pensois pas moins hui malin, quand vous contrefîtes la malade. Où est votre boulier? Je voue à Dieu, si j(> le trouve, qu'il aura mal fine, el vous aussi! » El lors mil la main à la couverture, et dit : « Ycci Ix'l api)areil, il semble que les pourceaux y aient couché ! — Et qu'avez-vous ? ce dit-elle ; méchant ivrogne , faut-il que je conq^arc * le trop de vin que votre gorge a entonné? Est-ce la belle salulalioîi que vous me faites de m'appcler i)aillarde !' Je veux bien que vous sachiez que je ne suis pas telle; mais suis trop loyale cl tro}) bonne pour un tel paillard que vous

' l'erco, U-i)uô. — ^ liiuil, nioincmenl. — •' iMal'idnnôtc serait i>Ius ralionticl (jiio mal fionnie. — ' Taie.

êtes, el n'ai autre regret, sinon de quoi je vous ai été si bonne cl si loyale; car vous ne le valez pas, el ne sais qui me lient que je ne me lève et vous égratigne le visage par telle façon, qu'à loujours-mais ayez mémoire de m'avoir ainsi vilennée '. » El qui me demanderoit comment elle osoil en ce point répondre, el à son mari parler, j'y treuve deux raisons : la première si est, qu'elle avoit bon droit eu sa querelle, el l'aulrc, qu'elle se seutoil la plus forte en la place, el c'est '^ assez à i)cnser, se la chose fût venue jusques aux horions, celui du grenier et l'autre l'eussent servie et secourue. ]^e pauvre mari ne savoil que dire, qui oyoil le diable sa fenune ainsi tonner, et pource qu'il voit (pie haut paiier el fort lancer n'avoil pas lors son lieu, il [iiinl le 'procès loul en Dieu, qui est juste et droilurier. Et à chef de sa médita! ion , entre aulres paroles, il dit : « Vous vous excusez beaucoup de ce dont je sais tout le vrai-, au fort, il ne m'en chaûl pas tant qu'on pourroil bien dire ; je n'en quiers jamais faire noise : celui de là-haut paiera tout !'» l'^t par celui d'en haul enlendoit Dieu ; mais le galant, qui éloit au grenier, qui oyoil les paroles, cuidoit à bon escient que l'autre l'eût dit pour lui, cl qu'il fût menacé de porter la pâle au four, pour le méfait d'autrui ; si répondit tout en haut ; K Comment! sire, il suflit ]nc\\ que j'en paie la moitié; celui, qui est en la ruelle du lit, peut bien payer l'auti-e moitié, car certainement je crois qu'il y est aulanl tenu que moi. » Qui fut bien ébahi, ce fut l'autre, car il cuidoit que Dieu parlât à lui, et celui de la ruelle ne savoil que penser ; car il ne savoil rien de l'autre; il se leva toutefois, et l'autre se descendit, (pu le coimut ; si se partirent ensemble el laissèrent la compagnie bien troublée el n)al contente, dont il ne leur chaloit guère, et à bonne cause.

NOUVELLE XXXV

l'échange.

I.a iroiitc-cinquiL'iTio nouvelle , racoiiti'e par monseigneur de Villifis, traiU! d'un chevalier, dutjuel son amoureuse se maria, tandis (ju'il fut eu voyygc ; el à son retour, d'aventure, la trouva en riiéiiage ; laiinelle, pour couclieravec son amant, mit en son lieu couclier avec son mari une ji-unc damoiseile, sa chambriiTe ; cl des paroles d'entre le mari et le chevalier vojageur, conur.e plus à [ilein vous sera recordé ci-aprôs.

Un gentilhomme de ce royaume, très-vertueux et de grand' renonmiée, grand voyager,

' Injurit-c, iii(:'pris(;'C. — * Toutes les éditions écrivent sc.il.

cl aux armes Irès-prcux cl vaillant , devint amoureux d'une très-belle et génie damoiscllc, et , en bref lemi)s, fut si bien en sa grAce ((ue rien ne lui fut escondit' de ce qu'il voulu! et osa demander. Advint, ne sais combien ai)rès cette alliance, (juc; ce bon clievalier, pour mieux valoir et honneur acquérir, se partit de ses marches, très- bien en point et accompagné, portant cntrcprinse d'armes du congé de son maîlre, et s'en alla en Espagne et en divers lieux où il se conduisit tellement qu'à son retour il fut reçu à grand triomphe. Pendant ce temps, sa dame fut mariée à un ancien chevalier, qui gracieux et sachant'-^ homme étoit, qui, tout son temps, avoit hanlé la cour et étoit , au vrai dire, le registre d'honneur ; cl n'éloit [)as un pelit dommage qu'il ne fut mieux allié, combien loulefois qu'encore n'éloit pas découverte l'embûche de son infortune si avant ne si commune, comme elle fut depuis, ainsi comme vous orrez. Car ce b>on chevalier aventureux dessusdit retourna d'accomplir ses armes, et comme il passoil parle pays, il arriva, d'aventure, un soir, au chûleau où sa dame demouroit , et Dieu sait la bonne chère que monseigneur son mari cl elle lui flrent, car il y avoit de pieçà grand' accoinlance et amitié entre eux deux. IMais vous devez savoir que, tandisque le seigneur de léans pensoit et s'efforçoit de trouver manière de plusieurs choses pour festoyer son hôte, l'hôle se devisoit avec sa dame qui fùl^, et s'efforçoil de trouver manière de la festoyer, comme il avoit fait avant que monseigneur fut son mari ; et elle , qui ne demandoil autre chose, ne s'excusoit en rien sinon du lieu. «IMais il n'est pas possible, dit-elle, de le pouvoir trouver ? — Ah ! dit le bon chevalier, ma chère dame, par ma foi ! si vous le voulez bien , il n'est manière qu'on ne Ireuve. Eh I que saura votre mari , quand il sera couché et endormi, si vous me venez voir juscjues en ma chambre i' Ou , se njieux vous plaît el bon vous semble, je viendrai bien vers vous. — Il ne se peut ainsi faire, ce dil-clle, car le danger y est trop grand , car monseigneur est de léger somme, et jamais ne s'éveille qu'il ne tàle après moi, el, s'il ne me trouvoil point, pensez ce que ce seroil. — Et quand il s'est en ce point tourné, que vous

' Refusé. — '^ Qui a de roxpériencc, du savoir vivre "• Avec celle qui fui sa ilatiie.

EES CENT NOUVELLES NOUVELLES. 11

fait-il? — Autre chose, dit- elle ^ il se vire d'un et revire d'autre*. — Ma foi ! dit-il , c'est un Irès-mauvais ménager- ; Il vous est bien venu (pie je suis venu puur secourir et lui aider el parfaire ce que n'esl pas bien en sa puissance d'achever. — Si m'aid' Dieu 1 ditelle, quand il besogne une fois le mois, c"esl au mieux venir -, il ne faut j:'i que j'en fasse la petite bouche. Croyez fermement que je prendrois bien mieux. — Ce n'est pas merveille , dil-il , mais regardez conunenl nous ferons , car c'est force que je couche avec vous ceito nuil. — W n'est tour ne manière que je voie, di(-elle , comment il se puisse faire. — Eh 1 connncnt! dit-il ; eh ! n'avez-vous point céans fenmie en qui vous osissiez fier de lui déclarer votre cas!' — .l'en ai, par Diiu ! une, ditelle , en qui j'ai l)icn tant de fiance, que de lui dire la chose en ce monde que plus voudrois être celée, sans avoir suspicion ne doule que jamais par elle fut découverte. — Que nous faut-il donc plus? dil-il; regardez, vous cl elle, du surplus. » La bonne dame, qui vous avoit la chose à cœur, appela cette damoiselle el lui dit . (( IMa mie, c'est force anuit que lu me serves , et que lu m'aides à achever une des choses en ce monde qui plus au cœur me touche.' — ]\Iadame, dit la damoiselle, je suis prèle el conlenle comme je dois vous servir et obéir en tout ce qu'il me sera possible : commandez ; je suis celle qui accomplirai voire commandement. — Et je le mercie , ma mie, dit la dame , et sois sûre que tu n'y perdras rien. A^eci le cas : Ce chevalier, qui céans est, c'est Ihomme au monde que j'aime le jjIus, el ne voudrois pour rien qu'il se partit de moi sans aucunement avoir parlé à lui-, or ne me peut-il boimenienl dire ce qu'il a sur le cœur, sinon entre nous deux el à part, et je ne m'y puis treuvcr, se tu ne vas tenir ma place devers monseigneur. \\ a de coutume, comme lu sais, de soi virer par nuit vers moi , et me làle un peu et puis me laisse el se rendort. — Je suis conlenle de faire votre plaisir, madame ; il n'est rien (pi'à >olre commandement je ne fasse. — Or bien , ma mie, dil-clle ; lu le coucheras, connue je fais , assez loin de monseigneur, et garderas bien, (pulque chose qu'il fasse, (jue tu ne dies un seul mol, et quoique chose qu'il voudra faire, souffres tout. — A vo-

' Il se tourne d'un c('i(é et se relourne de l'antre. - HKiiinie do ménagf, mari.

