I.KS CKNT .\()l ^ELL^:S AOlM-LLES
Vaiil. » Si fil appoilcr du vin clburcnl, cl puis madame alla vùlir son luinbci^'cun , doiil elle se fùl bien passée ; car le genlil clerc lui avoit monlréaiilre façon de faire, (jui trop mieux lui plaisf-'il. Comme vous avezouï, fui monseigneur par madiuiic en sa iéj)onse abusé; ainsi faul dire que le sens sul)il (pii lui vinl en mémoire à celle fois lui descendit de la vertu du clerc, el depuis lui mnnir.i la façon d'aulies tours, donl mmseigncnu' en la parfin en demeura no. amis.
NOUVELLE XL II
LE :.i vni CURÉ.
L.i qiiar:in!c-ilriiNk''mr nnivoilo, pr.r Mrriadocli , lr;iiir- d'un clerc (le vilhii; -, qui, ciaiil en 'a cilé du liomo, cuidanl que sa fpnini'j iùl inuiie, dc\iiu prêtre cl impéîra ' la cure de son village ; cl qiaiid il \ iiil à sa cure, la prciiiière ]icrïOnne qu'il rciuoritra, ce fut sa femme.
Lan cinquante-, dernier passé, le clerc d'un village du diocèse tic Noyon, pour impétrer et gagner les pardons ■' qui furent à Rome (qui sont tels que chacun sait,, se mil ù chemin en la compagnie de pkisicurs gens de bien de Noyon, de Comi)iégne, et des lieux voisins; mais, avant son parlement, disposa bien et sûremcnl de ses besognes : piemiéremenl, de sa femme el de son ménage; el le fait de sa coiilrerie '' recommanda à un jeune el genlil clerc, pour la desservir jusqu'à son retour. En assez briéve espace de temps, lui el sa compagnie vinrent arriver à Rome, el firent chacun leur dévotion el pèlerinage le nioins mal qu'ils surent. IMais vous devez savoir que no- Ire clerc trouva d'aventure i\ Home un de ses compagnons d'école du temps passé, qui éloil au service d'un gros cardinal, el en grand'aulorilé : qui fut très-joyeux de l'avoir trouvé pour l'accointance qu'il av(jil à lui , cl lui demanda de son état, el l'autre lui conta tout du long, tout premier, comment il éloil hélas! marié, son nombre d'enfans, et comment aussi il étoil clerc d'une paroisse. «■ Ah I dit son compagnon, par mon serment 1 il me déplaît bien que vous êtes marié. — Pourquoi ? dit l'autre. — Je vous dirai, dit-il: un Ici cardinal m'a chargé expressément que je lui trouve un serviteur pour ôlrc son notaire (jui soit de noire marche •', cl croyez que ce seroit trop bien votre fait, pour être toi el bien largement |;ourvu, 80 ne fut votre mariage qui vous fera re-
' Olitinl. — '^ 1 i jd. — •' I.cs indiilficiifcs du juliiié. ■' (;u>l()dio, oflicc d'un sacrislaiii dans une (j^IIh". On u dit dcpus coulcrio. — ■^ Tajs.
l'alrier', et, comme j'espoire, [)lus grands biens perdre, que vous n'y aurez. — Par ma foi! dil le clerc, mon mariage n'y fait rien, mon compagnon ; car, à vous dire la vérité, je me suis parti de noire pays sous ombre du pardon qui est à présent, n)ais croyez (pic ce n'a pas été ma principale intention, car jai conclu d'aller jouer* deux ou trois ans par i)ays; et se, i)endanl ce. Dieu vouloil prendre ma femme, jamais je ne fus si heureux. ]•]! pouilanl je vous requi(M's et prie que vous songiez de moi el soyez mon moyen- vers ce cardinal, que je le serve ; el par ma foi! je ferai tant, (jue vous n'aurez jà reproche pour moi : el se ainsi le faites, vous me ferez le plus grand service que jamais compagnon fil à autre. — Puisque vous avez celle voulenlé, ditson compagnon, je vous servirai à cotte heure, el vous logerai pour avoir bon temps, se à vous ne lien!. — Eh! mon ami, je vous merc'e, dil l'autre. » Pour abréger, notre clerc fut logé avec ce cardinal, laquelle chose il manda à sa fenmie, et son intention, qui n'esl pas de retourner par delà si tôt qu'il lui avoil dit au partir. Elle se conforta, el lui récrivit quelle fera du mieux qu'elle pourra. Au service de ce cardinal se conduisit et maintint gen'enient notre bon clerc, cl fit tant, qu'en peu de lem[)s il gagna de l'argent avec son maître , lequel n'avoit pas peu de regret qu'il n'éloit habile à tenir bénéfices; car largement l'en eût pourvu. Pendant le temps que nolr(>d:l clerc éloil ainsi en grâces, comme dit est, le curé de son village alla de vie à Iréjas, cl ainsi vaqua son bénéfice qui étoit au mois^ du pape; dont le coùlre ', tenant le lieu de son compagnon étant à Home, 8e|)ensa qu'au plus tôt qu'il pourroi!, qu'il courroil à Rome el feroil tant, à l'aide de son compagnon, rpi'il auroit celle cure. Il ne dormit pas ; car, en i)eu de jours, après maintes peines el travaux '■, tant fit qu'il se trouva à Rome, et n'eut onctpies bien, tant qu'il eût trouvé son compagnon, lequel servoil un cardinal. Après grosses reconnoissances d'un coté el d'autre, le clerc demande de sa femme, et l'autre, lui cuidanl faire un singulier plaisir, et
' ['.entrer dans voUc pairie. — - Dans le sens de promener. — '- l'rolci'leur, inlermédiairc.
' On api)cla;l mois du pape les liiiiL mois de l'année pendant le.>i;uels le i)a| c a\ail le druil de eonfér r des hénélicescii pays d'obi-dicnce. — ■= Scr>ileiir d'église , sa< ristain, ciisl'jde. — '■ l'al'jiuci.
