‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 4 sur 118 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

MARGUERITE D'ANGOULÉME,

REINE DE NAVAP.RE

Marguerite d'Angoulème , fille de Charles d'Orléans, comte d'Angoulème, et de Louise do Savoie, naquit le il avril 1492, à deux heures du malin, dans le vieux château de la ville d'Angoulème '. Selon un génélhliaque composé par quelque astrologue de cour, elle avait été confwe l'an i iOi, à dix heures avant midi et dix-sept minutes, le i l'jotir de juillet'^. Son frère unique, François d'Angoulème, vint au monde deux ans après elle.

Elle était à peine âgée de quaire ans lorsqu'elle perdit son père, mort de maladie à Chàleauneuf , en Angoumois, le premier jour de janvier 14'JG. Charles d'Orléans, que le roi Charles ,V1II regretta comme l'un des plus hommes de bien qui fût entre les princes de son sang^ , n'aurait eu aucune influence sur l'éducation et sur la destinée de ses enfants ; mais sa femme, Louise de Savoie, avait un caractère et un esprit hien supérieurs à ceux du comte, et elle les montra, en élevant elle-même sa fille et son fils avec tous les soins qui pouvaient faire d'eux un prince et une princesse accomplis. La nature les avait richement dotés l'un et l'autre, et si François eut de honne heure les vertus héroïques de la chevalerie, Marguerite, dont les goûts studieux se révélèrent au sortir de l'enfance , commença dès lors à s'y livrer et à donner carrière à cette nohie ambition de s'instruire,

' Journal de Louise de Savoie.

' lirai) l(')me. Dames illustres.

' Jean de Saint-Gelais, MCmoires.

qu'elle ne cessa jamais de pousser dans les plus hautes régions de l'intelligence humaine.

Elle apprit d'ahord les langues anciennes et modernes qui lui ouvrirent la porte de toutes les sciences. Non-seulement elle com|)rcnail le grec, le latin et même l'héhreu, que lui avait enseigné Paul Paradis, dit le Canosse; mais encore elle parlait avec une égale facilité l'italien , l'espagnol , l'anglais et l'allemand. Elle s'était, de préférence, adonnée à laphilosophie et à la poésie , qui convenaient aussi hien à sa gracieuse imagination qu'à son Ame inquiète et compréhensive. Dès qu'elle écrivit , ce fut avec un charme et une élégance de style capables de fiire honte aux écrits en vers et en prose contemporains, dans lesquels la recherche ridicule de la pensée se cachait suus l'obscurité de l'expression , toujours fausse et ampoulée. Pour acquérir ce style simple, clair et naïf, que nous admirons dans ses ouviages, elle n'eut qu'à lire et à relire les charmantes poésies de son grand-oncle Charles d'Orléans.

La réputation de sa beauté, de son savoir et de son méiite l'avait devancée à la cour de Louis Xll, où elle parut, âgée de douze ans, à côté de son frère, qui annonçait déjà ce qu'il devait être, le plus brave, le plus galant , le plus noble des gentilshommes. Louis Xll n'avait pas d'héritier mâle; en 1501, une grave maladie l'avertit de se préparer un successeur, et dès ce moment , malgré l'opposition envieuse et tracassière d'Aune de lirelagne, il décida le mariage

NOTICE SUR MARGUERITE D ANGOULEME

de sa fille ainée Claude, avec François d'Angoiilème. On croyail que Louis XII ne vivrait pas longtemps el (pic le jeune coiulc d'Angoulériie allait monter sur le troue de France : la main de sa sonir fut demandée par Henri VII, roi d'Angleterre ; mais le grand-conseil du roi rf|)oussa la demande après mûre délihéraliori, en considérant (jue ce mariage pourrait, dans certains cas, causer une guérie immorlelle entre les Françnis et les Anglais, el peut-être même ébranler les foiidcmenls de la loi salique en France'. On refusa ensuite, par des motifs analogues, une autre alliance (]ui s'ulfrait i)our Marguerite d'Angoulême, et Louis XII ne voulut |)as la marier à Charles. d'Autriche, dont il était le subrogé-tuteur, comme s'il eût prévu les lenibles luttes de l'empereur Charles- Quint et de François 1'^' '.

Jl lit épouser sa nièce à Charles III, duc d'Alençon, qu'elle n'aimait pas et (pi'elle jugeait peu digne d'elle : les noces se célébrèient à IMois, le 1" décembre J509, en aussi grand état et haut triomphe que si c'eût été la fille du roi. Marguerite s'était soumise en gémissant aux volontés de sa mère et de Louis XII; mais elle «donna son cœur à Dieu, puisque son mari ne l'avait pas , et elle adopta pour devise une fleur de souci regardant le soleil, avec celte légende : non inferiora secutus (ne s'arrclant pas aux choses de la terre). Le duc d'Alençon ne possédait aucune des belles qualités qui brillaient avec tant d'éclat chez Marguerite, et le motif apparent de ce mariage anlipatliiiiue l'ut l'extinction d'un procès qui se déballait entre le duc et François d'Angoulême , comme héritiers de Marie d'Armagnac : le comte d'Angoulême abandonna donc ses droits sur celle succession en faveur de sa sœur, dont la dot s'élevait à 450,000 livres*.

Le comie d'Angoulême fut créé duc de V;dois par Louis XII, qui, selon son projet favori, aussitôt après la morl d'Anne de Bretagne, lui fit épouser Claude de France, avec laquelle il l'avait fiancé depuis longtemps. Le duc de Valois succéda, le l'^'' janvier 1515, à son beau-père, el la duchesse d'Alençon, comme sœur du roi, fui qualifiée de Madame. On la nomma dès lois indiiféremment Mc.rguerilc de France, ou de f^alois, ou d'Angoulême-, elle ajoutait aussi à ses litres celui de duc/te.ssp de berri, ipie son frère lui donna en 1517. François I"', qui l'aimait tendrement, l'appelait sa mignonne ou la Marguerite des Marguerites. Il s'était accoutumé dès l'enfance à la consulter en toute chose et à suivre ses conseils : il ne changea pas à son ég;ird en devenant roi , el il eut souvent recours aux lumières de celte sage i)rincesse dans les affaires d'Etat , qu'elle entendait mieux que

' Histoire du seizième siècle en fra«ce, par le bibliophile Jacob, t. m.

' Jlisi. (jtiH'al. de la Maison de France, par Scevole et Louis de Saiiitc-Marllie, t. j.

♦ Histoire du seix^ième siècle en France, l. iv.

les plus habiles ministres. « Son discours était tel, que les ambassadeurs qui parloienl à elle en étoient grandement ravis , et en faisaient de grands rapports à ceux de leur nation, à leur retour ; dont, sur ce , elle en soulageoit le mi son frère, car ils l'alloient toujours trouver après avoir fait leur principale ambassade; et bien souvent, lorsqu'il avoil de grandes affaires, les remelloit à elle , en attendant sa définilion et totale résolution. Elle les savoitforl bien entretenir et contenter de beaux discours, comme elle y éloit fort opulente el fort habile à tirer les vers du nez d'eux : d'oud le roi disoil souvent qu'elle lui assisloit bien et le déchargeoit beaucoup... par l'industrie de son gentil esprit el par douceur '. »

La confiance de François I*^'' dans le jugement de sa sœur chérie n'était pas moindre en ce qui concernait ses affaires personnelles , même celles de la nature la plus délicate : il la trouvait indulgente pour des faiblesses qu'elle ne partageait pas , el souvent complaisante pour un sentiment qui, bien que coupable et illégitime, se relevait et s'épurait sous les dehors d'une noble el généreuse galanterie. C'est ainsi qu'elle composa, au nom de son frère, les belles devises que le roi fit graver sur des joyaux qu'il donna à la comtesse de ChiÀteaubriand, et que celte dame lui renvoya en lingots, afin que ces devises ne fussent pas profanées par une autre maîtresse '^. Lorsque François I"'', cédant à quelque caprice indigne de lui, cherchait des plaisirs faciles auprès de ses humbles sujettes, ou bien déguisait sa royauté pour courir les aventures d'un amour bourgeois, il avait soin de se cacher surtout de sa sœur, qui ne lui eût pas pardonné la trivialité de ces goûts libertins, et qui se fût trop inquiélée des dangers qu'il affronlail en courtisant la femme d'un avocat ou d'un simple marchand ^.

