‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 51 sur 118 · LE CHARIVARI · texte numérisé non relu

LE CHARIVARI

La quaire-vingl-douzième nouvelle, racontée par monseigneur de I.aunoy, parle d'une bourgeoise mariée qui étoit amoureuse d'un chanoine, la(piel!e pour plus couverlement aller devers ledit chanoine , s'accointa d'une sienne voisine ; et de la noise et débat qui entre elles sourdit pour l'amour du métier dont elles éloienl, comme vous oircz ci-après.

En la cité de Metz en Lorraine, avoit, puis certain temps en çà, une bonne bourgeoise mariée , qui étoit loul outre de la confrérie de la houlette", rien nefaisoiliilus voulentiers que ce joli éballement que chacun sait, et où elle pouvoit déployer ses armes, elle se montroit

' C'est-à-dire, en comparaison de vos paroles. Les anciennes éditions mellenl ou prins , ce qui est une faute de copiste.

* Monnaie de billon valant deux deniers tournois. Elle avait cours sous le règne de Charles VI.

^ On dirait maiiilenant : Si j'en démords.

* C'est-à-dire, je veux être rasée. C'était autrefois un déshonneur et une peine égale à la fustigation que d'être tondu, lorsque les longs cheveux caractérisaient en France la race noble el libre.

* Dans ce temps-là, où tous les métiers formaient des confréries , on avait imagine la confrérie de la lioulelli' pour les femmes galantes el débauchées.

LES CENT NOUTELLËS NOUVELLES

vaillante el peu rcdoutanl les liorions. Or entendez quelle chose lui advint, en exerçant son métier. Elle éloil amoureuse d'un ^''os t-lianoine qui avoit plus d'argent qu'un chien n'a do puces. IMais pource qu'il dcinouroil on lieu où les gens éloienl à toute heure, comme on diroit i^ une gucule-bée ' ou place publique, elle ne savoit comment se trouver avec son chanoine. Tant pensa et sublila ^ à sa besogne, qu'elle s'avisa que se découvriroit à une sienne voisine qui éloit sa sœur d'armes, touchant le métier el usance de la lioulclte, et lui sembla qu'elle pourroil aller voir son chanoine, accompagnée de sa voisine, sans que l'on y pensât nul mal ou suspicion. Ainsi qu'elle avisa fut fait ; et comme se pour une grosse .matière fût allée vers monseigneur le chanoine, ainsi honorablement y alla-t-cllc accompagnée, comme dit est. Pour le faire bref , incontinent que nos bourgeoises furent arrivées , après toutes les salutations, ce fui la principale mémoire que l'enclore avec son amoureux chanoine, el fil tant , que le chanoine lui bailla une monture ainsi comme il savoil. La voisine, voyant l'autre avoir l'audience el le gouvernement du maître deléans, n'en eul pas peu d'envie ; cl lui déplaisoil moult qu'on ne lui faisoit ainsi comme à l'autre. Au vider de la chambre, celle qui avoil sa pitance, dit à sa voisine : (( Nous en irons-nous ? — Voire I dit l'autre , s'en va l'en ainsi ? Se l'on ne me fait la courtoisie comme à vous, pardieu ! j'accuserai le ménage. Je ne suis pas ici venue pour échauffer la cire^. » Quand l'on aperçut sa bonne voulenlé, on lui offrit le clerc de ce chanoine, qui étoil un fort cl roide galant, el homme pour la très-bien fourbir-, de quoi elle ne tint compte, mais le refusa de tous points, disant qu'aussi bien vouluil avoir le maître, (pse l'autre 5 autrement, ne seroit-clle point contente. Le chanoine fut contraint, pour sauver son honneur, de s'accorder, el quand ce fut fait, elle voulut bien adoncques dire adieu el se partir ^ mais l'autre ne le vouloit pas; ains dit toute courroucée, qu'elle, qui l'avoil amenée et éloit celle pour qtji l'assendjlée '^ étoit faile, devoit être mieux partie ' que l'autre, et qu'elle ne se

• Au propre, fulaillc dt' foncée par un boni; au figiiré, impasse, cul-ilc-sac. — - Pour sitôHliser. — ^ r.xprossion provcrl)ial(!, par allusion à la rliaigc tin cliaulTe-circ en la chancellerie. On ilil aujourd'hui tenir la c/uindclU'.