Ire plaisir, madame, et je le ferai. » L'Iieurc du souper vint , et ncsl jà métier de vous conler du service ; seulement, vous souiïise qu'on y fît très-boniic chère, et il y avoil bien de quoi. Ai)rès S3ui)er, la compagnie s'en alla à réljat, cl le clievalier étranger, tenant madame par le bras, et aucuns autres genlilslionnnes tenant le surplus des damoiselles de léans, et le seigneur de llnMel venoit derrière, et enqtiéroit ' des voyages de son hôte à un ancien genlillioinme qui avoit conduit le fait de sa dépense en son voyage. IMadame n'oublia pas de dire à son ami , qu'une telle de ses femmes tiendra anuit sa place et son lieu, et qu'elle viendra vers lui. Il fut Irès-joyeux et largement l'en mercia , désirant que l'heure fut venue. Ils se mirent au retour et vinrent jusques en la chambre de parement, où monseigneur donna la b-onne nuit à son hô'e, et madame aussi. El le chevalier étranger s'en vint en sa chambre, qui éloit belle, à bon escient, bien mise à point, cl éloit le beau buffet garni d'épices, de conlllures et de bon vin de plusieurs fa^'ons. Il se til tantôt déshabiller, et là but une fois , puis lit boire ses gens el les envoya coucher, et demoura tout ;;eul , attendant sa dame, laquelle éloit avec son mari, (pii tous deux se dé[)Ouilloicnt el se meltoienl en i)oiiit pour entrer au lit. La damoiselle, qui éloit en la ruelle du lit , laiilot que monseigneur fut couché, se vint mettre en la place de sa maîtresse, el elle, qui autre part avoit le cœur, ne fil qu'un saut jusques dans la chambre de celui qui l'atlendoil de pied coi. Or est chacun logé, monseigneur avec sa chambrière , et son hôte avec madame, et c'est assez à penser qu'ils ne passèrent pas toute la nuit à dormir. Monseigneur, comme il avoit de coutume, environ une heure devant le jour, se réveilla, el vers sa chambrière, cuidanl élre sa femme, se vira, et, au tûter qu'il lit, heurta sa main à son tetin ; qu'il sentil si très-dur et poignant*, et tanlôt connut que ce n'éloit point celui de sa femme , car il n'éloit point si bien troussé. « lia ! dit-il en lui-même, je vois bien que c'est, et j'en baillerai un aulre.» Il se vira vers celle belle fille, et, à quelque méchef que ce fut, il ronq)it une lance, mais elle laissa faire sans onccpies dire un seul uiol ne demi. Quand il eut fait, il appela, tant qu'il i)ul ,

* S'informail. — - Naissant, coiiimeiiçanl iipoimire.

celui qui couchoit avec sa femme. «Ilau ! monseigneur (de tel lieu), où ùles-vous ? parlez à moi ? » L'autre, qui s'ouït appeler, fut beaucotq) ébahi, el la dame fut loute éperdue, et bon mari recoimnence à rehucher : « Ilau! monseigneur, mon hôte, parlez à moi ? n Et l'autre s'aventuia de ré{)ondre el dit : u Que vous i)laîl-il , monseigneur? — Je vous ferai toujours ce change, quand vous voudrez. — Quel change? dil-il. — D'une vieille ji toute passée et déloyale h une belle el bonne et fraîche jeune fille-, ainsi m'avez- vous parti', la votre merci ! » La compagnie ne sul que répondre, môme la pauvre chambrière éloit tant surprinse que s'elle fut à la mort condanmée tant pour le déshonneur el déplaisir de sa maîtresse comme pour le sien même qu'elle avoit méchamment perdu. Le chevalier étranger se parlit de sa dame, au plus tôt qu'il sut, sans mercier son hôte, el sans dire adieu, et oncques puis ne s'y trouva, car il ne sait encore conune elle se conduit depuis avec son mari. Ainsi , plus avant ne vous en puis dire.

NOUVELLE XXXVI

A LA BESOGiXE.

I,;i Irenlc-sixième nouvelle, racontée par monscignenr de la r.uclic, traite d'un écuyer, qui vit sa maîtresse, dont il étoil moult féru % entre deux gciuilshonmies, et ne se doniioil de garde qu'ilie tenoit chacun d'eux en ses lacs; el un autre chevalier, qui savoil son cas, le lui bailla à entendre, comme vous oirez ci-après.

Un très-gracieux gentilhomme . désirant employer son service el son lemps en la trèsnoble cour d^amour, soi sentant de dame impourvu ' , pour bien choisir et son temps employer, donna cœur, corjjs el biens à une belle damoiselle, et bonne (que mieux vaut), laquelle, faite et duite'de façonner gens, l'entretint bel et bien, el longuement 5 et trop bien lui sembloil qu'il éloit bien avant en sa grâce, et, à (lire la vérilé, si éloil-il comme les autres, dont elle avoit plusieurs. Advint un jour que ce bon gentilhomme trouva sa dame , d'aventure, à la fenêlre d'une chambre , au milieu d'un chevalier el d'un écuyer , auxtpiels elle se devisoit par devises connnunes ; aucunesfois, parloit à l'un à part, sans ce que l'autre en ouït rien -, d'autre côlé, faisoit à l'autre la pareille, pour chacun contenter. jMais, que^

' l'arlagé. — ^ Très-amourciix.— ' Dépourvu. ' Habile à. — ^ Quoique.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES

fùl bien h son aise, le pauvre amoureux cnrageoil tout vif, qui n'osoit approclior de sa compagnie, cl si n'éloil en lui déioi;^ner ,' lanl forl désiroit la présence de celle qu'il aimoil mieux (pie le surplus des autres : trop Lien luijugeoil le cœur que cotte assemblée ne se départiroil point, sans conclure ou procurer aucune chose h son préjudice, dont il n'avoit pas tort de ce penser et dire, et s'il n'eût eu les yeux bandés et couverts, il pou voit voir a|jerlemcnt ce dont un autre à cpii lien ne touclioil s'aperçut à l'œil, et, de fait, lui montra : et vcci comment. Quand il connut el aperçut à la letlrc que sa dame n'avoil loisir no voiilenlé de l'entretenir, il se boula sur une couclieltc el se coucha ; mais il n'avoit garde de dormir, tant étoienl ses yeux empêchés de voir son contraire' ; et comme il éloit en ce point, survint un gentil chevalier, qui salua la compagnie, lequel, voyant que la damoisclle avoit sa charge, se lira devers l'écuycr, qui sur la couche n'étoit pas pour dormir 5 et, entre autres devises, lui dit l'écuyer : « Par ma foil monseigneur, regardez à la fenôlre, velà gens bien aises. El ne voyez-vous pas comment plaisamment ils se démènent?- — Saint Jean I lu dis vrai, dit le chevalier. — Encore font-ils bien autre chose que de deviser ! — El quoil dit l'autre. — Quoi? dit-il. Et ne vois-tu point coni.ment elle lient chacun d'eux i)ar la rêne? — Par la rêne? dit-il. — Voire vraiment, pauvre bête, par la rêne. Où sont les yeux ? iMais il y a bien choix des deux, voire quant à la façon, car celle, qu'elle lient de gauche, n'esl pas si longue ne si grande que celle qui cmple^ la dextre main. — lîa 1 dit l'écuyer, par la niorbicu! vous dites vrai. Saint Antoine arde la louve ! » Et pensez qu'il n'étoil pas bien aise. « Ne le chaille , dit lo chevalier ^ porte Ion mal le plus bel que lu [)eux : ce n'est pas ici que lu dois dire ton courage '■; force est que tu fasses de nécessité vertu. )) Aussi fil-il. El veci bon chevalier qui s'approchoil de la fenêtre, où la gallée ^ éloit 5 si aperçut d'aventure que le chevalier à la rêne gauche se lève en pied el regardoil que faisoienlel disoicnl la damoiselle gracieuse cl récuyer son compagnon. Si vint à lui, en lui donnant un petit coup sur le chapeau : « Entendez à votre besogne, de par le diable ! ne

' Ce qui le contrariait. — - Emplit.