VIEUX COiNTEL RS IIIAISCAIS.
afin aussi que la Ijcsognc, dont il veut le requérir, aucunement en vaille mieux, lui répondit qu'elle éloit niorle ; dont il menloil-, earje li(-ns qu";i celle heure elle snuroil bien lancer sou mari. « Dites-vous donc que ma femme est morte? dit le clerc, et je prie à Dieu (juil lui pardonne ses péchés! — Oui , vraiment, dit Tautrc : la pestilence' de Tannée passée, avec plusieurs aulres, remporta. » Or feijïuit-il celle Lourde, qui depuis lui fut cher vendue -, pourcc «piMi savoit que îecierc n'éloit parti de sou pays qu'à rintenlion de sa fenmie qui étoit trop peu paisible, et que plus plaisantes nouvelles délie ne lui pourroit-on apporler, que sa mort; et, à la vérité ainsi en ctoit-il, mais le rapport fut faux. « Eh ! qui vous amène en ce pays ? dit le clerc, après plusieurs et diverses paroles. — Je le vous dirai, mon compagnon et mon ami. 11 est vrai que le curé de notre ville est trépassé-, si viens vers vous, afin que, i)ar votre moyen, je puisse parvenir à son bénéfice; si vous prie tant que plus ne puis, que me veuilliez aider à ce besoin. Je sais bien qu'il est en vous de le me faire avoir à l'aide de monseigneur vo[re maître. » Le clerc, pensant sa fenmic être morte et la cure de sa ville vaquer, conclut en soi-même qu'il happera ce bénéfice pour lui, et d'aulres encore, s'il y peut parvenir. IMais toutefois il ne le dit pas à son compagnon -, ainçois lui dit qu'il ne tiendra pas en lui, qu'il ne soit le curé de leur ville, dont il fut Irésgrandement mcrcié. Tout aulremenl en alla, car à lendemain notre saint-pére, à la requête du cardinal maître de notre clerc, lui donna celte cure. Si vint le clerc à son compagnon, quand il sut ces nouvelles et lui dit: « Ah I mon C(tm[)agnon, votre fait est ronq^u, dont Fue déplaîl bien. — Et comment ? dit l'autre. — La cure de notre ville est donnée, dit-il, mais je ne sais à qui. r^fonseigneur mon maître vous a cuidé aider, mais il n'a pas été en sa puissance de faire votre fait. «Qui fut bien mal content, ce fut celui qui étoit venu de si loin |)erdre sa peine et dépendre " son argent, dont ce ne fut pas dommage : si print congé piteusenient de son compagnon et s'en retourna en sou pays, sans soi vanter de la bourde ([u'il a semée. Or retournons à notre clerc (pii éloit plus gai
reste, épide^mie. — On dirait aujourd'hui, qu'il paya cher. La inélaptiore est la même, car ce qu'on paie cher est ch'^r voidu. — ^ Dépenser.
qu'une mitaine, delà mort de sa fenmie, et do la cure de leur ville, que notre saint-père le pape, à la recpiête de son maître, lui avoil doimée pour récompense. Et disons comment il (h'vint prêlre à Home, et y chanta sa l)ien dévole pri'uiiêro messe, et print congé de son maître pour une csp'ace de temps, à venir par deçà à leur vil'e prendre la possession de sa cure. A celte entrée qu'il fila leur ville, de son bon heur, la première personne qu'il rencontra, ce fut sa feuiinr, dont il fut bien ébahi, je vous en assiu'e, et encore beaucoup plus courroucé. « Et qu'est-ce? dit-il ; ma mie, on m'avoil dit que vous élicz trépassée.' — Je m'en suis bien gardée, dit-elle; vous le dilcs, ce crois-je, pource que l'eussiez bien voulu, et vous l'avez bien montré, qui m'avez laissée l'espace decin(] ans à-tout un grand (as de petits enfans. — Ma mie, dil-il, je suis bien joyeux, de vous voir en bon poinl, et en loue Dieu de tout mon cœur. Alauditsoil celui qui m'en rapporta aulres nouvelles! — Ainsi soit-il! ditelle. — Or je vous dirai, ma mie, je ne puis an êler pour maintenant ; force est que je m'en aille h'ilivenu'nl devers monseigneur deNoyon pour une besogne qui lui louche; mais, au plus bref que je pointai, je retournerai. » Il se partit de sa femme et prend son chemin devers Noyon , mais Dieu sait s'il pensa en chemin à son pauvre faii. « Ilélas ! dit-il; or suis-je homme défait et déshonoré ; prêtre clerc, cl marié tout ensemble, je crois que je suis le premier malhetueux de cet état. » Il vint devers monscignetir de Noyon qui fut bien ébahi d'ouïr son cas et ne le sut conseiller et l'envoya à Home. Quand il fut venu, il conta à son maître, tout du long et du lé, la vérité de son aventure, (jui en fut Irès-amèrement déplaisant. A lendemain il conta à noire saint-père, en la présence du collège des cardinaux, et de loul le conseil, Taventure de son homme qu'il avoit fait curé: si fut ordonné qu'il demeurera prêlre et marié, et curé aussi; etdetnoura avec sa femme en la façon qu'im ho:nmc marié honorablement et sans reproche demeure, et seront ses ciifaiits légitimes cl non bâtards, Jaçoit ce que le père soil prêlre ; mais, au suri)lus , s'il est su ne trouvé ({u'il aille autre part qu'à sa femme , il perdra son bénéfice. A'nm (ju'avez ouï, ce pauvre clerc fut puni par la façon que dit est et par le faux doimer-à-enlendredeson compagnon ; cl fut content de venir demourcr
LES CENT NOLYELLES NOUVELLES
à son bonc'fice, et, qui plus est cl pis, dcmourer avec sa femme, donl il se fût bien passé , se ri-lj^Iise ne reùl ordonné.
