‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 34 sur 118 · LE CURÉ RASÉ · texte numérisé non relu

LE CURÉ RASÉ

La soixaiUc-qualrième nouvelle, racoutéc parmcssire Micliaut de Cliangy, Iraile d'un cuk; qui se vouloil railler d'un eliâtruux iioniiné Tranchée , niais il cuises géniloires coupées par le consenlcnioiit de l'iiote.

Il est vrai que naguères , en un lieu de ce pays que je ne puis nonuncr el pour cause (au fort, qui le sait, si s'en taise comme je fais), et en ce lieu-là avoit un maître curé qui faisoit rage de bien confesser ses paroissiennes, et de fait, il n'en échappoit nulles qu'elles ne passassent par là, voire des jeunes dames; au regard des vieilles il n'en lenoit compte. Quand il eut longuement maintenu celle sainte vie elce vertueux exercice, et que la renommée en futépandue par toute la marche et es terres voisines, il fut puni, ainsi que vous orrez, par l'industrie d'un sien prochain % à qui toutefois il n'avoit point encore rien méfait touchant sa femme. Il étoit un jour au dîner el faisoit bonne chère à l'hôtel d'un sien i)aroissien que j(; vous ai dit ; et comme ils éloient au meilleur endroit de leur dîner et qu'ils faisoient plus grande chère, veci venir léansun homme qui s'appelle Tranchée , lequel se mêle de tiiiller gens, d'arracher dénis, et d'un grand lasdebrouilleries^, et avoit ne sais quoi à besogner à l'hôlel de léans. L'hôle le recueillit , et le fit seoir; et sans

' Ce mot se prenait souvent en mauvaise part. * Un de ses voisins. — ' Une foule de choses dissemblables el cou fuses.

se faire trop prier, il se foure avec noire curé el les aulrcs, ols'iléloil venu lard, il melloit peine d'acoiisuir ' les aulrcs qui le mieux avoient viande '^ Ce maître curé, qui éloit un grand farceur el un fin homme , commença à

prendre la parole ii ce Iranchec , el le Iran-

clicc lui répondit à propos de ce qu'il sa-

Yoit. Certaine pièce après, maître curé se vire vers riiùle, el en ToreiHe lui dit : « Youlons-

nous bien tromper ce Iraiiclicc ? — Oui,

je vous en prie, dit riiôtc , mais en quelle manière le pourrons-nous faire? — Par ma foi ! dit le curé , nous le lroni[ji'ro;is trop bien , se me voulez aucunement aider. — Ehl par ma foi! je ne detnandc autre chose , dit riiôte. — Je vous dirai que nous ferons, dit le maître curé:

je feindrai avoir grand mal en un c , et

puis je marchanderai à lui de le nrùter, el me mettrai sur la table, et tout en point, comme pour le trancher, et quand il viendra après, il voudra voir que c'est cl ouvrer de son métier, je lui montrerai le derrière. — Et que c'est bien dit ! répondit l'hole , lequel à coup se pensa ce qu'il vouloil faire. Vous ne fîtes jamais

mieux ! Laissez-nous faire entre nous aulres , nous vous aiderons bien à parfaire la farce. — Je le vueil , » dit le curé. Après ces paroles, monseigneur le curé, de plus belle, rassaillit

notre taillée d'unes et d'autres, el en la

parlin , lui commença ù dire, pardieu! qu'il avoit bien métier d'un tel hounne qu'il éloit,

et que véritablement il avoit un c pourri et

gâté, et voudroit qu'il lui eût coulé bonne chose , el qu'il eût trouvé homme qui bien lui sût ùler. El vous devez savoir qu'il le disoit si

froidement, que le tranchée cuidoit véri-

lablemenl qu'il dit tout vrai. Adoncques il lui répondit : « Monseigneur lecuré, je vueil bien que vous sachicîz , sans nul dèpriser ne moi vanter de rien , ([u'il n'y a homme en ce pays, qui mieux que moi vous sût aider, cl pour l'amour de l'hole de céans , je vous ferai telle courtoisie de ma peine, se vous voulez mettre entre mes mains , que par droit vous en serez cl devrez être content. — Et vraiment, dit maître curé , c'est très-bien dit à vous. » Conclusion : pour abréger, ils furent d'accord, et incontinent après fut la table ôléc , el commença noire maître tranchée à faire ses

préparatoires'' pour besogner; d'autre part, le

* Imilcr. — * Mansï.'. — '• Pn'privalifs.