=^ Ce (|nc lu as sur le luur. — ' Compagnie.

vous souciez des autres. » L'autre se relira cl commença de rire, el la damoiselle, qui n'étoil point eflarée de legier', ne se mua oncques^; trop bi n tout doucemenl laissa prinse, sans rougir ne changer couleur ; regret eut-elle en soi-même dabandonner de la main ce qui autre part lui eût bien servi. El fait assez à croire que par avant et depuis n'avoit celui des deux, qui ne lui fit três-voulentiers service ; aussi eût bien fait, (pii eùl voulu, le do! enl amoureux malade, qui fut contraint d'être notaire '' du plus grand déplaisir qu'au monde advenir lui [)ourroil , et dont la seule pensée en son pauvre canir rongé éloit assez et trop puissante de le mettre en désespoir, se raison ne l'eût à ce besoin secouru : qui lui fil tout abandonner sa (piêle en amours, car, de celle-ci, il ne pourroit un seul bon mol à son avantage conter.

NOUVELLE XXX VIL

LE BKNÈTRIER^ DORDUIÎE*.

I.a Ironlc-soplième iiouvollc , par nionseignonr de la Uoclio, Irailc d'un jaloux qui eiircsislroit toutes Ji'S façons qu'il pouvoit ouïr ne savoir, dont les femmes oui dii;u leurs n:aris le temps passé : mais à la fin il fut trompi!' par l'orile eau * que l'anianl de ladite femme jeta par tMie fenêtre sur elle, eu venant de la messe, comme vous oirez ci-après.

Tandis que les autres penseront et h leur mémoire ram.éneronl aucuns cas advenus et perpétrés % habiles cl suflisanls d'être ajoutés à l'histoire présente, je vous conterai, en brefs termes, en quelle façon fut déçu le plus jaloux de ce royaume pour son temps. .le crois assez (ju'il n'a pas été seul entaché de ce mal, mais toutefois pource qu'il fui outre l'enseigne , je ne me saurois passer sans faire savoir le gracieux tour qu'on lui fil. Ce bon jaloux, que je vous conte , étoil très-grand historien, et avoil vu el beaucoup lu el relu de diverses histoires -, mais la fin principale, à quoi lendoil son exercice el toute son élude , étoit de savoir et connaître les façons cl manières comment femmes peuvent décevoir leurs maris. Car, la Dieu merci, les histoires anciennes, comme iMalhéolus% .luvéïial "■' , /es (Juinzc

' F.égèremcnl, de peu. — - Ne se Iroiihla poiiU.

^ léinoin. — * Rénitier. — •' liiùié par Ilonavenlurc des l'eriers, nouvelle 18, et par La loulaitie : On ne s'avise jamais de tout, liv. Il, 10.

" L'eau sale. — ' Accomplis, laits.

" Le livre de A/at/icoliis , dont on ne connait pas l'auteur, est nn poi-nie Trançais du quinzième siècle sur la malice des femmes.

'■' Dans la satire contre les femmes.

VIEUX CONTEUnS ERANCAI?*

Juics de mariage* cl autres plusieurs, dont je ne sais le compte , font mention de diverses tromperies, caulelles -, abusions et déceijlions, en cet élat advenus. Notre jaloux les avoit toujours à ses mains, cl n'en éloil pas moins assulé (lu'un fol, de sa marote : toujours lisoit, toujours éludioil, et dUceux livres fil un petit extrait pour lui, auquel étoient décrites, comprinses et notées plusieurs manières de tromperies, aux pourchas et entreprinses de femmes et es personnes de leurs maris exécutées , et ce fit-il, tendant à fin d'être mieux prémuni sur sa garde de sa femme, s'ellc lui en bailloit point de telles comme celles qui en son livre éloient chioniquéesct regislrées. Qu'il ne gardât sa femme d'aussi près qu'un jaloux italien, si faisoit, el si n'éloil pas bien assuré, tant étoit fort féru du maudil mal de jalousie. El en cet état et aise délectable, fut ce bon homme trois ou quatre ans avec sa femme, laquelle pour passetcmps n'avoit autre loisir d'être hors de sa présence infernale, sinon pliant et retournant à la messe, en la compagnie d'une vieille serpente^ qui d'elle avoit charge. Un gentil compagnon, oyanl la renommée de ce gouvernement, vint rencontrer un jour celte bonne damoisellc, qui belle, gracieuse el amoureuse à bon escient étoit, el lui dit, le plus gracieusement qu'oncques sut , le bon vouloir qu'il avoit delui faire service, plaignantet soupirant, pour l'amour elvoulenté d'elle, sa maudite forluned'étrealliéeauplusjaloux que terre soutienne, et disant, au surplus, qu'elle étoit la seule en vie, pour qui plus voudroit faire. « Etpource que je ne vous puis pas ici dire combien je suis ù vous, el plusieurs autres choses dont j'espoire que vous ne serez que contente, s'il vous plaît, je les mettrai par écrit, el demain je vous les baillerai , vous suppliant que mon petit service, partant de bon vouloir el entier, ne soit pas refusé. « Elle écouta voulentiers, mais, pour la présence du dangier*qui trop prés étoit, guère ne répondit, toutefois qu'elle fui contente de voir ses lettres, quand elles viendront. L'amoureux prinl congé assez joyeux, cl à bonne cause, el la damoisellc, comme elle étoit douce cl gracieuse, le congé lui donna-, mais la vieille, qui la suivoit, ne faillit point à

' Ouvrage satirique cl facétieux altril)ué à Antoine de la Sale, auteur ou rédacteur de ces Cent IVouvelles. - Piuses. — "' Suivante. — ' Argus.

demander quel parlement' avoit été entre elle et celui qui s'en va. u II m'a, dit-elle, apporté nouvelle de ma mère, dont je suis bien joyeuse, car elle est en bon point. » La vieille n'en quil* plus avant ; si vinrent à l'holel. A lendemain, l'autre, garni d'une leltre. Dieu sait conunenl dictée , vint rencontrer sa dame, el tant subitement et subtilement lui bailla ces lettres , qu'oncques le guet de la vieille s(;rpente n'en eut cotmoissance. Ces lettres furent ouvertes par celle, qui voulentiers les vit, quand elle fut à part; le contenu en gros étoit : Comment il étoit esprins de l'amour d'elle , cl que jamais un seul jour de bien n'auroit, se temps el loisir prèles ne lui sont, poiu- plus avant l'en avertir, requérant en conclusion qu'elle lui vueille, de sa grùce, jour et lieu convenable assigner pour ce faire. Elle fit unes lettres, par lesquelles très-gracieusement s'excusoitde vouloir entretenir en amours autre que celui, auquel elle doit foi el loyauté-, néanmoins, pource qu'il est tant fort éprins d'amour à cause d'elle, qu'elle ne voudroit pour rien qu'il n'en fût guerdonné^, elle seroil très-contente d'ouïr ce qu'il veut dire, se nullcinent pouvoit ou savoil^ niais certes, nenni \ tant près la tient son mari, qui ne la laisse d'un pas, sinon à l'heure de la messe qu'elle vient à l'église, gardée et plus que gardée par la plus pute vieille, qui jamais autrui destourba''. Ce gentil compagnon, tout autrement habillé cl en point que le jour [)assé, vint rencontrer sa dame , qui très-bien le connut, el au passer qu'il fil assez près d'elle, reçut de sa main sa lettre dessusdite. S'il avoit faim de voir le contenu, ce n'éloil pas merveilles. Il 'se trouva en un détour, où, tout à son aise et beau loisir, vil el connut l'état de sa besogne, qui lui sembloit être en bon train ; si regarda que ne lui faut que lieu pour venir au-dessus et à chef de sa bonne enlreprinse, pour laquelle achever il no finoit nuit ne jour d'aviser el penser comment il la pourroit conduire. Si s'avisa d'un bon tour, qui ne fait pas à oublier-, car il s'en vint à une sienne bonne amie, qui deinouroit entre l'église où sa dame alloit à la messe et l'hôtel d'elle, et lui conta, sans rien celer, ce fait de ses amours, en priant très-anectueusement qu'elle à ce besoin le voulsîl aider et secourir. « Ce que je pourrai faire pour vous, ne pensez pas que je

' Enlrelien. — - Demanda — ' Récompensé. ' Embarrassa, gêna.