NOl VELLE XLIIL
LES C015NK5 BI AUCII AIVDES.
L:\ qii.ir.inlc-lroisii'tnc nouvfllo, p;ir monsci^nr'ur de Ficnnes, Iraiii" tl'im laboureur, iiui trouva un hotnmo dt'ssus sa femme el laiisa ' à le Uicr pour une soniuic de blé; cl fui sa frniiiie cause du Iraiiù, el afin (juc laulre parfit ce qu'il avoil cortinieucé.
N'a guère qu'un bon Iiommc laboureur el marchand , el lenanl sa résidence en un bon village de la cliùlellenie de Lille, Irouva fa^on cl manière , au pourclias de lui cl de ses bons amis, d'avoir à femme une l'.ès-bellc jeune fille qui n'èloit pas des plus riches ; cl aussi n'étoil son mari, mais éloil homme de grand' diligence, et qui fort tiroil d'acquérir cl gagner ; cl elle , d'autre part , mclloil peine d'accroître le ménage, selon le désir de son mari , qui à celle cause l'avoil beaucoup en grâce , lequel à moins de regret alloit souvent ça et h"i es a(T;iircs de ses marchandises , sans avoir doute ne suspicion qu'elle fîl autre chose que bien. Mais le pauvre homme, sus celle fiance, l'abandonna cl tant la laissa seule, qu'un gentil conipagnon s'approcha d'elle 5 qui, pour abréger, fit tant, h peu de jours , qu'il fut son lieutenant, dont guère ne se douloil celui qui cuidoil avoir du monde la meilleure femme , et qui plus pcnsoil à l'accroissement de son honneur et de sa chevancc. Ainsi n'éloit pas, car elle abandonna tôt l'amour qu'elle lui devoit , cl ne lui chailloit du profil ne du dommage ; ce seulement lui suffisoit qu'elle se trouvât avec son ami, donl il advint un jour ce qui s'ensuit. Noire bon marchand dessusdit étant dehors, comme il avoit de coulume, sa femme le fil lanlôl savoir à son ami, (jui n'eût pas voulentiers failli à son mandcmenl, mais y vint tout incontinent, cl afin qu'il ne peidîl lenq)s , au plus tôt qu'il sul , s'approcha de sa dame , el lui mil en termes plusieurs et divers propos; et pour conclusion , le désiré plaisir ne lui fui pas escondit, non plus qu'es autres donl le nombre n'éloit pas pelit : de mal venir '^ et pour une partie el |)Our l'aulrc, tout â celle belle heure que ces armes se faisoienl, veci bon mari d'arriver, (jui Ireuva la C()nq)agnie ond)csognée, donl il fut bien ébahi , car il n'eût i)as
'S'absliiililc— -rariiialiiciirpourruucl pour l'aulrc
pensé que sa femme lui telle, u Qu'est ccci.^ dit-il ; i)ar la morbicu ! je vous tuerai loul roide 1 » El raiitre , qui se treuve suri)rins el en méfait présent achoppé ', no savoil sa contenance, mais jiource (iii'il le senloit disclcuxel fort convoiteux, il lui dil loul subit : « lia ! .Teaii, mon ami, je vous crie merci! pardonnez-moi se j'ai rien "nierait, et. par ma foi I je vous donnerai six rasiers^'dc blé, — Pardieu I dit-il, je n'en ferai rien , vous passerez par mes niains, el aurai la vie de votre corps, se je n'en ai douze rasiers.» Et la bonne femme, qui oyoit le débat, pour y mettre le bien connue elle y éloil tenue, s'avança de parler et dil â son mari : « Eh ! Jean beau sire, je vous requiers, laissez-le achever ce qu'il a conunencé, et vous en aurez huit rasiers. N'aura pasi' dlt-cl'ccn se virant devers son ami. — J'en suis coulent, dit-il; mais, par nm foil à ce (pie le l^lé est clier, c'est tro[). — Est-ce trop ? dil le vaillant homme, cl |)ar la morbicu ! je me repens bien que je n'ai dil plus haut '', car vous avez forfait une amende ; s'elle venoil â la connoissance de la justice, elle vous seroil beaucoup plus haut taxée. Pourtant faites votre compte que j'en aurai douze rasiers, où vous passerez par là. • — Et vraiment, dit sa femme, Jean , vous avez tort de me dédire i' il me semble que vous devez être content â ces huit rasiers, et pensez que c'est un giand las de blé.' — Ne m'en parlez plus, dit-il: j'en aurai douze rasiers , ou je le tuerai , et vous aussi. — Ha ! dea , dil le compngnoti , vous èles \\n fort marchand , cl au moins, i)uis(|u"il faut que vous ayez ton! â votre dit, j'amai terme pour payer. — (^ela veux-je bien , dit-il , mais j'aurai mes douze rasiers. » La noise s'appaisa : si fut prins jour de paytr â deux termes, les huit rasiers â lendemain , et le smplus à la Saint-Uemi prochainement venan! ; par telle convenance (|u'il leur laissa achever ce qu'ils avoient cncommencé. Ainsi se partit ce vaillant homme, do sa maison . joyeux en .'■on courage, pour douze rasiers de blé qu'il doit avoir, el sa femme et son ami recommencèrent de plus belle. Du payer, c'est â l'aventure, combien toutefois <iu'il me fui dit de[)uis que le blé fut payé au jourel terme dessusdits.
' Arrèlé. — ' Nécessiteux. — ^ liicn signifiail souvent (/iicl(/iic rfiose. — *J{asicrc, mesure ûi' l)lé ctieoic usitée en Flandre. — ^ Que je n'aie ilcinandé davantage.
NOUVELLE XLIV
LE CURÉ COURSIKR.