IMarguerite, toute sévère (|u'elle fût poui- elle-iuême dans sa conduite , était portée vers cette galanterie décente qui résultait de l'intelligence des esprits et des âmes, sans exclure la vertu la plus chaste et la morale la pluâ rigoureuse. Ce n'était jamais de l'amour, c'était plus que de l'amitié. La lecture des anciens romans de chevalerie avait introduit à la cour ces [..litudes de tendre el iuuoceiile familiarité entre les deux sexes, et leurs relations continuelles cré.iient dès lors celte société française, dont le bon goût cl la politesse devaient faire plus tard l'admiration el l'exemple de l'Europe. Louis XII avait le premier rapporté d'Italie celle affection platonique pour Thomassine Spinola, qn'û servit à litre d'ùi/end/o; mais c'est Mai'guerite qui semble avoir fait admettre dans les mœurs de son temps ces alliances toutes spirituelles (ju'on peut considérer comme l'expression la plus haute el la moins terrestre de l'amour; c'est Marguerite qui a invenlé les dénominations de frère

' r.ranlome. Demies illustres.

' Brantôme, Dames (jalanies, ' Voyez plusieurs Nouvelles de VHeplaméron.

NOTICE SUR MARGUERITE D ANGOULEME

et de sœur d'alliance, sons lesquelles on pouvait s'aimer el se le dire ijubliqueiiienl, sans encourir ni blâme ni soupeon'; naïve léminisceuce de ce bon vieux temps où tout chevalier avait sa dame et toute dame son chevalier.

Ces souvenirs plaisaient beaucoup à Marguerite, qui, dans sa petite cour d'Alençon comme dans celle de son frère, avait remis en honneur les traditions de la chevalerie ; elle s'amusait à faire renaître les cours d'amour du moyen âge , et les poiiles , (|ui l'entouraient sans fcsse en qualité de valels de chambre pensionnaires, ne traitaient pour elle que des sujets de galanterie raffinée el de doctrine amoureuse. Tels étaient aussi les sujets ordinaiies qui occupaient ses inspirations poé[i(|ues. Cependant, à cause de ce penchant naturel vers l'exagération des sentiments tendres, elle n'en eut (jue plus de mérite à résister même aux entraînements de son cœur, quoique Urantôme dise d'elle : « En fait de joyeusetés et de galanteries, elle montrait qu'elle en savait plus que son pain quotidien ; M car elle fut aimée du connétable de Bourbon, suivant une tradition qui n'ajoute pas qu'en l'aimant avec la même ardeur elle ait jamais cessé d'être vertueuse *; elle fut également aimée de l'amiral Bonnivet, le favori de François !«■■, le plus beau et le plus entreprenant des seigneurs de la cour ; mais elle ne l'aimait point, et elle eut moins de peine à résister à une audacieuse tentative de violence , de la part de cet amant dédaigné, lorsque Bonnivet s'introduisit la nuit par une trappe dans la chambre où elle couchait, el fut contraint de se retirer honteusement, le visage tout sanglant d'égratignures et de morsures qu'elle lui avait faites^.

Le procès et la fuite du connétable de Bourbon, qu'elle aurait bien voulu proléger contre le ressentiment de Louise de Savoie, furent suivis de la défaite de François !'='■ à Pavie et de sa captivité à Madrid. Cette fatale bataille de Pavie porta deux coups lerrihlos à la duchesse d'Alençon; car si son frère resta prisonnier du connétable et des Espagnols, ce fut la faute de son rnari, Charles d'Alençon, dont la làiheté entraîna la déroute de l'armée française et la |irise du roi ; ce prince, qui commandait l'arrière-garde , ayant fait sonner la retraite au nioniciit où son concours pouvait encore décider du soit de la journée. Le duc d'Alençon n'osa pas leparaîlre devant Marguerite, qui l'eût accablé de trop justes reproches; il mourut de chagrin à Lyon, le 1 1 avril 1525, deux mois après je funeste événement qui l'avait déshonoré aux yeux de sa femme et de la France cntièie.

' Voyez les poésies de Ctémeul .Varol cl la nouvelle xwi de VJIcptiiméroii.

' On a bâti, sur crUe Iradition, deux romans ridicules, quoique encore estimés au dernier siècle : llisluire de Hlanjucriic de Viilois, et Ilisidirc sccrùlc du connciablc de liourbon. Voyez la notice sur les ouvrages do Jlargucrito.

' Klle a raconté elle-même son aventure sous des noms supposés, dans la nouvelle iv de ï'IIcpCain&oit,

Marguerite donna sans doute peu de regrets à son mari, en pré-ence du malheur de son frète; c'était là son unique piéoccupation : elle .dit igeail et activait les négociations qui avaient pour but le retour de François I" dans son royaume ; mais Charlcs-Quinl les entravait par tant d'obstacles, que le roi craignit de ne jamais sortir de l'Alcazarde INLidiid : il tomba dangereusement malade, et pendant plusieurs jours le bruit de sa mort se répandit par toute la France. « Quiconque viendra à ma porte , disait sa sœur au désespoir, m'annoncer la guérison du roi mon frère, tel courrier, fùt-il las, harassé, fangeux et malpropre, je Tirai baiser et accoler comme le plus propre pi ince et gentilhonmie de France ; et qu'il ainait faute de lit et n'en |)ouri ail trouver pour se délasser, je lui donnerais le mien el coucherais sur la dure, pour telles bonnes nouvelles qu'il m'apporterait'.» Elle partit précipitamment pour aller porter des soins et des consolations au malade, dont elle connaissait le naturels la coinplcœion mieux (|ue les médecins, tandis qu'elle travaillerait à la délivrance du prisonnier, qui refusait de se racheter au prix d'ime fraction de sa couronne.

Ce fut durant ce long et pénible voyage (pi'elle mit en rimes les tiistes pensées qui remplissaient son âme; cette élégie, qu'elle composa dans sa litière, comme la plupart de ses ouvrages, est un monument de sa piété fraternelle el à la fois un chefd'œuvre de grâce et de sensibilité exquises :

Le désir du bien que j'attends

Me donne du travail matière;

Une heure me dure cent ans,

Et me semble que ma litière

Ne bouge , ains retourne en arrière,

Tant j'ai de m'avancer désir.

Oh : qu'elle est longue la carrière

Où à la fin gil le plaisir!

Je regarde de tous côtés.

Pour voir s'il n'arrive personne :

Priant sans cesse, li'en doul<?z.

Dieu, que santé à mon roi donne ; Quand nul ne vois, l'œil j'abandonne A pleurer; puis, sur le papier, Un peu de ma douleur j'ordonne :

Voilà mon douloureux métier!

Oh! qu'il sera le bienvenu. Celui qui, frappant à ma porte, Dira : " Le roi est revenu En sa santé très-bonne et forte! >< Alors, sa sœur, plus mal que morle.

Courra baiser le messager Qui telles l'ouvelles apporte, Que son frère est hors de danger!

Marguerite vint s'embarquera Aigties-Moite?, descendit a l'arcolone et arriva eiidn à Madrid. l>'empereur partit de son palais pour aller à la rencontre de cette princesse, el il racconq)agna chez le roi qui,

' Drantomo, Dames illiislrcs.

NOTICE SUR MARGUERITE D'ANGOULEME

à la vue de sa sœur, reprit tout à fait courage '. François î" disait souvent, que sans elle il était mort , dont il lui avait cette obligation qu'il reconnaîtrait A jamais et l'en aimerait '. En effet , il recouvra bientôt la santé avec l'espoir de retourner dans ses États, grâce à l'intervention de Marguerite. Celle-ci ne tarda pas à rejoindre l'empereur à Tolède : elle s'était fait suivre de Philippe de Villicrs, grandmaitre de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, que le siège de Rhodes , héroiiiuement soutenu contre les Turcs pendant plusieurs mois de blocus et d'assauts, avait couvert de gloire. Elle entama sur-le-champ des pourparlers avec Charles-Quint, sous les auspices de l'illustre grand-maître : elle offrit une somme considérable en dehors des propositions qui avaient déjà été faites; elle insista pour que la sœur de l'empereur. Madame Éléonore d'Autriche , fût accordée en mariage au roi (jui était veuf depuis un an, et déclara qu'elle était prèle à épouser elle-même le connétable de Bourbon , à qui l'empereur avait promis la main de Madame Éléonore. Ces nouvelles propositions n'eurent pas plus de succès que les autres.

