LA POSTILLONE SUR LE DOS
La qiiatre-vingl-lrciziùmo nouvelle raconte d'une gcnle femme mariée, qui fcignoit à son mari d'aller en pèlerinage pour soi trouver avec le clerc de la ville son amoureux , avec le- (piel son mari la trouva, et de la manière qu'il tint quand ensemble les vit faire le métier que vous savez, comme vous cirez.
Tandis que j'ai bonne audience, je vueil conter un gracieux conîc advenu au pays de Haynaut, en un village du pays que j'ai nommé, avec une gentc femme mariée qui aimoit plus cher le clerc de la paroisse dont elle étoit paroissienne, que son mari ; et pour trouver quelque moyen d'èlre avec son clerc, feignit à son mari qu'elle devoit un pèlerinage à un saint qui n'éloit guère loin de là, et que promis lui avoit, quand elle étoit en travail % lui priant qu'il fût content qu'elle y allât un
« Que peu s'en fallut.— "^ Séparer.— '• Din'érend. * Omcialilé, conseil ou tribunal de révêciue. K C'est le roi des ribauds, qui avait la direction des filles publiques ou des 6yr(?(;aM.T.— "Semble destinée à. ' I',n mal d'enfant.
jour qu'elle nomma. Le bon simple mari, qui ne sedoutoit de rien, accorda ce pèlerinage, et pource que le mari demouroit seul, il lui dit qu'elle apprêtât son dîner et souper tout ensemble avant qu'elle se partît-, autrement, il iroil inanger à la laverne. Elle fil son commandement et apprêta un bon poussin ' et une pièce de mouton, et quand tous ces préparatifs furent faits, elle dit à son mari que tout cloit prêt, cl qti'elle alloit querre de l'eau benoîte, pour soi partir après. Elle entra en l'église, et le premier homme (pi'elle trouva, ce futceliii qu'elle quéroil, c'est à savoir son clerc, à qui elle conta les nouvelles, comment elle avoit congé d'aller en pèlerinage, etc, pour toute la journée. « IMais il y a un cas, dit-elle : je suis sûre que sitôt qu'il me sentira hors de l'hôtel , qu'il s'en ira à la taverne, et n'en retournera jusqu'aux vêpres bien tard , je le connois tel; et pour tant, j'aime mieux demourer à l'hôtel, tandis qu'il n'y sera point, qu'aller hors ; adoncques vous vous rendrez , dedans une demi-heure, autour de notre hôtel, afin que je vous mette dedans par derrière, s'il advient que mon mari n'y soit point \ et s'il y est, nous irons faire notre pèlerinage. » Elle vint à l'hôtel où elle trouva encore son mari, dont elle ne fut point contente; qui lui dit: «Comment êtes-vous encore ici? — Je m'en vais, dit-elle, chausser mes souliers, et puis, je ne songerai plus guère que je ne parte. » Elle alla au cordouannier, et tandis qu'elle faisoit chausser ses souliers, son mari passa par devant l'hôtel du cordouannier avec un autre son voisin, qui alloit de coutume voulcntiers à la taverne. Et combien qu'elle supposât que, pource qu'il étoit accompagné dudit voisin, qu'il s'en allât à la taverne, toutefois n'en avoit nulle voulenlé, mais il s'en alloit sur le marché pour trouver encore un bon compagnon ou deux, et les amener dîner avec lui au commencement qu'il avoit d'avantage^, c'est à savoir le poussin et la pièce de mouton. Or, nous laisserons ici noire mari chercher compagnie, et retournerons à celle qui chaussoit ses souliers ; qui , sitôt qu'ils furent chaussés , revint à lliôtel le plus hâtivement qu'elle put, où elle trouva le gentil écolier qui faisoit la procession ' tout autour de la maison , à qui elle dit : « Mon ami,
' Poulet. — * C'est-à-dire, par la raison qu'il avait un diner plus copieux.
" C'est-à-dire, qui se promenait.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
nous sommes les plus heureux du monde, car j'ai vu mon mari aller à la lavcriKN j'en suis sûre, car il y a un sien voisin ' qui le iiièiie par le bras, lequel ne lelaissera pas retourner quand il voudra^ et pour tant, donnons nous joie. Le jour est nôtre juscju'à la nuit. J'ai appointé un poussin et une belle pièce de mouton, dont nous forons goguettes. » Et sans plus rien dire, le mit dedans, et laissa lliuis cntr'ouvert, afin que les voisins ne s'en doutassent. Or, retournons maintenant à notre mari, qui a trouvé deux bons compagnons, avec le premier dont j"ai parlé , lesquels il amène tous pour déconfire et dévorer ce poussin, en la compagnie de beau vin do Beaune ou de meilleur, s'il est possible de finer. A Farrivée à sa maison , il entre le premier dedans , et incontinent qu'il fut entré, il aperçut nos deux amants, qui s'étoient mis à faire un trançon de bon ouvrage , et quand il vit sa femme qui avoit les jambes levées, il lui dit qu'elle n'avoit garde d'user ses souliers, et que sans raison avoit travaillé le cordouannier, puis qu'elle vouloit faire son pèlerinage par telle manière. Il hucha ses corn- ^ pagnons et dit : « 3Iesseigneurs, regardez que ma femme aime mon proufit-, de peur qu'elle n'use ses beaux souliers neufs , elle chcn)ine sur son dos. Il ne Ta pas toile qui veut! » Il prend un petit demourant de ce poussin, et lui dit qu'elle parfit son pèlerinage -, puis , ferma l'buis et la laissa avec son clerc, sans lui autre chose dire, et s'en alla à la taverne : de quoi il ne fut pas lancé au retourner, ne les autres fois aussi quand il y alloit, pource qu'il n'avoit rien ou peu parlé de ce pèlerinage que sa femme avoit fait à l'hôtel avec son amoureux le clerc de sa paroisse.
NOUVELLE XCIV