La quaranlo-<iualrièmo nouvelle, raonnlée i)ar monseigneur (liî la lioclio, Iraile d'iiii cure de village, (|ui Irnuva fa- (;on de marier une fille, dont il éloil amoureux , laquelle lui avoil promis, (juand elle seroit mariée, de Taire re (|u'il voudroit ; laiiuelle chose, le jour de ses noces, il lui ramenlul, ce que le mari d'elle ouït Lien tout à plein, à (]uoi il mit provision, comme vous oirez ci-a|)ri!'s.
Comme il soit certain (|iril est largement anjoiwdlmi de prêtres et curés qui sont si gcnlils conipagiions que nulles des folies (]uc font les gens laïcs ne leur sont impossiblenicnt difliciles, avoil naguère, m un bon village de Picardie, un maître curé qui faisoil rage d'aimer l)ar amoiu" • et entre les autres femmes et belles filles, il choisit et cherclia une Irés-belle, jeune et gcnlc filie à marier, et ne fut pas si peu hardi, qu'il ne lui contât tout du long son cas. De fail , son bel et assuré langage et cent mille i)romcsses et autant de bourdes ramenèrent à ce qu'elle étoit comme contente d'obéir à ce curé ; qui n'eût pas été pour lui un petit dommage , tant étoit belle, gentc et de plaisante manière ; et n'avoit en elle qu'une faute, c'éloit qu'elle n'éloit pas des plus subtiles du monde. Toutefois, je ne sais d'ond lui vint cet avis ne manière de répondre \ elle dit un jour à son curé, qui chaudement poursuivoil la besogne, qu'elle n'étoit pas conseillée de faire ce qu'il requéroit, tant qu'elle fût mariée ; car se, d'aventure, comme il advient chacun jour, elle faisoit un enfant , elle seroit à toujours-mais déshonorée et reprochée de son père, de sa mère, de ses frères, et de tout son lignage, laquelle chose elle ne pourroit, pour rien, souffrir, et n'a pas cœur de soutenir le déplaisir que porter lui faudroit à cette occasion. (( Et pourtant, de ce propos, se je suis quelque join- mariée, parlez à moi : je ferai ce (jue je pourrai pour vous, et i!on autrement, je le vous dis une fois poîw toutes. » (Monseigneur le curé ne fut pas trop joyeux de cette réponse absolue, et ne sait penser de quel courage ne à quel propos elle dit ces paroles : toutefois, lui, qui éloit prins au lacs d'amour et féru bien à bon escient, ne veut pourtant sa quête abandonner -, si dit à sa dame : <( Or ça , rua mie, êl es- vous en ce fermée et conclue de rien faire pour moi, se vous n'êtes mariée.^ — (lerles oui. dit-elle. — Et se vous étiez maiiée, dit-il. cl j'en élois le moyen cl la cause, en
ouriez-vous après connoissancc , en maintenant loyaument et sans fausser ce qu'avez promis ? — Par ma foi ! dit-elle, oui , et derechef ce vous promets. — Or bien grand merci , ditil ; faites bonne chère, car je vous promets sûrement qu'il ne demourera pas, à mon pourchas ne à ma chevance, que vous ne le soyez cl de bref, car je suis sûr que vous ne le désirez pas lant comme je fais 5 et afin que vous vojiez i\ r<eil que je suis celui (jui voudrois en)ployer corps cl biens à votre service, vous verrez cdunuenl je me conduirai en celle besogne. — Or bien, dit-elle, monseigneur le curé , on verra comment vous ferez. » Sur ce, fil la départie, et bon curé, qui avoil le feu d'amour, ne fui depuis guère aise lant qu'il eût trouvé le père de sa dame^ cl se mit en langage avec lui de plusieurs et diverses matières. El en la fin, il vint à parler de sa fille et lui va dire bon curé : « IMon voisin , je me donne grand' merveille, aussi font plusieurs de vos voisins et amis, que vous ne mariez votre fille-, et à quel propos la tenez-vous tant d'emprès vous, et si savez toutefois que la garde est péiilleuse. Non pas , Dieu m'en veuille garder I que je die ou vueillc dire qu'elle ne soi! loulc bonne-, mais vous en voyez tous les jours mesvenir ' puis qu'on les lient oulre le terme dû. Pardonricz-moi toutefois que si féablement vous œuvre - et découvre mon courage ^ -, car l'amour que je vous porte, la foi aussi que je vous dois, en tant que je suis votre pasleur indigne, me scmonnenl * et obligent de ce faire. — Pardieu ! monseigneur le furé, dit le bonhomme, vous ne me dites chose que je ne connoisse ôlre vraie , et, liml que je puis, vous en mercie ; et ne pensez pas ce , que je la liens si longuement avec moi ; c'esl à regret , car quand son bien viendra , je me travaillerai pour elle aider comme je dois. A'ous ne voulez pas aussi (ce n'est pas la coutume) que je lui pourchasse un mari , mais s'il en vient un qui soit homme de bien, je ferai comme un bon père doit faire. — '\ ous dites très-bien , dit le curé, et par ma foi! vous ne pouvez mieux que de vous dépêcher, car c'est grand' chose de voir ses enfanîs alliés, en la pleine vie. Et que diriez vous d'un tel , fils d'un tel votre voisin? par ma foi ! il me semble bon homme, bon ménager, un
' MallouriuT. — - Il faudrait mieux lire oiare. ■ (".(rur, allot lion.— ' M'invilcnl, du verbe «emo/ufre.