Indignée de n'avoir pu rien terminer avec Charles- Quint, Marguerite revint à Madrid pour faire ses adieux à son frère , et elle lui conseilla de se soustraire par la fuite à une captivité dont on ne prévoyait plus le terme. Un plan d'évasion fut même arrêté entre eux : aussitôt après le départ de Marguerite, le roi devait se noircir le visage , prendre le costume d'un nègre qui le servait dans la prison et s'échapper de l'Alcazar sous ce déguisement ; mais un de ses valets de chambre fit échouer son projet de fuite en le dénonçant à l'empereur, qui ordonna seulement de chasser le nègre et qui ajouta cette phrase conditionnelle au sauf-conduit de la duchesse d'Alcnçon : pourcu qu'elle n'ait rien fait contre l'empereur et au préjudice de la nation '. François l" se vit gardé plus étroitement et séparé de ses plus fidèles serviteurs. Marguerite alla trouver l'empereur et lui parla si bravement et si honnêtement aussi sur ce mauvais traitement, qu'il en fut étonné. Elle lui dit , entre autres menaces , que , si le roi venait à mourir en Espagne , sa mort n'en demeureroit impunie, ayant des enfants qui quelque jour deviendroient grands, qui en feraient la vengeance signalée. « Ces paroles prononcées si gravement et de si grosse colère, donnèrent à songer à l'empereur, si bien qu'il se modéra et visita le roi , et lui promit force belles choses (|u'il ne tint pas pourtant pour ce coup. Or, si elle parla bien à l'empereur, elle dit encore pis à son Conseil où elle eut audience, là où elle triompha de bien dire et bien haranguer et

' Sandoval, Ilistoria de la vida y hcchos del emperador Carlos V.

' Braniôme, Dames illustres.

* Sandoval.

avec une bonne grâce dont elle n'éloit point dépourvue '. »

Néanmoins, les conseillers de Charles-Quint le poussèrent à «n acte déloyal envers cette grande princesse qui fut secrètement avertie qu'on devait, à l'expiration du délai de son sauf-conduit , la retenir prisonnière en Espagne, du moins jusqu'à ce que le roi eût cédé sur les honteuses conditions qu'on lui imposait pour sa délivrance. Mais François l" feignit de se résigner à une captivité perpétuelle plutôt que de souscrire à son déshonneur, et , pour faire mieux croire qu'il se préparait à rester longtemps éloigné de son royaume, il data de Madrid un édit par lequel , en cas de maladie ou de mort de sa mère, il associait ou substituait à la régence sa très-chère et très-amée sœur, avec les mêmes pouvoirs, commandement et autorité qu'il avait confiés à Louise de Savoie. Le terme du séjour de Marguerite sur les terres de l'empereur approchait, et les fêtes , au milieu desquelles on espérait l'endormir jusqu'à la fia de novembre, continuaient toujours : « Elle, toute courageuse, monta à cheval, fit des traites en huit jours, qu'il en falloit pour quinze, et s'é\'erlua si bien qu'elle arriva sur la frontière de France le soir bien tard du jour que le terme de son passeport approchoit ^ » L'empereur comprit qu'il n'obtiendrait rien de l'obstination du roi, fortifiée par l'habile politique de Marguerite , et dès lors il se montra moins exigeant à l'égard de son prisonnier, qui fut enfin remis en liberté et rendu à la France.

Le mariage de la duchesse d'Alençon avec le connétable avait rencontré des obstacles insurmontables : François 1", comme pour mettre à néant ce projet d'alliance qui l'importunait, s'empressa de choisir un autre mari pour sa sœur, et lui fit épouser, à Saint- Germain-en-Laye, le 24 janvier 1627, Henri d'AIbret , deuxième du nom, fils aîné de Jean, roi de Navarre, et de Catherine de Foix, à qui Ferdinand d'Aragon avait enlevé une partie de leurs Étals sous le règne de Lotiis XII. Dans le contrat, François I" s'engageait à sommer l'empereur de restituer ces États à Henri d'Albret, et, au besoin, à les reconquérir par la force des armes contre l'usurpateur ; de plus , il assignait en dot, à Marguerite, les duchés d'Alençon et de Berri , les comtés d'Armagnac, du Perche, et généralement toutes les seigneuries qu'elle possédait du fait de son premier mari, ou bien à litre d'apanage '. Henri d'Albret ne manquait pas absolument des qualités nécessaires à un prince : il était brave, il avait à cœur de bien gouverner son pelit royaume et d'être aimé de ses sujets ; mais il n'avait aucune des qualités qui font le bonheur d'une femme : il était dur, mélancolique, brutal , jaloux. Celte union fut donc souvent troublée par des divisions intestines

• Branlôme. — ' Ib.

' BUt. génial, de la Maison de France, 1. 1.

NOTICE SUR MARGUERITE D'ANGOULÉME

qui eurent même un fâcheux éclat à la cour et qui exigèrent plus d'une fois l'inlervention de François I" '. Des deux enfants sortis de ce mariage , le premier, nommé Jean, mourut en 1630, h l'âge de deux ans, cl le second, qui élail une fille, née en 1 529, fut celle illustre Jeanne d'Albret, qui exerça tant d'induence sur les événements politiques de son temps et qui eut pour fils Henri IV.

Marguerite, quoique vivant mal avec son mari, ne le seconda pas avec moins de xèle dans ses efforts pour améliorer la situation intérieure du Béarn. Le pays était incuUe et stérile par la négligence des habitants ; ils y attirèrent de bons laboureurs choisis dans différentes provinces de France , et ils y propagèrent, parce moyen, les meilleures traditions de l'agriculture , en centuplant la richesse du sol ; ils fondèrent et embellirent des villes, bâtirent et ornèrent des châteaux, notamment celui de Pau, qu'ils entourèrent de jardins magnifiques ; réformèrent la législation coutumière du fors d'Oleron-, créèrent une chambre de justice pour les appels en dernier ressort, et ouvrirent à la fois toutes les sources de la prospérité publique. Henri d'Albret ne fit aucune tentative pour reprendre la Navarre, car son beaufrère , qui eut toujours trop d'ennemis sur les bras , ne put employer une armée à cette expédition , que la puissance de Charles-Quint rendait d'ailleurs impossible ; mais le roi de Navarre s'appliqua du moins à ne rien perdre des domaines qui lui restaient ; et, pour les défendre contre les invasions des Espagnols, il couvrit de places fortes les frontières du Béarn et mit Navarreins en état de soutenir un long siège. Marguerite eut part à tous ces actes de sage gouvernement *, et elle recueillit, en récompense, l'affection des Béarnais qui la voyaient avec joie, tenir sa cour à Pau et à Nérac.

Cette cour rivalisait avec celle de France par le choix remarquable des personnes qui la composaient : c'étaient les dames les plus renommées en beauté et en esprit; c'étaient les gentilshommes les mieux faits et les mieux enlangagés ; c'étaient surtout des savants, des poètes, des musiciens, des peintres, toute une brillante élite d'artistes et de littérateurs, que Marguerite nourrissait et protégeait d'une main royale.

• Le dernier historien de Marguerite, M. Eusèbe Caslaigne (dans une Notice biographique et littéraire sur Marguerite, imprimée dans l' Annuaire de la Charente pour 1837, et remarquable sous le rapport bibliographique), s'inscrit en faux contre toutes les allégations de Lenglel-Dufresnoy dans son édition de Clément Marot, allégations reproduites dans la nôtre (3 vol. in-8o, 1824) avec trop de confiance peut-être, mais appuyées sur une tradition dont Brantôme s'est fait l'echo. Ainsi, malgré les dénégations de M. Castaigne, nous ne doutons pas, encore aujourd'hui, que Marguerite ait voulu se représenter elle-même sous le nom de la Mal mariée dans une de ses comédies ; nous ne doutons pas, non plus, que Clément Marot ail eu en vue, dans plusieurs de ses poésies, la sombre et fantasque jalousie du roi de Navarre.