LIS CKNt NOtlVELLES NOUVELLES.

n/y emploie do très-bon cd'ur. — Je vous mercie, dil-ih El seriez-voiis coiilenle qirelle YciiFl céans i)arlcr à moi ? — ]\Li foi I (lit-elle, il me plaîl Lien. — Or Lien, dil-il, si! est en moi de vous faire aulanl de sorvice, pensez que janrai connoissancc de la courloisie. » Il ne fui (.iofcpies si aise, ne jamais ne cessa , tant qu'il cul récril el baillé ses lellres à sa dame, (jui conlenoicnl qu'il avoil tant fail à une lelle, (pfclle éloil sa Irès-grande amie , femme de Jjicn, loyale el secrète, « el (jui vous aime el « connoîl bien 5 (pfelle nous baillera sa maison (c pour deviser. El veci que j'ai avisé : je serai (( demain en la cliambie d'en liant qui décou- « vre sur la rue, el si aurai auprès de moi im « grand seau d'eau et de cendres enlreujèlé , « dont je vous alTublerai tout à coup que vous « passerez, et si serai en babil si desconnu ', « que votre vieille ne àme du monde n'aura de « moi connoissancc. Quand vous serez à ce « point alournée'^, vous ferez Lien lébali-e et « vous sauverez en celle maisim, et par voire (( dangicr^ manderez quérir en votre iiôlel une « aulre robe, et tandis qu'elle sera en chemin, « nous parlerons ensemble. » Pour abréger, CCS lettres furent écrites et baillées , et la réponse fut rendue par elle, qu'elle éloil contente. Or fut venu ce jour, el la daiuoiselle, albibléc par son serviteur d'un seau d'eau et de cendres, voire par lelle façon que son couvrechef, sa robe et le surplus de ses liabillements furent tous gâtés el percés, cl Dieu sait qu'elle fit l)ien de l'ébaliie el de la malcontente ; et comme die éloil ainsi atournée, elle se boula en l'iiôlel, ignorant d'en avoir connoissancc. Tantôt qu'elle vit la dauîc, elle se plaignit de son méchef, el n'est pas à vous dire le deuil qu'elle mcnoi! de cette aventure : maintenant plaint sa robe, maintenant son couvre-chef, el l'autre fois son lissu -, bref, qui l'oyoit, il sembloit que le monde fût fine. El derechef, sa mcschine, qui cnrageoit d'engaine % avoit en sa main un couteau dont elle netloyoit sa robe le mieux qu'elle savoil : «jNenni, nenni , ma mie, dit-elle^ vous perdez voire peine; ce n'est i)as chose à nettoyer si en bâte. A ous n'y sauriez faire chose mainlenanl qui vaulsîl ' rien. Il faut que j'aie une antre robe el un aulre couvre-chef; il n'y a point d'autre re-

' Mécoiiiiaiss.ibli'. — '^ l'an'e , c'LSl-à-diii' , «ouilh-e d'eau cl tic cemlics. — '■ Aigiis, dué^'iie. * Iroiiipcrii'. — ' Valùl.

, médo : allez à l'hotel , et les m'apportez, cl j vous avancez de retourner, (pie nous ne perdons !a messe avec tout noire mal. » La vieille, voyant la chose être nécessaire, n'osa dédire sa maîtresse; si print cl robe et couvre-chef sous son manteau, et à l'hotel s'en va. Elle n'eut pas sil(')t tourné les talons , que sa maîlresse fut guidée en la chambre où son serviteur éloil, qui voulenliers la vit en cothi-simple et en cheveux. El tandis qu'ils se deviseront , nous retournerons à parler de la vieille, qui revint à rii(')lel, où elle trouva son niaîli-e, (|ui n'allendit pas qu'elle parlai, mais de nianda incontinent : u Et (pi'avez-vons fiut de m;i femme ? el où est-elle !' — .le l'ai laissée, ditelle, chez une lelle, et en Ici lieu, —Et à (piel l)ropos? r, dil-il. Lors elle lui montra rol)e el couvre-ciief, el lui conta l'aventure de la lynéc' d'eau et des cendres, disant qu'elle vient quérir d'autres bal)iilements -, car, en ce point, sa maîlreï^se n'osoil partir d'ond elle étoit : ((Estce cela ;' dil-il, Notre-Dame! ce Jour n'étoit pas en mon livre! Allez, allez, je vois bien que c'est.» Il eût voulenliers dit qu'il éloil coux -, el croyez que si éloit-il à cette heure, el ne l'en sul oncques garder livre ne bref^ où |)!usieurs fins tours éioienl registres ; el fail assez penser qu'il retint si bien ce dernier, (pi'oncques puis de sa mémoire ne partit, et ne lui fut nul besoin, à cette cause, de l'écrire, laiit en eut fraîche souvenance, le peu des bons jouis (pi'il véquil.

NOL TELLE XXXYIIÏ.

Ui\E VERGE POUR L'ALTRE.

I.a Ircnle-iiuilii'me nouvelle, rai'onlie par nioiisoigiiciir le .«('— iirtlial de (iuyeiiiie , traite d'un b:iiir^'(oi,< de Tours, (jui aelicla une lamproyc, (lu'à sa fetiiiiie envoya pour ajjoiiiter ', afin de festoyer son curé, el ladite femme l'envoja à un cordeiicr son ami ; el comment elle (it coucher sa voisine avec son mari, qui fut battue Dieu sait comment, el de ce qu'elle fil accroire à son mari, comme vous oirez ci-apris.

N'a guère qu'un marchand de Tours, pour fesloier son curé et autres gens de bien, acheta une grosse el belle lamproie: si l'envoya à son ht')lel , et chargea très-bien à sa femme de la metlre à point , ainsi qu'elle savoit bien faire : ((Et faites, dit-il, que le dîner soit prêt à douze heures , car j'amènerai noire curé et aucuns autres (((u'il lui nomma). — Tout sera prêt , dit-elle : amenez qui vous voudrez. » Llle mil à point un grand las de beau jioisson,

' l'i h'c. — - Cocu. — " l'arriu'iniii. — ' AppriMcr.

VIEUX CONTEURS FKANCAIS.

cl (luani vint h la lamproie, elle la so\iliai(a auv (]oi'deliors ' à son ami, et dit en soi-nii'me : (( îla! frère Bernard, que n'Olcs-vous ici! par ma foi! vous n'en parliriez jamais, tant qu'eussiez làlé de la lamproie, ou, se mieux vous [ilaisoil, vous l'emporteriez en votre chambre, et j(- ne l'audrois pas de vous faire compagnie. » A très-grand regret meltoit celte bonne iVmme la main à cette lamproie , voire pour son mari, et ne faisolt que penser comment son cordelier la [jourroil avoir-, tant pensa et avisa, qu'elle conclut de lui envoyer par une vieille qui savoil de son secret : ce qu'elle fit, et lui manda qu'elle viendra anuil souper et coucher avec lui. O.sand maître cordelier vit cette belle laml)roic et en'endit la venue de sa dame , pensez (pi'il fil! joyeux et bien aise, cl dit à la vieille , que, s'il peut (iner- du bon vin, que la lamproie ne sera pas fraudée du droit qu'elle a , puisqu'on la mangera •■. La vieille retourna de son message cl dit sa charge. El environ douze heures, veci noire marchand venir, le curé et plusieurs autres bons compagnons pour dévorer celte lamproie qui éloil bien hors de leur commandement. Quand ils furent en Ihôlel du marchand, il les mena trèstous en la cuisine pour voir celte belle et grosse lanq)roie dont il les vouloil fesloier, et appela sa femme , et l)uis lui dit : « Montrez-nous notre lamproie ? je vucil savoir à ces gens se j'en eus bon marché. — Quelle lamproie? dit elle. — La lamproie que je vous fis bailler pour noire dîner, avec cet aulre poisson. — .le n'ai point vu de lamproie, dil-elle. Je cuide, moi, que vous songiez. Yeci une carpe, deux brochets, et je ne sais quel autre poisson , mais je ne vis aujourd'hui lamproie. — Comment? dit-il, et pensez-vous que je sois ivre? — Bia foi , oui , dirent lors le curé et les autres -, vous n'en pensiez pas aujourd'hui , mais vous êtes un peu trop chiche pour acheter lamproie maintenant. — Pardieu 1 diî la femme, il se farce " de vous, ou il a souiié d'une lamproie ; car sûrement je ne vis de cel an hunproie. » El bon mari, de soi courroucer, qui dit: ((Tous avez menti, paillarde ! vous l'avez mangée ou cachée quelque part. Je vous promets qu'oncques si chère lanqjroie ne fut pour vous I » Puis, se vira vers

' Coiivonl (lo C.ordeliers. — " Trouver.

"• Touie;; les odilioiis L-crivcnl încnijeue, sans doule pour mangéj cri palois picard. .Mais ce sens n'c^l pas salisf.iisanl. — ' Se raille.

le curé et les autres, et juroil la morbieu et un cent de serments, qu'il avoit baillé à sa fenune une lamproie (jui lui avoit coulé un franc-, et eux, pour encore plus le tourmcnler cl faire enrager, faisoient semblaiit de le non croire, et tenoienl termes comme s'ils fussent mal contents, et disoient : « Nous étions priés de dîner chez un tel , et si avons tout laissé pour venir ici, cuidanl manger de la lamjiroie, mais, à ce que nous voyons , elle ne nous fera mal. » L'hôle, qui enrageoit tout vif, print un bâton et marchoil vers sa femme pour la trop bien froltci-, se les autres ne l'eussent retenu, qui renunenèrent à force hors de son hôtel, et mirent peine de le rapaiscr le mieux qu'ils surent, quand ils le virent aind troublé. Puis qu'ils eurent failli à la lamproie, le curé mit la table , et firent la meilleure chère qu'ils eurent. La bonne demoiselle à la lamproie manda l'une de ses voisines, qui vcfve étoit, mais belle femme et en bon point éloi!-elle, cl la fil dîner avecques elle. El quant elle vil son point, elle dit : u Ma bonne voisine, il seroit bien en vous de me faire un singulier plaisir, et se tant vous vouliez faire pour moi, il vous seroil tellement desservi ', que vous en deveriez Cire contente.