LES CKNT NOLVELLES NOUVELLES.
grand laboureur ' ? — Saint Jean 1 dit le bonlioninie , je n'en dis que loiil bien ; quanl ù moi , je le connois pour un bon jeune lioniine, un bon laboureur; son pi'rc el sa tnère el tous ses parens sont gens de bien , et quand ils feroient cet bonneur à ma fille de la requérir en maiiagepour lui, je leur répondrois tellement, qu'ils devroicnt èlre conlens pour raison. — Ainsi, m'aid' Dieu ! dit le curé, on ne peut jamais mieux , et plût à Dieu que la cbosc en fut ores bien faite, ainsi que je le désire, et pource que, je le sais à la vérité, que cette alliance seroit le bien des parties, je m'y vucil emi)Ioyer, et sur ce, adieu vous dis. » Se ce maître curé avoit bien fait son personnage au père de sa dame, il ne le (it pas plus mal au père du jeune bomme, et lui va faire une grand' prémisse % que son fils ctoit en Age de marier, et qu'il le dût pieça Cire , el cent mille raisons lui amène, par lesquelles il dit et veut conclure que le monde est perdu, se son fils n'est liativement marié. « 3Ionseigneur le curé, dit le second Lonliomiiie, je sais que vous dites au plus près de mon courage et en ma conscience -, se je fusse aussi bien à l'avant % comme j'ai été, puis ne sais quantsans, il ne fût pas à marier; car c'est une des cboses en ce monde, que plus je désire , mais par faute d'argent l'en a retardé , et c'est force qu'il ait patience jusques à ce que Notre-Seigneur nous envoie plus de bien que encore n'avons. — II;'. I dea , dit le curé, je vous entends bien : il ne vous faut que de l'argent. — Par ma foi non! dit-il, se j'en eusse comme autrefois jai eu , je lui querrois fanlùl femme. — J"ai regardé en moi, dit le curé, pource que je voudrois le bien et avancement de voire fils , que la fille d'un lei seroit bien sa cbarge : elle est bonne fille, el a son père très-bien de quoi, et tant en sais-jc qu'il la veut très-bien aider, el , qui n'est pas peu de chose, c'est un sage homme el de bon conseil, et bon ami, el à qui vous el votre fils aurez grand recours el très-bon secours. — Certainement, dit le bonlionmic , plùt à Dieu que mon fils fût si heureux ([ue d'avoir alliance à si bon hôtel, et croyez que,- se je sentois en aucune façon qu'il y pût parvenir, el je fusse fourni dargeni , aussi bien que je
' Travailleur. — - Jx's édilions iiicUent motus , ce qui est une faute. — ^ l'roposiliun. — ' C'cst-à-dirc, en avant de me; alTaires,
ne suis mie, poin* l'heure, j'y emploierois tous mes amis ; car je sais, tout de vrai, qu'il ne pourroilen celle marche mieux trouver. — Je n'ai pas donc, dit le curé, mal choisi. El que diriez-vous se je parlois au père de celte besogne , et je la conduisois tellement qu'elle sortît à ellet, ainsi que la chose le requiert, cl vous faisois encore avec ce, le jjlaisir de vous prêter vingt francs jusques h un terme que nous aviserons ? — Par ma foi ! monsei gneur le curé, vous mofirez mieux que je ne vaux ne que en moi n'ai deservi. Yiak se ainsi le faites, vous m'ol)ligerez à toujour.-mais en voire service. — Et vraiment, dil le curé, je ne vous ai dil chose que je ne fasse, el faites bonne chère, car j'espoire, comme je crois bien , cette besogne mener à fin. m Pour abréger, maître curé, espérant de jouir de sa dame, quand elle seroit mariée, conduisoil les besognes en tel état que, parle moyen des vingt francs qu'il prêta , ce mariage fut fail el passé, et vint le jour des noces. Or est-il de coutume que l'épousé el l'épousée se confessent à tel jour. Si vint l'épousé premier, et se confessa à ce curé ; et quand il eut fait , il se tira un peu arrière de lui, disant ses oraisons et patenôtres. El veci l'épousée qui se met à genoux devant le curé et se confesse ; quand elle eut tout dil, il parla voire si haut que l'épousé, lequel n'étoit pas loin, l'entendit tout du long : eldil : « ISÏa mie, je vous prie qu'il vous souvienne maintenant de la promesse que me fîtes naguèrcs, car il est heure : vous me promîtes que, quand vous seriez mariée , que je vous chcvaucherois ; or lèlesvous , Dieu merci , par mon moyen el pourchas, el moyennant mon argent que j'ai |)rè!é. — 3Ionseigneur le curé, dit-elle, je vous tiendrai ce que je vous ai promis, se Dieu plaît ; n'en faites nul doute. — Je vous en mercie , dil le curé.» Puis, lui bailla l'absolution, après celte dévole confession , cl la laissa aller ; mais l'épousé , qui avoit ouï ces paroles, nétoil pas bien à son aise; toutefois, il n'éloil pas licure de faire le courroucé. Après que toutes les solennités de lEglisc furent passées, el que loul fut retourné à Ihôlel , el (pie l'heure du coucher ap[)rochoit, rèfjousé vint à un j-ien compagnon qu'il avoit et lui pria très-bien qu'il fît garnison d'ime grosse poignée de verges , el qu'il la mît secrètement sous le chevet de son lit. <hian(l il fui heure. ré|)()usée l'ut couchée,
VIEUX CONTEUnS FRANÇAIS.
