CHANGE POUR CHANGE
La rinqiianlirmo nouvelle, racontée el dilc par Antoine de la Salle, traite d'un père, iiul voulut tuer son fils, pnurce qu'il a voulu monter sur sa mère-grand, et de la réponse dudil
nis.
Comme jeunes gens se mettent voulentiers à voyager, el prennent plaisir à voir el chercher
les aventures du monde, il y eut naguère au pays de Laonnois un fdsde laboureur, qui fut, depuis l'Age de di\ ans jusqu'à làge de vingt et six ans, toujours hors du pays-, et depuis son parlement jusqu'à son retour, oncques son père ne sa mère n'en eurent oncques ime seule nouvelle -, si pensèrent plusioius fois qu'il fût mort. Il revint toutefois, et Dieu sait la joie qui fut en l'hôtel, et comment il fut festoyé, à son retour, de tant de peu de biens que Dieu leur avoit donné. IMais qui le vit voulcnlicrs , et en fit grand'fète, ce fut sa grand'mère, la mère de son père, qui lui faisoit plus grand'chère cl étoit la plus joyeuse de son retour que nulle des autres ; elle le baisa plus de cinquante fois, et ne cessoit de louerDieu, qui leur avoit rendu leur beau fils, et retourné en si beau point. Après cette grand'chère, l'heure vint de dormir, mais il n'y avoit à l'hôtel que deux lits : l'un étoit pour le p.ère et la mère, et l'autre pour la grandmère. Si fut ordonné que leurdit fils couchei oit avec sa grand'mère : dont elle fut bien joyeuse ; mais il s'en fût bien passé, combien que, pour obéir, il fût content de prendre patience pour cette nuit. Comme il étoit couché avec elle, ne sais de quoi il lui souvint, car il monta dessus : « El que vcu\-lu faire? dit-elle. — Ne vous chni!!e, dit-il ; ne dites mot. m Quand elle vit qu'il vouloit besogner à bon escient, elle commence de crier, tant qu'elle peut, après son fils, qui dormoit en la chambre au plus près ; si se leva de son lit, el s'en alla plaindre à lui de son fils en pleurant tendremi^nl. Quand l'autre ouït la plainte de sa mère et l'inhumanité de son fils, il se leva sur pieds, très-courroucé et mal mû, el dit ([uil l'occira : le fils ouït cette menace, et saull sus et s'enfuit par derrière. Son père le suit, mais c'est pour néant, il n'éloit pas si léger du pied : il vit qu'il perdoit sa peine; si revint à l'hôtel, el trouva sa mère lamentant à cause de l'offense que son fils lui avoit faite. « Ne vous chaille, manière, dit-il : je vous en vengerai bien. » Ne sais quants jours après, ce pèro vint trouver son fils, qui jouoit à la paume, et tantôt qu'il le vit, il tira bonne dague, et marche vers lui. et le cuida férir. Le fils se détourna, el son père fut tenu. Aucuns cpii là èloieiil, surent bien que c'éloil le père et le fils -, si dit l'un au fils : « El viens çà 1 qu'as-tu méfait à ton père, qui le veut tuer? — 31a foi', dil-il, rien. Il a le plus grand tort do jamais ;, il me veut
VIEUX CONTE LTiS ERAMIAIS.
loul le mal (lu inonde pour une pauvre fois que j'ai voulu roncincr sa mère, et il a bien
ronciné la luleuiic plus de cinq ceiils fois, et je n'eu parlai ourcjucs un seul mot. )) Tous ceux qui ouïrent celle réponse commencèrent à rire de }j;rand cceur ; si s'emi)Ioyérent à cet(e occasion d'y îuellre paix, et fut loul pardomié d'un coté et d'autre.
NOUVELLE LI