— Et que vous plaîl-il que je fasse? dit l'autre.

— Je vous dirai, dit-elle : mon mari est si très-ardent de ses besognes , que c'est une grand'mervei'lc, et, de fait, la nuit passée, il m'a lellemcnl retournée que, je vous proinets, par ma foi, je ne l'oserois bonnement anuil attendre -, si vous prie que vous voulez tenir ma })iace, et se jamais puis rien faire pour vous , vous me trouverez prèle de corps el biens. » La bonne voisine, pour lui faire plaisir et service, fut bien contente de tenir son lieu , dont elle fut largement et beaucoup mercié! Or devez-vous savoir que notre marchanda la lamproie, quand vint le dîner, il fit très-grosse et grande garnison de bonnes verges qu'il apporta secrètement en sa maison, cl au pied de son lit, il les cacha, pensant que sa femme anuil en sera trop bien servie. Il ne sut faire si secrètement que sa fenune ne s'en donnât très-bien garde, qui ne s'en pensa pas moins, connoissanl assez par expérience la cruauté de son mari, lequel ne soupa pas à l'hôlel , mais larda tant dehors qu'il pensoilbien qu'il la Irouvera nue el couchée ; mais il faillit à son enlreprinse, car (juand

' Témoigné de la reconnaissance.

ij:s cent nouvelles nouvelles.

vint sur le soir cl lard, olie fit dé[!()nilI(M' sa voisine, et coucher en sa place, en lui chargeant expressément qu'elle ne répondît mot à son mari, quand il viendra, mais contrefasse la muetle et la malade ^ cl si fil encore plus , car elle clcignil le leu deléans, autant en la cuisine connue en la chamljrc, cl , ce fait, i\ sa voisine chargea que lanlol ([ue son mari sera levé m:ilin , quelle s'en voise ' en sa maison : elle lui promit que si feroil-eile. La voisine, en ce point , logée et couchée , la vaillante femme s'en va aux Gordeliers pour manger la lamproie cl gagner les pardons, connne assez avoit de coutume. Tandis qu'elle se fesloia léans, nous dirons du marchand, ([ui après souper s'en vint en son hôtel, éprins dire et de mallalent, à cause de la lamproie; et, pour exécuter ce qu'en son par-dedans avoil coiiclu , il vint saisir ses verges et en sa main les tint, c!;erchant et quéraiit parloul de la chandelle, dont il ne sut oncques recouvrer; même en la cheminée faillit à feu tiouver. Quand il vil ce, il se coucha sans dire mot, et dormit jusque sur le jour, qu'il se leva, et shabilla , et prinl ses verges et battit la lieulcnante de sa femme en telle manière qu'à peu qu'il ne raccreventâl '^ en lui ramentevanl ^ la lamproie; et la mit en tel point, qu'elle saignoit de tous côtés : même les draps du lit éloient tant sanglants, qu'il sembioil qu'un bœuf y fût mort; mais la pauvre martue n'osoit pas dire un mol, no montrer le visage. Les verges lui faillirent , et fut lassé; si s'en alla hors de son hôtel , et la pauvre femme, qui s'allendoit dètre fesloyée de l'amoureux jeu et gracieux passelemps, s'en alla laritôl après en sa maison , plaindre son mal et son martyre, non pas sans menacer et bien maudire sa voisine. Tandis que le mari étoilallé dehors, revint des Cordeliers sa bonne femme, qui trouva sa chambre, de verges toute jonchée, son lit dérompu ' et froissé, et les draps tout ensanglantés. Si connut bien tantôt que sa voisine avoit eu affaire de son corps , comme ellepensoil bien, et sans tarder ne faire arrêt, relit son lil, et d'autre» beaux (lra[)s et frais le répara, et sa chambre nettoya. Après, vers sa voisine s'en alla, (lu'ellelreuva en pileux point, et ne faut pas dire qu'elle Ireuva bien à qui parler. Au plus lot qu'elle fut en son hôtel retournée, de tous points, elle se déshabilla ,

• Aille. — '^ I/assornmùt. — '• nappe! iiit.— ' pr-fail.

et au beau lil qu'elle avoit très-bien mis à point, se coucha et dormit très-bien jusqu'à ce que son mari retourna de la ville, comme changé de son courroux pource qu'il s'enétoll vengé, et vint c» sa femme, qu'il trouva au lit, faisant la dorme-veiîle. (( El qu'est ceci, mademoiselle? dit-il , n'esl-il pas temps de lever? — Ilemy ' ! dit-elle, esl-il jour.î' Par mon sermenll je ne vous ai |)as ouï lever ; j'élois entrée en un songe qui ma tenue ainsi longuement. • — Je crois , dil-il , (|ue vous songez de la lamproie : ne faisiez pas •' ce ne seroit pas trop grand'merveille, car je la vous ai bien ramenlue ^ ce malin. — Pardieul dit-elle, il ne me souvenoit de vous ne de votre lamproie. — Comment! dit-il, l'avez-vous si loi oublié? — Oublié? dit-elle; un songe ne m'arrête rien.- — Et c'est ce songe, dil-il , de cette poignée de verges que j'ai usée sur vous , n'a pas deux heures. — Sur moi ? dit-elle. — Aoire vraiment, sur vous, dit-il. Je sais bien qu'il y pcrl '• largement et aux draps de noire lit avec. — Par ma foi! ami, dit-elle , je ne sais que vous avez fait ou songé, mais quanta moi, il me souvient très-bien qu'aujourd'hui au malin vous me fîtes de trèsbon ai)pélit le jeu d'amour; et autre chose ne sais-je. Aussi bien , povez-vous avoir songé de m'avoir fait autre chose, conmie vous fîtes hier de m'avoir baillé la lamproie. ■ — Ce seroit une étrange chose! dil-il, montrez un peu que je vous voie?)) Et elle ôta et si renversa la couverture, et là toute nuese montra sans tache ne blessure quelconques: vil aussi les draps beaux et blancs sans aucune souillure ne tache, si fut plus ébahi qu'on ne vous sauroit dire , et se prinl à muser ' et largement penser ; en ce point longuement se tint, mais toutefois, assez bonne pièce après, il dit :« Par mon serment! ma mie, je vous cuidois, à ce matin, avoir très-fort battue jus(|u'au sang, mais maintenant je vois bien qu'il n'en est rien; si ne sais qu'il m'est advenu. — Dea ! dit-elle, ôlez-vous hors de celle imagination de ballerie; car vous ne me louchâtes oncques ; vous le jjovez bien présentement voir et ajjcrcevoir? faites votre compte que vous l'avez songé , comme vous fîies hier de lamproie. — Je connois , dil-il lors, que vous dites vrai ; si vous reipiiers (piil me soit pardoimé, car je sais bien que j'eus

' lArlanialioii d'iiiu' foiimic ([ui s'évoillc en suisaul ; /lemi ! uu hem I pour fit! ! moi', '■ lîappclc'O. — '' Parail. — ' lîaissi^r la lèlc.

liicr lort de vous dire vilenie devanl les élranf^eis (|iie j'amenai céans. — Il vous esl légèrenienl pardonné, dit-elle; mais toulel'ois avisez bien que vous ne soyez |)lus si léger ne si liàlif en vos affaires comme vous avez de coulume, — Non ferai-je, dil-il, ma mie. )) Ainsi cjuavez ouï, fut le marchand par sa femme Irompé, cuidaiil avoir songé d'avoir aclielé la lamproie el fait le surplus, au conle dessus é( lil el raconté.

NOUVELLE XXXIX

l'un et l'autre payé.

La IrcnU'-ncuvièmc nouvelle, raconU'C par nionscignour lic Saint-l'aul, Irailc d'un clievalicr, qui, en alleiulant sa dame, besogna Irois fois avec la clianil)iiére qu'elle avoit envoyée pour eiilrelenir ledit chevalier, alin que trop ne lui ciiiiuyit, et depuis besogna trois fois avec la dame ; et comment le mari sut tout par ladilc chambrière, comme vous oirez ciaprès.