bon curé se melloit à point pom- faire la farce, qui ne lui tourna pas à jeu, et devisoil ù l'hôte et aux aulres qui éloient présents, comme il devoil faire. El cependant que ces ajjprèts se faisoient, d'un côté el d'autre, l'hôte de léans

vint au tranchée , et lui dit: «Garde bien,

quelque chose que ce prêtre te dise, quand lu le tiendras en les mains , pour ouvrer en ses

c , que tu lui tranches tous deux rasibus,

cl garde bien que lu n'y failles, pour cher que lu aimes ton corps. — El par saint Martin I

si ferai-je, dit le tranchée , puis([u'il vous

plaît. J'ai un instrument qui est si prêt el si bien tranchant , que je vous ferai présent de ses génitoires avant qu'il ail loisir de rien me dire. — Et on verra que lu feras, dit l'hôte, mais si tu faux , par ma foi ! je ne le faùdrai pas. )) Tout fut prêt et la table appointée, et monseigneur le curé en pourpoint, qui bien conlrefaisoit l'idole' el promclloil bon vin à ce

tranchée ; l'hole aussi et pareillement les

serviteurs de léans dévoient tenir damp curé; qui n'avoienl garde de le laisser échapper ne remuer en quelque manière que ce fût, el afin d'être plus sur , le lièrent trop bien el étroit ; et lui disoient que c'étoil pour mieux el plus cou vertement faire la farce , et quand il voudroit, le laisscroient aller : il les crut comme

fui. Or vint ce vaillant tranchée garni en

sa cornette" de son petit rasoir, et incontinent

comnîcnçaà vouloir mellreles mains aux c

de monseigneur le curé. « lia! dit monseigneur le curé, faites adret ', et tout beau, tàlez le plus doucement que vous pourrez, el puis après je vous dirai lequel je vueil avoir ôlé.

— Et bien! » dit le tranchée El lors tout

soiief ' lève la chemise du curé , et prend les

maîtresses c grosses et carrées, et sans

plus enquérir, subitement comme l'éclipsé" les lui liancha toutes deux d'un seul coup, et bon curé de crier, cl de faire la plus maie vie que jamais fit homme. « Holà ! holà ! dit l'hôte, patience ! ce qui est fait est fait, laissez-vous adober «, se vous voulez. » Alors le Iranche-

c se mit à point du surplus qui en tel cas

appartient , el puis part et s'en va , attendant de l'hôte il savoil bien quoi. Or ne faut-il pas demander se monseigneur le curé fut bien ca-

• C'esl-à-dire, qui ne faisuit aucun mouvement. - Chaperon, coiiTo. — "• Adioilcmenl. Les anciennes éditions nicUcnl à (mit. — ^ Doucement. ■= Comme l'éclair. — '■ l'anscr.

LES CENT NOUYEI

mus de se voir ainsi dégarni de ses inslrumenls,elmel[oit sus' à l'iiôlc qu'il éloit cause de sou inéchef et de son mal 5 mais Dieu sait s'il s'en cxcusoit Lien et lui disoit que se le

tranchée ne se fût si tôt départi et sauvé,

qu'il l'eût mis en tel point que jamais n'eût fait bien après. « Pensez , dit-il, qu'il me déplaît de votre ennui , et plus beaucoup encore de ce qu'il est advenu en mon hôtel. » Ces nouvelles furent tôt volées et semées par toute la ville, et ne faut pas dire que aucunes damoiselles n'en fussent bien niarries d'avoir perdu les instruments de monseigneur le curé ; mais aussi, d'autre pari, les dolents maris en furent tant joyeux, qu'on ne vous sauroit dire ne décrire la dixième partie de leur liesse. Ainsi que vous avez ouï, fut puni maître curé , qui tant en avoit d'autres trompées et déçues, et oncques depuis ne se osa voir ne trouver entre gens, n)ais comme reclus, et plein de mé'ancolie, fina^, bientôt après, ses dolents jours.

NOUVELLE LXV

l'indiscrétion mortifiée et non punie.

La soixanic-cinqniùme nouvelle, raconlée par monseigneur le prévôt de WasleneSj.traile de la femme qui ouïl conler à son mari qu'un liôteller du Hlont-Saint-Mlchel faisoil rage de ronciner : si alla, cuidaiit l'éprouver ; ma'n son mari s'en garda trop bien, donl elle fui Irop mal contenle, comme vous oircz ci-après.