' Hilarion de Costes, Êtog. d«s Dames illustres.

Ses valets de tiiambre, le gentil Clément Marot, le satirique Bonaventure des Periers, l'élégant traducteur Claude Grugel , Antoine du Moulin , de La Haye, etc., avaient fait surnommer sa chambre un vrai Parnasse. Tout y retentissait de musique , de vers , d'ingénieux entretiens et de joyeux devis i chacun rimait, chantait, parlait, contait à son tour. Or, il y avait entre ces esprits excellents un lien commun plus fort et plus étroit que celui de l'amour des lettres et des arts : celte cour élait le foyer de la réforme religieuse ou plutôt philosophique qui devait aboutir au calvinisme, en s'éloignant de son but et aussi de ses premiers apôtres. Marguerite, entraînée par cette curiosité inquiète et par ce doute perpétuel qui la poussaient vers les choses nouvelles et inconnues , embrassa d'abord avec sympathie les idées et les espérances des philosophes, tels que Rabelais, Etienne Dolet, Bonaventure des Periers, qu'on nomma plus tard athées ou libertins , et en même temps elle écoulait avec un égal enthousiasme les leçons pieuses de Roussel, de Calvin, de Le Fèvre d'Etaples , qui n'étaient que des prédicateurs évangéliques.

Ce dernier, dont la longue carrière avait été consacrée à la recherche de la vérité , eut surtout l'estime et la confiance de Marguerite, qui l'aimait et le respectait comme un père. Le Fèvre d'Etaples, parvenu à l'âge de lOl ans , ne se reprochait rien dans toute sa vie , si ce n'est de s'être tenu éloigné des lieux où se distribuaient les couronnes des martyrs , et d'avoir toujours évité la mort que tant de personnes souffraient pour l'Évangile. Un jour, en 1 527, comme il se laissait aller à ces regrets , en présence de la reine de Navarre qui élait à table avec lui , elle le consola si bien, qu'il s'écria : « Il ne me reste donc plus que d'aller à Dieu que je sens qui m'appelle ! » Puis, jetant les yeux sur elle, il ajouta : « Madame, Je vous fais mon héritière. Je donne mes livres à M* Girard le Roux ; ce que je possède et mes habits aux pauvres ; je recommande le reste à Dieu. — Que me reviendra-t-il donc de votre succession ? — Le soin de distribuer ce que j'ai aux pauvres. — Je le veux, répliqua-t-elle, et je vous jure que j'ai plus de joie de cela, que si le roi, mon frère, m'avait fait son héritière. » Il dit adieu à la reine et aux autres convives , en se levant pour aller prendre quelque repos : il se coucha et rendit l'âme aussi doucement que s'il se fijt endormi '.

Dès les premières persécutions contre les luthériens, en 152.3, elle s'était déclarée ouvertement leur avocate, sinon leur complice, et ceux-ci la regardèrent alors comme suscitée de Dieu pour rompre, autant que faire se pouvait, les cruels desseins d'Jntoine Duprat, chancelier de France, et des autres inci-

' Biblioth. françoisc de La Croix du Haine, art. MiRCiERiTS, Note de FalcoDDet. Ëdiu de itt?.

NOTICE SUR MARGUERITE D'ANGOULEME

tant le roi contre ceux qu'ils appelaient hérétiques ; elle fit sortir de prison, malgré la Sorbonne et l'inquisiteur de la foi, son pocle Clément Marot, accusé d'avoir mangé du lard en carême ; elle s'elTurça de sauver le malheureux lîerqtiin qui, par son entêtement fanatique, rendit inulile celte [Hiissantc intervention auprès de ses juges ; elle détourna plusieurs fois des censures et des accusations prêles à frapper les livres et les auteurs soup(;onnés d'hérésie. Bien plus, elle offrait une retraite dans sa principauté de IJéarn à ceux qui étaient poiu'suivis et menacés : Roussel, Calvin, Le Fèvre d'Elaples s'y réfugièrent auprès d'elle. « Cette douce princesse n'eut rien plus à cœur, pendant neuf ou dix ans, qu'à faire évader ceux que le roi vouloit mettre aux rigueurs de la justice; souvent elle lui en parloil, et à petits coups làclioit d'enfoncer dans son âme quelque pitié des luthériens '. »

Elle avait fait traduire en langue vulgaire les prières latines de l'Église, par Guillaume Parvi, docteur de Sorbonne, évùque de Senlis et confesseur du roi; elle mit ce missel français entre les mains de François P"", et elle le répandit à la cour, qui faillit adopter, à son exemple, la messe à sept points et la messeen français, hérésie bientôt réprimandée parla Sorbonne, et prohibée par arrêt du Parlement. Marguerite avait, en outre, composé elle-même un poëme mystique, sous ce titre = Le Miroir de l'âme pécheresse, avec cette épigraphe empruntée au psalmiste : « Seigneur Dieu, crée en moi un cœur net. » Elle l'avait fait imprimer dans sa ville d'Alençon, en 1 53 1 , par Simon Dubois ; la réinqiression de ce traité de morale, faite deux ans après à Paris, fut censurée par les Sorbonnistes, comme renfermant des propositions et des tendances contraires à la religion catholique romaine. Mais, par ordre du roi, Nicolas Cop, recteur de l'Université, désavoua cette censure et l'excusa néanmoins, en disant que le livre avait paru sous le voile de l'anonyme et sans l'approbation de la Faculté de théologie. Le fougueux Noël Beda, qui osa signer la condamnalion de l'ouvrage de la sœur du roi, avait tellement échauffé les esprits contre la protectrice des sectaires, que les écoliers dn collège de Navarre, de concert avec leurs régents, jouèrent une farce dans laquelle Marguerite était transformée en Furie d'enfer. François I" ne pouvait souiïrir qu'on insultât publiquement sa mignonne .• il envoya des archers de sa garde pour arrêter les coupables, cl ceux-ci, élèves et maîtres, repoussèrent à coups de pierre les gens du roi. Ils n'obtinrent leur pardon (pi'aux instances de cette généreuse princesse qu'ils avaient représentée sous les traits d'une Furie".

Elle eût peut-être gagné à la Réforme François I" lui-même, qui se laissait entourer des jiartisans de

• Florimond de Hœmond, Histoire de l'Ht'rdsie.

* Tliéodore de Bèze, Uisloire eccU'siusii</»e.

ces novelletés et leur prêtait une oreille favorable, si Valfaire des placards n'avait contraint le roi de se proclamer le vengeuret l'appui du catholicisme dans son royaume. Une nuitdu mois de novembre 1534, des i»l.icards injurieux contre l'Eucharistie furent adicliés aux portes des églises et dans les rues de Paiis. François l" eut la faiblesse de satisfaire à l'indignation du peuple, en sacrifiant six luthériens qui furent l)rùlés vifs sur la place de l'Estrapade, et en pienant l'engagement solennel d'anéantir les hérétiques, dans le temps même qu'il négociait sccrèlement avec les protestants de la Ligue de Smalcade, et paraissait disposé à entendre la parole du grand Mélancthon. Dès ce moment, le crédit de la reine de Navarre ne fut plus suffisant pour couvrir ses amis; elle leur conseilla seulement d'aller se cacher en liéarn, et pendant que Rabelais, Marot, Dolef, des Periers échapi)aient aux poursuites de l'inquisilion sorbonnique , elle eut besoin de compter sur la tendresse de son frère pour demeurer à la cour où ses ennemis triomphants voulaient la perdre ou l'abreuver de chagrin. « Le connétable de Montmorency, en sa plus grande faveur, discourant de ce fait, un jour, avec le roi, ne fit difficulté ni scrupule de lui dire que, s'il vouloit bien exterminer les hérétiques de son royaume, il falloit commencer à sa cour et à ses plus proches, lui nommant la reine sa sœur; à quoi le roi répondit : Ne parlons pas de celle-là, elle m'aime trop ; elle ne croira jamais que ce que je croirai, et ne prendra jamais de religion qui préjudicie à mon État '. »

Marguerite était vraiment attachée à la religion de Luther; « mais, pour le respect et amour qu'elle portoit au roi son frère qui l'aimoit uniquement et l'appeloit toujours sa mignonne, elle n'en fit jamais aucune profession ni semblant; et si elle la croyoit, elle la tenoit toujours dans son âme fort secrète, d'autant que le roi la haissoil fort. » Ce changement dans sa conduite, taat qu'elle resta en bulle aux malignités de ses ennemis à la cour de Fiance, n'indiquait pas que ses croyances eussent changé ; son exemple eut pourtant de graves conséquences : « le plus grand mal fut que la plupart des grands commença lors de s'accommoder à l'humeur du roi et peu à peu s'éloignèrent tellement de l'étude des saintes lelties, que finalement ils sont devenus pires que tous les autres; voire même la reine de Navarre commença de se porter tout autrement, se ployant aux idolâtries comme les autres, non pas qu'elle approuvât telles superstitions en son cœiu", mais d'autant que Rufïi (c'est le même que Roussel) et autres semblables lui persuadoienl que c'étaient choses indilTérenles *. » Elle se vit ainsi exposée aux défiances et aux injustes récriminations de ceux qui lui devaient dix ans de tolérance et d'impunité.