^ I.e tèlc-à-lOlc, réunion galante.^ ' railag''C.

départiroit' point s'ellen'avoil encore un picotin d'avoine. Le chanoine fui bien ébahi (piand il entendit ces nouvelles, et combien qu'il [)riàt celle qui vouloit avoir le surcroît, toutefois ne se vouloit-elle rendre contente. « Or ç;i, dit-il, de pardieu ! je suis content, puis qu'il faut qu'ainsi soit , mais n'y revenez plus pour lel prix: je serois hors de la ville. » Quand les armes furent accomplies, cette damoisclle au surcroît, au dire adieu, dit à son chanoine, qu'il falloit donner aucune gracieuse chose pour souvenance. Sans se faire trop importuner ne travailler de requêtes, cl aussi pour être délivré, ce bon chanoine avoil une pièce d'un demouranl de couvrechef que leur donna, et la principale reçut le don; ainsi dirent adieu, u C'est, dit-il, ce que je vous puis maintenant donner; prenez chacune en gré. » Elles ne furent guère loin allées, qu'en pleine rue, la voisine, qui n'avoit eu sans plus qu'un picotin, dit à sa compagne, qu'elle vouloit avoir sa portion de leur don : « Eh bien I dii l'autre, je suis contente, combien en voulez-vous avoir? — Faut-il demander cela ? dit-elle , j'en dois avoir la moitié et vous autant. — Comment osez-vous demander, dit l'autre, plus que vous n'avez desservi -? avcz-vous point de honte:' vous savez bien que vous n'avez été qu'une fois au chanoine, et moi, deux fois ; et pardieul ce n'est pas raison que vous soyez partie aussi avant que moi. — Pardieu I j'en aurai autant que vous, dit l'autre. Ai-je pas fait mon devoir aussi avant que vous ? Commenl l'enîcndezvous? N'est-ce pas autant d'une fois comme do dix ? Et afin que vous connoissiez ma voulenlé, sans tenir ici halle de néant ^, je vous conseille que me bailiez ma \)a\[, jusl<Mnent la moitié, ou vous aurez inconli.'icnl hutiu ! — IMo voulez-vous ain-oi gouverner ? — A'oire ! dea, dit sa compagne, y voulez-vous procéder d'armure?— De fait, et par la puissance Dieu I vous n'en aurez, fors ce qu'il sera de raison, c'est à savoir, des trois parts lune, el j'aurai tout le demouranl. N ai-je pas eu deux fois plus de peine que vous?» Adonc l'autre hausse' et de bon poing charge sur le visage de sa compagne, pour qui l'assemblée avoit été faile. (pii ne le tient pas longuement sans rcuilre. Hief, elles se l)al[ir("nt tant et de ci Loinie manière,

' Pour partirait. — '- Màilé, gasué.— ' C'csl-.'i dire, sans rnarc!iandcr pour si peu de chose. — ' L'J\c le hras.

qu'i bion polit ' qu'elles ne s'entrcluèrenl, et l'une îippeloil Taulre rlhaudc. Quand les fj;ens de laiuc\irenl la bataille de deu\ compagnes, qui, peu de temps devant, avoienl passé par la rue ensemble amoureusement, furent tous ébahis, et les vinrent tenir et dél'aire'-' Tune de l'autre. Puis après, les gens qui là éloient, bûchèrent leurs maris qui vinrent tantôt , et chacun dY'uxdemandoit à sa femme la matière do leur différence ^ Chacune conloit à son plus beau, et tant, par leur faux donner-à-cntendre, sans loucher de ce pourquoi la question étoit mue, les émurent tellement l'un conîre l'autre, qu'ils se vouloicnt entretuer, mais les sergents les menèrent refroidir en prison, La juslice voulut savoir dont étoit procédé le fondement de la question entre les deux femmes -, elles furent mandées, et contraintes de confesser que ce avoit été pour une pièce de couvrechef, etc. Les gens de conseil % voyant que la connoissance de cette cause n'appartenoit à eux, la renvoyèrent devant le roi de Bordelois '*, tant pour les mérites de la cause comme pourcc que les femmes étoient de ses sujettes ; et pendant le procès, les bons maris demourèrcnt en la prison, attendant la sentence définitive, qui, pour le nombre infini d'eux, en est taillée •* de demourer pendue au clou.

NOUVELLE XCIII

Page 1