LA BONNE MALADE
La fpip.lrp-N ingl-dixiùmc iiotive'.le csl d"iin bon marcliainl Je Brabanl qui avoil sa fi mme Irés-fori malade : doulanl tiii'elle nu mourût, après plusieurs remoiilraiiccs clexliorlalioiis (iu'il lui fil pour le saîul de son ànie, lui cria mcici; laquelle lui pardonne tout ce (ju'il pouvoii lui avoir méfail, excepté tant seulement ce qu'il avoil si peu besogné en son ouvroir, conuiie en ladite nouvelle pourrez ouïr plus à plein.
Pour accroître et employer mon nf/mbre des nouvelles cpie j'ai promises conter et décrire , j'en meltrai ici une, dont la venue est fraîche. Au pays de Brabant, qui est celui du monde où les bonnes aventures adviennent le plus souvent, avoil un bon et loyal niarcliand , de qui la femme ctoit très-fort malade et gisante, P'our la grièvclé de son mal, continuellement sans abandonner le lit. Ce bon homme, voyant sa bonne femme ainsi atteinte et languissante , nienoitla plus douloureuse vie du monde, tant marri et déplaisant éloit ((u"i! ne pouvoil plus, et avoit grand doute (pie la mort ne l'en lit quitte. En cette doléance persévérant , el doulanl la perdre, se vint rendre prés d'elle et lui donnoit espérance de guarison , et la rcconfortoit au mieux qu'il savoit, l'admoneslant de penser au sauvement de son âme. El après qu'il eut, aucun petit de temps, devisé avec elle cl fine ses ndmoncslements et cxliorlalions, lui cria merci en lui requérant que, s'aucune chose lui avoit méfait, qu'il lui fût par elle pardonné : entre les cas où il senloit lavoir courroucée, lui déclara comment il éloit bien records (pril l'avoil Iroublée plusieurs fois, et
très- souvent , de ce qu'il n'avoit besogné sur son harnois , que l'on peut bien appeler cuir à chair, toutes les fois c u'el'.e eût bien voulu , et même que bien le savoil, dont très-liundjlement reqiiéroit pardon et merci. 1:^1 la pauvre malade, ainsi qu'elle pouvoil parler, lui pardonnoit les petits cas et légers, mais ce derrain' ne pardonnoit-clle point voulenliers, sans savoir les r;;isons (;ui avoient mû el induit son mari à non lui fourbir son harnois, quand même il savoit bien que c'étoit le plaisir d'elle, et {ju'elle ne appetoit '^ autre cliosc ne deniandoil. « Comment? dit-il, voulez-vous mourir sans i)ardonner à ceux qui vous ont méfait:* — Je suis bien contente de le pardonner, mais je vueil savoir qui vous a mû; aulrcHienl, je ne le pardonnerai point. » Le bon mari, pour trouver moyen d'avoir pardon, cuidanl bien faire la besogne, lui commença ù dire : « ]\ia mie , vous savez bien que i)ar plusieurs fois avez été malade, eldehailée% combien que non pas tant que maintenant je vous vois, el durant la maladie, je n'ai jamais tant osé présumer que de vous rcqucrre de bataille ^ je doulois (pi'il ne vous en fût du {)ire, el soyez lotile sûre que ce que j'en ai fait , amour le m'a fait faire. — Taisez-vous, menteur I dit celte pauvre patiente ; oncques ne fus si malade ne si dehailée pourquoi j'eusse fait refus de combaître à vous.Quérez autre moyen, se vous voulez avoir pardon , car celui-ci ne vous aidera jà ; el puisqu'il vous convient tout dire , méchant et lâche homme que vous êtes et autre ne fûtes oncques , pensez-vous que en ce monde soi' médecine qui puisse plus aider ne susciter'' la maladie d'entre nous femmes, que la douce el amoureuse compagnie des hommes? i\îe voyez -vous bien défaite el sèche par griéveté de mali' Autre chose ne m'est nécessaire, sinon compagnie de vous. — IloI dit l'autre, je vous guarirai prestement. » U saute sur ce lit et besogna le mieux qu'il put , cl tantôt cpiil cul rompu deux lances , elle se lève , cl se mit sur ses pieds. Puis, demi-heure après, alla par les rues, el ses voisines, qui la cuidoient comme morle, furent très-émervcillées jusqu'à ce qu'elle leur dit par quelle voie et comment elle éloit ravivée, qu'ils ^dircnl tantôl qu'il n'y avoil (jue ce seul remède. Ainsi noire bon
' Dernier. — * Désirail. — ^ SounVeleiisc.