Et comme souvent l'on met en termes plusieurs choses dont en la fin on se repent, advint naguère qu'un gentil compagnon demourant en un village assez près du Mont- Sainl-Michcl se devisoil, à un souper, présents sa femme, aucuns étrangers et plusieurs de ses voisins, d'un hôtelier dudit Rîont-Saint-BIichel, et disoit, affermoit, et juroit sur son honneur, qu'il porloit le plus beau membre, le plus gros et le plus carré qui fût en toute la marche d'environ, et avec ce, et qui n'empiroil pas le Jeu, il s'en aidoil tellement et si bien, que les (jualre, les cinq, les six fois ne lui coûtoient non plus que s'on les prenoit en la cornette de son chaperon. Tous ceux de la table ouïrent voulentiers ce bon bruit qu'on donnoit à cet hôtelier du Mont-Sain t-IMichcl , et en parlèrent chacun comme ils l'entendoient ^ mais qui y print garde, ce fut la femme du raconteur de l'histoire ^ laquelle y prêta très-bien l'oreille, et lui sembla bien que la femme étoit heureuse et bien fortunée, qui de tel mari éloit douée,

' ri01)r<icliail, arcusail.

LES NOUVELLES

et pensa dès lors en son cœur que s'elle peut trouver honnête voie subtile, elle se trouvera (luelquejouraudillieudeSaint-î\iichel,àrhôtel de l'homme à ce gros membre se logera , et ne, tiendra qu'à lui qu'elle n'épreuve se le bruit qu'on lui donne est vrai. Pour exécuter ce qu'elle avoit proposé et mettre à fin ce qui en son courage est délibéré, environ cinq ou six ou huit jours, c'ie print congé de son mari pour aller en pèlerinngcau Mont-Saint-.Michel, et pour mieux coulourer l'occasion de sou vojage, elle, comme femmes savent bien faire, trouva une bourde toute affectée. Et son mari ne lui refusa pas le congé, combien (pi'il se doutât tantôt de ce qui éloit. Avant (prelle partît, son mari lui dit qu'elle fît son ofl'rande à Saint-Michel, et qu'elle se logeât à l'hôtel dudit hôtelier, et qu'elle le recominandàl à lui beaucoup de fois. Elle promit de tout accomplir et de faire son message, ainsi qu'il lui avoit commandé, et sur ce présent congé, s'en va, cl Dieu sait, beaucoup désirant soi trouver au lieu de Saint-Michel. Tantôt qu'elle fut partie , et son mari , de monter à cheval , et par autre chemin que celui que sa femme tenoit, pique tant qu'il peut au Mont-Sainl-IMichel, et vint descendre tout secrètement, avant que sa femme , à l'hôlel de l'hôtelier dessusdit, lequel très-liément ' le reçut, et lui lit grand'chère. Quant il fut en sa chambre, il dit à l'hôtelier : « Or çà , mon hôte , je sais bien que vous êtes mon ami de pieçà; je suis le vôtre, s'il vous plaît , et pour ce, je vous vueil bien dire qui me mène maintenant en cette ville. Il est vrai que, environ à six ou huit jours, nous étions au souper, en mon hôtel, un grand tas de bons compagnons et vrais gaudisscurs - et frères de l'Ordre % et connue vous savez qu'on parle de i)lusieurs choses, en devisant les uns aux autres, je commençai à parler el à conler comment on disoit en ce pays qu'il n'y avoit homme mieux oulillé que vous. » Et au surplus , lui dil au plus ce qu'il sut. Bref, toutes paroles qui touchoient ce propos furent menées en jeu, ainsi comme dessus esl touché, u Or es!-il ainsi, dit-il, que ma fenune, entre les autres, reçut très-bien mes paroles et n'a jamais arrêté tant qu'elle

' Joycuseincnl. — '^ Amis de la joie.

^ Sans (ioiilc rOnirc Uo la boulcillc ou queitiuc autre ronrrérie joyeuse.