' lîrantômp. — ' Tliéodore de Bèz«.

NOTICE SUR MARGUERITE D'ANGOULÊMÉ

Mais aussitôt qu'elle fut retirée dans sa principauté de Béarn, elle ne dissimula plus ses opinions religieuses : elle avait alors auprès d'elle Calvin, Marot et d'autres novateurs, qui toutefois ne se crurent point en sûreté à la cour de Pau et qui passèrent liienlot en Piémont; car ils se défiaient des intentions du roi de Navarre à leur égard. Celui-ci, d'ailleurs, gardait rancune à Marot, que la poésie avait peut-être mené trop avant dans les bonnes grâces de Maiguerite, et qui, en tous cas, affichait indiscrètement l'estime particulière qu'on n'accordait qu'à sa belle science*. Henri d'Albret, offensé des relations presque familières qui existaient entre la reine et ses domesti(jues ^, la trailoit irés-mal, et eût encore fait pis, sans le roi François, son frère, qui parla bien à lui, le rudoya fort et le menaça pour honorer sa femme et sa sœur, vu le rang qu'elle tenoit '\ Un jour, ayant été averti qu'on f.iisait le prèclie dans la chambre de Marguerite, « il y entra, résolu de châtier le ministre, et trouvant que l'on l'avait fait sauver, les ruines de sa colère tombèrent sur sa femme qui en reçut un soufflet, lui disant : Madame, vous en voulez trop savoir! et en donna aussitôt avis au roi François*, u Le roi répondit sans doute de manière à faire respecter sa sœur et à inspirera ce mari brutal la crainte des représailles. Henri d'Albret ne s'arrogea plus le droit de tyranniser les croyances de sa femme.

Marguerite eut le pouvoir de l'amener par degrés à prendre part aux pratiques extérieures qu'elle suivait en dehors de la religion catholique; elle lui persuada de lire la Bible, de chanter des psaumes, d'écouter le prêche et enfin d'assister à la cène, qui, dit-on, avait lieu dans les souterrains du château de Pau "*. Le roi de Navarre parut un moment se poser en protecteur des religionnaires. Marguerite continuait à se pénétrer de la lecture des livres saints, et elle avait une foi si ai'dente dans les divines consolations de celte lecture, qu'elle disait à son historiographe Bertrand Ëlie : a Qu'il ne laissât aucim jour sans avoir attentivement vaqué à la lecture de quchpies pages de ce livre sacré qui, arf osant nos âmes de la liqueur céleste, nous sert de fidèle préservatif contre toutes sortes de maux et tentations diaboliques". « Son enthousiasme pour la Bible se révélait par une foule de chansons et de poésies spirituelles qu'elle composait sur des textes de l'Ancien et ilu Nouveau Testament ; elle emprunta même à l'Évangile les sujets de quatre

' Marguerite lui dit dans un dizain :

Car on ne peut ,el J'en donne ma Toii) Assez priser rotrc belle science.

' Sans adnriPllre, sur la foi de la iradiiion, que la reine de Na- V.'irre soil la Marguerite célébrée dans les poésies de Clément Marol qui l'appelle sa swiir d'utliaiice, on est forcé de reconnaître, au ton des vers qu'ils s'adressaient l'un à l'autre, l'eiistencc d'une grande familiarité entre eux.

• Brantôme. — * ib.

' Florimond de Rœmond.

• Olhagaray, Hhtohe de Foix, Bi'arn et Havane,

comédies ', semblables aux vieux myslcres. qu'elle fit représenter dans son palais par des comédiens et des chanteurs italiens, en présence de toute sa cour qui applaudit à ces espèces de prêches dramatiques. Quant aux prêches ordinaires, ils étaient faits avec moinsd'éclatparRoussel qu'elleavait nommé évèque d'Oléron, et par un carme défroqué nommé Solon, qui ne se recommandait guère par ses mœurs : ces prêches, il est vrai, ne proclamaient pas la Réforme de Luther ni de Calvin, mais ils élevaient toujours audessus des dogmes de l'Eglise romaine la pure intelligence de l'Évangile '^

Les ennemis de Marguerite recommencèrent leurs plaintes et leurs injures contre elle : le gardien des cordeliers d'Issoudun eut l'audace de dire en chaire qu'elle était lulhéiicnne et ([u'elle méritait ainsi d'être enfermée dans un sac et jetée à l'eau. Ces insolentes paroles furent rapportées au roi, qui ordonna que le moine serait puni du même supplice qu'il avait jugé bon pour la reine de Navarre. Mais la populace, ameutée, empêcha le lieutenant-criminel d'Issoudun, Denis Du Jon, de se saisir du coupable, jusqu'à ce que, sur un nouvel ordre du roi, le moine fut tiré de son cloître et envoyé aux galères. Ce fut à l'intercession de Marguerite qu'il dut la vie ; et le lieutenantcriminel, qui l'avait arrêté, s'attira par là tant de haines à Issoudun, qu'il se vit obligé de s'enfuir de cette ville, comme suspect d'hérésie, et qu'il serait mort de misère, si la généreuse reine de Navarre ne l'eût aidé à subsister. Plus tard, ce magistrat, de retour à Issoudun, y fut massacré par le peuple, qui ne lui pardonnait pas d'avoir porté la main sur un cordelier, pour la défense de la sœur du roi '.

François \", que les cardinaux d'Armagnac el de Grammont avaient instruit des comédies saintes, des prêches et des dispositions hérétiques de la petite cour de^Iargueiite, manda cette princesse, qui se mit en roulesur-le-champavccle seigneur de Burie, gouverneur de Guienne: dès son arrivée le roi la gronda fort; mais comme elle r6'7jon(/?7<'ncfl//(o//^He, il la crut depréférenceà tousceux (|ui l'accusaient de lulliéranisme. Depuis ce voyage à la cour de France, Marguerite sembla renoncer à l'exerciced'un culte qu'elle professait au fond du cœur; elle se contenta d'encourager Clément Marot, qui était revenu d'exil, à traduire en vers fiançais les psaumes de David, d'après la version littérale du doi-tc Valable, et elle fit d'abord accepter, parles catholiques les plus scrupuleux, ces psalmes qu'on chantait partout à l'instar des branles de Poitou el des noëls bourguignons ; mais la Faculté de théologie censura l'a'uvre de Marot, comme infidèle et sentant l'hérésie : le poêle, pour éviter encore une fois le biicher, l'estrapade ou la prison perpétuelle,

' Elles sont imprimées dans les Margiicriics de la Marguerite.

' Florimond de Rœmond.

