‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 24 sur 118 · LES DEUX MULES NOYÉES · texte numérisé non relu

LES DEUX MULES NOYÉES

La quaranle-seplième nouvelle , racontée' par monseigneur de la Uoclie, traile d'un président, sachant la désiionnéle vie de sa femme, la fil noyer par sa mule, la(iucllo il fit lenir'de boire par l'espace de huit jours; pendant ce temps, lui faisoil bailler du sel à manger, comme il vous sera recordé plus à plein.

EnProvence, avoil naguères un président, de haute et bien heureuse renommée, qui trèsgrand clerc et prudent éloit, vaillant aux armes, el discret en conseil, et, au bref dire, en lui étoienl tous les biens dequoi on pourroil jamais louer homme. D'une chose tant seulement éloil noté, dont il n'étoit pas cause, mais éloil celui h qui plus en déplaisoit : aussi la raison y éloil -, cl pour dire la note que de lui éloit, c'étoil qu'il éloit ceux par faute d'avoir femme autre que bonne. Le bon seigneur véoitcl connoissoit la

' Avec, de. — ^ S'enfuit comme un cheval qm sent l'i^pcron. — ' EmpC'clicr.

, et la trouvoit encline (cl éloil de tous points) à sa puleri(;; et quelque sens que Dieu lui eût donné, il ne savoit remède à son cas, fors de soi laire el faire du mort, car il n'avoit pas si peu lu en son temps, qu'il ne sût vraiment que correction n'a point de lieu' à femme de tel état. Toutefois vous pouvez f)enser qu'un homme de courage vertueux, comme cetlui éîoit, ne vivoit pas bien à son aise; mais faut dire et conclure que son dolent cd'ur porîoit la pâle au four de celle maudite inforlune-, et par dehors avoil semblant et manière de rien savoir et apercevoir le gouvernement de sa femme. Un de ses serviteurs le vint trouver un jour en sa chambre, à part, et lui va dire par grand sens : « Monseigneur, je suis celui qui vous voudroit avertir comme je dois de tout ce qui vous peut toucher de voire honneur -, je me suis prins et donné garde du gouvernement de votre femme, mais je vous assure qu'elle vous garde trèsmal loyauté qu'elle vous a promise, car assurément un tel (qu'il lui nomma) lient votre lieu bien souvent. » Le bon président , sachant bien rélat de sa fiMume , lui répondit très-fièrement: (c lia! ribaud, je sais bien que vous meniez de tout ce que vous me dites. Je connois trop ma femme : elle n'est pas telle, non ; et vous ai-je nourri si longuement pour me rapporter une telle bourde, voire dccellequi tant est honnête, bonne el loyale Pet vraiment vous ne m'en ferez plus ! Dites ce que je vous dois, et vous]en allez bientôt, et ne vous trouvez jamais devant moi, si cher que vous aimez votre vie. » Le pauvre serviteur, qui cuidoit faire grand plaisir à son maître de son avertance % dit ce qu'il lui devoil : le président lui baille, et il le reçut el s'en alla. Notre bon président , voyant encore de plus en plus refraîchir la déloyauté de sa femme, éloit tant mal content el trèsfort troublé, qu'on ne pourroit plus. Si ne savoit que penser ne imaginer par quelle façon il s'en pourroit honnêtement décharger; si avisa que sa femme devoil aller ;\ une noce. Il vint à un varlet, (jui la garde de ses chevaux avoil el aussi d'une belle mule qu'il avoil, et lui dit : « Garde bien (]ue lu ne bailles à boire à ma mule, de nuit ne de jour, lanl que je le dirai, el à chacune fois que lu lui donneras son avoine, si lui mets parmi une bonne pongnie '

' \c sert de rien. — '^ C'est-à-dire, la tenait secrète, la siipporlail en silence — '■ Avis. — ' l'oigiu'e.