ait liouvé manière d'iinpéUcr ' son congé pour j venir en celle ville. Et par ma foi! je me doute fort cl crois vérilablement que sa principale intention est d'éprouver , s'elle peut , se mes paroles sont vraies que j'ai dites louchant votre gros membre. Elle sera tantôt céans , je n'en doute point, car il lui tarde de soi y trouver; si vous prie, quand elle viendra, que la recevez liémentet lui laites bonne chère, et lui demandez la courtoisie et faites tant qu'elle le vous accorde-, mais toutefois ne me Irompez point, gardez bien que vous n'y touchez : prenez terme d'aller vers elle, quand elle sera couchée ; je me mettrai en voire lieu, et vous orrez après bonne chose. — Laissez-moi faiie, dit l'hôtelier, el je vous promets que je ferai bien mon personnage. — Ha ! dea , toutefois, ditraulré, ne me faites point de déloyauté 5 je sais bien quïl ne tiendra point à elle que vous ne le fassiez. —Par moi ! dit l'hôtelier, je vous assure que je n'y toucherai jà. » Et non fit-il. Il ne demoura guère, que voici venir noire gouge et sa chambrière, bien lassée. Dieu le sait; et bon hôte, de saillir avant, et de recevoir la compagnie comme il lui étoit enjoint, etqu'ill'avoit promis. Il fît mener madamoiselle en un très-beau lieu, et lui fit de bon feu, et fit apporter du meilleur vin de léans, et alla quérir de belles cerises toutes fraîches , et vint banqueter avecques elle en attendant le souper. 11 commença de faire ses approches quand il vit son point % mais Dieu sait comment on le jeta loin de prime - face ; en la parfin toutefois , pour abréger, marché fut fait qu'il viendroit coucher avecques elle environ la minuit tout secrètement. Il s'en vint devers le mari de la gouge el lui conta le cas, lequel, à l'heure prinsc entre elle et l'hôtelier, il s'en vint bouter en son lieu et besogna la nuit le mieux qu'il put, et se leva sans mot dire avant le jour, cl se vint remeltrc en son lit. Quand îe jour fut venu , notre gouge toute mèlancolieuse, pensive et dépiteuse, pource que point n'avoil trouvé ce qu'elle cuidoil , appela sa chambrière, et se levèrent et au plus hâtivement qu'elles purent s'habillèrent, et voulurent payer leur écot; mais l'hôledil que vraiment pour l'amour de son mari, qu'il n'en prendroit rien d'elle. Et sur ce , elle dit adieu cl print congé de lui, el s'en va madamoiselle

« Obtenir — "^ C'csi-à-dirc , luire des avances , des propositions ([uand il vit le moment propice.

toute courroucée , sans ouïr messe , ne voir Saint-31icliel , ne déjeuner aussi , cl sans un seul mol dire, se mit ù chemin , et s'en vint à sa maison. IMais il faut dire que son mari y étoit arrivé, qui lui demanda (ju'on disoil de bon ù Sainl-iMichel. Elle, tant marrie qu'on ne pourroil plus, à peu s'elle daignoit répondre. (i Et quelle chère, dit le mari, vous a fait votre hôle? Par Dieu I il est bon compagnon. — Bon compagnon I dit-elle, il n'y a rien d'outrage; je ne m'en saurois louer que tout à point. — Non ! dame , dit-il, et par saint Jean ! je pensois que, pour l'amour de moi, il vous dût festoyer cl faire bonne chère ? — Il ne me chaut , dil-elle, de sa chère! je ne vais pas en pèlerinage pour l'amour de lui ni d'autre, je ne pense qu'à ma dévotion. — Dea! dit-il, par Noire-Dame I vous y avez failli gesais Irop bien pourquoi vous êtes tant rcfraignièc', cl pourquoi vous avez le cœur lant enllé ? vous n'avez pas trouvé ce que vous cuidiez, il y a bien A dire une once*. Dea , dea, madame , j'ai bien su la cause de votre pèlerinage : vous cuidiez tûter el éprouver le grand brichouard de notre hôte de Sainl-Wichel? mais, par saint Jean! je vous en ai très-bien gardée, et garderai, si je puis; et afin que vous ne pensiez pas que je vous mentisse , quand je vous disois qu'il l'avoil si grand, pardieu ! je n'ai dit chose qui ne soit vraie : il n'est jà métier que vous en sachez plus avant que par ouï-dire, combien que, s'il vous Q<\{ voulu croire el je n'y eusse contredit, vous aviez bonne dévotion d'essayer sa puissance. Regardez comment je sais les choses, et pour vous ôter hors de suspicion , sachez de vrai que je vins à minuit, à l'heure qu'à lui aviez assignée, et ai tenu son heu ; si prenez en gré ce que j'ai pu faire, et vous passez^ dorénavant à ce que vous avez. Pour cette fois, il vous est pardonné, mais de rechcoir, gardez-vous-en, pour tant qu'il vous touche. » La damoisellc fut toute confuse et ébahie, voyant son tort évident -, quand elle put parler, cria merci, et promit de plus n'en faire, et je liens que non nt-elle.

• Ri-nfrognée. —"^ C'est-à-dire, il s'en esl bien fallu dune once. — ' Conleulcz-vous de.

LES CENT ISOLVELLKS .NOUVELLES NOUVELLE LXVL

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