LE CUL D'ÉCARLATE
La quaianle-ncuvième nouvelle, racoiilije par Pierre David, tiailo (II- eeliii ijui vit sa fomnit,' avec un homme, auquel elle donnoit tout son corps enliôrcmcnt, cxceplo son dcrri^Te, qu'elle laissoit à son mari, lequel la fil habiller, présenls ses amis, d'une robe de bureau % et fit mettre sur son derrière une belle pièce d'écarlate, et ainsi la laissa devant tous ses amis.
N'a guère qu'en la ville d'Arras avoit un bon marchand , auquel il méchut ' d'avoir femme épousée, qui n'étoit pas des meilleures du monde, car elle ne tenoil serré qu'elle pût voir son coup et qu'elle trouvât à qui , non plusqu'une vieille arbalêtrc\ Ceboh marchand se donna garde du gouvernement de sa femme; il en fut aussi averti par aucuns, ses plus privés amis et voisins; si se bouta en une grand'frénésie et bien parfonde mélancolie, dont il ne vaut pas mieux: puis , s'avisa qu'il éprouveroil , s'il savoit par aucune bonne façon, se nullement il pourroit voir ce quil sait, qui bien peu lui plaira : c'étoit de voir venir en son h(')lel et on son domicile devers sa femme un ou plusieurs de ceux qu'on dit qui sont lieutenans. Notre marchand feignit un jour d'aller
' Tril. — ^ Dure, grosse élode de laine.
^ Mésadvinl. — * C'est-à-dire, que, toujours prèle à saisir une bonne occasion , elle menait une vie aussi rclàchiJe que la corde d'uuc vieille arbaiéle.
'^0'lV3fSU43
YIEUX CONTEURS FRANÇAIS.
dehors cl s'embùcha en une chambre de son hôtel, dont lui seul avoit la clef, et véoit ladite chambre sus la cour. Et par aucuns secrets pertuis cl plusieurs treilles', regardoit en plusieurs autres lieux et chambres de léans. Tantôt que la bonne femme pensa que son mari éloit dehors, elle fit prestement savoir à un de ses amis, qu'il vensîl - vers elle, et il obéit comme il devoit ; car il suivit pied à pied la méchino'' qui l'étoit allé quérir. Le mari, qui, comme dit est, éloit caché en sa chambre, vit très-bien entrer celui qui venoil (enir son lieu ; mais il ne dit mot, car il veut voir plus avant, s'il peut. Quand Tamoureux fut léans , la dame le mena par la main, tout devisant, en sa chambre et serra Thuis , et se commencèrent i\ baiser et accoler, et faire la plus grand'-chérc de jamais ^ cl la bonne damoiselle, de dépouiller sa robeelsoimetlre en colle-simple, clbon compagnon, de la prendre à bons bras de corps et faire ce pourquoi il éloit venu -, et tout ce véoità rœil le pauvre mari parunepelile treille, pensez s'il éloit à son aisel ]Mème il éloit si prés d'eux, qu'il enlendoit pleinement tout ce qu'ils disoient. Quand les armes d'entre la bonne fenmie et son serviteur furent aclievées , ils se mirent sus une couche qui éloit en la chambre , et se commencèrent à deviser de plusieurs choses-, cl comiue le serviteur rcgardoil sa dame qui tant belle étoil que merveilles, il la commence à rebaiser et dit, en cela faisant : « IMa mie, à qui est cette belle bouche ? — C'est à vous, mon ami, dit elle. — Et je vous en mercic, dit-il. El ces beaux yeux? — A vous aussi, dit-elle. — Et ce beau tetin, qui est si bien troussé, n'est-il pas de mon compte? dit-il. — Oui , par ma foi ! mon ami , dit-elle, cl non autre. » Il met après la main au venlre, à son devant , où il n'y avoit que redire ^ si lui demanda : « A qui est ceci, ma mie? — Il ne le faut jà demander, dit-elle ; on sait bien que tout est -vôtre. » 11 vint après jelcr la main sur le gros derrière d'elle , et lui demanda en souriant : « A qui est ceci? — Il est à mon mari, ditelle , c'est sa part ; mais tout le demourant est ^f()[rQ, — El vraiment, dit-il, je vous en remercie beaucoup. Je ne me dois pas plaindre , vous m'avez très-bien parti % et aussi, d'aulre côté , par ma foi , pensez que je suis tout entier Y5l,-e. — Je le sais bien , » dit-elle. Et après
» Treillis, grillages de fer ou de bois , jalousies.