comme il csl do couliimc , cl lini le coin du lit sans mot dire -, ré[)Ousô vint assez loi oi»rès cl se met à raulie bout du lil, sans approcher ne mol dire , et le lendemain se lève; sans autre chose faire, et cache ses verges dessous son lit. Quand il fut hors de la chambre , vcci bonnes matrones qui viennent , et ne fut i)as sans demander comment s'est portée la nuit, et qu'il lui semble de son mari. «IMa foi 1 dit-elle , velà sa place la loin ( mon'ranl le bord du lil), et veci la mienne : il ne m'approcha anuil de plus près.» Furent ébahies et y pensèrent plus les unes que les autres ^ toutefois elles s'accordèrent à ce qu'il Ta laissée par dévolion , et n'en fut plus parlé pour cette fois. La sccon.de nuitée vint , et se coucha l'épousée en sa place du jour de devant, et le mari arriére, fourni de ses verges \ et ne lui fit avi!re chose, dont elle n'étoit pas contente, et ne faillit pas à lendemain à le dire à ces matrones, lesquelles ne savoient que penser ; les autres dienl : (( J'espoire qu'il n'est pas honu!)e ; i! le faut éprouver. Car se jusqu'à la quatrième nuit il a continué celle manière, si faut dire qu'il y a à dire en son fait. Pourtant se la nuit que vient, il ne vous fait autre cliose , dirent-elles à l'épousée, lirez-vous vers lui : si l'accolez et baisez, et lui demandez se on ne fait autre chose en mariage ; et si vous demande quelle chose vous voulez qu'il vous fasse, dites-lui que vous voulez qu'il vous chevauche, et vous orrez qu'il vous dira. — Je le ferai, dit-elle. » Elle ne faillit pas, car (piand elle fut couchée en sa place de toujouis, le mari reprinl son quartier et ne s'avançoil autrement qu'il avoit fait les nuits passées -, si se tourna tôt devers lui ei le print à bons bras de corps, et lui commença à dire: k Tenez ça, mon mari, est-ce là la bonne chère que vous me faites ? veci la cinquième nuit que je suis avecques vous, et si ne m'avez daigné approcher-, et par ma foi ! se j'eusse cuidé qu'on ne fît autre chose en mariage, je ne m'y fusse jà boutée I — El quelle chose, dit-il , lors vous a-l-on dit ([u'on fait en mariage? — On m'a dit, dit-elle, qu'on y chevauche l'un l'autre; si vous prie que me chevauchez. — Chevaucher '? dit-il \ cela ne voudrois pas faire encore; je ne suis pas si malgràcieux.. — Hèlas! dilcUc, si vous prie , que le faisiez \ car on le fait en mariage. — Le voulez-vous ? dit-il. — Je vous en requiers, dit-elle. » Et en disant, le baisa très-doucemenl. u Par ma foi 1 dit-il , je
le fais à grand regrel ; mais puisque vous le voulez, vous ne vous en louerez jà.» Lors print, sans plus dire, les verges de garnison ', et découvre mademoiselle, et l'en battit et dos et ventre tant, que le sang en saillit de tous côtés : elle crie, elle pleure, elle se démène-, c'est grand' pilié que de la voir ; elle maudit qui onccpies lui fit rcfiuerre d'être clsevauchée. a Je le vous disois bien , dit lors son mari. » Après, la prend entre ses bras, et laroi^cine très-bien, et lui fil oublier la douleur des verges. « Et comment ai)pelle-t-on, dit-elle, cela que vous m'avez maintenant fait !' — On l'appelle, dit-il, souffle en cul. — Souille en eu! ! dit-elle -, le nom n'est pas si beau que chevaucher \ mais la manière de le faire vaut trop mieux que chevaucher; c'est assez, puisque je le sais : je saurai bien dorénavant duquel je vous dois requérir. » Or devez- vous savoir que monseigneur le curé lendoil toujours l'oreille, quand sa nouvelle mariée viendroit à l'église, pour lui ramentevoir ses besognes, et lui faire souvenir sa promesse. Le jour qu'elle y vint , monseigneur le curé se pourmcnoit et se tenoil près du benoîlier -, et quand elle fut prés, il lui bailla de l'eau benoîire ^ et lui dit assez bas : « I\Ia mie , vous m'aviez promis que je vous clievaucherois, quand vous seriez mariée ; cl vous Tètes, Dieu merci, voire et par mon moyen -, si seroit heure de penser quand ce pourroit être. — Chevaucher? dit-elle-, pardieu ! j'aimerois plus cher que vous fussiez noyé, voire pendu ; ne me parlez pius de chevaucher, je vous prie, mais je suis contente que vous soufflez au cul, se vous voulez. — Et je ferai, dit le curé; votre fièvre quarlainel paillarde que vous êtes, qui tant èles infâme et malhonnête, ai-je tant fait pour vous, pour être guerdonné de vous soufller au cul?» Ainsi mal-conlent partit monseigneur le curé, de la nouvelle mariée, laquelle se va mettre en son siège , pour ouïr la dévote messe que le bon curé vouloil dire en la façon qu'avez dessus ouï. Perdit monseigneur le curé son aventure de jouir de sa dame , dont il fut cause et nul autre , pource qu'il parloit trop haut à elle le jour qu'il la confessa ; car son mari, qui ce oyoit, l'enqjècha en la façon qu'est dit dessus, par faire accroiie à sa fenune que ronciner s'appelle souf/le en cul.
' C'ost à-ilirc, les verges qu'il avait deslinées à la défense liu lil eonjugai. — - J'.énilier. — "• Bénite.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
NOUVELLE XLV
l'kcossois l.vvandikre.
La qiiaraïUc-riiKiuième nouvelle, par iiioiis(M!.'neiir de la r.oclic, Irailc d'un jeinic Kcossois, (|ui se li:!l en liabillemenl de femme l'espace de qualorze ans, el par ce moyen conclioil avec filles el finîmes mariées, donl ii l'i.l [);iiii en la (in, comme vous cirez.