Advint qu'un gentil chevalier, des marches' d'Amiens, riche, puissant, vaillant, et trèsbeau compagnon, fut amoureux d'une trèsbelle jeune dame assez longuement, cl aussi fut tant en sa grâce, et si privé d'elle, que, toutes fois que bon lui sembloil, il se Irouvoit en un lieu de son liôlel à part et délourné, où elle lui vcnoil faire compagnie; el là devisoient (oui à leur beau loisir, cl n'éloit Ame (jui sûl rien de leur lrès-p!aisanl passelemps , sinon une danioisclie qui servoit celte dame ; laquelle bonne bouche Irès-longuemenl porta"-, et lanl les servoit à gré en toutes leiu's affaires , qu'elle éloit digne d'un très-grand guerdon '' en recevoir. Elle, aussi, avoit tant de vertu, que non pas seulement sa maîlresse avoi! gagnée par le service, comme dit esl, el aulremenl, mais encore le mari de sa dame ne l'aimoil pas moins que sa femme, lanl la (rouvoit loyale, bonne et diligente. Advint, tm jour, que celle daiïic , sentant son servileui' le chevalier dessusdil en son chàlel , devers lecpiel elle ne povoit aller si (ôt (pi'elle eût bien voidu (à cause de son mari, qui l'en délournoil; dont elle étoit bien déplaisante}, s'avisa de lui mander par la damoiselle, qu'il eût encore un peu de i)atience, cl que, du pkilôl qu'elle sauroil se désarmer d(^ son inaii, qu'elle viendroit vei's lui. Celle damoiselle vint devers le chevalier, (pii sa dame allendoit , el dit sa chai'ge: el lui,

' Environs, — ' C'csl -à-dirc, fut Imiglomps (li.-crolc. ' ri(('oni|:tMise.

qui gracieux éloil, la mercie beaucoup de ce message, el la (il seoir aiq)rès de lui el puis la baisa deux ou Irois fois très-doucement ; elle l'endura voulenliers, qui bailla courage au chevalier de procéder au surplus, dont il ne fut pas refusé. (>ela fait , elle revint à sa maîlresse, et lui dit (|ue son ami n'allend qu'elle : « Hélas I dit-elle, je sais bien (piil est vrai , mais monseigneur ne se veut coucher ; ils sont ci je ne sais quels gens que je ne puis laisser; que Dieu les maudie! j'aimasse mieux être vers lui : il lui ennuie bien, ne fait pas? d'être ainsi seul !

— Par ma foi! croyez que oui, dit-elle, mais l'espoir de votre venue le conforte, et allend lanl plus aise. — Je vous en crois, mais toutefois il est là seul sans chandelle, cl sont plus de deux heuies qu'il y est : il ne pcutèlre, qu'il ne soit beaucoiq) ennuyé. Si vous prie, ma mie, que vous relom-nez vers lui encore une fois pour m'excuscr. Kl lui faites com[)agnie une pièce, clcnlrclanl, se Dieu plaît, le diable emportera ces gens qui nous tiennent ici.

— Je ferai ce qui vous plaira, madame , ditelle. Mais il me semble qu'il esl si conlenl de vous qu'il ne vous faut jà excuser; et aussi, se j'y allois, vous demeureriez ici toute seule de femme, et pourroil adonc monseigneur demander api es moi, et ne mesauroiî où trouver.

— Ne vous chaille de cela , dit-elle; j'en ferai bien , s'il vous demande. Il me déplaît (juc mon ami est seul : allez voir qu'il fait, je vous en prie. — .f y vais puisqu'il vous plaît, dit-elle. » S'elie fut bien joyeuse de celle ambassade, il ne faut jà demander; mais, pour couvrir sa voulenle, elle en fil l'excusance el le refus à sa maîlresse. 'El elle fut tantôt vers le chevalier attendant, (pii la reçut joyeusement, et elle lui dit : (( Monseigneur, madame m'envoie encore ici s'excuser devers vous, pource que tant vous fait allendre, el croyez qu'elle en est la plus courroucée. — Vous lui direz, dit-il, qu'elle fasse loul à loisir, et (pi'elle ne se hàlc de rien pour moi, car vous tiendrez son lieu.» Lors derechef la baisa el accola, cl ne la souflVil partir tant qu'il eut besogné deux fois qui guère ne lui coulèrent, car alors il éloil frais el jeime homme el fort à cela. Celle damoiselle print bien en patience sa bonne aventure, et eût bien voulu avoir souvent une telle aventure, sauf le préjudice de sa maîlresse. Et quand vint au partir, elle pria au chevalier, que sa maîlresse n'en sût rien, a ^'ous n'avez garde, dit-il, —

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES

Je vous en requiers, dil-elle. » Et puis s'en vint à sa maîtresse, qui demanda tantôt : que fait son ami ? « Il est là , dit-elle , et vous attend. — Voire, dit-elle, et est-il point mal content? — Nenni, dit-elle, puisqu'il a eu compagnie : il vous sait très-bon gré (juc vous m'y avez envoyée, et se celle attente éloil souvent à faire, il voudroit bien m'avoir pour deviser et passer temps; et, par ma foi I, j'y vais voulentiers , car c'est le jjIus plaisant lionnne de jamais, et Dieu sait qu'il fait bon l'ouïr maudire ces gens qui vous retiennent, excepté monseigneur : à lui ne voudroit-il loucher. — Sainl Jean! je voudrois, dit la dame, que lui et la compagnie fussent en la rivière, et je fusse là dont Vous venez. » Tant passa le temps que monseigneur, Dieu merci , se défit de ses gens , et vint en sa chambre; si se déshabilla et se coucha, et madame se mit en colte-simple , et print son alour de nuit, et ses heures en sa main , et commença dévotement, Dieu le sait, à dire ses Sept Psaumes et paternostres. IMais monseigneur, qui éloit plus éveillé qu'un rat, a voit grand'faim de deviser; si vouloit que madame laissât ses oraisons jusqu'à demain, et qu'elle parlât à lui. « Ah ! monseigneur, dit-elie, pardonnez-moi, je ne puis vous entretenir maintenant •. Dieu va devant , vous le savez. .Te n'aurois meshui bien, ne de semaine, se je n'a vois dit le tant peu de service que je lui sais faire; et encore , de mal venir ', je n'eus piéça autant à dire que j'ai mainlenanl. — lia! liai ! dit monseigneur, vous m'affolez bien de celte bigotterie , et est-ce à faire à vous de dire tant d'u'uvres-(jue vous faites? Olez, ôlez, laissezles dire aux prêtres! Ne dis-je pas bien , haut ! Jeannette.^ dit-il à la damoisellc dessusdite. — ÎMonseigneur, dit-elle, je n'en sais que dire, sinon, puiscpic madame a de coutume de servir Dieu, qu'elle parfasse'! — lia! dea, dit madame, monseigneur, je vois bien (pie vous êtes avoyé de plaider ", et jai voulenlé de dire mes heures, et ainsi nous ne sonunes pas bien lotis deux d'accord : si vous tairai Jeannette, qui vous entretiendra , et je m'en irai en ma chambre là derrière i)enser à Dieu. « Monseigneur fut content. Si s'en alla madame les grands galops " devers le chevalier son ami , qui la reçut, Dieu sait, à grand'liessc et à grand'révércnce; car riionncur (pi'il lui (il n'éloil pas

' r.ir nialluur. — - Diaisous. - "' AiliOM' ' i;ii liain de parler. — -^ A graiiiic liàlc.

moindre qu'à genoux ployés et inclinés jusqu'à terre. IMais vous devez savoir que, tandis que luadame achevoit ses heures avec son ami, monseigneur son mari , ne sait de quoi il lui souvint, pria Jeannette, qui lui faisoil compagnie, d'amour, à bon escient; et pour abréger, tant ni, par promesses et beau langage, qu'elle fut conlente d'obéir. Maisie pis fut que madame, au retour qu'elle fit de son ami , lequel lavoit accolée deux fois à bon escient avant son [)arlir, trouva monseigneur son mari et Jeannette sa chambrière en tout tel ouvrage qu'elle venoit de faire : dont elle fut bien ébahie , et encore plus monseigneur et Jeanuclle, qui se trouvèrent ainsi surprins. Quand madame vit ce. Dieu sait comment elle salua la compagnie, jaçoit ce qu'elle eût bien cause de soi taire, et si se reprint à la pauvre Jeannette par si très-grand courroux, qu'il sembloil bien qu'elle eût un diable au ventre, tant lui disoit de vilaines jjaroles ; et encore lit-elle pis et plus, car elle print un grand bâton et l'en chargea trop bien le dos. Voyant ce, monseigneur, qui en fut mal content et déplaisant, se leva sur pied et ballit tant madame, qu'elle ne se pouvoit sourdre '. Et quand elle vit qu'elle avoit puissance de sa langue. Dieu sait s'elle la mit en œuvre, mais adressoit la plu[)art de ses mots venimeux sur la pauvre Jeannette, qui n'en peut plus souflrir: si dit à monseigneur le gouvernement de madame, et dond elle venoit à celte heure de dire ses oraisons el avec qui. Si fut la compagnie bien troublée, monseigneur tout le pre mier, (jui se doutoil assez de madame (|i'i se treuve affollée et l;altue et de sa chambrière accusée. Le surplus de ce ménage bien troublé demeure en la bouche de ceux qui le savent : si n'en faut jà plus avant enquérir.