' François Junius, Viia sua-

NOTICE SUR MARGUERITE D'ANGOULEME

s'en alla compléter sa Irailuction à Genève, où Calvin ne dédaigna pas de la publier lui-nicine cl de l'accompagiier de niusiiiue, pour la mettre à l'usage de l'Eglise réformée. Marguerite, voyant que son frère ne pouvait et ne voulait arrêter la réaction catholique contre les réformateurs, cessa tout à fait de persévérer dans une voie qui eût élé funeste à ses amis, au lieu de leur être favorable : elle n'abandonna aucune de ses convictions en matière de religion, mais elle ne les étala plus en |)ublie ; et tout en conservant un commerce de lettres assidu avec Calvin, elle se montra presque papiste • elle se confessait à François le Picard, docteur en théologie, doyen de Saint- Germain-l'Auxcrrois, et communiait, de la main de ce saint personnage, à l'église des Blancs-Manteaux oij sa piété faisait l'cdification des fidèles. Mais elle s'occupait surtout de bonnes œuvres et de fondations pieuses; elle dota richement les hôpitaux d'Alençon et de Mortagne, distribua des sommes considérables aux pauvres, et fonda l'hospice des Enfants-llouges à Paris, où l'on nourrissait et élevait des petits orphelins qu'elle avait surnommés les enfants de Dieu lepère '. Sa charité chrétienne n'alla pas cependant jusqu'à pardonner au connétable Anne de Montmorency qui avait cherché à la brouiller avec le roi : elle poursuivit, au contraire, de tous ses efforts la disgrâce et le bannissement de ce puissant favori. Le jour où la princesse de Navarre, Jeanne d'Albrel, à peine âgée de douze ans, fut fiancée au duc deClèves, à Châtellerauli (le 15 juillet 1540), « ainsi qu'il la fallut mener à l'église, d'autant qu'elle étoit chargée de pierreries et de robe d'or et d'argent, et pour ce que, pour la foiblesse de son corps , n'eût su marcher, le roi commanda à M. le connétable de prendre sa petite nièce au col et la porter à l'église : dont toute la cour s'étonna fort, pour être une charge peu convenable et honorable en telle cérémonie pour un connétable, et qu'elle se pouvoit bien donner à un autre; de quoi la reine de Navarre n'en fut nullement déplaisante , et dit : « P'oilà celui qui me voulait ruiner autour du roi mon frère, qui maintenant sert à porter ma fille à l'église ; » et le connétable en eut un grand dépit pour servir d'un tel spectacle à tous, et commença à dire : C'est fait désormais de ma faveur, adieu lui dis! Comme il arriva ; car, après le festin et dîner des noces, il eut son congé et partit aussitôt .^ »

Ce mariage de la princesse de Navarre fut déclaré nul peu de temps après, et ce n'est qu'en 154 8 qu'elle épousa Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, qui devint roi de Navarre après la mort de son beau-père en 1565. Marguerite devait précéder son mari dans la tombe et y être devancée par son frère , qu'elle perdit le 31 mars î5i7.

Bayle, Dicilonn. hislor., arl. de M\rot et de Natarre. Brantôme.

Celle perte plongea dans le deuil le peu de jours (pi'elle avait encore à vivre. Elle ne songea plus à terminer ce recueil de nouvelles qu'elle composait dans sa litière en allant par pays, et qu'elle dictait à une de ses dames d'honneur, nouvelles souvent facétieuses et divertissantes , toujours narrées avec art dans un charmant style , tellement célèbres et répandues, du vivant de Marguerite, qu'on les trouvait manuscrites dans toutes les bibliothèques des dames de la cour : ainsi resta inachevé Vlfeptaméron, qui aurait eu le titre de Décaméron et qui, à l'exemple de celui de Boccace , aurait renfermé cent nouvelles en dix journées. Marguerite aimait les contes, et on lui attribue, avec quelque apparence de raison, ceux de Bonaventure des Periers, qui paraissent venir de la même main que les plus jolis de l'Heptaméron .- sa réputation de conteuse était si bien établie à la cour, que « la reine-mère et madame de Savoie , étant jeunes, se voulurent mêler d'en écrire des nouvelles à part, à l'imitation de la reine de Navarre, sachant bien qu'elle en faisoit ; mais quand elles eurent vu les siennes, elles eurent si grand dépit des leurs, qui n'approchoient nullement des autres, qu'elles les jetèrent dans le feu et ne les voulurent mettre en lumière. » Marguerite , qui se sentait proche de la mort qu'elle redoutait, avait renoncé à la poésie, comme aux vanités du monde ; mais son valet de chambre, Jean de la Haye, dit Sylvius , obtint d'elle l'autorisation de rassembler et de faire imprimer en 1547 ses œuvres poétiques, sous le titre de Marguerite de la Marguerite des princesses , très-illustre royne de Navarre. Ce recueil , où l'on distingue tant de jolies pièces qui ne le cèdent pas aux meilleures de Marot et de Saint-Gelais , parut avec une dédicace à la fille unique de la reine de Navarre, qui parait avoir autorisé cette publication , mais qui ne put voir celle de VIfeptaméron que Pierre Boaistuau, dit Launay, ne se permit pas de faire du vivant et avec le nom de Marguerite '.

Celle-ci se concentrait alors dans une dévotion toute ascétique : on prétend qu'elle eut la singulière idée de convertir Calvin et qu'elle lui écrivit en ce sens ; elle se retira , pendant un carême entier, au couvent de Tusson en Angoumois , et là elle se plaisait à chanter au chœur avec les religieuses et à tenir le rang de l'abbesse ; mais , malgré ses lectures et ses méditations , elle ne parvenait pas à se familiariser avec la pensée de la mort ; elle répondait même en esprit fort aux gens d'Église qui lui parlaient d'une autre vie : « Tout cela est vrai , mais nous demeurons si longtemps morts en terre, avant que venir là! » Son esprit , si éclairé et si compréhensif d'ailleurs , était troublé à un tel point par une vague inquiétude sur l'état de l'âme après la mort, qu'elle cherchait dans la superstition même le mol de cette énigme éternelle.

' Voyez les notes de la dédicace de Claude Gruget.

NOTICE SUR MARGUERITE D'ANGOULE.AIE

« J'ai ouï conicr d'elle, dit I5ranlùmc, qu'une de ses filles de chamiire, qu'elle ainioil foit , élant près de la mort, elle la voulut voir mourir; et tant qu'elle fut aux abois cl au ronimeau de la mort , elle ne bougea d'aviprès d'elle , la regardant si fixement au visage , que jamais elle n'en ola le regard jusques après sa mort. Aucunes de ses dames plus privées lui demandèrent à quoi elle nmusoit sa vue sur celte créature trépassante : elle répondit qu'ayant tant ouï discourir à tant de savants docteurs que l'âme et l'esprit sortoicnt du corps aussitôt qu'il Irépassoit, elle voulut voir s'il en sortiroit quelque vent oubruit, ou le moindre résonnement du monde au déloger et sortir; mais qu'elle n'y avoit rien aperçu; et disoit une raison qu'elle tenoit des mêmes docteurs : que , leui' ayant demandé pourquoi le cygne chantoit ainsi avant sa mort , ils lui avoient répondu que c'étoit pour l'amour des esprits qui travailloient à sortir par son long col ; pareillement, disoit-elle, vouloit voir sortir ou sentir résonner et ouïr celte àrae ou celui esprit ce qu'il faisoilà son déloger. »

L'heure de sonder ce grand mystère était arrivée pour elle; sa maladie fut causée par le froid qu'elle prit en observant une planète , qui paraissoit alors sur la mort du pape Paul III, et elle-même le cuidoit ainsi; mais, possible, pour elle paroissoit. La bouche lui tourna aussitôt , et son médecin , M. d'Escuranis , qui s'en aperçut, se flatta en vain de triompher de ce catarrhe ou apoplexie qui l'enleva au bout de huit jours. N'espérant plus de guérisoD, « elle reconnut sa faute et se relira du précipice où elle étoit quasi tombée , reprenant sa première piété et dévolion catholique, avec protestation jusqu'à sa mort qu'elle ne s'en éloit jamais sépaiée, et que ce qu'elle avoit fait pour eux ^les réformés} procédiot plutôt de compassion , que d'aucune mauvaise volonlé qu'elle eût à l'ancienne religion de ses pères. » Elle rendit l'âme, en embrassant la croix qu'elle avait sur sou lit et après avoir reçu l'exlrème-onction, que lui administra un cordeliei' nommé Gilles Caillau. Ainsi mourut celle grande princesse, au château d'Odos , près de ïarbes en Gascogne , le 21 décembre 1549 '; elle fut inhumée dans la cathédrale de Pau.