2 Viiil. — '• Servaii le, messagère d'amour. — ' rarlagO'.
ces beaux dons et offres qu'ils firent l'un à l'autre, ils recommencèrent leurs armes de plus belle ; et ce fait, le gentil serviteur partit de léans, et le pauvre mari, qui tout avoit vu et ouï, tant courroucé qu'il n'en pouvoit plus, enrageoit tout vif. Toutefois, pour mieux faire, il avala celte première, et à lendemain fit Irès-bien son personnage , faisant semblant 'qu'il venoit de dehors ; et quand vint sur le point du dîner, il dit à sa femme qu'il vouloit avoir dimanche prochain son père , sa mère , tels et tels de ses parens et cousins , et qu'elle fasse garnison de vivres, et qu'ils soient bien aises à ce jour. Elle se chargea de ce faire, et lui, de les inviter. Ce dimanche vint, et le dîner fut prêt, et tous ceux, qui mandés y furent, comparurent, et print chacun place comme leur hôtel'ordonnoit, qui éloit debout et sa femme aussi, lesquels servirent le premier mets. Quand le premier mets fut assis, Ihôle, qui avoit secrètement fait faire une robe, pour sa femme, de gros bureau de gris , et à l'endroit du derrière avoit fait mettre une bonne pièce d'écarlale en manière d'un tasseau' 5 si dit à sa femme: « Venez jusqu'en la chambre. » Il se met devant'', efcelle le suit ; quand ils y furent , il lui fit dépouiller sa robe et va prendre celle du bureau dessusdit, et lui dit : a Or vOtez celte robe. » Elle la regarde et voit qu'elle est de gros bureau ; si en est toute ébahie , et ne sait penser qu'il faut à son mari, ne pourquoi il la veut ainsi habiller : (( Et à quel propos me voulez -vous ainsi housser '? dit-elle. — Ne vous chaille, dit-il; je vucil que la vêlez. — Ma foi, dit-elle, je n'en tiens compte, je ne la vêtirai jamais. Faites-vous du^ fol ? Tous voulez bien faire farcer les gens de vous et de moi; encore devant tout le monde! — Il n'y a ne fol ne sage, dit-il-, vous la vêtirez. — Au moins, dit-elle , que je sache pourquoi vous le faites. — Vous le saurez ci-après. » Pour abréger, force fut qu'elle endossât celle robe , qui éloit bien étrange à regarder ; et en ce point* fut amenée à la table où la plupart de ses parents et amis éloient-, mais pensez qu ils furent bien ébahis de la voir ainsi habillée, et croyez qu'elle éloit bien honteuse, et se la force eût été sienne, elle ne fùl pas venue. Droit là avoit assez qui dcmandoient que signifioit cet habillement ,
' rnolume portative ou forme d'un luth.
* Marciic en avant. — ^ Vêtir, habiller.
* En cet i^juipagc, état.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
cl le Difiri répondit qu'ils pensassent tous de faire bonne chère , et qu'après dincr ils le sauroient. IMais vous devez savoir que la pauvre femme, houssèc du bureau, ne mangea chose qui bien lui fît , et le jugeoit le cœur que le mystère de sa houssiue lui seroit ennui. Et encore eùt-elleèlé trop plus troublée, s'eile eût su du tasseau d'écarlate , mais nenni. Le dîner se passa, et fut la table ôtée, les Grâces dites, et tout chacun debout. Lors le mari se met avant, et commence à dire : « Vous , tels et tels , qui cl êtes, s"il vous plaît, je vous dirai en bref la cause pourquoi je vous ai ici assemblés et pourquoi jai velu ma femme de cet habillement. 11 est vrai que jà piéça j'ai été averti que votre parente, qui ci est, me gardoil trèsmal la loyauté qu'elle me promit en la main du prèlre j toutefois, quelque chose que l'on m'ait dit, je ne l'ai pas cru de léger, mais moi-môme Lai voulu éprouver-, et qu'il soit vrai , il n'y a que six jours que je feignis d'aller dehors et m'embûchai eu ma chambre là haut. Je n'y eus guère été que veci venir un tel, que ma femme mena tantôt en sa chambre, où ils firent ce que mieux leur plut, et entre les autres devises, l'homme lui demanda de sa bouche, de ses yeux , de ses mains , de son tetin , de son ventre, de son devant, de ses cuisses, à qui tout ce bagage étoit, et elle répondit : k A vous, mon ami. » Et quand vint à son derrière, il lui dit : « Et à qui est ceci , ma mie ? — A mon mari, » dit-elle. Lors, pource que je Lai trouvée telle, je Lai ainsi habillée ; elle a dit que d'elle il n'y a mien que le derrière ; si lai houssée comme il appartient à mon état. Le demourant ai-je housse de vèlure qui est due à femme déloyale et déshonorée, car elle est telle; pource, je la vous rends. » La compagnie fut bien ébahie d'ouïr ce propos, et la pauvre femme bien honteuse -, mais toutefois, quoi que fut , oncques puis , avec son mari , ne se trouva-, ainsi déshonorée et rcprouchée entre ses amis depuis demoura.
NOUVELLE L