' Oler, chasser. — ■' Nous croyons tiu'il ramlrail liro :
i M <i;'i'lh's.
iniMTlianil .'ippiiiil à piinrir sa rcmiiic. (lui lui loiirria à j^mmikI pn'jiulice , car souvcnl fi'i-noil ôlre iiiuladc pour recevoir la niédcciiio.
NOUVELLE XCI
LA. FEMMK OBÉISSANTE.
r,a iiiiaire-vingt-onzième nonvello parle d'un liomino qui fut mai ii; à une joune femme, laquelle ctoil tant luxurieuse et tant chaude sur potage, que je cuidc c|u'clle fut née en étuves ou à demi-lieue |)rè.s du soleil do nii.li, car il n'ctoitnul, tant 1)011 ouvrier fùt-il, qui la pilt refroidir; et comment il la cuida cliàticr, et de la réponse que lui bailla.
Ainsi ([lie J\'!(ois naguère en la coiiilé de Flandres, en Tune des plus grosses villes du pays, lin genlil compagnon me lil uu joyeuv conte d'un liommo marit' , de qui sa remme (Moil (aiil luxurieuse et chaude sur le polage et lanl |)ulJli(pie, quî\ peine éloil-elle conlenle (|u'on la cognât en pleines rues, avant qu'elle no le fijl'. Son mari savoil bien que de celle condition étoil, mais de subtililt; pour quérir remède à lui donner empêchement, il ne savoil trouver, tant étoit à ce joli métier rusée. Il la menaçoit de la battre, el de la laisser seule, ou de la tuer. IMais quérez qui le fasse? autant eùl-il prolité à menacer un chien enragé ou quelque autre bètc. Elle se pourchassoil à tous lez ^ cl ne demandoit que butin. Il y avoitbion peu d'hommes, en loulcla contrée oij elle repairoil'', pour éleindre une seule étincelle de son grand feu-, et quiconque la barguignoil % il avoil aussi bien à créance qu'à argent sec ', fût hoimne bossu ou vieux , contrefait ou autre quelque défigurance : bref, nul ne s'en alloit sans denrées reporter. Le pauvre mari, voyant celle vie continuer, et que toutes ses menaces n'y proliloient rien, il s'avisa qu'il l'épouvanleroil par une manière qu'il trouva. Quand il la put avoir seule en sa maison, il lui dit : u Or (-fi, Jeanne ou Béalrix, (ainsi (pi'il l'appeloil) , je V(»is bien que vous êtes obstinée en votre méchance "^ , et que, quelque menace que je vous fasse ou punition, vous n'en tenez non plus de compte que se je m'en laisois. — Hélas ! mon mari , dit-elle, en bonne foi , j'en suis la plus marrie , el trop me
' I.a fin (le celle phrase est (rès-obsciirc ; faul-i! en- Iciidre : .4cant qu'elle ne fût contente; ou bien fau'.il lire : ytvant qu'elle ne le siU ?
^ De lous ciMés, en iongel en large. —^ llaliilail.
'' I.a guif/nail de l'œil.— ^ C'est-à-dire, il avait à crédit les faveurs de celle femme , aussi bien que s'il les eût payées en argent com|ttanl.
•^ Méchanceté, mauvaise rominile.
déplaît; mais je n'y puis mcltrc remède, car je suis née en telle planète pour être prête et servante aux hommes. — "Noire dea , dit le mari , y èles-vous ainsi destinée ? Sur ma foi ! je ai bon remède el luUif. — Vous me tuerez donc ■' dil-elle : autre remède n'y a. — Laissezmoi faire, dit-il, je sais bien mieux. — Et quoi i' dit-elle, que je sache? — Par la mor- ]jieu ! dil-il, je vous hocherai un jour tant, que je vous boulerai un quarteron d'enfants dedans le ventre , et puis je vous abandonnerai et les vous laisserai toute seule nourrir. — Vous? dit-elle ; voire- mais, au prix ', vous n'avez pas l)our commencer. Telles menaces m'éi)Ouvanlent bien peu, je ne vous crains de cela pas un nitiucl^; si j'en démarche'-, je veux que l'on me tonde en croix ', el s'il vous semble qu'avez puissance de ce faire, avancez-vous, el commencez de celle heure : je suis prête pour livrer le moule. — Au diable de telle femme, dit le mari, qu'on ne peut par quelque voie corriger! » Il fut contraint de la laisser passer sa destinée, et il se fût plutôt écervelé et fendu la tète pour la reprendre, que lui faire tenir coi le derrière. Parquoi la laissa courre comme une lice entre deux douzaines de chiens et accomplir tous ses vouloirs el désordonnés désirs.
NOUVELLE XCri.