Les savants et les poêles , dont elle s'était entourée avec empressement et qui se trouvaient tous plus ou moins redevables à ses bienfaits, déplorèrent sa mort dans une foule de discours et de pièces de vers funèbres. Charles de Sainte-Marthe, lieutenant-criminel d'Alençon et maître des requêtes de la feue reine, écrivit son éloge en latin [In obitum Margaritœ Navarrorum régime oratio funebris, Par., 1550, in-4") et le traduisit en françnis. Un hommage plus flolleur encore pour la mémoire de Marguerite fut celui que lui rendirent trois illustres sœurs an-

' Les historiens no sont d'accord ni sur la date, ni sur le lieu de sa mort, vovez le DicUonn. his(or. de IJajle.

XXX Ht

glaises, Anne, Marguerite et Jeanne de Seymour , qui composèrent en son honneur plus de cent distiques latins, que traduisirent à l'envi les premiers poêles de l'époque , et que fit paraître Nicolas Denisot (dit le comte d'Alsinois) sous ce titre : Le Tombeau de Marguerite de Falois, faict en distiques latins, par les trois sœurs princesses en Angleterre, et traduictz en grec, italien et françois, par plusieurs des excellents poêles de la France. Paris, Fczendat , i55i,in-8".

De celle innombrable quantité d'épilaphes louangeuses, nous en citerons une seule, que Nicolas Denisot a mise sous le nom de sa femme Valenline et qu'une noble simplicité recommande assez au milieu de tant de paroles vides et ampoulées :

Musanon dccima et Charitum qiiarla, incltjta région El soror et coiijux, Margaris illajacet.

Ronsard a consacré aussi plusieurs morceaux lyriques à célébrer, du ton de Pindare, la dixième Muse et la quatrième Grâce : mais ces odes obscures et bizarres ne valent pas celte délicieuse églogue (jui dit mieux, à moins de frais, et qui n'eût pas été désavouée par Marguerite elle-même :

Comme les herbes fleuries Sont les honneurs des prairies; El des prés, les ruisselets, De l'orme, la vigne aimée, Des bocages, la ramée.

Des champs, les bleds nourelets :

Ainsi lu fus, ô princesse (Ainçois plutôt, ô déesse!) Tu fus la perle el l'honneur Des princesses de notre âge.

Soit en splendeur de lisnage.

Soit en biens, soit en bonheur.

Il ne faut point qu'on te lasse Un sépulcre qui embrasse Mille termes en un rond, Pompeux d'ouvrages antiques.

Et brave en piliers (joriques Élevés à double front.

L'airain, le marbre el le cuivre Font tant seulement revivre Ceux qui meurent sans renom, El desquels la sépulture Presse sous même clOlure Le corps, la vie el le nom;

Mais toi, dont la Renommée Porte, d'une aile animée, Par le monde les valeurs, Mieux que ces pointes superbes, Te plaisent les douces herbes, Les fontaines ^t les lleurs.

Plus de trois ans avant la mort de Marguerite de Naval re , Rabelais lui avait déjà fait une sorte d'épilaphe allégorique, en forme de dédicace, placée au devant du iic^ livre de Panlaugrucl, comme une égide capable de conjurer les fureurs des méchants , et des sots -.

NOTICE SUR IMARGUERITE D'ANGOULEIME.

A L'ESPBIT de La reine de NAVARRE.

Esprit abstrait, ravi et exlatic.

Qui, fréq lien tant les cieux, ton orii^iiie,

As délaissé ton liôte et donieslic.

Ton corps concord, ([ui tant se moriginc,

A tes édits, en vie pérégrine,

Sans sentement ol comme en apathie;

Voudrais-tii point faire queUiiie sortie

De ton manoir divin porpéluel,

Et ci-bas voir une tierce partie

Des faits joyeux du bon Pantaf;rnel ;■

OUVRAGES DE IMARGUERITE,

REI.M: de NAVARr.E.

Nous empruntons à M. Eusèl)e Castaigne, bibliothécaiie de la ville d'Angoiilème, une parlie de l'oxrellente nolice bibliographique qu'il a jointe à la Vie de Marguerite d'Angoulènie, inséiée dans yjnnuaire de la Charente pour 1837. Nous nous permettons seulement do suppiimer les eii^itions, de modifier les jugements liltéraires et d'y ajouter quelques observations pour compléter son travail, dont nous lui laisserons cependant tout l'honneur.

Les poésies de Marguerite, recueillies et publiées par son valet de chambre de La Haye, connu aussi sous le nom latinisé de Syhius, parurent sous le titre de Marguerites de la Marguerite des princesses, très-illustre royne de IVavarre. Lyon, Jean de Tournes, 1547, 2 parties in-8° ; elles furent réimprimées plusieurs fois : Lyon, P. de Tours , 1549, 1 tom. en 2 vol. in-lG ; — Paris, IJ. Prévost ou A. Langelier, 1552, 2 tom. en i vol. pet. in-i2 , lettres italiques; — Paris, Est. Groidleau, 1552, i tom. en 2 vol. in-lG, — et Paris, Ruelle, ou V^^ F. Regiiaïul, ou R. Prévost, 1555, même format.

Ce iciuieil contient:

1° Le privilège extrait des registres du parlement de Ronleaux, le 29 mars l5iC; et une Épître dédicatoire de J. de La Haye à la princesse de Navarre (Jeanne d'Albret).

2" Le Miroir de l'âme pécheresse, précédé d'un petit prologue en vers. Ce poëme avait paru , dès i5:îi, à Alençon, chez Simon du Rois, avecce titre : le Miroir de l'âme pécheresse (sic) , auquel elle recognnoist ses faultes et péchez, aussi ses grâces et bénéjices à elle faictes par Jésus-Christ son espou.r. La Marguerite très-noble et précieuse s'est préposée à cculx qui de bon cueur la cerchoient (sic) ; in-4" golh. ; mais l'édition la plus connue est celle de Paris, A. Augereau, 1533, pet. in-8°, lettres rondes. Il y a plusieurs autres éditions postérieures, toutes du même formai : Alençon, 1533; Lyon, le Prince, 1538; Genève, J. Girard, 1539; et une s. /. n. d. in-8".

Ce Miroir a pour épigraphe : « Seigneur Dieu, « crée en moy un cœur net » [Cor mundum créa in me, Deus). Ce n'est, en effet, qu'une longue païaphrase de cette pensée du Psalmiste.

Il existe un ouvrage en vers et en prose, intitulé : VArt et usage du souverain Mirouer du chrestien, c/c, par Pierre Olivier (Paris, Lenoir, 155G, 2 part, en 1 vol. in-IC), qui est dédié à Marguerite et qui se rapporte au Miroir de cette princesse. Mais il ne faut pas confondre le poëme de la reine de Navarre avec le Mirouer dor de lame pécheresse moult utile et proufitable, imprimé par Robin Fouquet et lehan Chrees... l'an mil iiiiciiii vingts et quatre (in-i" golh.) , c'est-à-dire huit ans avant la naissance de Marguerite.

3° Discord de l'esprit et de la chair ,- — Oraison de l'âme fidèle; — Oraison à Jésus-Christ. Ces trois morceaux, dont le style ne maïKpie pas d'une certaine majesté, sont à peu près du même genre que le précédent.

4" Quatre pièces dramatiques , dans le genre des mystères : la Comédie de la Nativité de Jésus- Christ, — la Comédie de l'Adoration des trois Rois, — la Comédie des Innocents, — et la Comédie du Désert.

On y trouve un mysticisme beaucoup plus élevé que dans la plupart de ces sortes d'ouvrages, mais peut-être moins de naïveté. En général , dans ces pièces comme dans toutes ses poésies spirituelles, I\larguerite semble avoir toujours en vue cette parole de saint Paul : In Adam omnes moriuntur...-, in Christo omnes viviftcabuntur ; ce qui, appliqué sans dbuîe dans son esprit à quelques idées de Réforme qu'elle n'osait manifester, donne à sa pen.sée je ne sais quelle couleur de nouveauté vague et obscure qui devait parfaitement entrer dans le goût des réformateurs luthériens.