Combien que nulles clos nouvellos hisloiros piécédenles n'aient touché ou lacontô aucun cas advenus es marches dllalie, mais seulement font mention des advenus en France, y\IIcinagne, Angleterre, Flandre, Brebanl, etc., si sY'lendronl-clIes toutefois , à cause de la fraîche advenue à un cas, à Home advenu qui fui tel. A Rome avoit un Écossoià,de Tàge d'environ de vingt à vingt-deux ans, lequel, par lespace de quatorze ans, se maintint et conduisit en étal et habillement de femme , sans ce que, au dedans Icdil temps, il fût venu à la coiinoissance des hommes; et se faisoit appeler done Marguerite , el n'y avoit guère bon hôtel à la ville de î\ome où il n'eût son recours et connaissance : cspécialement il étoit l/ien-venu des femmes comme entre les chambrières , meschines et autres fenmies de bas état, et aussi des aucunes des plus grandes de Home. Et afin de vous découvrir l'induslrie de j ce bon Ecossois, il trouva façon d'apprendre à blanchir les draps , linges , et s'appcloit la lavandière , et sous cette ombre , hanloit , coinmc dessus est dit, es bonnes maisons de Piome, car il n'y avoit femme qui sût l'art de blanchir draps coînme il faisoit. i\iais vous devez savoir (ju'encore savoil-il bien plus ; car puis qu'il ' se trouvoit quelque part à découvert avec quelque belle fille, il lui moniroit qu'il étoilhomnjc; il demouroit bien souvent à coucher, à cause de faire la buyée " un jour, deux jours, es maisons dessusdites, et le l'aisoil-on coucher avec la chambrière, et aucunes fois avec la fille; el bien souvent el lo plus, la maîtresse, se son mari n'y étoit, vouloilbien avoir sa compagnie, et Dieu sait s'il avoit bien le tenq)8, et moyennant le lal)eur de son coips, il éloil bien-venu partout, et n'y avoit bien souvent meschinc ne chambrière qui ne se combattît ^ pour lui bailler la moitié de son lit. Les bourgeois mêmes de Home, à la relation de leurs femmes, les véoienl très-vouleutiersen leurs maisons, et s'ils alloienl quelque
' Dès fm'il. — ^ Lessive. — ^ Se (li.«piilAt.
part dehors, très-bien leur plaisoit que done I\rarguerile aidât à garder le ménage avec leurs femmes, et, qui plus est , la faisoient même coucher avec elles, tant la sentoient bonne el honnête , comme dessus est dit. Par l'espace de huit ans, continua donc Marguerite sa manière de faire. IMais foiiune bailla la connoissance de l'embiiche de son état, jiar une jeune fille qui dit à son père, qu'elle avoit couché avec elle, et l'avoil assadiic, et lui dit véritablement qu'elle étoit homme. (]et homme fil prendre done INIarguerite à la relation de sa fille : elle fut regardée par ceux de la juslice , qui trouvèrent qu'elle avoit tous tels membres et outils que les hommes portent, et que vraiment elle étoit homme ci non pas femme. Si ordonnèrent qu'on le mettroit sur un chariot, et qu'on le mèncroit par la ville de Rome , de carrefour en carrefour, et là montreroil-on , voyant tout chacun, ses géniloires. Ainsi en fut fait , el Dieu sait que la pauvre done Marguerite étoit honteuse el surprinse ; mais vous devez savoir que comme le chariot vint en un carrefour el qu'on faisoit oslension des denrées de done ]\farguerile, un Romain, qui vint, dit tout haut : « Regardez quel galioffc 'I il a couché plus de vingt nuits avec ma femme ! m Si le dircrit aussi plusieurs autres comme lui: plusieurs noie dirent point qui bien le savoient; mais pour leur honneur, ils s'en turent en la façon que vous oyez. Ainsi fut puni notre pauvre Ecossois (jui la femme contrefit. Après cette punition, ii lut baimi de Rome, dont les femmes furent bien déplaisantes ^ car oncques si bonne lavandière ne fut, el avoienl bien grand deuil (pie si méchamment perdu l'avoient.
NOÎ VELLE XLVr.
I,i:S POIRES PAYEES.
La (piaranle-si.xième nouvelle, raconlée par monseigneur de Tliianges, traite d'un jacobin el de la noruiain (|ui s'éloient boutés en un préau |)our faire armes à plaisance, dessous un poiiier oi'i s'etoil caché un qui savoil leur tail loul à propos, qui leur rompit leur fait pour celte heure, comme plus à plein vous oirez ci-après déclarer.
Ce n'est j)as chose étrange ne peu accoutumée que moines hantent el frècpienlenl voulentiers les nonnains. A ce propos il advint
' On (lil encore fainiiièrctiicnl qouJiafrc , cjui duil avoir le même sens, à moins qu'on ne rapproche (jalioffc de (jaliot , qui signiliail pirate.
VIEUX CONTEURS ERANCATS.
iiaguèic qu'un niaîlrc jacoLin laiil liaula el fréqiionla utic bonne maison de dames do religion de ce royf.uine, qu'il parvint à son inU'ulion , huiuclle éloil de coucher avec une des dames de léans ^ cl i)uis quil eut ce Lien , si éloit diligent el soigneux de soi Irouver vers celle quil ainioil plus que tout iedeniouranl du inonde, et lanl y continua cl lianla, que rabbcsse de léans el plusieurs des religieuses s'en aper^urenl de cequ'eloil, dont elles f(u-i'nl bien nial-Ci)nlenles • mais loulelbis, alin d'éviler esc-Iandre, elles n'en dirent mol, voire au religieux, mais Irop bien clianlèrenl la leçon à la nonnain , laquelle se sut bien excuser. j\fais l'abbesse, qui véoit clair el éloil bien apercevante, connut lanlôt à ses réponses el excusances, aux manières qu'elle lenoit el aux api)arences qu'elles avoil vues, ([u'elle éloit coupable du fail; si voulut pourvoir de remède, car elle fit tenir bien court , à cause de celle religieuse, toutes les aulres, fermer les huis des cloîlres el des aulre^ lieux de lèans, et lellenienl (it que le pauvre jacobin ne pouvoil plus venir voir sa dame. Se liïi en dcplaisoil, et c'i elle aussi , il ne le faut demander, el vous dis bien qu'ils i)ensoient el nuit el jour par quelle façon el moyen ils se pourroienl rencontrer, mais ils n'y savoicnt engin ' Irouver, tant faisoil faire sur eux le guet M'"" l'abbesse. Or advint un jt)ur qu'une des nièces de ^r-'" l'abbesse se marioil el faisoit sa fèlc en l'abbaye, cl y avoil grosse assemblée des gens du pays, et éloit Ai""' l'abbesse fort empêchée de festoyer les gens de bien qui étoient venus à la fête faire honneur à sa nièce. Si s'avisa bon jacobin de veiiir voir sa dame, el qu'à l'avenlure il pourroil être si heureux que de la Irouver en belle% el il y vint comme il proposa -, el, de fait, trouva ce qu'il quéroil, et à cause de la grosse assemblée et de l'empêchement que l'abbesse et ses guettes avoienl, il eut bien loisir dédire ses doléances et regrctier le bon temps passé, el celle qui beaucoup raimoil,lc' vil lrès-\oulenliers- el se en elle eût élé, autre chère lui eùl fail ^ et entre autres paroles, il lui dit : c llékisl ma mie, vous savez qu'il y aj:'i longlenq)S(pie point ne sûmes deviser ainsi que nous soûlions " ? Je vous prie, s'il est possible, tandis qui; T hôtel de céans est fort donné à autre chose que nous guetter, que
' Ml. yen, iinciiiioii. — - C'esl-à-dirc, en lieu propice. — ■"' A^ions roiiUiiiii'.