VIEUX CONTEURS FHAIVCALS.

de sel, el garde que tu n'en sonnes mol. — Non ferai-je, » dit le varlct. Quand le jour des noces de la cousine de M'^" la présidente approcha, elle dit au bon président : « IMonseigneur, si c'étoit votre plaisir, je nie Irouverois voulentiers aux noces de ma cousine, qui se feront dimanche prochain en un tel lieu. — A'raiment, ma mie, dit-il , j'en suis très-bien content. Allez , Dieu vous conduie I — Je vous mercie, monseigneur, dit-elle, mais je ne sais bomicuient comment y aller : je n'y menasse i)oiMl voulciiliers mon chariot pour le tant peu (pie j'y ai à être-, voire haquenée aussi est tant desroyéc ', que, par ma loi! je n'oserois pas bien enlrei)rcndre le chemin sur elle. — Eh bien, prenez ma nmle. » Le jour de partir vint, et s'apprêtèrent les serviteurs de M""' la présidente et ses femmes, qui la de- Aoienl servir et accompagner; pareillement \onl venir à cheval deux ou trois gorgias -, qui la dévoient accompagner, qui demandent se madame est prèle, et elle leur fait savoir qu'elle vicndroil : maintenant elle fut prête et vint en l)as en la compagnie de ces gentils gorgias. Avecques ses feînmcs et ses serviteurs passa ÎM"" la présidente par la ville, et se vint Irou- \er aux chanq)s, et tant alla qu'elle vint arriver en un très-mauvais délroil'', auprès duquel passe la grosse rivière du Rhône, et comme cette nulle, qui n'avoit bu de huil jours , aperçut la rivière, courant sans demander pont ne passage, elle, de plein vol , saillit dedans, a-loul sa charge qui èloit du précieux corps de madame. Ceux qui le virent la regardent trèsbien, mais autre secours ne lui firent, car aussi il n'éloit pas en eux -, si fut madame noyée ; dont ce fut grand dommage. Et la nmle , quand elle eut bu son saoul, nagea tant par le Rhône qu'elle trouva l'issue et saillit dehors, La compagnie fui beaucoup troublée 5 si s'en retourna à la ville, et vint l'un des serviteurs de monseigneur le président le trouver en sa chambre, qui n'allendoit autre chose que les nouvelles que lui va dire, tout pleurant la pileuse aventure de madame sa maîtresse. Le bon président , plus joyeux en cœur que oncques ne fut, se montra lrès-déi)laisant; et, de fait, se laissa cheoir du haut de lui, menant Irès-piteux deul, en regrellant sa bonne femme. Il maudissoit sa mule, les belles noces, qui

' Dcsordoiuiée, fantasque. — "^ Galaiis, imigucls. * l'assagc, dOril(i.

firent sa femme partir, u Eh! Dieu, dit-il, ce vous est grand reiiroche, qu'êtes tant de gens et n'avez su recourre ' la pauvre fenune qui lant vous aimoit : vous êtes lAches et médians, et l'avez bien montré. » Le serviteur et les autres aussi s'excusèrent le moins mal qu'ils surent et laissèrent monseigneur le président , qui loua Dieu à jointes mains de ce qu'il est si honnêtement quitte de sa femme. Quand il fut à point, lui fit faire ses funérailles comme il apiiarlenoit: mais, croyez, combien qu'il fut encore en âge, il n'eut garde de soi rebouter en mariiige, craignant le danger où tanl avoit été.

NOUVELLE XLVIII

LA BOUCHE HOANÊTE.

La (luaraiilo-liuitiùme nouvelle, raconlée par monseif,'neur do la IlDcliii, Iraile de celle qui ne vouloil souiïrir (lu'on la hais;U, mais bien vouloil qu'on lui renibournU son bas', elabandonnoit tous ses membres, fors la bouche ; et de la raison qu'elle y mcltoil.

Un gentil compagnon devint amoureux d'une jeune damoiselle, qui naguères èloit mariée ; et le moins mal qu'il sut , après qu'il eut trouvé façon d'avoir vers elle accointànce, il lui conta son cas : au rapport qu'il fit , il èloit fort malade, et, à la vérité dire, aussi étoil-il bien piqué. Elle fut si douce et gracieuse, qu'elle lui bailla bonne audience, et pour la première fois il se partit très-content delà réponse qu'il eut. S'il étoit bien féru auparavant , encore ful-il touché plus au vif, quand il eut dit son fait 5 si ne dormit ne nuit ne jour , de force de penser à sa dame et de trouver la façon et manière de parvenir à sa grâce. Il retourna à sa quête, quand il vil son point, cl Dieu sait, s'il avoil bien parlé la première fois, qu'oncqucs fit-il mieux son personnage ù la deuxième; et si trouva, de son heur, sa dame assez encline à passer sa requête, dont il ne fut pas moyennement joyeux , et pource qu'il n'avoit pas toujours le temps ne le loisir de soi tenir vers elle, il dit, à celte fois, la bonne voulenlé qu'il avoit de lui faire service et en quelle façon. Il fut mercié de celle qui étoit tant gracieuse, qu'on ne pourroitplus. Bref, il trouva en elle lant de courtoisie en maintien et parler, qu'il n'en sut plus demander; si se cuida avancer de la baiser, mais il en fut refusé de tous points; même, quand vint au partir, il ne

' Secourir. — '' Jeu de rnols sur Oas cl ùût.