On trouve dans \' Histoire du Théâtre Français , des frères Paj'fai et (t. 3, p. 59 et suiv.) une analyse succincte de ces quatre mystères.

^" Le Triomphe de l'Agneau, long poëme ascétique en l'honneur du fils de Dieu.

fi" Complainte pour un prisonnier, sorte de monologue mystérieux et plaintif, qui parait en quelques endroits se rapporter à la captivité de François I"' en Espagne.

7" Chansons spirituelles. Il y en a trente-deux, et de plus un sonnet et un rondeau. Les deux premières sont relatives , l'une à la maladie de François !'■'■ pendant sa captivité, et l'autre à la mort de ce roi. Les suivantes sont des cantiques religieux et moraux oîi l'on rencontre souvent du naturel et de l'élévation dans la pensée comme dans l'expression.

Ces Chansons spirituelles terminent la première partie du volume , laquelle renferme 542 pages, non compris le feuillet de la fin où il y a deux (leurons. S" L'ffistoire dex Satyres et Nymphes de Diane

NOTICE SUR MARGUERITE D ANGOULEME

(avec une vignetle sur bois) , poeinc niylliol()gi(|ue où les Faunes el Satyres cornus, éclinulî'és de fort vin et barbouilles du fard de Silénus, se font enlrepreneurs de grandes batailles coiilre Diane el ses pucelles.

La fin du pocme nous apprend cjue Marguerite (l'Angoulème l'avait composé pour sa nièce, Alarguerite de Savoie.

Celle Histoire de Satyres et Nymphes de Diane parait être une imitation de la sixième égloguc de Sannazar, et non une traduction , comme le dit La Croix du Maine, puisque la pièce latine intitulée Saiices est beaucoup plus oouile que celle de Marguerite.

Celte production de la reine de Navarre avait paru dès 1543 (Paris, Adam Saulnier, pet in-8"), sous le litre suivant : La Fable du faux cuyder, contenant l'histoire des Nymphes de Diane transmuées ensaules,faictepar une notable dame delà court, envoyée à Madame Marguerite fille nuique du royde France, et en 1547 avec autres compositions (Lyon, J. de Tournes, pet. in-8"). Elle a été aussi insérée dans le Livre de plusieurs pièces , Paris, F. Girault, 15')8, in-ifi;Lyon, N. Hacquonois, 15(48, in-i6; el Lyon, T. Paycn, I54n, iii-ic. Dans les diiïi'rentes éditions de ce Livre , et dans la seconde de /« F«ô/e rf» faxix cuydcr , se trouvent quehpies morceaux attribués à la reine de Navarre, mais que J. de La Haye n'a pas jugé à propos de compiendre dans les Marguerites : tels sont la Conformité de l'amour au navigage, le Rustique, un Sonnet , le Blason des cheveux , les Eschez, etc.

î)" Quatre Epilres adressées au roi Fmnçois, son frère, et une cinquième, aurai de Navarre , malade.

La seconde Epitre au roi est suivie d'une 7?^^'ponse de François !«' = Marguerite lui avait envoyé un David pour ses étrennes , et son frère lui fait cadeau d'une sainte Catherine.

10" Les quatre Dames et les quatre Gentilshommes. Dans celte moralité, (piatrc dames exposent leurs inquiétudes amoureuses dans quatre élégies ou complaintes ; quatre gentilshommes en font autant. Le même rliytbmeest conservé dans ces huit niorceaux , où l'on remarque nombre de clioses bien senties et bien exprimées.

1 1" Comédie -. Deux Filles , Deu.v Mariées , la Fieille, le Fieillard et les Quatre hommes.

Une jeune fille ne veut jamais aimer, une autre a déjh un amant, et chactme d'elles prétend que son sort est le plus heureux. Deux femmes surviennent : la première , tout en détestant son mari, se garde bien d'écouter le serviteur (jni la poursuit, el la seconde adore son époux, qui lui est infidèle. IMais arrive fort à propos , pour les mettre d'accord el pour les consoler, une vieille de cent ans, qui en a passé vingt dans le célibat , vingt dans l'union conjugale et

soixante dans le veuvage. Voici ce que lui inspire sa vénérable expérience. Elle conseille tout nelternenl à l'épouse qui ne peut plus endurer son mari , de changer ce veau en un très-plaisant oiseau ; à l'autre mariée , que son époux abandonne, elle dit : Faites comme lui : qui lient tienne ;

S'il est amant, soyez amante; (Jiiand il n'aimera rien que vous, N'aime/ aussi que votre époux.

Elle annonce à la jeune fille qui ne veut point d'amant, que le temps y pourvoira, el prédit à l'autre, si heureuse d'en posséder un , de grandes peines el tourments d'amour. Elles sont peu satisfaites des décisions tranchantes cl des prophéties de la fausse vieille, qui aura menli -. quatre hommes cl un vieillard viennent alors terminer l'affaire, en proposant de les mener toutes quatre à la danse.

Rien n'est plus simple que l'action de celte petite comédie en vers de dix , de cinq et de huit syllabes; mais rien aussi n'est plus gracieux que ses détails. On peut la regarder comme le chef-d'œuvre poétique de Marguerite d'Angoulème.

12" Farce de Trop, Prou, Peu, Moins. Il est difficile de deviner ce que signifie celte farce allégorique ou énigmaliquc. Trop, Prou, Peu el Moins en sont les interlocuteurs el ils parlent en vers de huit syllabes, souvent inintelligibles.

IS" La Coche (c'est-à-dire le Carrosse).

Marguerite, pensant toute seule être dans uq pré , rencontre trois dames qui voyagent et qui lui semblent plongées dans une profonde affliction. Chacune d'elles avait un amant; mais les deux premières, étant mécontentes des leurs, ont résolu de les fuir, et la II oisième, (jui n'avait qu'il se louer du sien, l'abandonne, néanmoins pour suivre ses deux amies. Ces tiois dames se disputent le prix du malheur. Une pluie survient, (jui les force de remonter dans la coche avec I\Iarguerite , et c'est dans celte voiture (jn'eiles se décident h choisir un aibitre pour savoir laquelle est la plus infortunée des trois. L'une propose le roi, dont elle fait un pompeux éloge ; une autre demande notre princesse, qui se récuse en alléguant ses cinquante ans, mais qui se charge d'écrire leurs malheurs el de les y»e//rc dans un livre; la troisième enfin fait renvoyer la cause devant une certaine duche.^se que Marguerite appelle sa cousine sans la nommer, et à qui elle adresse ce récit, en la priant de prononcer son arrêt.

Il y a des vers fort agréable dans ce poëme bizarre, qui est accompagné de dix vignettes sur bois.

I 4" Le volume est terminé par des poésies diverses, savoir : I^ Ombre . 2" la Mort et résurrection d'Amour, en vers alexandrins , morceau inséré dans le Livre de plusieurs pièces ; 3" Chanson faite aune dame et réponse de la reine ; 4° les Adieux de.f dames de chez la reine de Navarre, allant en

NOTICE SUR MARGUERITE D'ANGOULEME

Gascogne, à madame la princesse de Navarre ; 5" deux. Énigmes.

Celle seconde partie de l'édition de 15 47 a 3i2 pages, sans y comprendre le feuillet de hi fin, au verso duquel est un fleuron.

On connaît quelques autres ouvrages en vers de la reine de Navarre, qui ne se trouvent pas dans les it7rtrgueriles de la Marguerite : i° Dialogue entre l'auteur et l'àtue sainte de Charlotte de France, sa nièce, imprimé à la suite du Miroir de l'âme pécheresse , Alençon, 1533, in-8"'; 2" Ji'piire familière d'aimer de prier Dieu et autre Epîlre familière d'aimer chreslienncment, à la suite d'une autre édition du Miroir, Paris, A. Augereau, 1533, pet. in-S"; 3" Fclogue, publiée séparément à Pau, J. de Vingles, 1552, in-4''; 4° le Débat d'amour, en vers mêlés de pi ose , qui est resté manuscrit et qu'elle avait composé vers l'âge de cinquante ans ; 5" deux Sonnets italiens, insérés dans le Parnasse des Dames ; C>" Un Dizain dans les poésies de Clément Marot.

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