LA ROBE SA]NS MANCHES
La soixaiili'-dix-seplit'iiie nouvc'll(;, rafoiilùc par Allardiii, Irailc d'un gcntilliotnme des marclies de Flandres , lequel falsoit sa résidence en France , mais durant le temps qu'en France résidoit, sa femme fut malade es dites marches de Flandres : lequel la vcnoil très-souvent visiter, cuidanl qu'elle mourût; et des paroles qu'il disoit, et de la manière qu'il Icnoit, comme vous oirez ci-dessous.
Un gentilhomme des marches de Flandres avoit sa mère bien ancienne , et Irès-forl débililée de maladie, plus languissant et vivant à malaise que nulle autre femme de son âge. Espérant d'elle mieux valoir et amender, et combien que ôs marches de Flandre il fît sa résidence, si la visiloit-il souvent, et à chaque fois que vers elle venoit toujours , étoit de mal oppressée, tant, qu'elle en cuidoit que l'àme en dût partir; et une fois entre les autres, comme il étoit venu voir elle, au partir, lui dit : u Adieu , mon fils, je suis sûre que jamais ne me verrez, car je m'en vais mourir. — Ah! dca, madamoiselle ma mère, vous m'avez tant de fois celle leçon recordée, que j'en suis saoul, et a trois ans passés que toujours ainsi m'avez dit, mais vous n'en avez rien fait. Prenez bon jour, je vous en prie -, si ne faillez point. » La bonne damoisellc, oyant de son fils la réponse, quoi([uc malade et vieille fût, en souriant lui dit adieu. Or se passèrent pui^ un an, puis deux ans , toujours en languissant. (]ette femme fut arriére' de sondit fils visitée, et un soir, comme en son lit en l'hôtel d'elle étoit couchée , tant oppressée de mal qu'on cuidabien qu'elle allât à iMortaigne% si fui ce bon fils appelé de ceux qui sa mère gardoient et lui dirent que en hâte à sa mère vcnît , car sûrement elle s'en alloit. « Dites-vous donc, dit-il, (lu'elle s'en va? Par ma foi! je ne l'ose croire ; toujours dilrlie ainsi, mais rien n'en fait. — Nenni, nenni, direntses gardes, c'est à bon escient; venez-vousen, car on voit bien qu'elle s'en va. — Je vous dirai, dit-il, allez-vous-en devant, et je vous suivrai, et di!es bien à ma mère, puisqu'elle s'en veut aller, que par Douai point ne s'en aille, que le cheminesl trop mauvais, à peu que, devant hier, moi et mes chevaux n'y demourûmes.» Il se leva néanmoins, et housse de sa robe longue, se mit en train pour aller voir se sa mèi e feroit la dernière et finable grimace. Lui là venu, la trouva fort malade et mal disposée, et que passé avoit
' r.oin <le là, longtemps après. — *Jeii cIo mots proyerbiai s»rmort el sur le nom de la ville <le Morta(jnc.
subite faute' (jui la ciiidoil bien emporter, mais, Dieu merci, elle étoit un petit mieux. « N'est-ce l)as ce que je vous dis ? commence à dire ce l)on fils; l'en dit toujours céans, et si fait ellemême, qu'elle se meurt, et rien n'en fait. Prenez bon terme, de par Dieu! comme tant fois lui ai dit, et si ne faille point; je m'en retourne d'ond je viens, et si vous avise que plus ne m'appelez : s'elle devoits'en aller toute seule, si ne lui ferai-je pas à cette heure compagnie. » Or, convient-il que je vous conte la fin de mon enlreprinse. Cette damoisclle, ainsi malade (pie dit est, revint de cette extrême maladie, cl comme aiq)aravant, depuis vécut, en languissant, l'espace de trois ans , pendant lesquels le bon fils la vint voir d'aventure une fois, el au point qu'elle rendit l'esperil-. Mais le bon fut, quand on le vint quérir pour êlrc au trépas d'elle : il vêloit une robe neuve, et n'y voulut aller; messages sur autres venoient vers lui, car sa bonne mère, qui liroil à sa fin, le vouloil voir et recommander aussi son âme. IMais toujours aux messagers répondoit : «Je sais bien qu'elle n'a point de hâte qu'elle n'allendebien que ma robe soit mise à point.» En la parfin, tant lui fut remontré, qu'il s'en alla tantôt devers sa mère, sa robe vèluesans les manches; lequel,'quand en ce point fuld'elle regardé, lui demanda oùéloient les manches de sa robe, et il dit : «Elles sont là dedans qui n'aUenden là être parfaites, sinon (pie vous décombrez" lajjlace. — Elles seront donc tanlôtachevées, ceditladamoiselle. Jcm'envais à Dieu, auquel humblement mon àme recommande el à loi aussi, mon fils. «Lors rendit lame à Dieu, sans plus mol dire, la croix entre ses bras : laquelle chose voyant son bon fils, commença tanl fort à pleurer que jamais ne fut vu la pareil l(>, el ne le pouvoit nul réconforter, et tanl en fil, qu'au bout des quinze jours il mourut dedeiil.
NOUVELLl'] LXXVllI.