NOÏ VELLE XL.

i,v Boi (.ni:!U-: lutin DA^s la r.iiKMi.M'.K.

l.;i (iiiaraiitirme nouvelle, par mcssire Micliaud de Clianp:; , UaiU" d'un jucoLii), qui abandonna ta dame par amour , une l)oi:cliùie, pour uno auire p'us liclle cl plus jeune, el comment la dessusdilc bouclure cuida entrer dedans sa maitou par la cheminée.

11 advint naguère, à Lille, qu'un grand clerc et prêcheur de l'ordre de Saint -Dominique (•oiiV(M-lit par sa sainteté el douce prédication la femme d'im boucher, par telle et si bonne faeoh. (pi'elle l'aiiiioil plus tpie lotil le monde.

' Se IcM'r.

VIEUX CONTEURS ERANCAIS.

cl navoil jamais au cœur bien , ne en soi parfait;' liesse, selle n'éloil cnprès lui. Mais maître moine, en la parfin, s'ennuya délie et tant, que plus nullement n'en vouloil ; et eût trèsbien voulu (prellc se fût déportée de si souvent le visiter, dont elle éloit tant mal conletil(> (pie [)ius ne [) )UYoit ; même le relouleiiuiil, quil lui faisoil, troj) plus avaul en son amour renraeiiioil. ])ainp' moine, ce voyant , lui défendit sa chambre, et charj^ea bien expressément à son clerc , qu'il ne la toulTrît plus. S'elle fut plus que paravanl mal contente, ce ne fut pas de merveille, car elle étoit ainsi que forcenée. El se vous me demandez à quel propos damp moine ce faisoit , je vous réijoiids que ce n'étoit pas pour dévotion ne pour voulenlé qu'il eût de devenir chaste; mais la cause éloit qu'il en avoit raccoinlé'^unc plus belle, et plus jeune beaucoup , et plus riche, qui déjà éloit lanl privée qu'elle avoit la clé de sa chambre. Tant fil, toutefois, que la bouchère ne venoit pas devers lui, comme elle avoit de coutume : si avoit Irop meilleur et plus sur loisir, sa dame nouvelle, de venir gagner les pardons en sa chambre et payer la dîme, comme les femmes d'hôtellerie, dont ci-dessus esl touché \ Un jour fut prins, de l'aire bonne chère à un dîner en la chambre de maître moine, où sa dame promit de comparoir, el faire apporter sa portion lanl de vin connue de viande ; et pource qu'aucuns de ses frères de léans éloienl assez de son métier, il en invita deux ou trois tout secrètement , et Dieu sait la grand' chère qu'on fit à ce dîner, qui ne se passa point sans boire d'autant. Or devez-vous savoir que noire bouchère , connoissant assez les gens de ces prêcheurs qu'elle voyoit passer devant sa maison , lesquels portoienl, puis du vin, puis des pâtés , el puis des tartes et tant de choses que merveilles, si ne se peut tenir de demander quelle fête on fait à leur hôtel, et il lui fut répondu que ces biens sont pour un tel ( à savoir son moine), qui a gens de bien à dîner, u Et que sont-ils ? dit-elle. — 3Ia foi ! je ne sais, dit l'autre ; je l)orte mon vin juscju'à l'huis tant seulement, et là vient noire maître qui me décharge ; je ne sais qui y est. — A'oire, dit-elle, c'est la secrète conqjagnie. Or bien allez-vous-en et les

' Dom, seigneur, de domhvis. — - Dr'baiichiS racolé. "' Voy. Les dames tllmijcs , noiiv. ;)2'"; (lui Uailc des Cordeliers d'/tôtslleric de Cutulugne.

servez bien. « Tantôt après passa un autre serviteur, qu'elle inlerrogea.pareillement , (pii lui dit comme son compagnon , et encore plus avant ; car il dit : « .Te pense qu'il y a une danioiselle (jui ne veut pas èlre vue ne connue. » Elle pensa tantôt ce qu'éloil, si cuida Lien enrag'.r, tant éloit mal contente, et disoit en soi-mènie, ([u'elie fera le guet sur celle (|ui lui faisoit tort de son ami , el qni lui a baillé le bond ', et s'elle la peut rencontrer, ce ne sera |)as sans lui dire el chanter sa le^on, el égraligner le visage. Si se mil au chemin, en intention d'exécuter ce qu'elle avoit conclu. Quand elle fut venue au lieu désiré, moult lui lardoit de rencontrer celle qu'elle hait plus que personne ; si n'eut pas tant de constance que d'attendre qu'elle saillît de la chandjre où elle avoit fait mainte bonne chose, mais s'avisa de prendre une échelle qu'un couvreur- de tuiles avoit laissée près de son ouvrage , tandis qu'il étoit allé dîner, el elle dressa celte échelle à l'endroit de la cheminée de la cuisine de l'Iiôlel , où elle voudroil bien être pour saluer la compagnie ; car bien savoit qu'autrement n'y pourroit entrer. Celle échelle, mise à point, comme elle la voulut avoir, si monta jusques à la cheminée , à l'enlour de laquelle elle lia Irès-bien une moyenne corde qu'elle trouva d'aventure, el cela fait très-bien, comme il lui semljloit, elle se bouta dedans le bouhol "^ de la cheminée, et se commença à descendre cl un peu avaller ', mais le pis fut qu'elle demoura en chemin, sans soi pouvoir avoir, ne monter ne avaller, quelque peine qu'elle y mil, et ce , ♦à l'occasion de son derrière, qui éloit beaucoup gros et pesant -, et aussi sa corde se rompit , pourquoi elle ne se pouvoit en nulle manière ne nsonter ne resourdre amont*', si éloit, Dieu le sait, en merveilleux déplaisir, et ne savoit que faire ne (jue dire. Si t'avisa qu'elle altendroit le couvreur, et qu'elle se mettra en sa merci, et l'appellera, quand il viendra requcrre son échelle el sa corde. Elle fui bien trompée, car le couvreur ne vint jusques à lendemain bien malin, pource qu'il lit trop grande pluie, dont elle eut bien sa part, car elle fut percée el baignée jusques à la peau. Quand vint sur le soir bien lard, noire bouchère, étant en la cheminée, ouït gens deviser en la cuisine : si commença

' C'esl-à-dire, qui l'a supplanlée. — - Tuyau. "• Couler ta bus. — ' Kcssorlir en haut.

à liiichcr, dont ils (urcnl Lien ébahis et effrayés, cl ne savoienl qui les luichoit ne où cY'loil -, tnulofois quelque ébaliisscrr.enl ne paour (|uiis eussent, ils écoulèrcnl encore un peu, si ouïrent la voix du paravanl ' arrière liuclier Irés-aigreincnl. Si cuidèrcnl que ce fui un e.^i)ril , cl le vinrenl inconlinenl annoncer à leur maître, qui éloil en dortoir, lequel ne fui pas si vaillant do venir voir que c'étoil , mais il mil loul à demain. Pensez la belle patience que celle bonne femme avoil , qui fut loul au long de la nuit en celle cheminée : et, de sa bonne aventure, il ne plut , longtemps a, si fort ne si bien, qu'il fit celle nuit. Lendemain assez malin, notre couvreur de tuiles revint à l'œuvre, pour recouvrer la perle que la pluie lui avoil faite le jour de devant. Il fut ébahi de voir son échelle ailleurs quil ne Tavoit laissée, cl la cheminée liée de la corde : se ne sr.voi! qui ce avoii fait ne à quel propos : puis s'avisa d'aller requérir sa corde, et monta amont son échelle, cl vint jusc^ues à la chernince, cl détacha sa corde, et, comme Dieu voulut , boula sa tête dedans le bouhot de la cheminée, où il vit notre bouchère plus simple qu'un chat baigné; dont il fut Irés-ébahi. « Et que faites-vous ici , dame ? dit-il -, voulez-vous dérober les pauvres religieux ? — Hélas 1 mon ami, dit-elle, par ma foi ! nenni. Je vous requiers, aidez-moi à saillir d'ici , et je vous donnerai ce que me voudrez demander. — Dca I je me garderai bien , dit le couvreur, si je ne sais pourquoi vous y venez. — Je le vous dirai , puisqu'il vout plaît , dil-elle, mais je vous prie qu'il n'en soit nouvelle. » Lors lui conta tout du long les amours d'elle et du moine, cl la cause pourquoi elle venoit là. Le couvreur, oyant ces paroles, eut pitié d'elle; si fit tant, à quelque peine et quelque méchef que ce fût, moyennant sa corde, qu'il la lira dehors , cl la mena en bas ; cl elle lui promit que s'il portoil bonne bouche-, qu'elle lui dorwieroil de sa chair et de bœuf et de mouton , assez pour fournir son ménage pour toute l'aimée ; ce qu'elle fit, et l'autre tint si secret son cas , que chacun en fut averti.