VOUS me (liez ' où je pourrai parler à vous à part. — Ainsi m'aid' Dieu ! dit-elle, mon ami, je ne le désire pas moins (jue vous, mais je ne sais penser lieu ne place O'i Je le puisse faire, car tout le monde est tant [)ar céans , qu'il ne scroil pas en moi d'entrer en ma chandjre, tant y a d'étrangers (pii sont venus à celle fête ; mais j(> v;)us dirai que vous ferez. 'Nous savez bien où est le grand jardin de céans, ne faites pas ? — Saint Jean I oui , dit-il , je sais bien où il est. — A'ous savez qu'au coin de ce jardin, dit-elle, y a un très-beau préau, bien enclos de belles haies forti s el épaisses, el au nulieu un grand poirier, qui rendent le lieu ombrageux cl couvert? vous vous en irez là cl me attendez ; et tantôt que je pourrai échapper, je ferai diligence d'y moi Irouver vers vous. » Elle fut beaucoup merciéc , cl dit maître jacobin qu'il s'y en alloil tout droit. Or devez-vous savoir cpTun jeune galant venu à la fête n'étoit guère loin de ces deux amants ; si ou'il el entendit toute leur conclusion , el pource qu'il savoil bien le lieu où étoil ledit préau, il s'avisa et proposa en soi de s'en aller embùclier pour voir le déduit * el les armes qu'ils avoienl enlreprins de faire. Il se mil hors de la presse, cl lanl que pieds le purent porter, il s'en court vers ce i)réau, cl fil lanl qu'il se trouva avant le jacoliin ; et lui là venu , il monte sus le beau poirier, qui étoit large el ramu, el très-bien vêtu de feuilles el de poires, cl s'y embùcha si bien qu'il n'étoit pas aisé à voir. II n'y eut guère été, que veci bon jacobin qui atlroite"', en regardant deriièrelui se âme le suivoit , el Dieu ! qu'il fui bien joyeux de 'soi Irouver en ce beau lieu 1 II se garda bien de lever les yeux contremont% car jamais il ne se fût douté ([u'il y eùl eu qiu'lqu'un; mais toujours avoil l'œil vers le chemin qu'il étoil venu. Tant regarda, qu'il vit sa dame venir le grand pas, laquelle fui tôt emprès lui j si firent grand' fête, et bon jacobin d ôler son manteau cl son capulairc ", el commença à baiser el accoler bien secrètement la belle ^ si voulurent faire ce pourquoi ils étoient venus, et se met chacun en point; el ce faisant, commença à dire la nonnain : o Pardieu ! mon ami frère Aubery, je vueil bien que vous sachez que vous avez aujourd liui à dame cl en votre beau commandement l'un
' Disiez. — - Plaisir, jeu des amans. — " Aecourl en liiillaiit. — ' Au ciel, en iiaul. — '■ Capnclion.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES, des beaux corps de noire religion ; je vous en déloyaulé de sa feinuK
fais jup;e, vous le voyez : regardez quel Iclin I quel venlre ! quelles cuisses ! el du surplus, il n'y a que dire. — Par ma foi! dit frère Au- Lcry, sœur .Teanne, ma mie, je connois ce que vous dites -, mais aussi vous pouvez dire que vous avez pour serviteur un des beaux religieux de noire ordre, aussi bi(Mi fourni de ce qu'un lionmiedoil avoir, (|ue nul aulre. » Et, à ces mots, mil la main au bàlon dont il vouloit faire ses armes , el le brandissoil, voyant sa dame, en lui disant : a Qu'en dites-vous? que vous en semble ? n'est-il pas beau ? ne vaut-il pas bien une belle fille ? — Certes, oui, dit-elle. — El aussi l'aurez-vous, dit le jacobin. — El vous aurez, dit lors celui qui éloil dans le poirier dessus eux, des meilleures poires du poirier. » Lors prend à ' ses deux mains les branches du poirier, cl fait tomber en bas sus eux des poires très-largement, dont frère Aubery fut tant effrayé qu'à peu qu'il n'eut le sens de reprendre son manteau-, si s'en pique'^ tant qu'il peut, sans s'arrêter, et ne fut assuré, tant qu'il fut hors de léans. Et la nonnain, qui fut autant effrayée que lui, ne se sut si tôt mettre en chemin , que le galant du poirier ne fût descendu , lequel la prinl par la main el lui défendit le partir, et lui dit : a Ma mie, il vous faut payer le fruitier. » Elle, qui éloil prinsc el surprinse , voit bien que refus n'étoit pas de saison ; si fut contente que le fruitier fil ce que frère Aubery avoil laissé en train.
NOUVELLE XLVII