LKS CENT NOUVELLES NUL > ELLES

peut oiic(|ue8 fincr '. dont il ôloil irùs-ébahi. El quand il fut dehors d'elle, il se douta beaucoup de non point parvenir à son inlenlion , \u qu'il ne pouvoil obtenir (relie un seul baiser. Il se .conforte, daulrc côté , des gracieuses paroles qu'il avoit eu au dire-adieu , et de l'espoir qu'elle lui avoit baillé. 11 revint, comme les autres fois, derechef à sa quéle, et, pour abréger, tant y alla et tant y vint, qu'il eut heure assignée de dire le surplus , à sa dame, à part, de ce que ne voudroil déclarer entre eux deux, et pourcc que temps éloit, il i)rint congé d'elle; si l'embrassa bien doucement et la voulut baiser, et elle s'en défendit très-bien et lui dit assez rudement : « Olez ! ôlez! laissezmoi; je n'ai cure d'être baisée. )) Il s'excusa , et le plus gracieusement qu'oncqucs, et sur ce, pailit. (i Et qu'est-ce? dit-il en soi-même 5 jamais je ne vis celte manière en femme : elle me lait la meilleure chère du monde, et si m'a déjà accordé tout ce que je lui ai osé requerre -, mais encore n'ai pu finer don pauvre baiser. » Quand il fut heure, il vint où sa dame lui avoit dit, et fitce pourquoi il y vint, tout à son beau loiii^r, car il coucha enire ses bras toute la belle nuit, et fil tout ce qu'il voulut, excepté seulement le baiser, pour laquelle cause il s'émer- \eilloil moult en soi-même. « Eh! je n'entends point cette manie de faire, disoit-il en son pardedans-, celte femme veut bien que je couche avecques elle et faire tout ce qu'il me plaît, mais du baiser je n'en finerois, non plus que de la vraie cioix. Par la morbieul je ne sais entendre ceci : il faut qu'il y ait aucun myslére ; il est force que je le sache. )> Lin jour, entre les autres , qu'il étoit avec sa dame à goguettes et qu'ils étoient beaucoup dohails tous deux , il lui dit : « Ma mie , je vous requiers , dites-moi qui vous meut de me tenir si grand'rigueur, quand je vous vueil baiser? Vous m'avez baillé la jouissance de votre gracieux et beau corps tout entièrement , et d'un petit baiser vous me faites refus. — Mon ami, dit-elle, vous dites vrai, le baiser vous ai-je Yoirement refusé et ne vous y attendez point; vous n'en finerez jamais, et la raison y est bonne , se la vous dirai : il est vrai , quand j'épousai mon mari, tpie je lui promis, de la bouche tant seulement, beaucoup de moult belles choses, et pource que ma bouche lui a

' Venir à bout, — "^ Joyeux, piis.

promis de lui être loyale , je suis celle qui lui veuille bonne entretenir, et ne soufTrirois , pour mourir, qu'autre (pie lui y touchût ; elle est sieiuie et à nul aulre , et ne vous attendez de rien y avoir; mais mon derrière ne lui a rien promis ne juré : fait(>s de lui, du surplus, ma bouche hors, ce qu'il vous plaira; je le vous abandonne. » L'autre commença à rire très-fort, et dit : (c JMa mie, je vous mcrcie, vous dites très-bien , cl si vous sais grand gré que vous avez la franchise de bien garder votre promesse. — A Dieu ne vueille, dit-elle, que je lui fasse faute I » En la façon qu'avez ouï, fut cette femme obstinée. Le mari avoit la bouche seulement, et son ami, le surplus; et se d'aventure le mari se servoil aucune fois des autres membres, ce n'étoit que par manière d'emprunt , car ils étoient à son ami par le bon d'elle ; mais il vèoit cel avantage , que sa femme étoit contente qu'il en prenstt ' sur ce qu'elle avoit donné, mais pour rien n'eût souffert que l'ami eût joui de ce qu'à son mari avoit donné.

NOUVELLE XLIX

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