' La voix (ranpar.ivant , qu'ils avaient di'jà eiilen- (luc. — '■* S'il lui cardail le scirct.

LES CENT NOUVELLES NOLVELLES. 87

NOUVELLE XLL

l'amour et le iiaubergeo-\ Ex\ armes.

La qu;ir;inle et unième nouvelle, par moaseii^netirde la r.ocliC, Iraile d'un chevalier, qui Tiisidl vôiir à sa femme un liaubergeon, quand il lui vouloil faire ce ipic vous savez, ou conipicr les dénis ' ; cl du clerc qui lui aprinl autre maniiTC, dont elle fut.i peu près par sa bouche même encusce à son mari, se n'eiit été la glose qu'elle conirouva suL'tilcmenl.

Un genlil chevalier de Hainaul, sage, subtil et très-grand voyagier, après la mort de sa très-bonne et sage femme, pour les biens qu'il avoil vus et trouvés en mariage, ne sut pnsser son temps sans soi lier comme il avoil été paravanl : si épousa une Irès-belle, jeune et génie damoiselle, non pas des plus subtiles du monde, car, à la vérilédire, elle éloil un peu lourde en la taille*, et c'étoit ce en elle qui plaisoit plus à son mari, pource qu'il cspéroit par ce point la mieux duire ^ et tourner en la façon qu avoir la voudroil. Jl mil sa cure et son élude à la façonner, et, de fait, elle lui obéissoil cl complaisoit comme il le disoil, si bien, qu'il n'eût su mieux demander; et entre autres cboîcs, toutes fois qu'il lui vouloit faire l'amoureux jeu (qui n'étoit pas si souvent qu'elle eût bien voulu), il lui faisoit vèlir un très-beau haubergcon '^ , dont elle étoit bien ébahie, et de prime-saut lui demanda bien à quel propos il la faisoit armer-, et il lui répondit qu'on ne se doit point trouver à l'assaut amoureux sans armes. Elle fut contente de vêtir ce haubergeon, et n'avoit autre regret, sinon que moneeigncur n'avoit l'assaut plus à cœur, combien que ce lui étoit assez grand'peine, se aucun plaisir n'en fût ensuivi. Et se vous demandez à quel propos son seigneur ainsi la gouvernoil, je vous réponds que !a cause, qui à ce faire le m.ouvoil, était afin que madame ne désirât pas lanl l'assaut amoureux pour la peine et empêchement de ce haubergeon : mais combien qu'il fût bien sage, il s'abusa de trop, car se le haubergeon, à chacun assaut, lui eût cassé cl dos et ventre, sin'eùl-ellc pas refusé le vêtir, tant étoit doux et plaisant ce que s'ensuivoil. Celle manière défaire dura beaucoup, lanl que monseigneur fut mandé pour servir son priiice. en

• rigure erotique pour peindre de longs l;a rers d'amant.

* Ce mol est eni])Ioyé ici dans le sens d'espril, inlelligence.

' Dresser, en terme de fauconnerie.

♦ Colle de mailles.

VIEUX CONTEl

l<i piRMiT, cl en nulios nssnnls qui iio sont pas . semblables à celui de.ssusdi!. Si piiiil congé do madame cl s'en alli où il fui mnndé, cl elle , (l'.Nncuia à IMuMel en la garde et conduile d'un ancien genlillioinnie cl d'aucunes danioiselles (jui laservoienl. Or, devez-vous savoir qu'en cet liôlel avoil un gentil compagnon, qui lièsbien clianloil et jouoit de la liaipe, et avoil la charge de la dépense, et après le dîner s'ébatloil VGulcnliers delà harpe; à quoi madame prenoil très-grand plaisir, ctsouvcnlsc rcndoil vers lui au son de la liar[)e- lanl y alla et tant s'y trouva, que le clerc la pria d'amour. Elle, désiranl de vèlir son haubcrgeon, ne l'escondil [)as, aincois lui dit : « Venez vers moi à telle heure cl en telle chambre, cl je vous ferai réponse telle que vous serez content. » Elle fui beaucoup merciée, et à l'heure assignée, noire clerc si ne faillit pas de vciiir heuiler à la ciiambre où madame lui avoil dit, hujuelle Tallendoilde pied coi, le beau haubcrgeon en son dos. Elle ouvrit la chambre et le clerc la vit armée : si cuida qu(^ ce fulaucun qui fut embûche léans pour lui faire quelque déplaisir, et ù celle occasion, il fut si Irès-subilemenlféru ' et épouvanté, que de la grand'pcur ([u'il en eut, il chul à la renverse par telle manière qu'il décompta ne sais quant degrés , si Irùs-roidemcnt, (ju'à peu qu'il ne se rompît le col ; mais toutefois il n'eut garde, lanl bien lui aida Dieu et sa bonne querelle "^ Madame, qui le vil en ce (langer, fut très-déplaisante: si vint en bas, et lui aida à sourdre % et lui demanda d'ond lui venoil ce peur; et il la lui conta et dit : « "N'raimenl je cuidois èlre déçu. — 'Nous n'avez garde, dit-elle: je ne suis pas armée pour vous faire mal.» El en ce disani, moulèrent arrière les degrés, et entrérenl en la chambre, (c ÏMadamc, dit le clerc, je vous requiers, dites-moi, s'il vous plaît, que vous meut de venir en ce haubcrgeon ■' » El elle, comme un peu faisant la houleuse , lui répondit : « Et vous le savez bien ? — Par ma foi 1 sauve votre griice , madame, dit-il, se je le susse, je ne le demandisse pas. — IMonseigneur, dit -elle, quand il me veut baiser et parler d'amour, il me fait en ce point habiller; et je sais bien que vous venez ici à celle cause, et, pour ce, je me suis mise en ce point. — Madame, dit-il , vous avez rai-

' l'iapiié. — - Celle cxprcssidSi, qui se disait d'un tluel, esl ciiiplipyéc ici |)ar iiiéUipliore, piii>(nril s'agil (J'uiic rencontre amoureuse. — •'Se rcle\er.

II!^ FRANÇAIS

son, et aussi vous me faites souvenir que c'est la manière des chevaliers d'en ce point faire habiller leurs dames-, mais les clercs ont toulc autre manière de faire, (jni, à mon avis, est trop plus belle et plus aisée. — El quelle estelle? dit la dame, nionlrez-ia-moi. — Et je la vous monîrerai , dit-il. » Lors la fil déi)ouiIler de Hm haubcrgeon , et du surplus de ses lial)illemenls juscpi'à la belle chemise, et lui [)areillemenl se désliabilla et dépouilla, el se mirent dedans le beau lit paré qui là éloil, el puis se désarmèrent de leurs chemises, cl i)assèi(M!l temps deux ou trois heures bien i)laibanimenl; el avant le départir, le gentil clerc montra bien à madame la coutume des clercs , laquelle beaucoup loua et prisa trop plus que celle des chevaliers. Assez el souvent depuis se rencontrèrent en la façon dessusdite, sans qu'il en fût nouvelle, quoique madame fill peu subtile. A cerlain tenq)s après , monseigneur retourna de la guerre , dont madame n'en fut pas trop joyeuse en son pardedans ', quelque semblant qu'elle montrât au pardehors, et vint à l'heure du dîner, cl ce pource qu'on savoit sa venue , il fut servi. Dieu sait comment. Ce dîner se passa, el quand vint à dire Grâces, monseigneur se met à son rang, el madame prend son quartier. Tantôt que Grâces furent achevées et dites, monseigneur, pour faire du ménager'* et du gentil compagnon, dit h madame : « Allez lot en votre chambre , et vêlez votre haubcrgeon.» Elelle, se recordant du bon tempsqu'ellc a voit eu avec son clerc, répondit tout subit: (( La coutume des clercs vaut mieux. — La coulume des cIim'cs? dit-il. Et savez-vous leur coutume ! » Si commença à soi fumer , cl couleur changer, et se douta de ce qu'étoit vrai , combien (lu'il n'en sût oncques rien, car il fut tout à coup mis hors de son doute. IMadame ne fut pas si bêle, qu'elle n'aperçût bien que monseigneur n'étoit pas content de ce qu'elle venoil de dire; si s'avisa de changer de vers ', et dit : « Monseigneur, je vous ai dit : La coutume des clercs vaut mieux, et encore le dis-jc. — El quelle est-elle.^ dit-il.— Ils boivenl après Grâces, dit-elle. — Voire, dea, dit-il ; saint .Tean! vous dites vrai; c'est leur coutume vraiment qui n'est pas mauvaise, et pource que vous la prisez lanl , nous la tiendrons doréna-

' Kii soti f(u- iiiléiii'Ui-. — -' Mari. •• On dit tiircie , dans \: inénie sens , chanycr de yuinc.

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